15/05/2026

Notre nouvel hymne national



Walter Mehring - Emigranten Choral / Le choral des émigrants

 

 

C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.

Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.

Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.

 

Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).

À noter que la version chantée par Ernst Busch est légèrement différente.


Emigranten Choral

Werft
    eure Herzen über alle Grenzen!
Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus!
Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen.
Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen!
Schärft
das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“
     Baut euch ein Nest!
     Vergeßt - Vergeßt
Was man euch aberkannt und euch gestohlen!
Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant :
Was gibt’s da heut zu holn?
    Die ganze Heimat und
        Das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.


Choral des émigrants 

Lancez
    vos cœurs par-delà les frontières !
Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre !
Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps.
Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne !
Comprenez bien ça
et dites : « Nous sommes chez nous ! »
    Construisez-vous un nid !
    Oubliez – oubliez
Ce qui vous a été pris, volé !
Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord
(2) :
Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ?
    Tout son pays
        Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.



Mémorial des livres brûlés à Bonn :
Lesezeichen (3) de Walter Mehring et de son livre Paris in brand (4)


Tarnt
    euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen:
Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln!
Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln!
Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen -
    Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen
    Als drüben mit dem Volksgenossen heuln!
Wo ihr auch seid:
    Das gleiche leid
Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln
Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt:
Was gibt da noch zu holn?
Die ganze Heimat und
    das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.


Vous aurez beau
    vous mettre des œillères - ou des capuches de moines :
On vous cassera le crâne !
Vous vous fracasserez le crâne !
Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin -
    Mieux vaut tutoyer les hyènes
    que hurler là-bas avec les compatriotes
(5) !
Où que vous soyez :
    C’est la même souffrance
(6).
Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne
la ville, la plage d'où vous avez été bannis
Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
    Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.


 
Georg Salter - Ill. de couverture pour Walter Mehring, L'arche de Noé S.O.S., "nouveau recueil de chansons
réconfortantes" 
S. Fischer éd. Berlin 1931, première édition originale partiellement détruite par les nazis.


Werft
    eure Hoffnung über neue Grenzen -
Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn!
Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen!
Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen -
Sie spucken Haß in einen Ozean!
    Laßt sie allein
    Beim Rachespein
Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln
Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant.
Der Teufel mag sie holn!
    Die ganze Heimat und
    das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - landauf
    landab
Und wenn sein Lebensvisum abläuft
    mit ins Grab.



Lance
    tes espoirs par-delà des frontières nouvelles –
Arrache les anciennes comme une dent creuse !
Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !

Qu'ils calomnient – qu'ils s'aspergent de rage –
Qu'ils déversent leur haine dans l'océan !
    Laisse-les tout seuls
    Cracher leur vengeance
Jusqu'à ce qu'ils vomissent ce qu'ils t'ont volé
La maison, le champ - la montagne et la côte du Nord.
Que le diable les emporte !
    Tout son pays
    Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - par ci
    par là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Et quand son visa de vie expire
    il les emporte avec lui dans la tombe (7).
 
 

 
Ill. de couverture pour Walter Mehring - Westnordwestviertelwest / Ouest-Nord-Ouest quart Nord-Est, 1925



(1) À propos de Hertha Pauli, voir mon billet du 6 mai, entre autres.

(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.

(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.

(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.

(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie. Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").

« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :

Tout son pays et un p’tit bout de patrie
L’émigrant l’emporte avec lui
D’hôte en hôte – de porte en porte
Sous ses semelles, dans son fourbi…

Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.

(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.

« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.

Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…

Hertha Pauli - La déchirure du tempsch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.

(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.

« Tout son pays et un p’tit bout de patrie, l’émigré l’emporte avec lui, d’hôte en hôte, par monts et par vaux, et au tombeau, quand expire son visa de vie », avait écrit Walter Mehring dans son « Choral d’émigrés ». Assis entre Wera et moi, Walter, à présent, se tait.
 
Hertha Pauli - La déchirure du tempsch. 3 "Champs Élysées" - elle raconte l'enterrement d'Ödön von Orvath.


13/05/2026

Duos : Kley


Heinrich Kley - Südpol Idyll / Idylle au Pôle Sud
 
 
 
D'Heinrich Kley, déjà.

 

10/05/2026

N'oublions pas le portefaix de Königsberg


 

 
 
Ô joie ! clamèrent-il-et-elle en pénétrant dans la salle de l'exposition et en constatant que la femme au tissu vert avait fait le long voyage depuis la ville hanséatique de Brême jusqu'à cette station balnéaire de la Côte Fleurie, au risque (Kollwitz à Deauville !) du choc social pour une artiste qui déclara :
 
"La raison profonde de mon choix de ne représenter quasiment que la vie ouvrière tient à ce que les sujets puisés dans ce milieu représentaient purement et simplement ce que le beau était à mes yeux. Le beau, c'était pour moi le portefaix de Königsberg, les mariniers polonais sur leurs bateaux, la générosité des mouvements dans le peuple. Les gens du monde bourgeois, je les trouvais sans charme..."
 
 Käthe Kollwitz - Souvenirs (1923-1941) Trad. Sylvie Pertoci, in Mais il faut pourtant que je travaille, Journal - Articles - Souvenirs, L'atelier contemporain éd. 2019
 
 
Oui, c'était bien elle :
 
 
Käthe Kollwitz - Weiblicher Rückenakt auf grünem Tuch / Nu féminin vu de dos sur un drap vert, 1903 
Lithographie à la craie et au pinceau en brun, bleu et vert avec manière noire à la pierre à dessiner sur Japon, retravaillée à la craie pastel bleue
Brême, Kunsthalle

 
 
Autre choc, social mais plus ouaté, pour ce couple :
 
 
Charles Angrand - Couple dans la rue, 1887
Huile sur toile
 
 
qui vient, lui de moins loin (du Musée d'Orsay, mais c'est une Œuvre non exposée en salle actuellement ) et dont le cartel ose avouer que
 
 

 
La photo de ce tableau est due à Jean Pierre Rousseau, qui photographie bien mieux que les chats et qui vous fera visiter l'exposition, si vous voulez. Après tout, si la ville du duc de Morny expose des artistes anarcho-socialistes, profitons-en.
 
Et à propos de Käthe Kollwitz et de Charles Angrand, déjà ici et

06/05/2026

La dixième lettre de minuit


Georg Grosz - Ill. pour la 1ère édition de
Brief aus der Mitternacht 
Samuel Curl Inc. New York 1944

 

Ceci est un exercice de traduction - le petit défi étant de transposer le tétramètre iambique allemand en octosyllabe français, évidemment plus lourd - et merci à toute personne qui me signalerait des erreurs, il y en a, forcément. C'est en même temps une évocation d'une partie de l'exillitteratur - la part des morts. 

Les douze poèmes de Brief aus der Mitternacht - cette dixième lettre en est le sommet - ont été composés par Walter Mehring au long de son odyssée, de Vienne en novembre 1937 à Marseille en janvier 1941 - voyage qui se termina à New York, dans un "sous-sol d’une maison de Brownstone, Manhattan uptown, bonne pour la démolition" comme il le décrit dans La bibliothèque perdue.

Ces poèmes sont adressés et furent envoyés (1) à Hertha Pauli qu'il avait rencontrée à Vienne en 1937 et dont il était immédiatement tombé amoureux - d'un amour non partagé qui constitue, tout au long de ces lettres, une métaphore du non-réalisé - un état dans lequel bien des choses restèrent de 1940 à 44 et depuis. Mehring et Pauli restèrent amis et surtout vécurent, ensemble la plupart du temps, le parcours hasardeux des exilés anti-nazis jusqu'au bureau de Varian Fry à Marseille. Tous deux font partie (avec Ernst Weiss et Hans Natonek) des quatre signataires du télégramme d'appel à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee et de la mission de Varian Fry.

Enfin, il faut rappeler que Walter Mehring est l'un des deux grands poètes allemands de la période. Certes l'autre, Bertolt Brecht, bénéficie d'une plus grande notoriété. Mais Brecht avait le soutien de forces politiques puissantes et même d'États constitués. Mehring, lui, n'avait pour le suivre que le cortège des fantômes, lutins, gnomes et farfadets qui hantent ses poèmes. Mais Les fantômes survivent aux États constitués.

Voici donc la dixième lettre, et ses onze fantômes.




Walter Mehring lit la Xème lettre
Mis en ligne par Hinterwald

 


                Marseille, Silvester 1940 / 41. In Memoriam 

An meine Kammer, wo ich welk, 
Pocht zwölfmal an das Neue Jahr, 
Spricht zugig hohl: Es war... es war... 
Hängt seinen Jahrkranz ans Gebälk, 
Verblüht - von Lügenluft erstickt – 
Erschlagen - von der Not geknickt: 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

                Marseille, Saint-Sylvestre 1940 / 41. In Memoriam 

À la chambre où je me flétris
Douze fois frappe l’An Nouveau
Et de sa voix creuse et glacée
Il répète : C’était… c’était…
Exténué, aussi fané
Que la couronne de l’année
Qu’il vient suspendre à ma charpente,
Hagard, étouffant de mensonges :
    Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...

 
 
Hänse Herrmann - Erich Mühsam (avant 1911)



MUEHSAM: Poet und Promethid, 
Erdrosselt wie ein räudiger Hund – 
OSSIETZKY, den man so zerschund. 
Daß er, voltairisch lächelnd schied... 
Als man den Friedenspreis ihm bot. 
Schloß er grad Frieden mit dem Tod... 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 



 Carl von Ossietzky au camp de concentration d'Esterwegen, 1934


MUEHSAM: poète et Prométhide
Étranglé comme un chien galeux (2) –
OSSIETZKY, qu’ils ont massacré (3).
A-t-il bien ri, en voltairien,
Après le Nobel de la paix ?
La paix…  signée avec la mort ? (4)
    
Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...



Timbre émis par la RFA à l'occasion du 50ème anniversaire de la mort de Kurt Tucholsky
 


Es weht ein Blatt - kaum leserlich: 
„Die Dummheit, die wir persifliert... 
Die macht Geschichte. Die regiert... 
Herzlichst TUCHOLSKY ... Ohne mich!...“ 
In Scliweden, krank, doch unbekehrt, 
Hat er den Schierlingstrank geleert... 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

Au vent vole un feuillet - à peine
peut-on lire : « cette bêtise
Que nous persiflons - elle règne…
Et fait l’histoire maintenant.
très sincèrement, TUCHOLSKY 
… Cela sera sans moi ! » – en Suède
Malade mais impénitent
Il but sa coupe de cigüe (5).
    
Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...



 
Ernst Toller pendant son emprisonnement à  la forteresse de Niederschönenfeld, 1919-24



ERNST TOLLER, Freund aus Jugendland, 
Bestimmt, um Bühnen, Meetings, Zelln
Mit ernster Tollheit zu erhelln,
Löschte sich aus mit eigner Hand... 
In Übersee, weitab der Schlacht –
Warum hat er sich umgebracht...! 
    - Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben…

TOLLER, l’ami de ma jeunesse
Que sa très sérieuse folie
Sur scène, en meetings, en prison
Vouait à éclairer les âmes
S’est éteint de sa propre main (6)
Outre-mer et loin du combat –
Pourquoi a-t-il choisi sa fin ?
    
Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...

 

 

 
Lotte Altmann - Joseph Roth à la terrasse du restaurant Almondo à Ostende, été 1936

 


Wo in der Welt wächst nun die Art
Von Stammtisch, nah dem Luxembourg
Rechtspolitik und Linkskultur, 
Die JOSEPH ROTH um sich geschart…?
Von dessen Bart Weissagung troff. 
Sich weise drum zu Tode soff... 
    Welch edler Jahrgang reicher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

Où croît encore ce cépage ?
À la table des habitués,
Là où Joseph Roth rassemblait
Près du Luxembourg, politique
De droite et culture de gauche… ?
De sa moustache débordaient
Les prophéties et sagement
Il se saoula jusqu’à la mort (7).
    Ce noble cru de riches vignes
    Fut perdu avant les vendanges...

    

 

 
Ernst Weiss (s.d.)


Kurz vor dem Fall der Stadt Paris, 
Wo ich nach langer Haft Dich fand. 
Besucht uns oft der Emigrant 
ERNST WEISS, der dort sein Leben ließ.. 
Arzt, Dichter: mischt er Giftarznei, 
Nahm sie beim ersten Hunnenschrei... 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

Peu avant qu’ils aient pris Paris
Où nous nous étions retrouvés
Après mon long séjour en camp (8)
ERNST WEISS qui avait émigré
Vint souvent nous rendre visite
C’est alors qu’il perdit la vie (9)…
Médecin, poète, il mélangeait 
Les poisons pour les avaler
À la première alerte aux Huns (10)…
    Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...


 

 

 
Theodor Lessing, s.d.


 

 
Hugo Erfurth - Walter Hasenclever, ca 1917


LESSING, der Denker, Fehm-gekillt…
Und HASENCLEVER, einst vernarrt
In den esprit - im Camp verscharrt
Von Frankreich... Welch Komödienbild!
CARL EINSTEIN: auf der Flucht erhenkt.
OLDEN, vor Kanada versenkt... 
    Ein edler Jahrgang deutscher Reben
    Nutzlos verschüttet, ließ sein Leben.

 

 


Anita Rée - Portrait de Carl Einstein, avant 1921

 

 

 
Photo d'identité de Rudolf Olden pour sa carte de presse,
ca 1927



LESSING, le penseur (11), que tua
La Vehme (12)… Aussi HASENCLEVER (13),
Qui fut amoureux de l’esprit
 – Enterré au camp par la France
Quelle scène de comédie !
Et CARL EINSTEIN qui s’est pendu (14)
En fuyant. OLDEN, qui coula 
En voguant vers le Canada (15)… 
    Ce noble cru du sol allemand
    On l'a répandu et perdu
    Sans la plus petite raison.

 


Plaque en hommage à Ödön von Horvath sur la façade du théâtre Marigny

 

Doch HORVATH, den ein Baum erschlug.
Damit solch Kleinod im Exil
Den Säuen nicht zum Fräße fiel,
Starb ganz er selbst: ein Satyr-Spuk... 
Die Türe knarrt... zwölfmal pocht’s an: 
Die tote Elf - der Sensenmann... 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

Et HORVATH, tué par un arbre (16).
Pour qu'un tel joyau en exil
Ne soit pas jeté aux pourceaux, 
Il s'en est mort tout seul : en spectre
Satirique… La porte grince…
Douze fois on vient y frapper :
Les onze morts – puis la Faucheuse...
    Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...



 

 
George Grosz - Der Schriftsteller Walter Mehring, 1926

 

In dieser Kammer, wo ich, welk, 
ich in Marseille, Du in New York -
Wo ausgejätet und auf Borg
Und fruchtlos in Erinnerung schwelg
Drauf wartend, daß die Freundes-Elf
Gelinde mir hinüberhelf... 
    Der beste Jahrgang deutscher Reben
    Ließ vor der Ernte so sein Leben... 

Cette chambre où je me flétris,
- Moi à Marseille, toi à New York –
J'y vis sans le sou, à crédit
Plongé dans de vains souvenirs
Et j’attends que les onze amis
M’aident à passer gentiment…

    
Ce millésime exceptionnel
    Des riches vignes allemandes
    Fut perdu avant les vendanges...

 


Eric Schaal - Walter Mehring,  Ascona, 1960

 

 
... war mir ein Etwas noch vergönnt,
Weil Neu-Jahr ist, so sei’s: ich könnt,
Sturmläutend jeden Nervenstrang
Dich hautdicht, duftnah herbeschwörn,
Dich atmen, tasten, schauen, hörn
Dank einem rauschhaft heilenden Trank.. 
    Aber der Wein, daß ich genese,
    Reift nicht,
        zerstört längst vor der Lese…

Mais on m’a accordé un petit quelque chose
Après tout c'est le Nouvel An, et je pouvais
En faisant résonner chaque fibre nerveuse
Invoquer ton parfum, le contact de ta peau,
Te respirer, te toucher, te voir et t’entendre
Grâce à une boisson qui enivre et soulage… 
    Mais pour ce vin qui me guérit, 
    Les raisins ne mûrissent pas,
        La vigne est ravagée bien avant les vendanges...



(1) "M’arriva de la Martinique un courrier de Mehring. Je déchirai l’enveloppe, bouillant d’impatience de savoir comment ça s’était passé pour lui. Il en tomba un paquet de poèmes - Les Lettres de minuit en mille et un vers - qui m'étaient dédiés " Hertha Pauli - Der Riß der Zeit geht durch mein Herz /La déchirure du temps, 1970, trad. Elisabeth Landes 2024.

(2) Au camp d’Oranienburg dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934. Les S.S. somment Mühsam de se suicider. Il refuse. Il est battu et étranglé, traîné dans les latrines et pendu par les gardes pour simuler un suicide. J'en ai déjà parlé par là.

(3) Zerschund
, de Zerschänden, profaner. J’ai choisi massacré plutôt que mutilé. Ossietzky est mort en 1938, de tuberculose et des conséquences des mauvais traitements subis en camp de concentration. Après une campagne internationale, le Nobel lui avait été accordé en 1936 (rétroactivement, au titre de 1935) alors qu’il était en camp depuis 33. Selon certaines sources le bacille de Koch lui aurait été injecté à l’infirmerie du camp d’Esterwegen. D’où, je pense, le profané écrit par Mehring, la nouvelle ayant peut-être circulé dans les milieux émigrés.

(4) Ossietzky est le principal représentant du pacifisme radical pendant la période de Weimar. Il est à l'initiative du mouvement Nie wieder Krieg et est condamné en 31 à la prison pour haute trahison après avoir diffusé des informations secrètes sur le réarmement clandestin de la Reichswehr.

(5) Tucholsky, réfugié en Suède et malade, prend des somnifères le 20 décembre 1935 et meurt le lendemain. Il était un des principaux contributeurs de la Weltbühne, l'hebdomadaire d'Ossietzky, notamment pour sa chronique antimilitariste. 

(6) Réfugié à New York, Toller se pend le 22 mai 1939.

(7) J'ai déjà parlé de la mort de Joseph Roth. 

(8) Mehring est interné au camp de Falaise de l'automne 1939 à février 1940 comme "étranger ennemi", ainsi que le gouvernement français considérait les allemands restés en France, y compris les antinazis réfugiés. Le nous de nous nous étions retrouvés désigne Mehring et Hertha Pauli.

(9) Ernst Weiss s'empoisonne le 14 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Paris déclarée ville ouverte. Il meurt à l'hôpital le lendemain. Il est l'auteur du Témoin oculaire, le premier roman biographique écrit sur Adolf Hitler.

(10) Ici les Huns désigne les nazis. Mehring reprend le qualificatif utilisé par les adversaires des Allemands pendant la première guerre mondiale.

(11) Theodor Lessing, professeur juif que les discriminations antisémites empêchèrent de trouver un poste universitaire, enseigna la philosophie dans l'enseignement technique dont il fut chassé par une campagne des nationalistes après avoir écrit un article où il se moquait de Hindenburg. En 1933 il fuit en Tchécoslovaquie mais une récompense est offerte pour sa capture dans les journaux Sudètes. Il est assassiné le 30 Août 1933 d'un coup de revolver tiré par la fenêtre de son bureau.

(12) Fehm : la Sainte-Vehme.

(13) Walter Hasenclever, poète expressionniste, auteur dramatique et scénariste de cinéma, s'exile en France, est interné comme "étranger ennemi" au camp des Milles et se suicide au véronal le 21 juin 1940 pour ne pas tomber aux mains des nazis.

(14) Carl Einstein, juif, anarchiste, critique et historien de l'art, fut un des découvreurs de l'art africain et un proche collaborateur de Jean Renoir. Il s'engage de 36 à 38 pour la défense de la République espagnole, dans les rangs de la colonne Durruti. Retourné en France il est interné comme "étranger ennemi" en 1940 au camp de Bassens, près de Bordeaux. Il s'en évade mais, pris au piège à la frontière espagnole comme l'a été Walter Benjamin, il se suicide le 3 juillet 1940 par noyade dans le Gave de Pau, à côté de Notre-Dame de Bétharram. Il faut rappeler que par l'article 19 de la convention d'armistice du 22 juin 1940, la France acceptait de livrer aux nazis tout réfugié allemand qu'ils lui auraient signalé.

(15) Rudolf Olden, journaliste et avocat - il fut celui d'Ossietzky. En 1933 il se réfugie à Prague, puis à Paris et enfin en Angleterre, devient secrétaire du Pen Club allemand en exil. Il s'embarque pour le Canada sur un bateau qui est coulé par un U-Boot le 18 septembre 1940.

(16) Ödön von Horvath, l'auteur de Jeunesse sans Dieu, faisait partie à Vienne du petit groupe d'amis fréquenté par Mehring et Hertha Pauli. Réfugié à Paris, il est tué devant le théâtre Marigny par la chute d'un arbre.

 

 
Le populaire du 3 juin 1938


Et, de Walter Mehring, déjà - ou, à propos de Hertha Pauli, ici et .

Il n'existe pas, à ma connaissance, d'édition française de poèmes de Walter Mehring, et la seule en langue anglaise est celle de la traduction par S. A. de Witt de Brief aus der Mitternacht et des poèmes d'exil, sous le titre No road back, New York, Samuel Curl Inc. 1er mars 1944.
 

06/04/2026

Ayons (une nouvelle fois) (un peu) congé



 

Ce chat, dessiné par 

 

Awashima Chingaku...
 

...est la première image postée sur ce blog le 22 mars 2007, soit il y a un peu plus de 19 ans.

Ce blog va se faire plus épisodique, je ne dis pas qu'il va se mettre complètement en sommeil mais il va sûrement faire de beaux rêves. J'en profite pour réécouter ces petites chansons

 

 
Rebecca Pidgeon - Medley : Auld Lang Syne/Bring it on home 
de l'album The New York girl's club, 1995 
David Mamet pour le poème introductif
 Trad./Robert Burns pour Auld Lang Syne,
paroles et musique de Sam Cooke pour Bring it on home
 
 
que j'avais déjà postées lors d'un (précédent) endormissement de ces notules oculo-félines. Mais Auld Lang Syne ce n'est qu'un au revoir.
 
Prenez grand soin de vous par ces temps contrastés.
 
 
 

05/04/2026

Signes et prodiges : le piéton lumineux


Keita Morimoto - For the light that left us, 2025 
Acrylique et huile sur toile

 

04/04/2026

Le greffe : le beffroi et l'escalier



Ill. de couverture pour Doreen Tovey - Les chats dans le beffroi
éd. du Club Français du Livre, 1959 

 

 

There was just one thing more I wanted to know. Could she, I asked, catch mice? It was like asking a speed maniac if his car could do fifty on the flat. 'Mice,' roared Father Adams in a voice that vibrated with scorn. 'She brut a gert snake in t'other day four foot long, with his'ead bit clean off, and played with 'un like he were a bit o' string'.


Within a few weeks both Adams and I were sadder, wiser people. The next time she came in season Mimi ripped the seat clean out of the armchair, drove the whole village nearly round the bend with her bawling and finally jumped out of the bedroom window and fled up the lane to the farm, where she was only saved from a fate worse than death by the fact that her dusky Oriental face and blazing blue eyes frightened the battle-scarred old tom who lived there nearly out of his wits, and he was still hiding behind the water-butt when Mrs Adams, wailing and wringing her hands, panted up the hill in her wake.

Doreen Tovey - Cats in the belfry, 1958




Frances Pellegrini - Cats, ca 1950

 

 

 
 

03/04/2026

Légende hyménoptère des siècles autour du vieux poirier


MacMillan & Co, London, 1870

 


(1) C'est traduit du français mais je n'ai pas réussi à retrouver l'original. En remerciant Nemfrog.

02/04/2026

Hic sunt dracones


Thomas Cooper Gotch - The Child in the World, 1900

 

De Thomas Cooper Gotch, déjà