Walter Mehring - Emigranten Choral / Le choral des émigrants
C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.
Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.
Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.
Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).
À noter que la version chantée par Ernst Busch est légèrement différente.
Emigranten Choral
Werft
eure Herzen über alle Grenzen!
Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus!
Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen.
Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen!
Schärft
das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“
Baut euch ein Nest!
Vergeßt - Vergeßt
Was man euch aberkannt und euch gestohlen!
Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant :
Was gibt’s da heut zu holn?
Die ganze Heimat und
Das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Choral des émigrants
Lancez
vos cœurs par-delà les frontières !
Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre !
Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps.
Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne !
Comprenez bien ça
et dites : « Nous sommes chez nous ! »
Construisez-vous un nid !
Oubliez – oubliez
Ce qui vous a été pris, volé !
Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord (2) :
Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Tarnt
euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen:
Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln!
Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln!
Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen -
Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen
Als drüben mit dem Volksgenossen heuln!
Wo ihr auch seid:
Das gleiche leid
Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln
Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt:
Was gibt da noch zu holn?
Die ganze Heimat und
das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Vous aurez beau
vous mettre des œillères - ou des capuches de moines :
On vous cassera le crâne !
Vous vous fracasserez le crâne !
Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin -
Mieux vaut tutoyer les hyènes
que hurler là-bas avec les compatriotes (5) !
Où que vous soyez :
C’est la même souffrance (6).
Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne
la ville, la plage d'où vous avez été bannis
Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
réconfortantes"
Werft
eure Hoffnung über neue Grenzen -
Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn!
Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen!
Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen -
Sie spucken Haß in einen Ozean!
Laßt sie allein
Beim Rachespein
Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln
Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant.
Der Teufel mag sie holn!
Die ganze Heimat und
das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - landauf
landab
Und wenn sein Lebensvisum abläuft
mit ins Grab.
Lance
tes espoirs par-delà des frontières nouvelles –
Arrache les anciennes comme une dent creuse !
Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !
Qu'ils déversent leur haine dans l'océan !
Laisse-les tout seuls
Cracher leur vengeance
Jusqu'à ce qu'ils vomissent ce qu'ils t'ont volé
La maison, le champ - la montagne et la côte du Nord.
Que le diable les emporte !
Tout son pays
Et son petit bout de patrie
Chez l’un chez l’autre - par ci
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Et quand son visa de vie expire
il les emporte avec lui dans la tombe (7).
(1) À propos de Hertha Pauli, voir mon billet du 6 mai, entre autres.
(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.
(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.
(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.
(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie. Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").
« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :
Tout son pays et un p’tit bout de patrie
L’émigrant l’emporte avec lui
D’hôte en hôte – de porte en porte
Sous ses semelles, dans son fourbi…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.
(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.
« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.
Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.
(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.





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