30/03/2026

Ronde de nuit : Kertèsz/Giraud


André Kertèsz - Paris, 1934
 



— Les greffiers, c'est bon à faire, y a l'Arménien de Maubert qui les achète.

— Lequel, celui de l'impasse ?

— Oui, celui de l'impasse, tu devrais essayer…

C'était peu de temps après l'occupe, la fourrure et le charbon étaient rares, ce qui avait donné naissance à une nouvelle industrie, l'exploitation de la peau de chat. Le pelage de ce carnivore, chargé paraît-il d'électricité, possède le pouvoir, avec celui de tenir chaud pour un prix relativement modique, de guérir les rhumatismes. Les notices publicitaires l'affirment.

— Tu crois qu'y a moyen d'en retrousser ?

— Pourquoi pas, après tout…

Déjà j'étais dans le métier, je le sentais, aucun besoin d'apprentissage.

Les turfs ont leurs champs d'exploitation, leurs mines d'or, les biques aussi. Les chats possèdent leurs rues, leurs places, leurs jardins, leurs avenues. Tous ceux de Paris ne sont pas bons, il s'en faut. À rayer tout de suite de la carte des minous, les beaux quartiers, les chouettes aux bonnes baraques en dur. La nuit, c'est rideau, aussi bien pour les patrons que pour les bestiaux. Les chats de riches ça a des idées de luxe, de confort. Ils possèdent un coussin brodé, un collier de cuir rouge – le rouge va tellement bien aux siamois –, une assiette où est écrit leur nom qu'ils lèchent avec attention quand ils boivent leur lait chaud bien sucré, ils sont fragiles comme un bibelot de Saxe. Au fait, on ne met jamais un bibelot dehors, il pourrait s'enrhumer, un chat de salon est un chat de salon, que diable.

Les autres qu'il fallait piéger, les sauvages de la ville qu'on ne peut tenir en laisse, les coureurs toujours à la recherche d'une fille, d'un piaf, d'un pigeon ou plus simplement encore d'un morceau de bidoche qui prend l'air sur un rebord de fenêtre. Les chats de la nuit sont des truands, leur instinct qui les pousse paraît-il à redevenir eux-mêmes à l'heure où s'allument les loupiotes. Le jour les retrouve se dorant l'oignon satisfaits de leur course ou endormis peinards sur les genoux de leur pipelette de probloque. Les chats du commun sont des manchards de la pire espèce. Comme les frappeurs de la Maube ils ont leurs adresses à eux pour se garnir le ventre dix fois sur un circuit sans rien offrir d'autre que le ronron à peine correct avant d'aller voir ailleurs. En pieds-de-biche conscients et organisés, ils possèdent leur clientèle qu'ils viennent taper aux heures connues pour ne jamais tomber sur un bec. Les risques, aucun, l'accueil est partout égal dans les cours, les boutiques et les rez-de-chaussée.

— Ce doit être un chat perdu ou abandonné, chaque soir il vient chercher sa croûte… et il est gentil avec ça, pauvre bête…

Le sournois apprécie la came, renifle, flaire, s'en occupe ou au contraire laisse tout glisser et pousse plus loin, la moustache en éventail.

Trop sûr de lui souvent, c'est ce qui le couillonne. Le trappeur, qui est un curieux animal, sait attendre le moment propice pour fabriquer son collègue aux pattes de silence.

Robert Giraud - Le vin des rues, Denoël éd. 1955


29/03/2026

Ciel... Woodbridge/Polsom/Dufour


George Woodbridge - Ill. pour H. G. Wells, First Men in the MoonClassics Illustrated No. 144, 1958

 
 

Wallace Polsom - If 99  : Homo Aestheticus, 2017 
Collage




Je me souviens que les touristes terrestres commençaient le plus souvent leur séjour lunaire par un puissant effet Stendhal : la splendeur de la Terre, le ciel noir bondé d’étoiles, la magnificence des grandes plaines blanches brillant comme l’argent à travers une visière d’or ravissaient leur âme. La soudaine légèreté de leur corps, l’occasion de courir sans effort par grands bonds ailés, comblait leur plus ancien désir, et leur accrochait au visage un sourire immense. Quelques-uns, cependant, étaient victimes de l’effet de surplomb, et paniquaient à voir la Terre si petite et l’espace si vaste au-dessus de leur tête. D’autres, curieusement, s’inquiétaient de l’absence de polarité, interrogeaient inutilement leur boussole et se plaignaient de vertiges. Mais, dans l’ensemble, le ravissement était massif. Puis, peu à peu, les Terriens s’obsédaient sur des détails : la poussière qui ne retombait pas, les ombres qui étaient trop nettes, les étoiles, trop fixes et la constante odeur de brûlé. Une angoisse leur venait aussi au sujet des radiations. Celle-ci était légitime, même si les phases d’exposition aux vents solaires étaient déjà finement calculées. Je crois que ces pauvres gens n’appréciaient pas de voir des particules brillantes traverser leur champ de vision même quand ils avaient les yeux fermés. Leur humeur passait du bon au moins bon, ils quittaient la cité en surface et finissaient blottis au sous-sol, qui n’était qu’à peine viabilisé, en gémissant.

Là, ils se plaignaient du confinement et de douleurs articulaires. De plus, ils avaient un souci avec la pesanteur lunaire qui ne s’est jamais corrigée. Malgré toutes les consignes, toutes les explications, tous les entraînements, les Terriens ne parvenaient pas à contrôler leur motricité. Leurs gestes étaient trop brusques et trop puissants pour la faible gravité. Ils renversaient tout, se cognaient partout et se retrouvaient assez vite, couverts d’ecchymoses, à faire le pied de grue devant la piste de départ.

Le reste du règne animal ne faisait pas tant de façons, sauf les quadrupèdes à jambes graciles, hélas. Après quelques vols, reptations ou galipettes maladroits, les animaux fraîchement arrivés de la Terre s’endormaient tranquillement. Leur masse musculaire fondait à vue d’œil, après quoi l’acclimatation était faite.

Les plantes, elles, se sont montrées moins paisibles. Certaines ont étiré leurs racines et leurs feuilles avec un sens de la liberté assez facétieux. Les nénuphars, surtout. D’autres se sont mises à muter frénétiquement. Leur malaise était palpable, j’en ai vu qui s’affolaient, en particulier les aristoloches. J’ai eu très peur aussi pour les poivriers, mais, au bout du compte, les plantes ont à peu près toutes accepté leur nouvel environnement. Il faut dire qu’on ne leur a pas laissé le choix : aucun billet retour n’était prévu pour elles.

Les touristes terrestres, eux, rentraient chez eux. Du moins, au début. Et ce voyage faisait l’objet de quelques crises de panique, pas entièrement injustifiées d’après l’accidentologie. Tout ce beau monde laissait derrière lui des artefacts terrestres : des souvenirs. Chaque famille soulunaire garde précieusement au moins un souvenir scellé sous verre. La famille de Sileqi possède un petit globe aux trois quarts rempli d’eau, dans laquelle des peluches blanches nagent autour d’une figurine verte – une femme couronnée brandissant un cornet. La famille de Sileqi détient aussi, à l’abri d’une cloche en verre, un pot de terre cuite rempli d’humus desséché et d’une momie de volubilis.
 
 Catherine Dufour - Les champs de la Lune, Robert Laffont éd. 2024

28/03/2026

Ronde de nuit : Weiss/Desnos


Sabine Weiss - Homme allumant une cigarette, Paris, 1951
 

Jamais l’aube à grands cris bleuissant les lavoirs,
L’aube, savon trempé dans l’eau des fleuves noirs,
L’aube ne moussera sur cette nuit livide
Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides.
C’est la nuit sans frontière et fille des sapins
Qui fait grincer au port la chaîne des grappins
Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve
Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve
Nuit de chemin perdu parmi les escaliers
Et de pieds retombant trop lourds sur les paliers
Nuit de luxure nuit de chute dans l’abîme
Nuit de chaînes sonnant dans la salle du crime
Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits
Nuit de réveil quand les dormeurs sont affaiblis.
Sentant rouler du sang sur leur maigre poitrine
Et monter à leurs dents la bave de l’angine
Ils caressent dans l’ombre un vampire velu
Et ne distinguent pas si le monstre goulu
N’est pas leur cœur battant sous leurs côtes souillées.
Nuit d’échos indistincts et de braises mouillées
Nuit d’incendies étincelant sur les miroirs
Nuit d’aveugle cherchant des sous dans les tiroirs
Nuit des nuits sans amour, où les draps se dérobent,
Où sur les boulevards sifflent les policiers
Ô nuit ! cruelle nuit où frissonnent des robes
Où chuchotent des voix au chevet des malades,
Nuit close pour jamais par des verrous d’acier
Nuit ô nuit solitaire et sans astre et sans rade !

Robert Desnos - The night of loveless nights, 1926-27 

27/03/2026

C'était comme ça au bon vieux temps


Elaine de Kooning - Donald Barthelme, 1965
Huile sur toile
National Portrait Gallery, Smithsonian Institution, Wahington, DC 

 



— Nous avons un télégramme de la reine. Concernant une locomotive soudée aux rails par le syndicat des cheminots.


— Oui, oui, dit Arthur. Qui est le dirigeant syndical des cheminots, maintenant ? Je suppose qu’ils veulent plus d’argent.

— Comme les hommes des chantiers navals. Un certain Polonais parle au nom des deux corporations. J’ai oublié son nom.

— Donnez-leur un peu plus d’argent, dit Arthur, et augmentez proportionnellement la taxe sur le demi.

— Non, dit monseigneur Kay. Augmentez la taxe d’abord, puis donnez-leur l’augmentation, faites-le dans cet ordre. Ça se remarque moins.

— Ils pensent que je suis cousu d’or, dit Arthur. Les réserves d’argent sont limitées. Ils ne s’en rendent pas compte. Ils s’imaginent que j’ai de grands coffres-forts remplis d’argent dans tous les placards et tous les greniers de tous mes châteaux.

— Et c’est la vérité, dit monseigneur Kay.

— Mais là n’est pas la question, dit Arthur. Cet argent n’est pas le mien, en aucun cas. C’est l’argent de l’État, l’argent de l’Angleterre. Nous en avons besoin pour faire marcher le pays. Qui sait ce qui peut arriver avec cette guerre ? Nous pouvons perdre. Nous pouvons être obligés de nous racheter nous-mêmes ou tout le foutu royaume. C’est tout simplement prudent de garder un peu d’argent de côté pour les imprévus. L’homme de la rue ne se soucie jamais des imprévus.

— Bien vrai.

— Sans compter que Wilhelmine des Pays-Bas est plus riche que moi, tout le monde le sait. Est-ce que je me plains de n’être que la seconde grande fortune d’Europe ? Non. J’accepte le fait de bonne grâce.

— Vous êtes admirablement modeste et prudent, dit monseigneur Kay, et en plus, inébranlable…

— Accorderons-nous aux Italiens une partie de ce qu’ils demandent ? Je ne le pense pas. Ils en redemanderaient.

— Nous pourrions bombarder Milan. Un coup de semonce. Ça les ferait réfléchir. Ultime réflexion.

— Je n’ai jamais aimé bombarder les populations civiles, dit le roi. C’est comme la violation d’un contrat social. Nous sommes censés nous battre et elles, payer.

— C’était comme ça au bon vieux temps.

 

Donald Barthelme - The King, 1990 / Le Roi, 1992, trad. Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes, Denoël éd.

26/03/2026

Portrait craché : Junior


Arthur Elgort - Thelonious Monk Jr., New York City, 1998

 

Quand tu t'appelles Sphere comme papa et que celui qui t'a offert ta première batterie s'appelait Art Blakey.

 

 
Thelonious Monk - Crepuscule with Nellie (1) 
de l'album Monk on Monk, 1997
Alto Saxophone – Bobby Porcelli
Bass – Ron Carter 
Drums – T.S. Monk (Jr.)
Piano – Ronnie Mathews
Soprano Saxophone – Wayne Shorter
Tenor Saxophone – Wayne Shorter
Trombone – Eddie Bert
Trumpet – Don Sickler, Laurie Frink 
 
 
 
J'en profite pour signaler la réédition récente chez Criterion du Straight, no chaser de Charlotte Zwerin (2) et la présence sur plusieurs services français de streaming (3) du Rewind and play d'Alain Gomis. Deux visions très différentes du même pianiste pris dans les caméras comme un lapin dans les phares... mais certains lapins sont éternels.
 
 
 
(1) Nellie Monk née Smith, épouse de Monk Sr. et mère de Monk Jr. 
 
(2) Un blu-ray à pressage exclusivement états-unien, donc nécessité d'une platine compatible zone A, hélas. Cela dit on peut chiner par là par exemple pour un rendu un peu moins léché. Vous adorerez la notice wikipédia de Charlotte Zwerin.
 
(3) Avec essai gratuit, cette fois-ci - et une bonne critique, elle aussi gratuite, par ici

25/03/2026

Le bar du coin : Salman Toor


 

Salman Toor - The Bar on East-13th, 2019
Huile sur panneau

24/03/2026

Photo couleur


Gordon Parks - Sans titre, (Shady Grove, Alabama), 1956
 

23/03/2026

Le lapin qui n'était pas coaché

 

 


John Tenniel - The white rabbit, Ill. pour Alice in Wonderland, 1865

 

Quand nous sommes arrivés dans la ville, dit M. Chat, on a tout de suite remarqué le restaurant, tout près de chez nous. Une façade à l'ancienne en bois peint en rouge, patinée, Cuisine traditionnelle et des plats à l'avenant. 

Dont le lapin à la moutarde.

On avait envie de s'y glisser et de s'y asseoir en soupirant d'aise.

Mme Chat - On va y aller, ça a l'air bien, hein ?

On allait y aller, après avoir testé les autres, lentement.

Et le jour où on s'est dit On y va, il a fermé.

Un temps, on a vu le vieux monsieur dans sa vitrine, le matin, en train de faire ses sudoku ou ses mots croisés, après son petit déjeuner.

Il est malade, nous a dit une voisine. Le cœur

Et puis un jour il n'y a plus eu personne, dans la vitrine.

Il est mort, a dit la voisine. Le cœur.

Le restaurant a été remplacé par un truc qui s'est avéré éphémère mais qui ne l'avait pas prévu. Et qui a fermé, assez vite.

Le quartier est plutôt populaire - quoique près de l'hyper-centre. Pas mal de commerces sont restés dans leur jus, ajoutez-y quelques vieux alternatifs qui persistent. Mais en haut de la rue, vers l'hyper-centre, on voit des enseignes qui parient sur une hypothétique gentrification, contredite plutôt qu'annoncée par une floraison de minuscules kebabs/tacos/burgers/pizzas...

Ou alors ce pourrait être une gentrification-du-pauvre, avec des airbnb qui servent à loger ces gens qui après le petit déjeuner vont ailleurs, plus loin, vers l'hypercentre, voir ce qu'il y a à voir, comme on dit.

De fait la gentrification-du-pauvre n'est pas une hypothèse à écarter par les temps qui courent, comme tous les trucs-du-pauvre.

Bref, chaque fois qu'on passe devant l'ancien restaurant on a ce pincement au cœur en pensant au lapin à la moutarde.

Le lapin à la moutarde a tendance à disparaître. Même dans les néo-bouillons qui s'installent un peu partout et font dans le décongelé rapido-facile (pour les fractions moyenne et inférieure de la classe-moyenne-du-pauvre(1)).

Mais, encore une fois bref, on n'y aura pas goûté.

 

Paul Kenck - Garibaldi approvisionne son armée 
Lithographie en couleurs
Musée Carnavalet

 

Ce matin, je lis dans Libération (que je lis encore un peu et qui est de moins en moins cher car financé par un milliardaire, ou plusieurs milliardaires, et ce financement durera, je pense, jusqu'à la prochaine présidentielle après quoi basta dira/diront le ou les milliardaires) (et cette encre sur papier que je lis quand même (2) donne une idée de ce qu'on peut servir à la  classe-moyenne-du-pauvre pour qu'elle rêve encore, oui encore un moment s'il vous plaît que tout ira bien, qu'elle pourrait être un peu moins dominée à condition de se tenir tranquille en votant centre-centre--gauche de temps en temps) donc ce matin je lis dans Libération, ce journal quasi-gratuit, que des chefs étoilés ou qui veulent l'être un jour se font conseiller par des coachs culinaires (qu'ils payent un bras, bien sûr) et même que, par exemple

 


 


et tandis que j'absorbe ce discours qui garde tongue in cheek ses distances tout en dealant  de la fascination pour les chefs de la haute (3), je me dis que le vieux monsieur qui faisait ses sudoku dans la vitrine n'a pas eu la chance de s'appuyer sur les neurosciences, la fréquence des atomes, les énergies, ou l'impact des émotions (4) sur les cellules. Pourtant, il faisait du lapin à la moutarde et un goût (dans tous les sens du terme) s'est perdu, comme se perdent tant de choses.

Le local du restaurant est toujours vide. La dernière fois qu'on y a vu de la lumière, c'était pour deux jours de Pokémon pop-up store

 

Pokémon lapin : Flambino

 

 

(1) À propos des classes moyennes et de leur déréliction programmée, se rappeler de Nathalie Quintane. Ne voir aucun snobisme, non plus qu'aucun mépris dans mes déblatérations. Je reconnais expressément faire partie de la fraction inférieure susmentionnée, j'ai même testé le néo-bouillon le plus proche, il était bien rapido-facile.

(2) Au souvenir des amis qui y ont travaillé dans les débuts, et du fric que j'ai versé, comme une partie de ma génération, pour faire vivre ce journal, une colère aveugle me saisit quand je lis des choses comme ça.

(3) La pression du service pub ? Le placement de produit ? La bête envie d'être admis dans le salon de Mme Verdurin ou de s'installer dans le Luberon ? Qui dira ce qui travaille les entrailles d'un journaliste ?

(4) C'est à l'insistance des discours sur les-émotions qu'on peut mesurer les progrès de l'insensibilité.

22/03/2026

Ciel... Kubin


Alfred Kubin - La comète, 1938
Aquarelle sur papier
Lanes Museum, Linz

 

Dessin aquarellé à rapprocher de la première feuille de la série Ein neuer Totentanz, de la même année. L'année de l'Anschluss au fait, Kubin était autrichien.

Comme chez d'autres artistes, les années national-socialistes de Kubin sont marquées au sceau de l'ambigüité : une bonne partie de sa production est déclarée entartete Kunst/art dégénéré et retirée des musées et collections.

En même temps, comme dirait notre Président actuel, Kubin reste membre de la Reichskammer der bildenden Künste (Chambre des Beaux-Arts du Reich). Il participe à au moins 16 expositions collectives ou individuelles et, en 1941-1942, il a pu publier des dessins dans la Gazette de Cracovie quand elle était le journal de propagande nazi du Gouvernement général de Pologne occupée.

En fait Kubin a toujours été de

 


 

 
Alfred Kubin - Illustration pour Die andere Seite / L'autre côté, 1909

 

 

21/03/2026

Nature vieille


Mikhail Ryasnyansky  (1926-2003) - Портрет натурщика старика / Portrait d'après nature d'un vieil homme
 

20/03/2026

Fantômes de la cabine



Ira Korman - "Preacher", 2013

 

 

Ira Korman récupère de vieux photomatons dans les marchés aux puces et les magasins d'occasion, pour les reproduire au fusain.

 

 

"Ruby", 2013 
 
 
 
"Charity", 2013 
 


"Temptress", 2013
 

19/03/2026

18/03/2026

Le petit chou a bien avalé son Spinoza ?


Michael Deas - Francis Scott Fitzgerald 
US Postal Service Stamp, 1996, pour le centenaire de la naissance de l'auteur
 
 

Au lieu de pleurer sur votre sort, voyons », dit-elle. (Elle dit toujours « voyons » parce qu’elle réfléchit – mais réfléchit vraiment – quand elle parle.) Elle dit donc : « Voyons. Et si la faille n’était pas en vous, mais au Grand Cañon. »

« La faille est en moi », répondis-je héroïquement.

« Voyons ! Le monde n’existe que par vos yeux – que par l’idée que vous en avez. Vous pouvez en faire quelque chose d’aussi énorme ou d’aussi petit que vous voulez. Et vous vous acharnez à être un petit individu misérable. Nom de Dieu, si je me fêlais, je ferais éclater le monde avec moi. Voyons ! Le monde n’existe que par la manière dont vous le saisissez, alors il vaut beaucoup mieux dire que ce n’est pas vous qui avez la faille – que c’est le Grand Cañon. »

« Le petit chou a bien avalé son Spinoza ? » (1)

« Je ne connais rien à Spinoza. Mais ce que je sais… » – Elle se mit alors à parler des malheurs qu’elle avait eus, qui à l’écouter semblaient avoir été plus pénibles que les miens, et à expliquer comment elle les avait accueillis, et surmontés, et dépassés.

Je réagis un peu à ce qu’elle me disait, mais je ne réfléchis pas vite, et en même temps je m’avisai que, de toutes les forces de la nature, la vitalité est la moins communicative. Au temps où l’on était gorgé de jus qui ne payait aucun droit d’entrée, on essayait d’en donner – mais toujours sans succès ; pour employer une autre métaphore, la vitalité ne « prend » jamais. On en a ou on n’en a pas, comme on a de la santé ou les yeux marron ou de l’honneur ou une voix de baryton. J’aurais pu lui en demander, bien empaquetée, prête à faire cuire et à digérer à la maison, mais je n’aurais rien eu – même en attendant un millier d’heures, la gamelle de ma compassion pour moi-même à la main. Je pus la quitter, franchir sa porte – je me tenais bien soigneusement comme on tient une poterie fêlée pour regagner le monde de l’amertume où je m’installais avec les matériaux que j’y trouvais – et après avoir franchi sa porte je me répétai la citation : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, qui la lui rendra ? » (Matthieu, V, 13).

 

Francis Scott Fitzgerald - The Crack-up, 1936 / La fêlure, 1963, trad. Dominique Aury et Suzanne Mayoux

 

(1) "Baby et up all her Spinoza?" dans le texte original.

 


17/03/2026

16/03/2026

Un landau qui est une maison, qui est un roman qui est une république


Marcel Duchamp - Parva Domus, Magna Quies, 27 mars 1902

Aquarelle 
 

 

Les premières oeuvres connues de Duchamp datent de cette année 1902, celle de ses quinze ans. La maison des Duchamp était remplie des gravures de son grand-père, Emile Nicolle, qui lui donna ses premières leçons de dessin - mais qui mourut quand Marcel n'avait que sept ans.

Le titre vient du chapitre 5 d'un livre d'Alphonse Daudet :

Et l’on faisait de beaux projets pour ce moment-là. On s’en irait à la campagne, assez près de Paris pour en avoir la lumière, assez loin pour en éviter le bruit. Ils auraient une petite maison à eux, dont il méditait le plan depuis longtemps, toute basse, avec une terrasse italienne garnie de pampres et une devise au fronton de la porte : « Parva domus, magna quies. Petite maison, grand repos. » Là il travaillerait. Il ferait un livre, son livre, le Livre, cette Fille de Faust dont il parlait depuis dix ans. Puis, tout de suite après la Fille de Faust, viendraient les Passiflores, un volume de poésies, les Cordes d’airain, des satires impitoyables. Il avait ainsi dans l’esprit une foule de titres vacants, des étiquettes d’idées, des dos de volumes sans rien dedans.  

 Alphonse Daudet, Jack, 1876

 

On peut en voir le manuscrit ici. Daudet a été éclipsé par sa propre chèvre, ce qui fait oublier que Dickens - oui Dickens, le voyait comme son petit frère de France.

La parva domus de Duchamp est un landau. C'est aussi, loin de Blainville-Crevon, une micro-nation, la République de Parva Domus, sise dans le quartier de Punta Carretas à Montevideo, Uruguay, et fondée en 1878 par l'ami d'un lecteur de Daudet.

 

Billet de 499 Pesos de la République de Parva Domus

 

 

15/03/2026

Société du spectacle : l'original était allemand


Felix Schwormstädt - Tournage du film parlant "Bomben auf Monte Carlo"
aux studios Ufa de Neubabelsberg, 1931  

 


 

De Bomben auf Monte-carlo il y eut une version originale allemande (avec Hans Albers)...

 

 


 

...et une version française (avec Jean Murat) à laquelle on donna pour titre

 

 


 

car c'est le nom du héros.

Ce film est une comédie musicale militaro-maritime qui rendit célèbre la chanson Das ist die Liebe der Matrosen, chantée dans le film par Peter Lorre, entre autres, mais qui est bien plus agréable à entendre dans la version des

 

 


Comedian Harmonists - Das ist die Liebe der Matrosen
 
 
et vous avez bien sûr reconnu (si vous avez plus ou moins mon âge, oui, c'est générationnel) l'original allemand d'une copie française :
 
 
 
Jean Murat - Les gars de la marine, 1931
 
 
 

14/03/2026

Un psychiatre et un timbre (collage et recollage)


Kurt Schwitters - Merzbild 1A (The psychiatrist), 1919
Huile et objets assemblés et collés sur toile
Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
 
 
 
Timbre-poste pour le 100ème anniversaire de la naissance de l'artiste, reproduction de :
Kurt Schwitters - Sans titre, collage comportant un portrait de Kurt Schwitters, 1937-38


 

13/03/2026

Et si le ciel nous tombait sur la tête ?



Bernard Picart - Atlas au sommet d'une montagne, 1731 

 

 

 


Par une dure loi relégué aux extrémités de la terre, non loin des harmonieuses Hespérides, Atlas soutient de sa tête et de ses infatigables mains la voûte immense du ciel. C’est le prudent Zeus qui lui assigna cette destinée.

Hésiode, Théogonie, 520, trad. Patin 

 

M. Chat - Ces temps-ci, on dirait qu'Atlas n'a plus toute sa tête et que ses mains fatiguent...

Mme Chat - Oui, ça dégringole d'un peu partout.



Étienne Léopold Trouvelot - Les météores de Novembre, tels qu'observés entre minuit et cinq heures du matin la nuit du 13 au 14 novembre 1868


M. Chat - Zeus n'est peut-être pas si prudent, après tout.

Mme Chat - Jupiter, tu veux dire ?

 

 

Et d'Étienne Léopold Trouvelot, déjà.

12/03/2026

Fantômes à la rencontre : aussi mince qu'une feuille de papier


Frank Dadd - Ill. pour Washington Irving, Old Christmas (1) éd. G. P. Putnam's Sons, New York 1916



 

D’après ces anecdotes et d’autres qui suivirent, le croisé paraissait être, dans tout le voisinage, le héros favori des histoires de revenants. Son portrait, suspendu dans la grand’salle, était réputé par les domestiques avoir en soi quelque chose de surnaturel ; car ils avaient remarqué que vers quelque point de la salle que vous vous dirigiez, vous aviez toujours les yeux du guerrier fixés sur vous. Enfin, la vieille concierge, qui était née et avait grandi dans la famille, et qui était une grande commère parmi les servantes, affirmait que dans son jeune temps elle avait souvent entendu dire que la veille de la mi-août, époque où, comme chacun sait, tous les fantômes, lutins et fées existants deviennent visibles et errent çà et là, le croisé avait habitué monter sur son cheval, descendre de son cadre, faire le tour de la maison, descendre l’avenue, et puis aller à l’église visiter sa tombe ; auquel cas la porte de l’église roulait sur ses gonds et s’ouvrait fort civilement d’elle-même ; non qu’il en eût besoin, car il traversait sur son cheval les portes fermées et même les murs de pierre, à preuve qu’une des femmes employées à la laiterie l’avait vu de ses propres yeux passer entre deux barreaux de la grande porte du parc, se faire aussi mince qu’une feuille de papier. 

 

Washington Irving - The Christmas dinner / Le dîner de Noël  in Old Christmas / Noël d'antan 
trad. Théodore Lefebvre : Le livre d'esquisses, Poulet-Malassis, 1862

 

 

(1) Publié d'abord dans The Sketch Book of Geoffrey Crayon, Gent. de 1819 à 1820. S'agissant d'histoires de Noël, Irving bénéficie d'une certaine antériorité. Pensez : à l'époque, Dickens avait 8 ans.

 

11/03/2026

La lune, dans deux états


Johann Friedrich Julius Schmidt - Maquette de la Lune, 1898
Plâtre sur cadre de bois et métal 
Field Columbian Museum, Chicago, Illinois
 
 

 
 
 

Max Raabe & Palast Orchester - Moon of Alabama
(Kurt Weill & Bertolt Brecht - Mahagonny Songspiel, 1927)
 

10/03/2026

Tableaux parisiens : rue Watt



Robert Doisneau - Georges et Riton rue Watt, Paris, 1952
 


 
Boris Vian - La rue Watt, chanté par Annick Cisaruk


  

Lorsque j’y ai zété
Pour la première fois
C’était en février
Mais il faisait pas froid
Des clochards somnolaient
Sur les grilles fumantes
Et les moulins tournaient
Dans la nuit murmurante
J’étais avec Raymond
(1)
Qui m’a dit mon colon
Il faut que tu constates
Qu’y a rien comme la rue Watt.

Une rue bordée de colonnes
Où y a jamais personne
Y a simplement en l’air
Des voies de chemin de fer
Où passent des lanternes
Tenues par des gens courts
Qu’ont les talons qui sonnent
Sur ces allées grillées
Sur ces colonnes de fonte
Qui viennent du Parthénon
On l’appelle la rue Watt
Parce que c’est la plus bath.

C’est une rue couverte
C’est une rue ouverte
C’est une rue déserte
Qui remonte aux deux bouts
Des chats décolorés
Filent en prise directe
Sans jamais s’arrêter
Parce qu’il y pleut jamais
Le jour c’est moins joli
Alors on va la nuit
Pour traîner ses savates
Le long de la rue Watt.

Y a des rues dont on cause
Qu’ont pourtant pas grand-chose
Des rues sans caractère
Juste un peu putassières
Mais au bout de Paris
Près d’la gare d’Austerlitz
Vierge et vague et morose
La rue Watt se repose
Un jour j’achèterai
Quelques mètres carrés
Pour planter mes tomates
Là-bas dans la rue Watt. 
 

                               Boris Vian, Juillet 1954

 

 

  Et pendant ce temps-là...

...mieux que le Steam-, le Perretpunk 

(1) Queneau.