"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
Lanfranchi habite dans ce qu’on appelle ici la campagne. Ce qui reste de la campagne. Il faut contourner la Ville et un peu sortir, traverser la zone passe-partout, entrepôts, halls de vente, puis les maraîchages bouffés de villas néoprovençales préfabriquées, les tartines de débris de maçonnerie sur la vieille terre noire. Après, ça commence à craindre, la route devient chemin, on longe la petite rivière claire malgré les plastiques accrochés aux racines des berges. Derrière, on voit bien droites les falaises de ce putain d’aigle de Bonelli. L’humidité monte du sol style plaine du Pô. Il y a des peupliers. Chemin des Laurons, le bien nommé.
On ne peut pas rater Lanfranchi vu qu’il n’y a qu’une maison, qu’on a dû démonter en Piémont pour la remonter ici : murs de briques fissurés, arcades, grenier-séchoir. À côté d’une haie de cyprès miteux, un foutoir de carcasses de bagnoles, bétonnières rouillées, bidons d’essence incinérateurs, plus un poulailler.
Laugier va jusqu’à la maison. La terrasse semble abandonnée, sous un tilleul fatigué. Mais on peut toujours l’imaginer sympa au printemps – lucioles, concert précoce de grenouilles – et fraîche en été. Les volets sont fermés. Pas de sonnette.
— Monsieur Lanfranchi ? Un petit chien-bordille arrive en aboyant autant qu’il peut. Cette manie des chiens, mais au moins, là, on s’évite le doberman.
Laugier fait le tour de la maison hantée. Surprise, au recto, retour à la civilisation : derrière une rangée de cannes, des containers pleins de cartons et d’emballages à bulle. Les aérateurs du Mammouth soufflent un boucan énorme sur les cannes et trois figuiers ruinés.
Laugier est en train de contempler ce désastre quand d’un coup il sent dans ses reins quelque chose qui ressemble clairement à un canon de fusil.
René Merle - Treize reste raide (1) (2), Gallimard Série Noire n°2471, 1997
On rencontre cinq fois l'aigle de Bonelli dans Treize reste raide. Un petit hommage à cet oiseau qui revient de loin et à René Merle, historien de l'Occitan provençal et de la résistance au coup d'état du 2 décembre, dont les doigts viennent de se suspendre sur le clavier.
(1) "Treize reste raide !" est un terme de pétanque : c’est une formule conjuratoire, un sort qu’on jette à celui qui est en passe de gagner pour l’empêcher de gagner, mais dans " raide " il y a à la fois une idée de mort, une idée phallique, et " treize " c’est le nombre qui symbolise les Bouches-du-Rhône, Marseille (3).
(2) Treize reste raide est aussi, via le roman noir, une anamnèse historique du Sabianisme - soit un remède à une politique de l'oubli spécifiquement marseillaise.
(3) Là je cite René Merle, car la pétanque et les chats, ça fait trois. Et si j'ai bien compris cela vient du fait que le chiffre 13 porte malheur : quand la mène (la manche) est en 15 points, le sort qu'on jette à celui qui atteint le score de 13, tout près de la victoire, fera qu'il n'ira pas plus loin et sera battu. Cela a évidemment un sens dans ce roman, il faut le lire jusqu'au bout.
Long ago in 1945 all the nice people in England were poor, allowing for exceptions.
Jadis, en 1945, en Angleterre, tous les gens bien étaient pauvres, à quelques exceptions près.
The streets of the cities were lined with buildings in bad repair or in no repair at all, bomb-sites piled with stony rubble, houses like giant teeth in which decay had been drilled out, leaving only the cavity.
Des immeubles mal remis en état ou pas remis en état du tout, des cratères de bombes où s’entassaient des gravats, des maisons pareilles à des dents géantes, dont la carie aurait été enlevée à la fraise pour ne laisser que la cavité, bordaient les rues des grandes villes.
Some bombripped buildings looked like the ruins of ancient castles until, at a closer view, the wallpapers of various quite normal rooms would be visible, room above room, exposed, as on a stage, with one wall missing; sometimes a lavatory chain would dangle over nothing from a fourth- or fifth-floor ceiling; most of all the staircases survived, like a new art-form, leading up and up to an unspecified destination that made unusual demands on the mind’s eye.
Certains immeubles, éventrés par une bombe, ressemblaient à des ruines de châteaux anciens jusqu’à ce qu’en y regardant de plus près, on pût distinguer les papiers muraux de différentes pièces tout à fait normales, l’une au-dessus de l’autre, exposées à la vue ainsi que sur une scène de théâtre, avec un mur manquant ; parfois, une chaîne de cabinets se balançait dans le vide, d’un plafond de quatrième ou cinquième étage ; presque tous les escaliers subsistaient, pareils à quelque nouvelle forme d’art ; ils montaient, montaient vers une imprécise destination qui sollicitait l’imagination de manière insolite.
All the nice people were poor; at least, that was a general axiom, the best of the rich being poor in spirit.
Tous les gens bien étaient pauvres ; il s’agissait là, du moins, d’un axiome d’ordre général, les meilleurs des riches étant pauvres en esprit.
Couvertures : Penguin Books - par Leo Duff (n°1) Mike Wilcox (n°3), artiste inconnu (n°4) et Robert Croxford (n°5) - à l'exception de la seconde, par Lyndon Hayes pour Folio Society en 2013.
Et, à propos de Muriel Spark, déjà.

Dino Buzzati - En un oiseau assez intelligent... J'entends par là un oiseau qui comprenne les pièges de l’homme, et qui puisse, par conséquent, se sauver...
Y.P. - Un exemple ?
D.B. - Je ne sais pas s'il en existe... Existe-t-il des oiseaux très intelligents ?... Les corbeaux sont assez intelligents... Un corbeau, ça ne doit pas être si mal... À cause des milieux où il vit, aussi...
Y.P. - Tu as dit : « qui comprenne les pièges de l'homme... » En quel sens as-tu eu a souffrir de semblables pièges dans ton existence ?
D.B. - Non. Ce n’est pas pour ça. Je voyais plutôt ces pauvres bêtes, qui sont horriblement décimées.. C’est pour cela que j’ai toujours souhaité qu’un jour ou l’autre, dans l’échelle de l’évolution — qu’évidemment on ne voit pas (parce que jusqu’à présent, les bêtes sont toujours identiques à elles-mêmes...) — elles puissent apprendre à utiliser les armes a feu. Et pour ma part je souhaiterais que les chasseurs, un beau matin, se trouvent devant des lièvres, des lapins de garenne et même des oiselets, munis de petits fusils... Il ne serait pas nécessaire qu’ils fassent tellement mal... Il suffirait qu’ils leur tirent dessus... Mais qu’ils tirent pour de bon!... Ce serait une chose superbe !...
Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l'eau du ciel comme les algues d'un grand fleuve.
On est en 1960, date de parution, et un homme conduit une voiture de sport. À son côté, un passager qu'il ne connaît pas, qu'une amie lui a demandé de transporter "vers Champagnole". Le passager est Algérien, ce que l'amie n'avait pas précisé, et il porte un petit sac de voyage dont on connaîtra le contenu vers la fin du roman.
C'est un roman parce que
C'est René Julliard qui m'avait suggéré d'étiqueter sous le titre de mon récit l'appellation contrôlée de « roman ». "Jusqu'à présent on n'a pas encore saisi de roman !" disait-il, habile et perspicace. De fait, le livre, quoique cité en exemple de la littérature « Anti-France » au sein même de l'Assemblée nationale, ne fut pas inquiété. Moi non plus. Et la presse dans son ensemble feignit de l'apparenter plutôt à Adolphe et à la princesse de Clèves qu'aux pamphlets de Vergès ou Jeanson (1).
Le passager de la nuit est, outre une très belle relation de voyage nocturne, l'histoire d'une rencontre et d'un dialogue qui permettent de toucher, par le biais précisément du romanesque, ce point sensible de l'histoire de notre cher et vieux pays - les porteurs de valise. Ces citoyens du cher et vieux pays qui ont décidé à un moment donné d'aider ceux qui se battaient, au nom de la justice, contre le cher et vieux pays.
Et tout le monde sent bien (y compris justement les censeurs) que c'est par ce genre de point sensible qu'on apprend vraiment l'histoire de son pays. Mais comme le pensait René Julliard, la censure a de ces pudeurs quand il s'agit du roman, elle pense à la Princesse de Clèves.
Très peu de temps après, les soviétiques publièrent la traduction du Passager...
C'est à Moscou, aux studios Mosfilm, que Maurice Pons vint rencontrer
qui y terminait le film tiré du « roman ».
Zacharias lui-même est un peu un personnage de roman, résistant de l'EPON pendant l'occupation allemande de la Grèce et la guerre civile, réfugié en France en 1945 par le fameux voyage de Noël du Mataroa, formé à Paris à l'IDHEC puis à Moscou à Mosfilm, réalisant sept films en URSS avant de retourner en Grèce à la chute des colonels pour rejoindre, chargé du cinéma, le ministère de la culture de Melina Mercouri. Mais...
un point me préoccupait encore : et la voiture ? La puissante et élégante voiture décapotable de Georges Pradier (le héros français du livre) est, d'une certaine façon, le personnage principal de ce récit. Et je savais qu'on ne fabrique pas de cabriolet de sport en URSS .
Eh bien, venez voir, me dit en riant Anneka, la jeune assistante de Manos.
Elle me conduisit vers un autre coin de l'immense plateau et là, cachée derrière des panneaux (1)...
À ma connaissance Manos Zacharias, né le 9 juillet 1922, est toujours en vie. Maurice Pons est parti voyager dans le grand ailleurs le 8 juin 2016.
Quant à ce film, qui avait bien peu de chances d'être projeté en France ces années-là, il reste la mémoire spectrale d'une guerre civile innommée, refoulée et bien présente encore aujourd'hui, où des policiers français parlent en russe sous nos yeux de spectateurs lointains de notre propre histoire, en regardant passer une Chevrolet-corvette c1 convertible, à injection directe.
De (et à propos de) Grosz, déjà.
Ne seraient ce portrait et une biographie pas trop ancienne mais déjà épuisée, Edouard Gazanion (1880-1956), natif de Chadrac monté à Paris flamber ses rentes dans le Montmartre des années 1910-20, serait tombé dans l'oubli le plus profond.
Mais quand on cherche on découvre un ami d'Apollinaire, familier de Max Jacob, Mac Orlan, Tristan Derème, André Salmon, Gaston Couté... et surtout de Francis Carco (1).
Carco qui s'échina semble-t-il à faire publier l'unique recueil poétique de Gazanion, Chansons pour celle qui n’est pas venue, Vers et Proses éd. 1910. Poèmes tout aussi oubliés où il trouve cette jolie métaphore potière pour parler...
...de son cœur.
(1) Les touristes qui engorgent Montmartre savent-ils vraiment que s'ils sont là ils le doivent aussi au succès de librairie que fut
Claire Lacombe (1765-1826), comédienne, fonda en 1793 la Société des Citoyennes Républicaines Révolutionnaires de Paris et s'associa au groupe des Enragés (1). Emprisonnée à ce titre en 1794 elle n'est libérée qu'après le Neuf Thermidor.
Sur l'authenticité disputée de ce portrait, on lira les remarques du regretté Claude Guillon.
(1) Pour une synthèse historique sur les Enragés, voir ce texte de Morris Slavin, toujours via Guillon. Si l'on dispose de temps pour se plonger dans 1000 et quelques pages on peut espérer dénicher dans quelque hangar à livres d'occasion ce classique :