Bruno Mouron - Samuel Beckett, pause café sur une terrasse de la Place Denfert - Rochereau, 1988
C'est probablement la dernière photo de Beckett, prise au téléobjectif ("pour ne pas le déranger") par un photographe de célébrités (1).
On est en 1988. Au début de l'année Beckett habite encore l'appartement du 38, Boulevard Saint-Jacques. Il est déjà affaibli par l'emphysème et fait une première chute en avril en empruntant la passerelle qui surplombe le métro, pour traverser le boulevard Saint-Jacques (2).
Il peut encore sortir de chez lui, avec précaution. Il est atteint de troubles de l'équilibre.
C'est à la fin du mois de Juillet 1988 qu'il fait une autre chute, chez lui, dans sa cuisine, se heurte la tête à un radiateur, est retrouvé sans connaissance. Il sera emmené à l'hôpital et de là admis, non loin de son domicile, au Tiers-temps, "hôtel et maison de retraite médicalisée" - nous dirions aujourd'hui un EHPAD - situé au 26 rue Rémy Dumoncel, le bâtiment est d'ailleurs toujours et bien officiellement un EHPAD aujourd'hui. Il y restera jusqu'à son décès le 22 décembre 1989.
Dans les premiers temps, il pouvait sortir de l'établissement, par exemple pour se promener du côté de son ancien domicile. Et c'est mon hypothèse sur cette photo : elle serait postérieure à l'entrée au Tiers-temps. Bien sûr, l'accident et le déménagement ne sont pas passés inaperçus de la presse, d'où la paparazzade, il s'agit quand même d'un prix Nobel écrivant en français (un seul autre en vie à ce moment-là : Claude Simon). C'est ainsi que Samuel Beckett se retrouvera sur le papier chic des livres de photos aux côtés de Brigitte Bardot, Elizabeth Taylor et les Kennedy. Mais pour l'instant il occupe
" Une chambre terne avec une petite salle de bains attenante. La pièce est meublée de façon spartiate : un lit, une table de chevet, une commode, des étagères où il range les livres qu'il a envie de lire (des biographies d'Oscar Wilde et de Nora Joyce, quelques titres de Kafka), un réfrigérateur qu'il s'est procuré, une petite table installée devant la fenêtre où il s'installe pour écrire son courrier (3). "
C'est une maison de retraite des plus ordinaires. Beaucoup de visiteurs trouvent qu'il pourrait se payer quelque chose de mieux, lui s'y sent bien, le personnel est très gentil. Mais il prend ses repas dans sa chambre car il trouve déprimant de manger avec les autres.
Dans les derniers jours il
Récite de la poésie jusque dans son délire (...) Verlaine, Apollinaire. Hier, Keats (4).
C'est Anne Atik aussi qui recueille le 11 décembre 1989, au milieu d'états incohérents, ces vers, peut-être les derniers de sa composition :
Le médecin nage
Le malade coule (5).
Beckett sera inhumé le 26 décembre au cimetière du Montparnasse, en présence de dix personnes (dont Jérôme Lindon). Quelques jours plus tard, nous raconte Anne Atik, quelqu'un déposera sur sa tombe
un ticket de métro jaune ou quelqu'un a écrit en petites lettres " Godot viendra "(6).
Reste la photo prise par le paparazzo : ce vieux monsieur qui attend élégamment Godot et s'alcoolise doucement (pause-café, vraiment ?), la tête remplie des vers de Dante et préparant peut-être in petto un autre canular aussi énorme que la conférence sur le concentrisme. Samuel Beckett, aède de la vie quotidienne, impavide face à la mort (7).
(1) Respectueuse traduction française du Fellinien paparazzo.
(2) Là-dessus et sur la suite, cf. James Knowlson, Beckett, Solin-Actes Sud éd. 1999, pp. 877-878. Comme on sait, la biographie (inaugurale) de Beckett par Deidre Bair s'arrête en 1973. À ce propos je recommande la lecture des souvenirs de Deidre Bair (Parisian Lives, Samuel Beckett, Simone de Beauvoir and me, a Memoir, Atlantic Books, 2020, non traduit en français), particulièrement pp. 192-200, sur la façon dont, lors de la sortie de son livre, elle s'est fait maltraiter par la petite bande de spécialistes mâles de Beckett jaloux de l'avoir vue accéder aux confidences du Maître - un véritable petit bizutage par des gamins envieux. On en ressort en éprouvant une estime modérée pour Knowlson.
(3) Knowlson, p. 879.
(4) Anne Atik - Comment c'était, souvenirs sur Samuel Beckett, L'Olivier éd. 2001. Entrée du 12 décembre 1989, p. 167.
(5) Anne Atik, ibid. p. 166. Comme elle le précise, c'est aussi une plaisanterie sur le nom de son médecin, le docteur Coulamy.
(6) Ibid. p. 168.
(7) La paparazzade, quand elle est vraie, a quelque chose de la tauromachie selon Michel Leiris, c'est une façon d'user de matériaux dont elle n'est pas maître et qu'il lui faut bien prendre tels qu'elle les trouve. Dans sa violence, la photo volée est censée nous révéler une vérité au-delà de la pose et de la convention (8), par une double héroïsation du photographe et de son sujet-réputé-célèbre, chacun des deux courant le risque du ridicule. La charge de la situation est ici compliquée du fait que la paparazzade s'adresse à celui qui, plus que bien d'autres, a voué sa vie à exprimer par les mots la limite inhérente à la vie même en en soulignant, précisément, le ridicule. Beckett, humoriste tragique, est en soi tellement dérangeant que le paparazzo a bien compris qu'il n'avait nul besoin de le déranger et nul intérêt à le faire. Paparazzer Beckett assis immobile à une table de café, c'est déjà faire ressentir toute la violence malaisante qu'il y a à vouloir représenter la vie quotidienne dans le monde où nous vivons.
(8) Raison pour laquelle la fausse paparazzade est un imparable révélateur d'ignominie, ainsi quand notre actuel président s'obstine à nous infliger sa désespérante vacuité de prétendant idéal.
P. S. : sur la vie de Samuel Beckett, on dispose des 1115 pages de Knowlson (oui, cela peut épouvanter) qui regorgent de petits faits, mais je trouve qu'elles ne constituent guère plus qu'une sorte de chronologie définitive. Je maintiens que Deirdre Bair (Samuel Beckett, 1978, 1979 pour la trad. française) l'emporte de loin par l'empathie et donc par la compréhension de son sujet, même si, comme je l'ai déjà dit, elle ne traite pas des seize dernières années de Beckett. Je recommanderais aussi, outre le livre bouleversant d'Anne Atik (voir plus haut) celui, fort bref et allusif (mais l'allusion est ici efficace) de Nathalie Léger : Les vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia éd. 2006.
Et, du passage de S.B. au Tiers-temps, Maylis Besserie a fait un roman.