"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
À l'époque où Fry le peint en chaussures de ville à côté d'un adorable petit fauteuil rose, Carpenter (1844-1929) était déjà bien connu pour vivre en sandales et même pour les fabriquer à Millthorpe près de Sheffield, au milieu des trois hectares maraîchers qu'il cultivait lui-même en adepte de la vie frugale et en disciple de Thoreau.
Fils d'une famille d'amiraux et de rentiers, il étudie à Cambridge, se destine d'abord au pastorat anglican qu'il abandonne, devient socialiste en un temps où ce mot avait un sens, membre fondateur de la Fabian Society - et par voie de conséquence du Labour Party originel, si loin de ce que ce dernier est hélas devenu. Admirateur de Walt Whitman il fut anticolonialiste, défenseur du droit de vote des femmes et un théoricien des droits des homosexuels.
Critique acharné de la fabrique des besoins artificiels, partisan d'un socialisme coopérativiste et de l'autosuffisance maraîchère (1), précurseur de l'écologie politique, Carpenter, dans un texte célèbre, avait défini ce que nous appelons notre Civilisation comme une maladie qu'on devait et pouvait soigner.
En français on trouvera ici, là ou encore là des notes sur sa vie et ses idées. Et certains de ses textes ont été traduits par Cy Lecerf Maulpoix ou par Pierre Thiesset. La biographie par Sheila Rowbotham n'est disponible qu'en langue originale.
(1) Partie prenante de ce vaste mouvement qui va de l'Arts and Crafts au Garden City Movement, et dont on sous-estime régulièrement la participation au socialisme anglais.
Dick Bruna - Illustration pour la couverture de Walging (1) - La Nausée
On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons
On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix
On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats
On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés
On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux
(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.
Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir :
Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture. Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis ont fait avec le Bauhaus par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières années. C’est désolant.
Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ? Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins, des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc.
Marjane Satrapi, 6 juillet 2024
Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre.
...avant de mourir le 15 octobre 1934.
Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).
Et de toute façon, le jour de cet enterrement, la IIIème République n'a plus que cinq ans, huit mois et vingt-cinq jours à vivre.
(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.
(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux.
(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :
L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?
Mon exploration de 1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close.
(...)
À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.
Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.
Portrait du frère de la peintre. Au fait, dit-on la peintre ? Le Dictionnaire de l'Académie, pour le féminin, préconise l'apposition :
En apposition. Artiste peintre. Une femme peintre (le féminin Peintresse se rencontre, mais avec une valeur ironique et dépréciative).
Si une femme peint son frère j'ai donc le choix entre :
- Portrait du frère de la femme peintre
- Portrait du frère de la peintresse.
Le premier est lourd, le second est, paraît-il, dépréciatif.
On se retrouve donc le plus souvent avec :
Portrait du frère de l'artiste.
Encore faut-il se souvenir que l'artiste est une femme. La femme est sujette à apposition. Et l'apposition une fois apposée, la femme se décroche.
Ce qui me rappelle cette fameuse plaque dans le XVème arrondissement de Paris...
...et, si l'on y ajoute que Camille est un prénom épicène, et que l'on se rappelle en outre le destin (1) de Camille Claudel, cela jette, disons, un froid. Imaginons le touriste venu d'un pays lointain - par exemple...
un Persan - qui prendrait Camille pour un homme et ne serait renseigné par l'Académie...
...qu'à cette ultime phrase explicitant l'apposition : Camille Claudel, Germaine Richier étaient des femmes sculpteurs. Mais Praxitèle était sculpteur. Et sur la plaque, comme prévu, la femme s'est décrochée.
Mais Joan Manning-Saunders, qui a peint David and the globe à l'âge de 13 ans et exposé pour la première fois à la Royal Academy seulement deux ans plus tard, était-elle
- la préadolescente peintre
- ou, dépréciatif, la petite peintresse ?
Je vais exceptionnellement exciper de l'article sculpteur de l'Académie : après tout, si l'on rencontre parfois (le soir, au coin d'une rue, d'un bois ?) le féminin sculptrice, pourquoi ne rencontrerait-on pas dans un cottage en Cornouailles, chez ses parents poétesse et écrivain, en 1926, une peintre ?
(1) Les circonstances de son internement, à la demande de sa famille, sont bien connues. Rappelons simplement que Camille Claudel, qui a toujours contesté son enfermement de la façon la plus claire, est morte de malnutrition en 1943 à l'asile d'aliénés de Montfavet, comme 40.000 internés psychiatriques morts de faim pendant l'occupation. Son frère Paul Claudel ne s'est pas dérangé pour assister à son enterrement dans le carré des aliénés. Ses restes, n'ayant pas été réclamés par sa famille, ont été par la suite versés à l'ossuaire du lieu.
La scène croquée par Grosz et décrite par Ben Hecht se déroule au restaurant Le Moal, où se retrouvaient les Français en exil, à l'angle de la 3ème avenue et de 50th Street.
The bar is a little crowded, the tables not entirely. Nothing is here to be noted except a plainness and a dinginess a trifle below the Third Avenue standard. This is because matters of the spirit are not for the eye. M. Le Moal’s little collection of tables and chairs and cutlery is not a café. It is Paris still breathing near the corner of our own 50th Street.
When you look a little more closely at the men standing at the bar you notice they are mostly sailors. They are off the Normandie and other French ships locked away in our river. They have no money and they wait for a good Samaritan to come in and buy them a drink or a meal. In return they will talk of the glories of the French Navy and its undiminished threat to the Nazis.
In the meantime they stand about talking hardly at all. Solemnly and with a curious patience they study the faded murals over M. Le Moal’s bar. These reveal scenes on the Brittany coast. Not too well drawn, but nonetheless rugged fishermen are gathering oysters off the Brittany sea bottom.
At the tables inside are not diners but a cast—a cast brought over intact from Paris. Fernand Léger, the painter, sits over his chicken casserole. A plump and literary industrialist once famed for his output of linen is sipping his vin ordinaire. You may be sure that for this hour he has forgotten the loss of his factory and the increasing need of a job.
At another table sits one Henri Szamota, bicycle-racing champion of Paris in 1936 and now a salesman for a NewJersey soda-water manufacturer. And you may be sure that Henri is not thinking of soda-water sales.
There is present another painter, Mané-Katz. He is a Polish Jew, long a resident of Paris and recently escaped from a concentration camp. In this camp he met Picasso.
“What can we do now?” this Mané-Katz inquired desperately.
“We can get out of here, with luck,” said Picasso, ‘ “and give a show.”
Mané-Katz got out, painted his head off, and gave a show at the Sterner Gallery.
Over all this a phonograph plays. French military marches come scratching out. Maurice Chevalier sings. Tino Rossi croons and Trénet, called the Singing Fool, comes from the records. All is the same, nothing altered, nothing added or subtracted. Paris still breathes despite a slight geographical dislocation.
And sitting in this ghostly survival of a vanished day, I wonder if Tony Canzoneri and Irving Berlin and Damon Runyon and Oscar Levant and Jimmy Johnston and Billy Rose and all the other Lindy habitués will be sitting sometime in an odd far-away street trying to recapture the soul of a way of eating, talking, and night-haunting stolen out of the world by the Luftwaffe.
Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, Viking Press, 0ctober 1941