John Tenniel - The white rabbit, Ill. pour Alice in Wonderland, 1865
Quand nous sommes arrivés dans la ville, dit M. Chat, on a tout de suite remarqué le restaurant, tout près de chez nous. Une façade à l'ancienne en bois peint en rouge, patinée, Cuisine traditionnelle et des plats à l'avenant.
Dont le lapin à la moutarde.
On avait envie de s'y glisser et de s'y asseoir en soupirant d'aise.
Mme Chat - On va y aller, ça a l'air bien, hein ?
On allait y aller, après avoir testé les autres, lentement.
Et le jour où on s'est dit On y va, il a fermé.
Un temps, on a vu le vieux monsieur dans sa vitrine, le matin, en train de faire ses sudoku ou ses mots croisés, après son petit déjeuner.
Il est malade, nous a dit une voisine. Le cœur.
Et puis un jour il n'y a plus eu personne, dans la vitrine.
Il est mort, a dit la voisine. Le cœur.
Le restaurant a été remplacé par un truc qui s'est avéré éphémère mais qui ne l'avait pas prévu. Et qui a fermé, assez vite.
Le quartier est plutôt populaire - quoique près de l'hyper-centre. Pas mal de commerces sont restés dans leur jus, ajoutez-y quelques vieux alternatifs qui persistent. Mais en haut de la rue, vers l'hyper-centre, on voit des enseignes qui parient sur une hypothétique gentrification, contredite plutôt qu'annoncée par une floraison de minuscules kebabs/tacos/burgers/pizzas...
Ou alors ce pourrait être une gentrification-du-pauvre, avec des airbnb qui servent à loger ces gens qui après le petit déjeuner vont ailleurs, plus loin, vers l'hypercentre, voir ce qu'il y a à voir, comme on dit.
De fait la gentrification-du-pauvre n'est pas une hypothèse à écarter par les temps qui courent, comme tous les trucs-du-pauvre.
Bref, chaque fois qu'on passe devant l'ancien restaurant on a ce pincement au cœur en pensant au lapin à la moutarde.
Le lapin à la moutarde a tendance à disparaître. Même dans les néo-bouillons qui s'installent un peu partout et font dans le décongelé rapido-facile (pour les fractions moyenne et inférieure de la classe-moyenne-du-pauvre(1)).
Mais, encore une fois bref, on n'y aura pas goûté.
Ce matin, je lis dans Libération (que je lis encore un peu et qui est de moins en moins cher car financé par un milliardaire, ou plusieurs milliardaires, et ce financement durera, je pense, jusqu'à la prochaine présidentielle après quoi basta dira/diront le ou les milliardaires) (et cette encre sur papier que je lis quand même (2) donne une idée de ce qu'on peut servir à la classe-moyenne-du-pauvre pour qu'elle rêve encore, oui encore un moment s'il vous plaît que tout ira bien, qu'elle pourrait être un peu moins dominée à condition de se tenir tranquille en votant centre-centre--gauche de temps en temps) donc ce matin je lis dans Libération, ce journal quasi-gratuit, que des chefs étoilés ou qui veulent l'être un jour se font conseiller par des coachs culinaires (qu'ils payent un bras, bien sûr) et même que, par exemple
et tandis que j'absorbe ce discours qui garde tongue in cheek ses distances tout en dealant de la fascination pour les chefs de la haute (3), je me dis que le vieux monsieur qui faisait ses sudoku dans la vitrine n'a pas eu la chance de s'appuyer sur les neurosciences, la fréquence des atomes, les énergies, ou l'impact des émotions (4) sur les cellules. Pourtant, il faisait du lapin à la moutarde et un goût (dans tous les sens du terme) s'est perdu, comme se perdent tant de choses.
Le local du restaurant est toujours vide. La dernière fois qu'on y a vu de la lumière, c'était pour deux jours de Pokémon pop-up store.
(1) À propos des classes moyennes et de leur déréliction programmée, se rappeler de Nathalie Quintane. Ne voir aucun snobisme, non plus qu'aucun mépris dans mes déblatérations. Je reconnais expressément faire partie de la fraction inférieure susmentionnée, j'ai même testé le néo-bouillon le plus proche, il était bien rapido-facile.
(2) Au souvenir des amis qui y ont travaillé dans les débuts, et du fric que j'ai versé, comme une partie de ma génération, pour faire vivre ce journal, une colère aveugle me saisit quand je lis des choses comme ça.
(3) La pression du service pub ? Le placement de produit ? La bête envie d'être admis dans le salon de Mme Verdurin ou de s'installer dans le Luberon ? Qui dira ce qui travaille les entrailles d'un journaliste ?
(4) C'est à l'insistance des discours sur les-émotions qu'on peut mesurer les progrès de l'insensibilité.





















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