11/02/2026

Il y en a un tas de nouvelles, n'est-ce pas ?


Wilhelm Kranz - Vue de Jupiter à partir d'un point de vue idéal sur une de ses lunes 
de : Wilhelm Meyer - Das Weltgebäude, 1898
 
 

 

— Je suis allée au planétarium et j’ai vu le spectacle, dis-je à mon père. C’était passionnant, sur le système solaire.

« Passionnant » : quel mot ridicule j’avais utilisé, pensai-je. J’ajoutai :

— C’est comme un temple qui serait un peu de la frime.

Il était déjà lancé :

— Je me rappelle quand on a découvert Pluton. Exactement où on pensait qu’il devait être. Mercure, Vénus, la terre, Mars, récita-t-il. Jupiter, Saturne, Nept… non, Uranus, Neptune, Pluton. C’est ça ?

— Oui, dis-je. (Il valait autant qu’il n’eût pas entendu ma remarque sur le temple. J’avais dit cela pour être honnête, mais on aurait cru que je voulais briller, me montrer supérieure.) Dis-moi quelles sont les lunes de Jupiter.

— Tu sais, je ne connais pas les nouvelles. Il y en a un tas de nouvelles, n’est-ce pas ?

— Deux. Mais elles ne sont pas nouvelles.

— Nouvelles pour nous, dit mon père. Dis donc, tu as bien du toupet, maintenant que je vais me faire charcuter !

— Charcuter ! Quelle expression !

Il n’était pas couché, ce soir, son dernier soir. On l’avait détaché de son appareil et il était assis dans un fauteuil, près de la fenêtre. Il était jambes nues, dans une robe de chambre de l’hôpital, mais ne paraissait pas gêné ; il avait l’air d’être chez lui. On aurait dit un hôte affable, pensif mais jovial.

— Tu n’as pas nommé les anciennes, dis-je.

— Donne-moi le temps. Galilée leur avait donné des noms. Io…

— C’est un début.

— Les lunes de Jupiter furent les premiers corps célestes découverts par le télescope. (Il dit cela d’un ton grave, comme s’il lisait la phrase dans un vieux livre.) Et ce n’était d’ailleurs pas Galilée qui leur avait donné des noms ; c’était un Allemand. Io, Europe, Ganymède, Callisto. Voilà.

— Oui.

— Io et Europe, c’était des petites amies de Jupiter, pas vrai ? Ganymède était un garçon. Un berger ? Je ne sais pas qui était Callisto.

— Je crois que c’était une amie de Jupiter, elle aussi, dis-je. L’épouse de Jupiter – de Jupin – l’a changée en ourse et accrochée dans le ciel. La Grande Ourse et la Petite Ourse. La Petite Ourse était son bébé.

Le haut-parleur annonçait aux visiteurs qu’il était l’heure de partir.

— Je te verrai quand tu te réveilleras de l’anesthésie.

— Oui.

J’étais à la porte quand il me cria :

— Il n’était pas berger, Ganymède, c’était l’échanson de Jupin.

Alice Munro - Les lunes de Jupiter, 1982 
Trad. Colette Tonge 
 

 

10/02/2026

À la feuille


Victor-Gabriel Gilbert - Le marchand de chansons, 1903
Huile sur toile
Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris
 

09/02/2026

Société du spectacle : les Capitans


 
Il capitan Spavento

Diga usted ? Me connaissez-vous ? Non ! Vous ne me connaissez pas ? Ventre ! Tête ! Sangre y fuego ! io son chi son ! L'Italie tremble au nom du capitan Spavento ! L'Espagne me révère sous le nom de Matamoros, et je terrifie la France, quand je veux, sous le nom du capitaine Fracasse, car je suis homme fort redoutable, je vous assure.


« Tout m'aime ou tout me craint, soit en paix, soit en guerre, 

Je croquerais un prince aussi bien qu'un oignon. »



Dessins de Maurice Sand gravés par A. Manceau pour Maurice Sand - Masques et bouffons, la comédie italienne, 1862.

 

  

 

 
Il capitan Spezzafer
 
 
 
Dans le théâtre de Gherardi, le Capitan Spezzafer éprouve le besoin d'acheter du linge. C'est comme qui dirait une scène intime, car on ne voit guère agir les Capitans comme de simples mortels ; ils sont toujours montés à un diapason trop élevé pour descendre aux nécessités de l'existence.

« On prétend, lui dit Arlequin, que vous ne portez point de chemise ? — C'était autrefois ma coutume, lui répond le Capitan, parce qu'alors, comme j'étais extrêmement furieux, aussitôt que je me mettais en colère, le poil, que j'avais abondamment sur tout le corps, se dressait, perçait ma chemise de toutes parts et y faisait tant de trous, qu'on l'aurait prise pour une passoire ; mais depuis quelque temps, m'étant fort modéré, je porte du linge comme les autres. »
 
 
Textes de Maurice Sand 

08/02/2026

La forme d'une ville : et ses taudis


Gustave Doré - La cathédrale St Paul et les taudis, de London, a Pilgrimage, 1872
 

 

Et de Gustave Doré, entre autres, déjà

07/02/2026

I never found so true a democrat


Frederick Sandys (dessinateur), Joseph Swain (graveur) - The Old Chartist, Ill. pour le poème du même titre par George Meredith dans le magazine Once a Week, 8 février 1862
Gravure sur bois
 
 
Dans ce poème (qui n'a pas été traduit en français à ma connaissance) Meredith imagine le monologue d'un vieux militant chartiste après son retour de déportation (1). Il compare son sort avec celui d'un rat d'eau en train de se nettoyer.
 
Well, well! Not beaten—spite of them, I shout;
And my estate is suffering for the Cause. -
No,—what is yon brown water-rat about,
Who washes his old poll with busy paws?
What does he mean by't?
It's like defying all our natural laws,
For him to hope that he'll get clean by't. 

His seat is on a mud-bank, and his trade
Is dirt:- he's quite contemptible; and yet
The fellow's all as anxious as a maid
To show a decent dress, and dry the wet.
Now it's his whisker,
And now his nose, and ear: he seems to get
Each moment at the motion brisker! 

To see him squat like little chaps at school,
I could let fly a laugh with all my might.
He peers, hangs both his fore-paws:- bless that fool,
He's bobbing at his frill now!—what a sight!
Licking the dish up,
As if he thought to pass from black to white,
Like parson into lawny bishop. 
 
(...)
 
You teach me a fine lesson, my old boy!
I've looked on my superiors far too long,
And small has been my profit as my joy.
You've done the right while I've denounced the wrong.
Prosper me later!
Like you I will despise the sniggering throng,
And please myself and my Creator. 

I'll bring the linendraper and his wife
Some day to see you; taking off my hat.
Should they ask why, I'll answer: in my life
I never found so true a democrat.
Base occupation
Can't rob you of your own esteem, old rat!
I'll preach you to the British nation. 
 
 
 
 
George Meredith
 
 
 
(1) Après la tentative d'insurrection de 1839 et les mouvements de 1842-1848 plus d'une centaine de militants chartistes furent déportés en Tasmanie. Le cas le plus célèbre est celui de John Frost qui ne revint en Angleterre qu'en 1856 après une amnistie (pardon) conditionnelle. Il est possible que son cas ait inspiré le poète.