Le Moulin Pavé, ou Moulin Saint-Jacques, construit en 1191, faisait partie de la trentaine de moulins à farine (1) installés de part et d'autre du chemin de Montrouge (devenu avenue d'Orléans, puis du Général-Leclerc - l'établissement se situait à l'emplacement des numéros 26-28 actuels).
Il prend le nom de Moulin de l'amour quand il est transformé en guinguette. Avant d'être détruit en 1916 il abritait un atelier de photographie : Hoffbauer dessine la sortie de mariés qui viennent de s'y faire tirer le portrait.
Noter le contraste entre le bâtiment en pierre dédié à la Photographie et l'appentis de bois laissé à la Peinture. S'il faut y voir un sens caché il est probablement ironique : Hoffbauer a certes utilisé la photographie comme étape préparatoire à des dessins et dioramas, mais l'objet de son grand œuvre, Paris à travers les âges, est précisément de représenter ce qui n'a pas été photographiable :
Fédor Hoffbauer - La Cité et le pont aux Change en hiver 1650
Plume, encre brune, aquarelle, rehauts de blanc et gouache sur papier
...et, toujours parlant de Hoffbauer, quelques petites choses dans mon fouillis, par là.
(1) Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, T. 1 p. 572.
Auguste-Louis Lepère - Au coin du Pont-au-Double, 1893
Eau-forte et pointe sèche
Le Pont-au-double était à l'origine (1626) un pont privé faisant partie de l'Hôtel-Dieu dont il reliait les deux parties par-dessus le petit bras de la Seine. En 1634 les habitants du quartier ont obtenu le droit de l'emprunter moyennant un péage de deux deniers, soit un
Double denier tournois de Louis XIII,
d'où le nom qu'a gardé le pont. Le passage devint gratuit en 1789.
(Canto II - Hys fyve Rules - Les cinq règles concernant les rapports du fantôme avec les vivants)
« By day, if he should be alone — At home or on a walk —
You merely give a hollow groan,
To indicate the kind of tone
In which you mean to talk.
« Pendantlajournée, s’ilsetrouveseul
— Àlamaisonouenpromenade —
Ilsuffitdegémirsourdement,
Pourindiquerleton
Surlequelvouscomptezluiparler.
But if you find him with his friends,
The thing is rather harder. In such a case success depends On picking up some candle-ends, Or butter, in the larder.
Maissivousletrouvezavecsesamis,
Lachoseestunpeupluscompliquée.
Danscecas, lesuccèsdépend
Devotrecapacitéàrécupérerdesrestesdebougies,
Oudubeurre, danslegarde-manger.
With this you make a kind of slide
(It answers best with suet), On which you must contrive to glide. And swing yourself from side to side One soon learns how to do it. »
Eugenio Lucas Velázquez - La diligence sous l'orage, 1856
Huile sur toile
Musée Goya, Castres
Lucas Velázquez, en continuateur de Goya, a re-peint la Fusillade du Tres de Mayo, et je me rappelle que le Tres c'est le lendemain du Dos, oui du Dos, une date qu'on enseigne volontiers aux écoliers espagnols, et pas du tout à leurs petits camarades français.
Porc-en-Truie suivit Ali-Pépé. Ils montèrent au premier étage et entrèrent
dans une chambre d’assez mesquine apparence.
« Aurais-tu la folle prétention de me loger ici ?
— C’est la plus belle chambre de mon auberge ; le roi Marsille y a couché
le jour de....
— J’espère que tu ne vas pas continuer à me débiter de semblables sottises ;
apprends à mieux connaître ton monde. Où est le lit ?
— Le voici, monseigneur.
— Cela un lit ?... par la barbe de Salomon, ce que tu as l’insolence d’appeler
un lit eût fait reculer Job lui-même ; et il ne passait pas pour dégoûté. Qu'est-ce
que cela qui pend aux courtines ?
— Des toiles d’araignée, dit avec satisfaction Ali-Pépé. On les ôte quand les
voyageurs le demandent, mais ils ne le demandent jamais.
— Pourquoi cela ?
— Les araignées mangent la vermine, répondit-il sans s’émouvoir.
— Et tu oses entrer ici ! s’écria Porc-en-Truie pâle de colère.
— J’ose assurer à Votre Seigneurie qu’il n’y a pas de meilleur lit dans tout
Alagon. »
Gustave Doré - Un monstre hideux la regardait par-dessus le mur...
Et Mitaine pressa encore le pas. Elle suivait depuis assez longtemps une muraille en ruine, quand un éclair balafrant le ciel, lui permit de distinguer un monstre hideux, qui la regardait par-dessus le mur. Quelque chose comme le squelette du cheval combiné avec ceux de l’autruche, de la baleine et de la girafe, une tête énorme pendant au bout d’un cou démesuré. Deux mains armées de longues griffes cherchaient sur le sommet du mur un point d’appui pour s’élancer. Mitaine surprise recula de vingt pas. La bête avança d'autant. L’enfant fléchit le genou et le monstre approcha; elle sentit son souffle sur sa figure.
« Par la châsse saint Landri ! j'agis en petite fille, et ne me montre guère digne de suivre au combat Charlemagne et Roland. » Elle se releva, le monstre recula aussitôt. — Rien ne me corrigera donc ! Chaque obstacle que j’affronte
disparaît, et je me laisserais arrêter par cette méchante carcasse. Hou! hou! hou!... cria l’enfant en s’élançant contre le mur auquel elle donna un vigoureux coup de talon. Les pierres s'écroulèrent entraînant des lianes et des ronces centenaires, et brisant un pauvre arbre innocent qui depuis bien longtemps vivait, les coudes appuyés sur la muraille.
L’enfant haussa les épaules et se borna à murmurer : « Je l'avais bien dit ! »
1938 : accords de Munich et montée des fascismes. En réaction, la London Co-operative Society passe commande à Benjamin Britten pour composer un chant en défense de la démocratie, sur les paroles du poète Randall Swingler : Advance Democracy.
Swingler est alors membre du Parti Communiste de Grande-Bretagne (CPGB) - qu'il ne quittera qu'en 1956. Tant que durera le pacte germano-soviétique il va s'aligner fidèlement sur la ligne du parti (1) mais après 1941 il servira sous les drapeaux et sera même médaillé. Alors que Britten, fondamentalement pacifiste, sera objecteur de conscience (2).
Deux itinéraires qui résument les questions sans réponse posées à la gauche antimilitariste et/ou pacifiste à la veille du conflit. Advance Democracy, que les critiques présentent parfois comme une pièce de pure propagande, est en fait l'expression de cette tension. C'est aussi ce qui rend ce choral si proche de nous, aujourd'hui.
There are whispers across tables,
Talks in a shutter'd room.
The price on which they bargain
Will be a people's doom.
Ilyadeschuchotementsautourdestables,
Desdiscussionsdansunepièceauxvoletsfermés.
Leprixsurlequelilsnégocient
Seraledestinfunested’unpeuple.
There's a roar of war in the factories
And idle hands on the street
And Europe held in nightmare
By the thud of marching feet.
Un rugissement de guerre résonne dans les usines
Et des mains oisives errent dans les rues
Et l’Europe est plongée dans un cauchemar
Sous le martèlement des pas en marche.
Now sinks the sun of surety,
The shadows growing tall
Of the big bosses plotting
Their biggest coup of all.
Le soleil de la certitude s’en va,
Pendant que s’allongent les ombres
Des grands patrons qui complotent
Leur plus grand coup d’état de tous les temps.
Is there no strength to save us?
No power we can trust
Before our lives and liberties
Are powder'd into dust.
N’y a-t-il aucune force pour nous sauver ?
Aucun pouvoir en qui nous puissions avoir confiance
Avant que nos vies et nos libertés
Ne soient réduites en poussière.
Time to arise Democracy
Time to rise up and cry
That what our fathers fought for
We'll not allow to die.
Il est temps de se lever Démocratie
Il est temps de se soulever et de crier
Que ce pour quoi nos pères se sont battus,
Nous ne le laisserons pas mourir.
Time to resolve divisions,
Time to renew our pride,
Time to decide
Time to burst our house of glass.
Il est temps de surmonter nos divisions,
Il est temps de renouveler notre fierté,
Il est temps de décider
Il est temps de briser notre maison de verre.
Rise as a single being
In one resolve arrayed:
Life shall be for the people
That's by the people made.
Levons-nous comme un seul être
Unis par une même résolution :
La vie appartiendra au peuple,
C'est lui qui l’a créée.
(1) À la différence de Nizan en France ; cf. Andy Croft, The Years of Anger: The Life of Randall Swingler, Routledge éd. 2020.
(2) C'était possible en temps de guerre en Grande-Bretagne, il y eut quelque 60.000 conchies (conscientious objectors) pendant cette période, voir cet article p. ex. Sur le pacifisme de Britten, on peut lire Gilles Couderc, « A musician for an occasion »: Britten, compositeur engagé.
Non, physiquement, Drogo n’est pas diminué, s’il voulait recommencer à faire du cheval et à grimper à toute vitesse les escaliers, il en serait parfaitement capable, mais ce n’est pas là ce qui importe. Ce qui est grave, c’est qu’il n’en éprouve plus l’envie, c’est qu’après le déjeuner il préfère faire une petite sieste au soleil plutôt que de se promener sur le plateau pierreux. C’est cela qui compte, cela seul marque le passage des années.
Oh ! s’il avait pensé à cela, le premier soir où il monta les escaliers une marche à la fois ! Il se sentait un peu las, c’est vrai, il avait la tête dans une sorte d’étau et il n’avait pas la moindre envie de faire son habituelle partie de cartes (il avait, du reste, auparavant, renoncé déjà parfois à grimper les escaliers quatre à quatre, à cause de malaises passagers). Il ne se douta pas le moins du monde que ce soir-là fut très triste pour lui, que, sur ces marches, à cette heure précise, sa jeunesse s’achevait, que, le lendemain, sans aucune raison particulière, il ne reviendrait pas à ses anciens errements, et le surlendemain non plus, ni plus tard, ni jamais.
Dino Buzzati - Le désert des Tartares, 1940 ch. XXV
Trad. Michel Arnaud
Quand on lit Le désert à seize ans on découvre (1) cette évidence : plus tard, beaucoup plus tard, les escaliers seront durs à monter. Quelques décennies après, je confirme.
(1) Du moins quand on fait partie de ces gens bizarres qui ont besoin de la fiction pour réaliser.
Marina Vlady - Так Дымно / Il y a tant de fumée (Paroles et musique de Vladimir Vissotsky, 1971) Mis en ligne par Владимир Высоцкий
Так Дымно,
что в зеpкале нет отpаженья
И даже напpотив не видно лица,
И паpы yспели yстать от кpyженья, -
И все-таки я допою до конца!
Il y a tant de fumée Que le miroir ne reflète rien
Et même en face, on ne voit pas les visages,
Et la vapeur a déjà cessé de tourbillonner, -
Et pourtant, je vais chanter jusqu’au bout !
Все нyжные ноты давно
Сыгpали,
Сгоpело, погасло вино
В бокале,
Минyтный поpыв говоpить
Пpопал, -
И лyчше мне молча допить
Бокал...
Toutes les notes nécessaires ont depuis longtemps
Été jouées,
Le vin a brûlé, s’est éteint
Dans le verre,
L’élan fugace de parler
S’est évanoui, –
Et mieux vaut que je finisse mon verre
En silence…
Полгода не балует солнцем погода,
И души застыли под коркою льда,-
И, видно, напрасно я жду ледохода,
И память не может согреть в холода.
Depuis six mois, le temps ne nous offre pas de soleil,
Et les âmes se sont figées sous une croûte de glace, –
Et, apparemment, j’attends en vain la fonte des glaces,
Et la mémoire ne peut me réchauffer dans le froid.
Все нужные ноты давно
Сыграли,
Сгорело, погасло вино
В бокале,
Минутный порыв говорить -
Пропал,-
И лучше мне молча допить
Бокал...
Toutes les notes nécessaires ont depuis longtemps
Été jouées,
Le vin a brûlé, s’est éteint
Dans le verre,
Cette envie fugace de parler –
A disparu, –
Et je ferais mieux de finir mon verre
En silence…
В оркестре играют устало, сбиваясь,
Смыкается круг - не порвать мне кольца...
Спокойно! Мне лучше уйти улыбаясь,-
И все-таки я допою до конца!
Dans l’orchestre, on joue avec lassitude, en se décalant,
Le cercle se referme – je ne peux pas briser la chaîne…
Du calme ! Mieux vaut que je parte en souriant,
Et pourtant, je vais finir mon verre jusqu’au bout !
Все нужные ноты давно
Сыграли,
Сгорело, погасло вино
В бокале,
Тусклей, равнодушней оскал
Зеркал...
И лучше мне просто разбить
Бокал!
Toutes les notes nécessaires ont depuis longtemps
été jouées,
Le vin s’est consumé, s’est éteint
dans le verre,
Le reflet des miroirs est plus terne, plus indifférent…
Et je ferais mieux de simplement briser
le verre !
Les deux stations, fort proches, sont sur la Bakerloo Line (contraction de Baker Street - Waterloo). Mais le tableau d'Armfield montre le quai de la Central Line, la Bakerloo n'ayant été ouverte qu'en 1906.
Le 15 avril 1847, dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (1), il note : On va s’écrire (2) chez M. Molé, à l'occasion de la mort de Mme de Castellane (3); personne ne parle de s’écrire chez M. de Castellane.
Le jour suivant, 16 avril, dans une lettre à Moline de Saint-Yon, ministre de la Guerre, il s’insurge contre les tortures (4) infligées aux soldats de l'armée d’Afrique dans ses compagnies disciplinaires.
Le 17 avril, dans le même journal que le 15 :
L’amiral Grivel est venu me voir. Nous causions. Son neveu va se marier. Il me disait : « — Femmes de marins, femmes de chagrins. »
Le jour suivant, 18 avril : Le nom de M. de Castellane est omis dans les billets de faire part de la mort de Mme de Castellane (1). Ils sont faits seulement au nom de ses enfants. C’est du reste l'usage actuel. — Interrompu (5) par la loi sur les prisons.
Et le 19 avril 1847 il écrit le premier jet de ce poème, qui était initialement intitulé Les Tuileries. Chanson des deux barbares
Il faut remercier Anne Sculfort pour le texte complet (6) :
Nous sommes deux drôles,
Aux larges épaules,
De joyeux bandits,
Sachant rire et battre,
Mangeant comme quatre,
Buvant comme dix.
Quand, vidant les litres,
Nous cognons aux vitres
De l’estaminet,
Le bourgeois difforme
Tremble en uniforme
Sous son gros bonnet.
Nous vivons. En somme,
On est honnête homme,
On n’est pas mouchard.
On va le dimanche
Avec Lise ou Blanche
Dîner chez Richard.
On les mène à Pâques,
Barrière Saint-Jacques,
Souper au Chat Vert,
On dévore, on aime,
On boit, on a même
Un plat de dessert !
Nous vivons sans gîte,
Goulûment et vite,
Comme le moineau,
Haussant nos caprices
Jusqu’aux cantatrices
De chez Bobino.
La vie est diverse.
Nous bravons l’averse
Qui mouille nos peaux ;
Toujours en ribotes
Ayant peu de bottes
Et point de chapeaux.
Nous avons l’ivresse,
L’amour, la jeunesse,
L’éclair dans les yeux,
Des poings effroyables ;
Nous sommes des diables,
Nous sommes des dieux !
Nos deux seigneuries
Vont aux Tuileries
Flâner volontiers,
Et dire des choses
Aux servantes roses
Sous les marronniers.
Sous les ombres vertes
Des rampes désertes
Nous errons le soir,
L’eau fuit, les toits fument,
Les lustres s’allument,
Dans le château noir.
Notre âme recueille
Ce que dit la feuille
À la fin du jour,
L’air que chante un gnome.
Et, place Vendôme,
Le bruit du tambour.
Les blanches statues
Assez peu vêtues,
Découvrent leur sein,
Et nous font des signes
Dont rêvent les cygnes
Sur le grand bassin.
Ô Rome ! ô la Ville ! Annibal, tranquille,
Sur nous, écoliers,
Fixant ses yeux vagues,
Nous montre les bagues
De ses chevaliers !
La terrasse est brune.
Pendant que la lune
L’emplit de clarté,
D’ombres et de mensonges,
Nous faisons des songes
Pour la liberté.
Victor Hugo, 19 avril 1847 (Pièces non retenues des Chansons des rues et des bois)
(1) Ce Journal est généralement noyé dans les éditions courantes des Choses vues. J'utilise l'édition de Danièle Gasiglia-Laster, D'ores et Déjà éd. 2012.
(2) C'est-à-dire s'inscrire sur un registre de condoléances.
(3) Sous la restauration et la Monarchie de Juillet Cordélia de Castellane avait tenu un salon célèbre qu'ont fréquenté Guizot, Stendhal, Mérimée, Thiers et le comte Molé, dont elle était l'amante. Elle fut aussi un des grands amours de Chateaubriand. D'où les remarques sur l'invisibilité du mari fort peu jaloux, le maréchal-comte de Castellane, souvent occupé à autre chose. Le 10 avril, date de la mort de Mme de Castellane, Hugo note « elle avait fort aimé l'amour. C’est d’elle que Mme Gay disait : — Elle ne peut pas donner un sou à un pauvre sans tâcher de le rendre amoureux d’elle. »
(4) Ces tortures avaient été révélées par un soldat, Dubois de Gennes, lui-même sanctionné, qui avait fait dans une lettre souvent citée le catalogue de tous les procédés employés. Il s'agit là de la première réaction de Hugo aux conditions de la colonisation de l'Algérie. À ce sujet, voir Franck Laurent, Victor Hugo face à la conquête de l'Algérie, Maisonneuve & Larose éd. 2001.
(5) Le 5 avril Hugo a visité la prison de La Roquette, il en fait une relation de douze pages dans Choses vues. Il prépare alors un grand discours sur les prisons, ce qui interrompt la rédaction de Jean Tréjean - ainsi s'appelait encore Jean Valjean dans la première version de ce qui deviendra Les Misérables.
(6) Texte que l'on peut également retrouver par là dans une numérisation de l'édition Ollendorf (Internet Archive via Wikisource, ainsi sont diffusés les classiques ...)