Yves Panafieu - S'il y avait une métempsycose, en quel animal
voudrais-tu être transformé ?
Dino Buzzati - En un oiseau assez intelligent... J'entends
par là un oiseau qui comprenne les pièges de
l’homme, et qui puisse, par conséquent, se sauver...
Y.P. - Un exemple ?
D.B. - Je ne sais pas s'il en existe... Existe-t-il des
oiseaux très intelligents ?... Les corbeaux sont assez
intelligents... Un corbeau, ça ne doit pas être si
mal... À cause des milieux où il vit, aussi...
Y.P. - Tu as dit : « qui comprenne les pièges de l'homme... » En quel sens as-tu eu a souffrir de
semblables pièges dans ton existence ?
D.B. - Non. Ce n’est pas pour ça. Je voyais plutôt
ces pauvres bêtes, qui sont horriblement décimées..
C’est pour cela que j’ai toujours souhaité
qu’un jour ou l’autre, dans l’échelle de l’évolution
— qu’évidemment on ne voit pas (parce que jusqu’à présent, les bêtes sont toujours identiques à elles-mêmes...) — elles puissent apprendre à utiliser
les armes a feu. Et pour ma part je souhaiterais que les chasseurs, un beau matin, se trouvent
devant des lièvres, des lapins de garenne et même
des oiselets, munis de petits fusils... Il ne serait
pas nécessaire qu’ils fassent tellement mal... Il
suffirait qu’ils leur tirent dessus... Mais qu’ils tirent
pour de bon!... Ce serait une chose superbe !...
Dino Buzzzati - Mes déserts, dialogues avec Yves Panafieu
L'enluminure fait allusion à la question de la souris rongeuse d'hostie (consacrée), qui a donné lieu à des débats théologiques au Moyen-Âge. C'est la question (Quaestio) quid mus sumit ?Que prend la souris ? Ou : la souris communie-t-elle au sens sacramentel en bouffant l'hostie ?
Pour ceux que cela passionnerait, la réponse de Thomas d'Aquin est ici (Summa theologiae, Quaestio 80 Articulus 3).
Et un peu plus loin au fil de ce bestiaire on trouve effectivement des oiseaux (d'Irlande, sans doute), ainsi...
...au f.41r (pas de disputatio théologique au sujet des asticots)
La Chevrolet-corvette c1 convertible à injection directe, 1961
Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l'eau du ciel comme les algues d'un grand fleuve.
On est en 1960, date de parution, et un homme conduit une voiture de sport. À son côté, un passager qu'il ne connaît pas, qu'une amie lui a demandé de transporter "vers Champagnole". Le passager est Algérien, ce que l'amie n'avait pas précisé, et il porte un petit sac de voyage dont on connaîtra le contenu vers la fin du roman.
C'est un roman parce que
C'est René Julliard qui m'avait suggéré d'étiqueter sous le titre de mon récit l'appellation contrôlée de « roman ». "Jusqu'à présent on n'a pas encore saisi de roman !" disait-il, habile et perspicace. De fait, le livre, quoique cité en exemple de la littérature « Anti-France » au sein même de l'Assemblée nationale, ne fut pas inquiété. Moi non plus. Et la presse dans son ensemble feignit de l'apparenter plutôt à Adolphe et à la princesse de Clèves qu'aux pamphlets de Vergès ou Jeanson (1).
Le passager de la nuit est, outre une très belle relation de voyage nocturne, l'histoire d'une rencontre et d'un dialogue qui permettent de toucher, par le biais précisément du romanesque, ce point sensible de l'histoire de notre cher et vieux pays - les porteurs de valise. Ces citoyens du cher et vieux pays qui ont décidé à un moment donné d'aider ceux qui se battaient, au nom de la justice, contre le cher et vieux pays.
Et tout le monde sent bien (y compris justement les censeurs) que c'est par ce genre de point sensible qu'on apprend vraiment l'histoire de son pays. Mais comme le pensait René Julliard, la censure a de ces pudeurs quand il s'agit du roman, elle pense à la Princesse de Clèves.
Très peu de temps après, les soviétiques publièrent la traduction du Passager...
Maurice Pons - Ночной пассажир
Collection Bibliothèque Ogoniok
dans la revue Ogoniok (2). Et l'auteur apprit par sa traductrice
que, sur la place de Tallinn, capitale de l'Estonie, on était en train de dresser des terrasses de café avec parasols et des colonnes Morris en carton portant en bandoulière les fameux mots incantatoires Dubo... Dubon... Dubonnet symboles, dans l'imagerie soviétique, de la vie et du paysage français (1).
C'est à Moscou, aux studios Mosfilm, que Maurice Pons vint rencontrer
Zacharias lui-même est un peu un personnage de roman, résistant de l'EPON pendant l'occupation allemande de la Grèce et la guerre civile, réfugié en France en 1945 par le fameux voyage de Noël du Mataroa, formé à Paris à l'IDHEC puis à Moscou à Mosfilm, réalisant sept films en URSS avant de retourner en Grèce à la chute des colonels pour rejoindre, chargé du cinéma, le ministère de la culture de Melina Mercouri. Mais...
un point me préoccupait encore : et la voiture ? La puissante et élégante voiture décapotable de Georges Pradier (le héros français du livre) est, d'une certaine façon, le personnage principal de ce récit. Et je savais qu'on ne fabrique pas de cabriolet de sport en URSS .
Eh bien, venez voir, me dit en riant Anneka, la jeune assistante de Manos.
Elle me conduisit vers un autre coin de l'immense plateau et là, cachée derrière des panneaux (1)...
À ma connaissance Manos Zacharias, né le 9 juillet 1922, est toujours en vie. Maurice Pons est parti voyager dans le grand ailleurs le 8 juin 2016.
Quant à ce film, qui avait bien peu de chances d'être projeté en France ces années-là, il reste la mémoire spectrale d'une guerre civile innommée, refoulée et bien présente encore aujourd'hui, où des policiers français parlent en russe sous nos yeux de spectateurs lointains de notre propre histoire, en regardant passer une Chevrolet-corvette c1 convertible, à injection directe.
Manos Zacharias - Ночной пассажир / Le passager de la nuit, 1961, Mosfilm
(1) Maurice Pons - Souvenirs littéraires et quelques autres, éd. du Rocher, 2000, repris dans les préfaces des rééditions Rocher et Points/Seuil du Passager de la nuit, 1991 et 2017.
(2) La couverture présentée est celle de l'édition séparée sous forme de livre, en 1962. Compte tenu de la date de réalisation du film, le roman (ou ses extraits) a dû être publié en revue l'année précédente.
Louis Marcoussis - Portrait du poète Edouard Gazanion
Gouache, aquarelle, pinceau et encre de Chine sur papier monté sur carton
Collection particulière
Ne seraient ce portrait et une biographie pas trop ancienne mais déjà épuisée, Edouard Gazanion (1880-1956), natif de Chadrac monté à Paris flamber ses rentes dans le Montmartre des années 1910-20, serait tombé dans l'oubli le plus profond.
Mais quand on cherche on découvre un ami d'Apollinaire, familier de Max Jacob, Mac Orlan, Tristan Derème, André Salmon, Gaston Couté... et surtout de Francis Carco (1).
Carco qui s'échina semble-t-il à faire publier l'unique recueil poétique de Gazanion, Chansons pour celle qui n’est pas venue, Vers et Proses éd. 1910. Poèmes tout aussi oubliés où il trouve cette jolie métaphore potière pour parler...
O potiche de tendre forme !
Vase d'élection qu'on avait fait au tour
Et que l'on exposa selon la norme
À la brûlure impitoyable du grand four... Certes le vase fut tout d'abord étonné De sa bizarre destinée. Et triste, et grave, et stupéfait de voir Qu'il allait pouvoir
Résoudre sagement l'héroïque problème,
N'ayant rien à cuire de se cuire lui-même...
...Il pleut, il pleut — et la bergère
L'a placé sur son étagère.
...de son cœur.
(1) Les touristes qui engorgent Montmartre savent-ils vraiment que s'ils sont là ils le doivent aussi au succès de librairie que fut
Sur l'authenticité disputée de ce portrait, on lira les remarques du regretté Claude Guillon.
(1) Pour une synthèse historique sur les Enragés, voir ce texte de Morris Slavin, toujours via Guillon. Si l'on dispose de temps pour se plonger dans 1000 et quelques pages on peut espérer dénicher dans quelque hangar à livres d'occasion ce classique :
Pierre Issen - 4ème de couverture pour Maurice Pons - Délicieuses frayeurs, Le dilettante éd. 2026.
La précédente édition, en 2006, avec une première de couverture de
Claude Fraysse
...était la première à rassembler ces neuf nouvelles dont La Vallée, texte qui - bien qu'intemporel - reste d'une surprenante actualité et que son auteur développa pour en faire
Julliard éd. 1965
Remarquez au passage que 1965 fut une année faste, puisqu'on y publia aussi
Mais n'épiloguons pas. Reprenons, car dans Délicieuses frayeurs on trouve aussi
qui, comme le reste du recueil, est une nouvelle à chute, mais d'un genre tout à fait spécial.
C'est une nouvelle à chute à chat.
On peut la lire ici (1) sous condition d'être, comme les chats, abonné au journal ad hoc, qui en a fait son conte de Noël 1991. Sinon, c'est 12 Euros dans l'édition la plus récente.
Maurice Pons était par ailleurs (mais était-ce vraiment ailleurs ?) parmi les premiers signataires du Manifeste des 121pour le droit à l'insoumission dans la Guerre d'Algérie - un texte historique sur un sujet qui reste d'actualité.
(1) Vous pouvez lire La vallée aux mêmes conditions.
Marcoussis a dessiné pour Le Rire, qui fut à partir de 1894 le modèle initial des hebdos humoristiques illustrés à destination du public masculin. Pour ces journaux, Le Rire et son concurrent Le Sourire, les artistes devaient évidemment s'adapter aux préjugés, à l'étroitesse d'esprit...
Louis Marcoussis - Dessin pour Le Rire, 9 avril 1910
...et aux phobies de leur public, notamment à son nationalisme et à son antisémitisme lors de l'affaire Dreyfus. L'Assiette au beurre s'en démarquera à partir de 1901 dans le registre de la satire sociale.
On peut (1) donner une tonalité critique à ce dessin de Marcoussis (qui signait Markous dans Le Rire). Le journal est identifié à un produit de consommation courante (indication du prix, proximité avec la boisson vendue) et le travail du dessinateur (noter la plume et la bouteille d'encre) est intégré aux objets de la vie quotidienne. Pour beaucoup d'artistes et non des moindres, travailler pour Le Rire c'était gagner son pain, au jour le jour et, peut-être, en se bouchant un peu le nez.
(1) Puissance du cubisme synthétique : peu de signes picturaux, beaucoup de place à l'interprétation.
D’où vient l’ange qui passe ? Vous êtes là à discuter gravement de l’avenir du monde en préparant des rognons (que, fidèles à un champ de cohérence bien défini, vous veillez à ne pas saisir plus de trois minutes), à élaborer un budget d’entreprise, à peaufiner une stratégie, à estimer les conséquences d’une décision, quand le souvenir incongru d’un mot d’enfant ou d’une étreinte amoureuse vous traverse et vous bouleverse. La banalité du phénomène n’a cessé d’offrir à l’art, à la littérature, à la psychanalyse, aux commérages une alimentation pléthorique et surfaite. Il me plaît, quant à moi, d’y déceler l’intrusion insolite d’un messager, d’un « ange » – en aucun cas céleste – mandaté par la vie qui tout à la fois est en moi et autour de moi. Étant partie prenante de ses obscurs et lumineux desseins, j’accède à un « discours du corps » où s’aiguise cette faculté de recevoir et d’émettre que l’intellect, confronté au mystère de l’acte créateur, nomme « intuition » ou « inspiration ». Si cet angelos, que les Grecs antiques appelaient daimôn, nous paraît bizarre, c’est que nous sommes devenus étrangers à son univers. Cet univers est pourtant le nôtre. Seule la tyrannie de la réalité dominante, de la nécessité et de ses rouages psychosociaux nous a rendu sa richesse inaccessible.
Raoul Vaneigem (Lessines, 21 mars 1934 - Barcelone, 29 juillet 2026) - De la destinée, Le cherche-midi éd. 2015
À quinze ans, son truc, c'était de dessiner des personnages de Fairy Tales. Il oublie tout, il perd les dessins. Trente-sept ans plus tard, devenu quelqu'un d'autre, il retrouve ça et il dit : "c'est tout moi..."
Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :
Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...
...lors de la crue de l'hiver 1919-20.
Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :
À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible
témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans
cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie
rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit
établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet.
Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur
Méryon (Charles).
On sait qu'à ce moment de sa vie
...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.
Aglaus Bouvenne - Notes et souvenirs sur Charles Meryon, 1883
Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie
profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées
dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.
L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...
...Jean-Louis-Henri Le Secq (1818-1882),
familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...
la Pompe Notre-Dame (1), photographiée par Le Secq en 1852
...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :
Charles Meryon - La pompe Notre-dame, 1852
Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier
45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun
selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute
Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.
On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans
Le Petit Pont, 1850
...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.
Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su /da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?
Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.
Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :
L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des secrets et des mensonges.
(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction.
(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.
(3) cf. Schneiderman, n°20.
(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés.