l'œil des chats
"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
10/05/2026
N'oublions pas le portefaix de Königsberg
06/05/2026
La dixième lettre de minuit
Ceci est un exercice de traduction - le petit défi étant de transposer le tétramètre iambique allemand en octosyllabe français, évidemment plus lourd - et merci à toute personne qui me signalerait des erreurs, il y en a, forcément. C'est en même temps une évocation d'une partie de l'exillitteratur - la part des morts.
Les douze poèmes de Brief aus der Mitternacht - cette dixième lettre en est le sommet - ont été composés par Walter Mehring au long de son odyssée, de Vienne en novembre 1937 à Marseille en janvier 1941 - voyage qui se termina à New York, dans un "sous-sol d’une maison de Brownstone, Manhattan uptown, bonne pour la démolition" comme il le décrit dans La bibliothèque perdue.
Ces poèmes sont adressés et furent envoyés (1) à Hertha Pauli qu'il avait rencontrée à Vienne en 1937 et dont il était immédiatement tombé amoureux - d'un amour non partagé qui constitue, tout au long de ces lettres, une métaphore du non-réalisé - un état dans lequel bien des choses restèrent de 1940 à 44 et depuis. Mehring et Pauli restèrent amis et surtout vécurent, ensemble la plupart du temps, le parcours hasardeux des exilés anti-nazis jusqu'au bureau de Varian Fry à Marseille. Tous deux font partie (avec Ernst Weiss et Hans Natonek) des quatre signataires du télégramme d'appel à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee et de la mission de Varian Fry.
Enfin, il faut rappeler que Walter Mehring est l'un des deux grands poètes allemands de la période. Certes l'autre, Bertolt Brecht, bénéficie d'une plus grande notoriété. Mais Brecht avait le soutien de forces politiques puissantes et même d'États constitués. Mehring, lui, n'avait pour le suivre que le cortège des fantômes, lutins, gnomes et farfadets qui hantent ses poèmes. Mais Les fantômes survivent aux États constitués.
Voici donc la dixième lettre, et ses onze fantômes.
Marseille, Silvester 1940 / 41. In Memoriam
An meine Kammer, wo ich welk,
Pocht zwölfmal an das Neue Jahr,
Spricht zugig hohl: Es war... es war...
Hängt seinen Jahrkranz ans Gebälk,
Verblüht - von Lügenluft erstickt –
Erschlagen - von der Not geknickt:
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Marseille, Saint-Sylvestre 1940 / 41. In Memoriam
À la chambre où je me flétris
Douze fois frappe l’An Nouveau
Et de sa voix creuse et glacée
Il répète : C’était… c’était…
Exténué, aussi fané
Que la couronne de l’année
Qu’il vient suspendre à ma charpente,
Hagard, étouffant de mensonges :
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
MUEHSAM: Poet und Promethid,
Erdrosselt wie ein räudiger Hund –
OSSIETZKY, den man so zerschund.
Daß er, voltairisch lächelnd schied...
Als man den Friedenspreis ihm bot.
Schloß er grad Frieden mit dem Tod...
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
MUEHSAM: poète et Prométhide
Étranglé comme un chien galeux (2) –
OSSIETZKY, qu’ils ont massacré (3).
A-t-il bien ri, en voltairien,
Après le Nobel de la paix ?
La paix… signée avec la mort ? (4)
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
Es weht ein Blatt - kaum leserlich:
„Die Dummheit, die wir persifliert...
Die macht Geschichte. Die regiert...
Herzlichst TUCHOLSKY ... Ohne mich!...“
In Scliweden, krank, doch unbekehrt,
Hat er den Schierlingstrank geleert...
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Au vent vole un feuillet - à peine
peut-on lire : « cette bêtise
Que nous persiflons - elle règne…
Et fait l’histoire maintenant.
très sincèrement, TUCHOLSKY
… Cela sera sans moi ! » – en Suède
Malade mais impénitent
Il but sa coupe de cigüe (5).
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
ERNST TOLLER, Freund aus Jugendland,
Bestimmt, um Bühnen, Meetings, Zelln
Mit ernster Tollheit zu erhelln,
Löschte sich aus mit eigner Hand...
In Übersee, weitab der Schlacht –
Warum hat er sich umgebracht...!
- Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben…
TOLLER, l’ami de ma jeunesse
Que sa très sérieuse folie
Sur scène, en meetings, en prison
Vouait à éclairer les âmes
S’est éteint de sa propre main (6)
Outre-mer et loin du combat –
Pourquoi a-t-il choisi sa fin ?
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
Wo in der Welt wächst nun die Art
Von Stammtisch, nah dem Luxembourg
Rechtspolitik und Linkskultur,
Die JOSEPH ROTH um sich geschart…?
Von dessen Bart Weissagung troff.
Sich weise drum zu Tode soff...
Welch edler Jahrgang reicher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Où croît encore ce cépage ?
À la table des habitués,
Là où Joseph Roth rassemblait
Près du Luxembourg, politique
De droite et culture de gauche… ?
De sa moustache débordaient
Les prophéties et sagement
Il se saoula jusqu’à la mort (7).
Ce noble cru de riches vignes
Fut perdu avant les vendanges...
Kurz vor dem Fall der Stadt Paris,
Wo ich nach langer Haft Dich fand.
Besucht uns oft der Emigrant
ERNST WEISS, der dort sein Leben ließ..
Arzt, Dichter: mischt er Giftarznei,
Nahm sie beim ersten Hunnenschrei...
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Peu avant qu’ils aient pris Paris
Où nous nous étions retrouvés
Après mon long séjour en camp (8)
ERNST WEISS qui avait émigré
Vint souvent nous rendre visite
C’est alors qu’il perdit la vie (9)…
Médecin, poète, il mélangeait
Les poisons pour les avaler
À la première alerte aux Huns (10)…
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
LESSING, der Denker, Fehm-gekillt…
Und HASENCLEVER, einst vernarrt
In den esprit - im Camp verscharrt
Von Frankreich... Welch Komödienbild!
CARL EINSTEIN: auf der Flucht erhenkt.
OLDEN, vor Kanada versenkt...
Ein edler Jahrgang deutscher Reben
Nutzlos verschüttet, ließ sein Leben.
LESSING, le penseur (11), que tua
La Vehme (12)… Aussi HASENCLEVER (13),
Qui fut amoureux de l’esprit
– Enterré au camp par la France
Quelle scène de comédie !
Et CARL EINSTEIN qui s’est pendu (14)
En fuyant. OLDEN, qui coula
En voguant vers le Canada (15)…
Ce noble cru du sol allemand
On l'a répandu et perdu
Sans la plus petite raison.
Doch HORVATH, den ein Baum erschlug.
Damit solch Kleinod im Exil
Den Säuen nicht zum Fräße fiel,
Starb ganz er selbst: ein Satyr-Spuk...
Die Türe knarrt... zwölfmal pocht’s an:
Die tote Elf - der Sensenmann...
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Et HORVATH, tué par un arbre (16).
Pour qu'un tel joyau en exil
Ne soit pas jeté aux pourceaux,
Il s'en est mort tout seul : en spectre
Satirique… La porte grince…
Douze fois on vient y frapper :
Les onze morts – puis la Faucheuse...
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...
In dieser Kammer, wo ich, welk,
ich in Marseille, Du in New York -
Wo ausgejätet und auf Borg
Und fruchtlos in Erinnerung schwelg
Drauf wartend, daß die Freundes-Elf
Gelinde mir hinüberhelf...
Der beste Jahrgang deutscher Reben
Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Cette chambre où je me flétris,
- Moi à Marseille, toi à New York –
J'y vis sans le sou, à crédit
Plongé dans de vains souvenirs
Et j’attends que les onze amis
M’aident à passer gentiment…
Ce millésime exceptionnel
Des riches vignes allemandes
Fut perdu avant les vendanges...

Eric Schaal - Walter Mehring, Ascona, 1960
... war mir ein Etwas noch vergönnt,
Weil Neu-Jahr ist, so sei’s: ich könnt,
Sturmläutend jeden Nervenstrang
Dich hautdicht, duftnah herbeschwörn,
Dich atmen, tasten, schauen, hörn
Dank einem rauschhaft heilenden Trank..
Aber der Wein, daß ich genese,
Reift nicht,
zerstört längst vor der Lese…
Mais on m’a accordé un petit quelque chose
Après tout c'est le Nouvel An, et je pouvais
En faisant résonner chaque fibre nerveuse
Invoquer ton parfum, le contact de ta peau,
Te respirer, te toucher, te voir et t’entendre
Grâce à une boisson qui enivre et soulage…
Mais pour ce vin qui me guérit,
Les raisins ne mûrissent pas,
La vigne est ravagée bien avant les vendanges...
(1) "M’arriva
de la Martinique un courrier de Mehring. Je déchirai l’enveloppe,
bouillant d’impatience de savoir comment ça s’était passé pour lui. Il
en tomba un paquet de poèmes - Les Lettres de minuit en mille et un vers - qui m'étaient dédiés
(2) Au camp d’Oranienburg dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934. Les S.S. somment Mühsam de se suicider. Il refuse. Il est battu et étranglé, traîné dans les latrines et pendu par les gardes pour simuler un suicide. J'en ai déjà parlé par là.
(3) Zerschund, de Zerschänden, profaner. J’ai choisi massacré plutôt que mutilé. Ossietzky est mort en 1938, de tuberculose et des conséquences des mauvais traitements subis en camp de concentration. Après une campagne internationale, le Nobel lui avait été accordé en 1936 (rétroactivement, au titre de 1935) alors qu’il était en camp depuis 33. Selon certaines sources le bacille de Koch lui aurait été injecté à l’infirmerie du camp d’Esterwegen. D’où, je pense, le profané écrit par Mehring, la nouvelle ayant peut-être circulé dans les milieux émigrés.
(4) Ossietzky est le principal représentant du pacifisme radical pendant la période de Weimar. Il est à l'initiative du mouvement Nie wieder Krieg et est condamné en 31 à la prison pour haute trahison après avoir diffusé des informations secrètes sur le réarmement clandestin de la Reichswehr.
(5) Tucholsky, réfugié en Suède et malade, prend des somnifères le 20 décembre 1935 et meurt le lendemain. Il était un des principaux contributeurs de la Weltbühne, l'hebdomadaire d'Ossietzky, notamment pour sa chronique antimilitariste.
(6) Réfugié à New York, Toller se pend le 22 mai 1939.
(7) J'ai déjà parlé de la mort de Joseph Roth.
(8) Mehring est interné au camp de Falaise de l'automne 1939 à février 1940 comme "étranger ennemi", ainsi que le gouvernement français considérait les allemands restés en France, y compris les antinazis réfugiés. Le nous de nous nous étions retrouvés désigne Mehring et Hertha Pauli.
(9) Ernst Weiss s'empoisonne le 14 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Paris déclarée ville ouverte. Il meurt à l'hôpital le lendemain. Il est l'auteur du Témoin oculaire, le premier roman biographique écrit sur Adolf Hitler.
(10) Ici les Huns désigne les nazis. Mehring reprend le qualificatif utilisé par les adversaires des Allemands pendant la première guerre mondiale.
(11) Theodor Lessing, professeur juif que les discriminations antisémites empêchèrent de trouver un poste universitaire, enseigna la philosophie dans l'enseignement technique dont il fut chassé par une campagne des nationalistes après avoir écrit un article où il se moquait de Hindenburg. En 1933 il fuit en Tchécoslovaquie mais une récompense est offerte pour sa capture dans les journaux Sudètes. Il est assassiné le 30 Août 1933 d'un coup de revolver tiré par la fenêtre de son bureau.
(12) Fehm : la Sainte-Vehme.
(13) Walter Hasenclever, poète expressionniste, auteur dramatique et scénariste de cinéma, s'exile en France, est interné comme "étranger ennemi" au camp des Milles et se suicide au véronal le 21 juin 1940 pour ne pas tomber aux mains des nazis.
(14) Carl Einstein, juif, anarchiste, critique et historien de l'art, fut un des découvreurs de l'art africain et un proche collaborateur de Jean Renoir. Il s'engage de 36 à 38 pour la défense de la République espagnole, dans les rangs de la colonne Durruti. Retourné en France il est interné comme "étranger ennemi" en 1940 au camp de Bassens, près de Bordeaux. Il s'en évade mais, pris au piège à la frontière espagnole comme l'a été Walter Benjamin, il se suicide le 3 juillet 1940 par noyade dans le Gave de Pau, à côté de Notre-Dame de Bétharram. Il faut rappeler que par l'article 19 de la convention d'armistice du 22 juin 1940, la France acceptait de livrer aux nazis tout réfugié allemand qu'ils lui auraient signalé.
(15) Rudolf Olden, journaliste et avocat - il fut celui d'Ossietzky. En 1933 il se réfugie à Prague, puis à Paris et enfin en Angleterre, devient secrétaire du Pen Club allemand en exil. Il s'embarque pour le Canada sur un bateau qui est coulé par un U-Boot le 18 septembre 1940.
(16) Ödön von Horvath, l'auteur de Jeunesse sans Dieu, faisait partie à Vienne du petit groupe d'amis fréquenté par Mehring et Hertha Pauli. Réfugié à Paris, il est tué devant le théâtre Marigny par la chute d'un arbre.
Et, de Walter Mehring, déjà - ou, à propos de Hertha Pauli, ici et là.
Il n'existe pas, à ma connaissance, d'édition française de poèmes de Walter Mehring, et la seule en langue anglaise est celle de la traduction par S. A. de Witt de Brief aus der Mitternacht et des poèmes d'exil, sous le titre No road back, New York, Samuel Curl Inc. 1er mars 1944.
06/04/2026
Ayons (une nouvelle fois) (un peu) congé
Ce chat, dessiné par
...est la première image postée sur ce blog le 22 mars 2007, soit il y a un peu plus de 19 ans.
Ce blog va se faire plus épisodique, je ne dis pas qu'il va se mettre complètement en sommeil mais il va sûrement faire de beaux rêves. J'en profite pour réécouter ces petites chansons
05/04/2026
04/04/2026
Le greffe : le beffroi et l'escalier

There was just one thing more I wanted to know. Could she, I asked, catch mice? It was like asking a speed maniac if his car could do fifty on the flat. 'Mice,' roared Father Adams in a voice that vibrated with scorn. 'She brut a gert snake in t'other day four foot long, with his'ead bit clean off, and played with 'un like he were a bit o' string'.
Doreen Tovey - Cats in the belfry, 1958
03/04/2026
Légende hyménoptère des siècles autour du vieux poirier
(1) C'est traduit du français mais je n'ai pas réussi à retrouver l'original. En remerciant Nemfrog.
02/04/2026
01/04/2026
31/03/2026
Regarde la route : Nico Jesse/Victoria Thérame
Dans la vraie vie, oui, mais dans notre littérature elles sont plutôt rares, la seule qui me vienne à l'esprit, là, c'est
Le taxi, la grande corpo des casquettes écossaises, le taxi de nuit, la nuit, la ville qui, brimée, travaillante, frustrée le jour, se précipite dans l'imaginaire et l'espérance de la nuit... mais la nuit fliquée, la nuit prostituée, la nuit quinze heures de boulot... et puis rouler sur le pavé-horizon, l'asphalte sensuelle et, inattendus, les éclairs inouïs de liberté...
Victoria Thérame - La dame au bidule, des femmes éd. 1976
Ah, et le bidule de la dame, c'est ça.
30/03/2026
Ronde de nuit : Kertèsz/Giraud
— Les greffiers, c'est bon à faire, y a l'Arménien de Maubert qui les achète.
— Lequel, celui de l'impasse ?
— Oui, celui de l'impasse, tu devrais essayer…
C'était peu de temps après l'occupe, la fourrure et le charbon étaient rares, ce qui avait donné naissance à une nouvelle industrie, l'exploitation de la peau de chat. Le pelage de ce carnivore, chargé paraît-il d'électricité, possède le pouvoir, avec celui de tenir chaud pour un prix relativement modique, de guérir les rhumatismes. Les notices publicitaires l'affirment.
— Tu crois qu'y a moyen d'en retrousser ?
— Pourquoi pas, après tout…
Déjà j'étais dans le métier, je le sentais, aucun besoin d'apprentissage.
Les turfs ont leurs champs d'exploitation, leurs mines d'or, les biques aussi. Les chats possèdent leurs rues, leurs places, leurs jardins, leurs avenues. Tous ceux de Paris ne sont pas bons, il s'en faut. À rayer tout de suite de la carte des minous, les beaux quartiers, les chouettes aux bonnes baraques en dur. La nuit, c'est rideau, aussi bien pour les patrons que pour les bestiaux. Les chats de riches ça a des idées de luxe, de confort. Ils possèdent un coussin brodé, un collier de cuir rouge – le rouge va tellement bien aux siamois –, une assiette où est écrit leur nom qu'ils lèchent avec attention quand ils boivent leur lait chaud bien sucré, ils sont fragiles comme un bibelot de Saxe. Au fait, on ne met jamais un bibelot dehors, il pourrait s'enrhumer, un chat de salon est un chat de salon, que diable.
Les autres qu'il fallait piéger, les sauvages de la ville qu'on ne peut tenir en laisse, les coureurs toujours à la recherche d'une fille, d'un piaf, d'un pigeon ou plus simplement encore d'un morceau de bidoche qui prend l'air sur un rebord de fenêtre. Les chats de la nuit sont des truands, leur instinct qui les pousse paraît-il à redevenir eux-mêmes à l'heure où s'allument les loupiotes. Le jour les retrouve se dorant l'oignon satisfaits de leur course ou endormis peinards sur les genoux de leur pipelette de probloque. Les chats du commun sont des manchards de la pire espèce. Comme les frappeurs de la Maube ils ont leurs adresses à eux pour se garnir le ventre dix fois sur un circuit sans rien offrir d'autre que le ronron à peine correct avant d'aller voir ailleurs. En pieds-de-biche conscients et organisés, ils possèdent leur clientèle qu'ils viennent taper aux heures connues pour ne jamais tomber sur un bec. Les risques, aucun, l'accueil est partout égal dans les cours, les boutiques et les rez-de-chaussée.
— Ce doit être un chat perdu ou abandonné, chaque soir il vient chercher sa croûte… et il est gentil avec ça, pauvre bête…
Le sournois apprécie la came, renifle, flaire, s'en occupe ou au contraire laisse tout glisser et pousse plus loin, la moustache en éventail.
Trop sûr de lui souvent, c'est ce qui le couillonne. Le trappeur, qui est un curieux animal, sait attendre le moment propice pour fabriquer son collègue aux pattes de silence.
Robert Giraud - Le vin des rues, Denoël éd. 1955
29/03/2026
Ciel... Woodbridge/Polsom/Dufour
28/03/2026
Ronde de nuit : Weiss/Desnos
Sabine Weiss - Homme allumant une cigarette, Paris, 1951
Jamais l’aube à grands cris bleuissant les lavoirs,
L’aube, savon trempé dans l’eau des fleuves noirs,
L’aube ne moussera sur cette nuit livide
Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides.
C’est la nuit sans frontière et fille des sapins
Qui fait grincer au port la chaîne des grappins
Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve
Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve
Nuit de chemin perdu parmi les escaliers
Et de pieds retombant trop lourds sur les paliers
Nuit de luxure nuit de chute dans l’abîme
Nuit de chaînes sonnant dans la salle du crime
Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits
Nuit de réveil quand les dormeurs sont affaiblis.
Sentant rouler du sang sur leur maigre poitrine
Et monter à leurs dents la bave de l’angine
Ils caressent dans l’ombre un vampire velu
Et ne distinguent pas si le monstre goulu
N’est pas leur cœur battant sous leurs côtes souillées.
Nuit d’échos indistincts et de braises mouillées
Nuit d’incendies étincelant sur les miroirs
Nuit d’aveugle cherchant des sous dans les tiroirs
Nuit des nuits sans amour, où les draps se dérobent,
Où sur les boulevards sifflent les policiers
Ô nuit ! cruelle nuit où frissonnent des robes
Où chuchotent des voix au chevet des malades,
Nuit close pour jamais par des verrous d’acier
Nuit ô nuit solitaire et sans astre et sans rade !
Robert Desnos - The night of loveless nights, 1926-27
27/03/2026
C'était comme ça au bon vieux temps
— Nous avons un télégramme de la reine. Concernant une locomotive soudée aux rails par le syndicat des cheminots.
— Oui, oui, dit Arthur. Qui est le dirigeant syndical des cheminots, maintenant ? Je suppose qu’ils veulent plus d’argent.
— Comme les hommes des chantiers navals. Un certain Polonais parle au nom des deux corporations. J’ai oublié son nom.
— Donnez-leur un peu plus d’argent, dit Arthur, et augmentez proportionnellement la taxe sur le demi.
— Non, dit monseigneur Kay. Augmentez la taxe d’abord, puis donnez-leur l’augmentation, faites-le dans cet ordre. Ça se remarque moins.
— Ils pensent que je suis cousu d’or, dit Arthur. Les réserves d’argent sont limitées. Ils ne s’en rendent pas compte. Ils s’imaginent que j’ai de grands coffres-forts remplis d’argent dans tous les placards et tous les greniers de tous mes châteaux.
— Et c’est la vérité, dit monseigneur Kay.
— Mais là n’est pas la question, dit Arthur. Cet argent n’est pas le mien, en aucun cas. C’est l’argent de l’État, l’argent de l’Angleterre. Nous en avons besoin pour faire marcher le pays. Qui sait ce qui peut arriver avec cette guerre ? Nous pouvons perdre. Nous pouvons être obligés de nous racheter nous-mêmes ou tout le foutu royaume. C’est tout simplement prudent de garder un peu d’argent de côté pour les imprévus. L’homme de la rue ne se soucie jamais des imprévus.
— Bien vrai.
— Sans compter que Wilhelmine des Pays-Bas est plus riche que moi, tout le monde le sait. Est-ce que je me plains de n’être que la seconde grande fortune d’Europe ? Non. J’accepte le fait de bonne grâce.
— Vous êtes admirablement modeste et prudent, dit monseigneur Kay, et en plus, inébranlable…
— Accorderons-nous aux Italiens une partie de ce qu’ils demandent ? Je ne le pense pas. Ils en redemanderaient.
— Nous pourrions bombarder Milan. Un coup de semonce. Ça les ferait réfléchir. Ultime réflexion.
— Je n’ai jamais aimé bombarder les populations civiles, dit le roi. C’est comme la violation d’un contrat social. Nous sommes censés nous battre et elles, payer.
— C’était comme ça au bon vieux temps.
Donald Barthelme - The King, 1990 / Le Roi, 1992, trad. Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes, Denoël éd.

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