l'œil des chats
"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
19/03/2026
Après
18/03/2026
Le petit chou a bien avalé son Spinoza ?
Au lieu de pleurer sur votre sort, voyons », dit-elle. (Elle dit toujours « voyons » parce qu’elle réfléchit – mais réfléchit vraiment – quand elle parle.) Elle dit donc : « Voyons. Et si la faille n’était pas en vous, mais au Grand Cañon. »
« La faille est en moi », répondis-je héroïquement.
« Voyons ! Le monde n’existe que par vos yeux – que par l’idée que vous en avez. Vous pouvez en faire quelque chose d’aussi énorme ou d’aussi petit que vous voulez. Et vous vous acharnez à être un petit individu misérable. Nom de Dieu, si je me fêlais, je ferais éclater le monde avec moi. Voyons ! Le monde n’existe que par la manière dont vous le saisissez, alors il vaut beaucoup mieux dire que ce n’est pas vous qui avez la faille – que c’est le Grand Cañon. »
« Le petit chou a bien avalé son Spinoza ? » (1)
« Je ne connais rien à Spinoza. Mais ce que je sais… » – Elle se mit alors à parler des malheurs qu’elle avait eus, qui à l’écouter semblaient avoir été plus pénibles que les miens, et à expliquer comment elle les avait accueillis, et surmontés, et dépassés.
Je réagis un peu à ce qu’elle me disait, mais je ne réfléchis pas vite, et en même temps je m’avisai que, de toutes les forces de la nature, la vitalité est la moins communicative. Au temps où l’on était gorgé de jus qui ne payait aucun droit d’entrée, on essayait d’en donner – mais toujours sans succès ; pour employer une autre métaphore, la vitalité ne « prend » jamais. On en a ou on n’en a pas, comme on a de la santé ou les yeux marron ou de l’honneur ou une voix de baryton. J’aurais pu lui en demander, bien empaquetée, prête à faire cuire et à digérer à la maison, mais je n’aurais rien eu – même en attendant un millier d’heures, la gamelle de ma compassion pour moi-même à la main. Je pus la quitter, franchir sa porte – je me tenais bien soigneusement comme on tient une poterie fêlée pour regagner le monde de l’amertume où je m’installais avec les matériaux que j’y trouvais – et après avoir franchi sa porte je me répétai la citation : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, qui la lui rendra ? » (Matthieu, V, 13).
Francis Scott Fitzgerald - The Crack-up, 1936 / La fêlure, 1963, trad. Dominique Aury et Suzanne Mayoux
(1) "Baby et up all her Spinoza?" dans le texte original.
17/03/2026
16/03/2026
Un landau qui est une maison, qui est un roman qui est une république
Aquarelle
Les premières oeuvres connues de Duchamp datent de cette année 1902, celle de ses quinze ans. La maison des Duchamp était remplie des gravures de son grand-père, Emile Nicolle, qui lui donna ses premières leçons de dessin - mais qui mourut quand Marcel n'avait que sept ans.
Le titre vient du chapitre 5 d'un livre d'Alphonse Daudet :
Et l’on faisait de beaux projets pour ce moment-là. On s’en irait à la campagne, assez près de Paris pour en avoir la lumière, assez loin pour en éviter le bruit. Ils auraient une petite maison à eux, dont il méditait le plan depuis longtemps, toute basse, avec une terrasse italienne garnie de pampres et une devise au fronton de la porte : « Parva domus, magna quies. Petite maison, grand repos. » Là il travaillerait. Il ferait un livre, son livre, le Livre, cette Fille de Faust dont il parlait depuis dix ans. Puis, tout de suite après la Fille de Faust, viendraient les Passiflores, un volume de poésies, les Cordes d’airain, des satires impitoyables. Il avait ainsi dans l’esprit une foule de titres vacants, des étiquettes d’idées, des dos de volumes sans rien dedans.
Alphonse Daudet, Jack, 1876
On peut en voir le manuscrit ici. Daudet a été éclipsé par sa propre chèvre, ce qui fait oublier que Dickens - oui Dickens, le voyait comme son petit frère de France.
La parva domus de Duchamp est un landau. C'est aussi, loin de Blainville-Crevon, une micro-nation, la République de Parva Domus, sise dans le quartier de Punta Carretas à Montevideo, Uruguay, et fondée en 1878 par l'ami d'un lecteur de Daudet.
15/03/2026
Société du spectacle : l'original était allemand
De Bomben auf Monte-carlo il y eut une version originale allemande (avec Hans Albers)...
...et une version française (avec Jean Murat) à laquelle on donna pour titre
car c'est le nom du héros.
Ce film est une comédie musicale militaro-maritime qui rendit célèbre la chanson Das ist die Liebe der Matrosen, chantée dans le film par Peter Lorre, entre autres, mais qui est bien plus agréable à entendre dans la version des
Comedian Harmonists - Das ist die Liebe der Matrosen
14/03/2026
Un psychiatre et un timbre (collage et recollage)
Huile et objets assemblés et collés sur toile
13/03/2026
Et si le ciel nous tombait sur la tête ?
Par une dure loi relégué aux extrémités de la terre, non loin des harmonieuses Hespérides, Atlas soutient de sa tête et de ses infatigables mains la voûte immense du ciel. C’est le prudent Zeus qui lui assigna cette destinée.
Hésiode, Théogonie, 520, trad. Patin
M. Chat - Ces temps-ci, on dirait qu'Atlas n'a plus toute sa tête et que ses mains fatiguent...
Mme Chat - Oui, ça dégringole d'un peu partout.

Étienne Léopold Trouvelot - Les météores de Novembre, tels qu'observés entre minuit et cinq heures du matin la nuit du 13 au 14 novembre 1868
M. Chat - Zeus n'est peut-être pas si prudent, après tout.
Mme Chat - Jupiter, tu veux dire ?
Et d'Étienne Léopold Trouvelot, déjà.
12/03/2026
Fantômes à la rencontre : aussi mince qu'une feuille de papier
Frank Dadd - Ill. pour Washington Irving, Old Christmas (1) éd. G. P. Putnam's Sons, New York 1916
D’après ces anecdotes et d’autres qui suivirent, le croisé paraissait être, dans tout le voisinage, le héros favori des histoires de revenants. Son portrait, suspendu dans la grand’salle, était réputé par les domestiques avoir en soi quelque chose de surnaturel ; car ils avaient remarqué que vers quelque point de la salle que vous vous dirigiez, vous aviez toujours les yeux du guerrier fixés sur vous. Enfin, la vieille concierge, qui était née et avait grandi dans la famille, et qui était une grande commère parmi les servantes, affirmait que dans son jeune temps elle avait souvent entendu dire que la veille de la mi-août, époque où, comme chacun sait, tous les fantômes, lutins et fées existants deviennent visibles et errent çà et là, le croisé avait habitué monter sur son cheval, descendre de son cadre, faire le tour de la maison, descendre l’avenue, et puis aller à l’église visiter sa tombe ; auquel cas la porte de l’église roulait sur ses gonds et s’ouvrait fort civilement d’elle-même ; non qu’il en eût besoin, car il traversait sur son cheval les portes fermées et même les murs de pierre, à preuve qu’une des femmes employées à la laiterie l’avait vu de ses propres yeux passer entre deux barreaux de la grande porte du parc, se faire aussi mince qu’une feuille de papier.
(1) Publié d'abord dans The Sketch Book of Geoffrey Crayon, Gent. de 1819 à 1820. S'agissant d'histoires de Noël, Irving bénéficie d'une certaine antériorité. Pensez : à l'époque, Dickens avait 8 ans.
11/03/2026
La lune, dans deux états
Max Raabe & Palast Orchester - Moon of Alabama
10/03/2026
Tableaux parisiens : rue Watt
Lorsque j’y ai zété
Pour la première fois
C’était en février
Mais il faisait pas froid
Des clochards somnolaient
Sur les grilles fumantes
Et les moulins tournaient
Dans la nuit murmurante
J’étais avec Raymond (1)
Qui m’a dit mon colon
Il faut que tu constates
Qu’y a rien comme la rue Watt.
Une rue bordée de colonnes
Où y a jamais personne
Y a simplement en l’air
Des voies de chemin de fer
Où passent des lanternes
Tenues par des gens courts
Qu’ont les talons qui sonnent
Sur ces allées grillées
Sur ces colonnes de fonte
Qui viennent du Parthénon
On l’appelle la rue Watt
Parce que c’est la plus bath.
C’est une rue couverte
C’est une rue ouverte
C’est une rue déserte
Qui remonte aux deux bouts
Des chats décolorés
Filent en prise directe
Sans jamais s’arrêter
Parce qu’il y pleut jamais
Le jour c’est moins joli
Alors on va la nuit
Pour traîner ses savates
Le long de la rue Watt.
Y a des rues dont on cause
Qu’ont pourtant pas grand-chose
Des rues sans caractère
Juste un peu putassières
Mais au bout de Paris
Près d’la gare d’Austerlitz
Vierge et vague et morose
La rue Watt se repose
Un jour j’achèterai
Quelques mètres carrés
Pour planter mes tomates
Là-bas dans la rue Watt.
Boris Vian, Juillet 1954
Et pendant ce temps-là...
...mieux que le Steam-, le Perretpunk
(1) Queneau.
09/03/2026
La garde dans le cadre (une semaine Gluck #7)

08/03/2026
Les fleurs, ces métaphores (une semaine Gluck #6)
Chez Gluck, l'intérêt pour les fleurs naît de sa relation avec Constance Pry, fleuriste et décoratrice en arrangement floral renommée, qui avait sa boutique à Mayfair - après Pimlico, signe d'une notable ascension sociale.
Ascension dont bénéficia Gluck. Elle peignait pour la clientèle très aisée de Pry, qui put combiner, dans les intérieurs blancs à la mode des années 30, combinaisons de fleurs coupées et tableaux de Gluck.
07/03/2026
Portrait toujours : duo (une semaine Gluck #5)
Medallion est le double portrait de Gluck et Nesta Obermer, que Gluck appelait My own darling wife dans ses lettres. Elle associait l'image de Nesta, dans ce portrait, aux vers de Coleridge dans Kubla Khan :
Medallion était accroché dans le studio de Bolton House, et consolait Gluck durant les fréquentes semaines de séparation, pendant lesquelles Nesta voyageait à travers le monde avec son mari américain, Seymour (1).
(1) Diana Souhami - Gluck, a biography.
06/03/2026
Portrait encore : Steal away... (une semaine Gluck #4)
Lors d'une soirée, alors qu'une conversation portait sur la peinture et la lumière, un ami avait fait remarquer à Gluck qu'il serait impossible de peindre un visage noir sur un fond noir. Gluck passa une annonce dans le journal pour trouver un modèle noir, et son tableau prouva le contraire. Le titre reflétait son monde intérieur, l'utilisation de la lumière dans la toile et la qualité de la musique afro-américaine.
Diana Souhami - Gluck, her biography, Part one, 5
05/03/2026
La vie, portrait (une semaine Gluck #3)
La famille était très riche. Le père, les oncles contrôlaient en tout ou partie Salmon & Gluckstein - le plus gros vendeur de tabac du Royaume-Uni - ainsi que J. Lyons & Co
Certes, elle aura l'enfance des gosses de sa classe, avec gouvernante suisse puis collèges de jeunes filles où l'on apprend si peu - sinon à s'intéresser à la musique et au dessin...
Mais elle deviendra très vite le vilain petit canard.
Serait-ce le fait de choisir une école d'art - plutôt que, disons, le mariage ou les œuvres de charité, les deux allant souvent ensemble ?
Serait-ce encore le fait de fuir l'école d'art choisie par son père - où on n'apprenait, là encore, que si peu de choses ? Et de s'en aller à Lamorna, en Cornouailes, chez les Knight, chez les bohèmes ?
Serait-ce encore que le mariage, eh bien... et que les femmes, oui, étaient tellement plus intéressantes que les hommes ?
Serait-ce, surtout, cette habitude de s'habiller en homme ?
C'était un ensemble, oui, et tout cet ensemble ne cadrait pas avec la famille - avec le reste non plus, d'ailleurs.
Certes, elle vend des toiles, expose à la Fine Arts Society. Mais cela suffit-il au train de vie auquel elle est habituée ? Tant que son père vit, catastrophé mais aimant, il lui ouvre un compte en banque, lui donne de l'argent, lui offre même Bolton House, une superbe maison Georgian Style, ou elle peut vivre un temps, confortablement, avec voiture et trois personnes à son service.
Puis son père meurt. Et les choses se gâtent. Pas d'héritage, on considère qu'elle doit être protégée contre elle-même, une fille seule et incontrôlable qui qui pourrait dilapider ses biens voire, qui sait, se faire plumer par les hommes...
Les cordons de la bourse seront donc tenus par des trustees, sa mère, son cousin, surtout son frère, avec lequel les relations se sont tendues.
Puis vient la guerre. l'Auxiliary Fire Service, d'autorité, s'installe à Bolton House, et Gluck déménage. Quand les pompiers quittent Bolton House en 1941 elle ne touche plus leur loyer et se retrouve à devoir entretenir trois maisons (un studio à Lamorna, Bolton House et la petite maison de Plumpton où elle vit) et des revenusinsufffisants. La peinture rapporte certes, mais elle a toujours du personnel à payer - du personnel qu'elle harasse, paye peu et décourage très vite, car son caractère empire (1).
Et les trustees serrent vraiment les cordons de la bourse. C'est la guerre n'est-ce-pas. Son frère, député Tory, sa mère dame de charité, s'y sont de nouveau engagés à fond, comme en 1914. Mais les guerres de Gluck sont ailleurs.
Sans compter les peines d'amour, car en même temps la grande affaire de sa vie - le mariage avec Nesta Obermer - est en train de s'effondrer.
(1) Oui, les lesbiennes de l'époque, sorties du placard, avaient mauvais caractère - eussent-elles été gentilles qu'elles n'auraient pas survécu.
(2) Pour compléter les blancs de ce récit, on peut se reporter pour la version courte à cinq articles de ce blog et pour la longue à la biographie par Diana Souhami.
04/03/2026
Peter (une semaine Gluck #2)
Diana Souhami - Gluck, her biography, Open Road éd. 1988
Gluck et Romaine Brooks avaient convenu de faire chacune le portrait de l'autre. Quand ce fut son tour de peindre, Gluck choisit de faire un grand portrait en pied mais
Romaine a tellement perdu de temps à se disputer qu'il ne me restait finalement qu'une heure pour faire ce que j'ai fait – mais ma rage et ma tension m'ont donné des forces presque surhumaines… Elle a insisté pour que je fasse un de mes « petits tableaux ». J'ai refusé, alors elle m'a laissé avec le portrait inachevé. J'ai cependant dû en donner de nombreuses photos à ses amis (1) !
Finalement, elle utilisa la toile pour peindre autre chose.
(1) Gluck, Notes au dos d'une photographie de son portrait de Romaine Brooks, citées par Diana Souhami, Gluck, her biography.









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