l'œil des chats
"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
03/07/2026
02/07/2026
Rêver peut-être
Qu'est-ce que le temps pour les fourmis (se demande M. Chat) ? Travaillent-elles vraiment tout le temps, comme l'a dit et répété (1) une première ministre française en parlant des Japonais ? Se reposent-elles seulement ?
Et comment dorment les fourmis (s'interroge encore M. Chat, compulsant de façon passablement névrotique le grand livre électronique que des algorithmes suspects mettent à sa disposition) ?
Et voici qu'il apparaît que des scientifiques scrupuleux ont longuement étudié le sommeil de la Fourmi feu, Solenopsis Invicta, en marquant soigneusement chaque individu d'une petite fourmilière, de façon à le suivre dans ses infimes tribulations.
D'où il ressort que Solenopsis Invicta - du moins les ouvrières - connaît 256 épisodes de sommeil par 24 heures, chacun de ces épisodes durant 1 minute et six secondes, soit un total de 4,8 heures de sommeil par jour. Ce qui a pour résultat de mettre à disposition permanente 80% de la force de travail de la fourmilière (3). Quant aux reines, elles bénéficient de 92 épisodes de sommeil par jour, chacun durant plus ou moins de 6 minutes, soit un total de 9,4 heures par jour.
Mais les fourmis rêvent-elles ?
Selon les mêmes chercheurs états-uniens, Solenopsis Invicta connaît le sommeil paradoxal (RAM sleep) (4) et donc, probablement, le rêve.
Mais de quoi rêvent-elles ?
Les ouvrières rêvent-elles de faire la révolution ? Ou simplement de manger, voire vivre, un peu plus (5) ? Et de quoi rêvent les reines, qui ont un peu plus de temps pour le faire ? Rêvent-elles d'une fourmilière aux dimensions inouïes, comme Elon Musk rêve de régner sur Mars ? Après tout, Elon Musk pourrait bien rêver d'être une reine Solenopsis infiniment nursée, aimée, soignée et révérée...
Et si, selon la parabole de Tchouang-Tseu, Elon Musk et tout son/notre univers bizarre n'existait à l'inverse que dans le rêve d'une reine Solenopsis Invicta ? Si le travail des chercheurs de St Petersburg n'était en fait que le point d'émergence par sérendipité, la ridule révélatrice à la surface d'un gigantesque songe formique, un frémissement d'antenne de quelques micro-secondes qui nous rappellerait en fait à notre irréalité ?
Pris d'un léger vertige zen, M. Chat se réfugie dans son panier et ouvre...
...où, après extinction de l'humanité, un groupe de chercheurs extra-terrestres explorent ces gorges qui abritèrent certains des premiers hominidés et découvrent un à un sept artefacts qui donnent une idée du destin de l'espèce des singes sans queue (homo sapiens, dirions-nous avant de disparaître) et de leur histoire maudite.
Bien. Les meilleures Novellas ne sont pas forcément d'un très grand optimisme. D'autre part il fait chaud - avez-vous remarqué qu'il fait chaud ? M. Chat s'enroule dans son panier, mais dans l'autre sens, et s'endort.
M. Chat rêve. Il rêve que les descendants des singes sans queue se débrouillent pour expédier une petite centaine de méga-téra-milliardaires sur Mars, afin qu'il s'y entr'égorgent sans gêner les autres. Et que les singes sans poil réussissent à survivre sur Terre à la chaleur, tant bien que mal mais au moins aussi bien que d'autres espèces mieux organisées ou plus sagaces, tels les rats ou les corbeaux. Ou les fourmis. Mais M. Chat rêve aussi que les fourmis font la révolution. Les révolutions, parfois, aident à survivre.
Les chats survivront-ils ? On dit qu'ils s'en tirent toujours - du moins le plus souvent. M. Chat rêve qu'il a neuf vies.
(1) « J'ai dit qu'ils [les Japonais] travaillaient comme des fourmis... Les fourmis travaillent beaucoup, c'est vrai...
- ... Vous avez dit ça ? interrompt le journaliste.
- Nous ne pouvons pas vivre ainsi dans des appartements minuscules, avec deux heures de trajet pour aller au travail, et travailler, travailler, travailler, et faire des enfants qui devront travailler comme des bêtes. Nous, nous voulons conserver nos garanties sociales, vivre comme des êtres humains, comme nous avons toujours vécu... »
Interview d'Edith Cresson par la chaîne ABC, le 4 juillet 1991, publié le 18 juillet suivant. À la suite de cette publication un mannequin représentant Edith Cresson avait été décapité au katana par le groupe japonais d'extrême-droite Issui. "Le mannequin sans tête d'Édith Cresson fut ensuite traîné dans les rues de la capitale nipponne jusqu'aux grilles de l'ambassade de France sévèrement gardée par la police." -Jean-Claude Courdy, Japonais, plaidoyer pour les fourmis, Pierre Belfond éd. 1992.
(2) Polyphasic wake/sleep episodes in the fire ant, Solenopsis Invicta, 2009, par Deby L. Cassill, Skye Brown, Devon Swick & George Yanev, University of South Florida à St Petersburg, USA.
(3) Type de solution propre à satisfaire l'actuel ministre du travail français.
(4) Sommeil caractérisé par un Rapid Antenna Movement des antennes - par ailleurs repliées pour ne plus communiquer avec les autres individus. Rappelons que le sommeil paradoxal humain est appelé sommeil REM (pour Rapid Eye Movement).
(5) Toujours selon les scientifiques de l'USF, "ces résultats renforcent l'hypothèse de l'exploitation parentale : les ouvrières stériles constituent une caste d'auxiliaires jetables à courte durée de vie, dont la vigilance et l'hyperactivité accroissent la valeur adaptative de la reine en la protégeant, elle et sa progéniture fertile, des stress environnementaux".
01/07/2026
30/06/2026
Sûrement, dis-je, sûrement c'est quelque chose
Back into the chamber turning, all my soul within me burning,
Soon again I heard a tapping somewhat louder than before.
« Surely, said I, surely that is something at my window lattice ;
Let me see, then, what thereat is, and this mystery explore,
Let my heart be still a moment and this mystery explore ;
Tis the wind and nothing more ! »
29/06/2026
New York à travers les siècles
28/06/2026
Un petit fauteuil rose et une maladie à soigner
À l'époque où Fry le peint en chaussures de ville à côté d'un adorable petit fauteuil rose, Carpenter (1844-1929) était déjà bien connu pour vivre en sandales et même pour les fabriquer à Millthorpe près de Sheffield, au milieu des trois hectares maraîchers qu'il cultivait lui-même en adepte de la vie frugale et en disciple de Thoreau.
Fils d'une famille d'amiraux et de rentiers, il étudie à Cambridge, se destine d'abord au pastorat anglican qu'il abandonne, devient socialiste en un temps où ce mot avait un sens, membre fondateur de la Fabian Society - et par voie de conséquence du Labour Party originel, si loin de ce que ce dernier est hélas devenu. Admirateur de Walt Whitman il fut anticolonialiste, défenseur du droit de vote des femmes et un théoricien des droits des homosexuels.
Critique acharné de la fabrique des besoins artificiels, partisan d'un socialisme coopérativiste et de l'autosuffisance maraîchère (1), précurseur de l'écologie politique, Carpenter, dans un texte célèbre, avait défini ce que nous appelons notre Civilisation comme une maladie qu'on devait et pouvait soigner.
En français on trouvera ici, là ou encore là des notes sur sa vie et ses idées. Et certains de ses textes ont été traduits par Cy Lecerf Maulpoix ou par Pierre Thiesset. La biographie par Sheila Rowbotham n'est disponible qu'en langue originale.
(1) Partie prenante de ce vaste mouvement qui va de l'Arts and Crafts au Garden City Movement, et dont on sous-estime régulièrement la participation au socialisme anglais.
27/06/2026
26/06/2026
Le temps des bretelles mauves et des banquettes défoncées
Dick Bruna - Illustration pour la couverture de Walging (1) - La Nausée
A.W Bruna & Zoon. Utrecht 1961, Black Bear pocket books
Via iconofgraphics
Big Maybelle - Some Of These Days, 1959
Pendant ce temps, à côté, on joue à la manille, pourtant :
...comme Bouville qui est Le Havre décadastré - nous sommes en la même année 38 que sur cet autre quai - une jetée au bord du grand rien, un terminal pour le néant, tu as de beaux yeux tu sais, et un de ces jours tu me manqueras, vraiment...
Ethel Waters - Some Of These Days
09/06/2026
San Francisco ? Saint-Valery-en-Caux ?
Colette Deréal - À la gare Saint-Lazare, 1962
08/06/2026
07/06/2026
Le bar du coin : Friday night
06/06/2026
On voit péricliter les valeurs sûres
Francis Poulenc - 2 poèmes de Louis Aragon, septembre-octobre 1943
On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons
On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix
On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats
On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés
On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux
(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.
05/06/2026
Qu'est-ce qu'il pouvait arriver de pire ?
Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir :
Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.
Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc.
Marjane Satrapi, 6 juillet 2024
03/06/2026
Peindre de loin les moments politiques : brownings et funérailles (avec une visite express de la République d'entre-deux-guerres et un conseil de lecture sur le fait d'avoir déjà abdiqué sur l'essentiel)
Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre.
...avant de mourir le 15 octobre 1934.
Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).
Et de toute façon, le jour de cet enterrement, la IIIème République n'a plus que cinq ans, huit mois et vingt-cinq jours à vivre.
(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.
(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux.
(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :
L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?
Mon exploration de 1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close.
(...)
À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.
01/06/2026
Ronde de nuit : Control Room
Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.
30/05/2026
La petite quoi ?
Portrait du frère de la peintre. Au fait, dit-on la peintre ? Le Dictionnaire de l'Académie, pour le féminin, préconise l'apposition :
En apposition. Artiste peintre. Une femme peintre (le féminin Peintresse se rencontre, mais avec une valeur ironique et dépréciative).
Si une femme peint son frère j'ai donc le choix entre :
- Portrait du frère de la femme peintre
- Portrait du frère de la peintresse.
Le premier est lourd, le second est, paraît-il, dépréciatif.
On se retrouve donc le plus souvent avec :
Portrait du frère de l'artiste.
Encore faut-il se souvenir que l'artiste est une femme. La femme est sujette à apposition. Et l'apposition une fois apposée, la femme se décroche.
Ce qui me rappelle cette fameuse plaque dans le XVème arrondissement de Paris...
...et, si l'on y ajoute que Camille est un prénom épicène, et que l'on se rappelle en outre le destin (1) de Camille Claudel, cela jette, disons, un froid. Imaginons le touriste venu d'un pays lointain - par exemple...
un Persan - qui prendrait Camille pour un homme et ne serait renseigné par l'Académie...
...qu'à cette ultime phrase explicitant l'apposition : Camille Claudel, Germaine Richier étaient des femmes sculpteurs. Mais Praxitèle était sculpteur. Et sur la plaque, comme prévu, la femme s'est décrochée.
Mais Joan Manning-Saunders, qui a peint David and the globe à l'âge de 13 ans et exposé pour la première fois à la Royal Academy seulement deux ans plus tard, était-elle
- la préadolescente peintre
- ou, dépréciatif, la petite peintresse ?
Je vais exceptionnellement exciper de l'article sculpteur de l'Académie : après tout, si l'on rencontre parfois (le soir, au coin d'une rue, d'un bois ?) le féminin sculptrice, pourquoi ne rencontrerait-on pas dans un cottage en Cornouailles, chez ses parents poétesse et écrivain, en 1926, une peintre ?
(1) Les circonstances de son internement, à la demande de sa famille, sont bien connues. Rappelons simplement que Camille Claudel, qui a toujours contesté son enfermement de la façon la plus claire, est morte de malnutrition en 1943 à l'asile d'aliénés de Montfavet, comme 40.000 internés psychiatriques morts de faim pendant l'occupation. Son frère Paul Claudel ne s'est pas dérangé pour assister à son enterrement dans le carré des aliénés. Ses restes, n'ayant pas été réclamés par sa famille, ont été par la suite versés à l'ossuaire du lieu.
28/05/2026
Entre chien et loup : le bord de l'eau
26/05/2026
Ciel... Radziwill



























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