Et encore une republication pour retrouver la musique - pire, une re-republication d'un vieux billet de
2015 déjà repris en 2019. On ne pourra pas m'accuser de ne pas assez insister, mais il est vrai que La Nausée, c'est générationnel...
Et donc on re-redonne un coup de manivelle au phono, pour Antoine Roquentin sur sa
banquette au Rendez-vous des cheminots, Antoine qui est déçu...
Je venais pour baiser, mais j’avais à peine poussé la porte que Madeleine, la serveuse, m’a crié :
« La patronne n’est pas là, elle est en ville à faire des courses. »
...et qui a le mal de mer existentiel.
« Qu’est-ce
que vous prenez, monsieur Antoine ? »
Alors la Nausée m’a saisi, je me suis laissé tomber sur la banquette, je
ne savais même plus où j’étais ; je voyais tourner lentement les
couleurs autour de moi, j’avais envie de vomir. Et voilà : depuis, la
Nausée ne m’a pas quitté, elle me tient.
Antoine reluque le cousin et ses bretelles mauves (elles sont peut-être violettes ?)...
Quand la patronne fait des courses, c’est son cousin qui la remplace au comptoir. Il s’appelle Adolphe
...sur sa chemise bleue, et sur fond de mur chocolat, et ça le rend encore plus malade.
Ça
aussi ça donne la Nausée. Ou plutôt c’est la Nausée. La Nausée n’est
pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout
autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en
elle
Mais heureusement :
« Madeleine, jouez-moi un air, au phono...»
Madeleine
tourne la manivelle du phonographe. Pourvu qu’elle ne se soit pas
trompée, qu’elle n’ait pas mis, comme l’autre jour, le grand air de
Cavalleria Rusticana.
Mais
non, c’est bien ça, je reconnais l’air dès les premières mesures. C’est
un vieux ragtime avec refrain chanté. Je l’ai entendu siffler en 1917
par des soldats américains dans les rues de La Rochelle. Il doit dater
d’avant-guerre. Mais l’enregistrement est beaucoup plus récent. Tout de
même, c’est le plus vieux disque de la collection, un disque Pathé pour
aiguille à saphir.
Pendant ce temps, à côté, on joue à la manille, pourtant :
Quelques
secondes encore et la Négresse va chanter. Ça semble inévitable, si
forte est la nécessité de cette musique : rien ne peut l’interrompre,
rien qui vienne de ce temps où le monde est affalé ; elle cessera
d’elle-même, par ordre. Si j’aime cette belle voix, c’est surtout pour
ça : ce n’est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c’est qu’elle
est l’événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant
pour qu’il naisse. Et pourtant je suis inquiet ; il faudrait si peu de
chose pour que le disque s’arrête : qu’un ressort se brise, que le
cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est étrange, comme il est
émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et
tout peut la briser.
Le dernier accord s’est anéanti. Dans le bref silence qui suit, je sens fortement que ça y est, que quelque chose est arrivé.
Silence.
Some of these days
You’ll miss me honey !
Ce
qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est
élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée
s’est évanouie. D’un coup...
Moi,
j’ai eu de vraies aventures. Je n’en retrouve aucun détail, mais
j’aperçois l’enchaînement rigoureux des circonstances. J’ai traversé les
mers, j’ai laissé des villes derrière moi et j’ai remonté des fleuves
ou bien je me suis enfoncé dans des forêts, et j’allais toujours vers
d’autres villes. J’ai eu des femmes, je me suis battu avec des types ;
et jamais je ne pouvais revenir en arrière, pas plus qu’un disque ne
peut tourner à rebours. Et tout cela me menait où ? À cette minute-ci, à
cette banquette, dans cette bulle de clarté toute bourdonnante de
musique.
And when you leave me.
Oui, moi qui aimais tant, à Rome, m’asseoir au bord du Tibre, à
Barcelone, le soir, descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui
près d’Angkor, dans l’îlot du Baray de Prah-Kan vis un banian nouer ses
racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, je vis dans la
même seconde que ces joueurs de manille, j’écoute une Négresse qui
chante tandis qu’au-dehors rôde la faible nuit.
Le disque s’est arrêté.
Mais les disques ne s'arrêtent jamais vraiment, n'est-ce-pas, les seules choses qui s'arrêtent ce sont les ports de mer...
Je
vais rentrer à Bouville. La Végétation n’assiège Bouville que de trois
côtés. Sur le quatrième côté, il y a un grand trou, plein d’une eau
noire qui remue toute seule (2).
...comme Bouville qui est Le Havre décadastré - nous sommes en la même année 38 que sur cet autre quai - une
jetée au bord du grand rien, un terminal pour le néant, tu as de beaux
yeux tu sais, et un de ces jours tu me manqueras, vraiment...
Et les chats sont partis, ils passeront par la gare Saint-Lazare, ils n'iront pas à San Francisco et ils ne reviendront qu'à la fin du mois, prenez soin de vous par ces temps disruptifs.
Ernest Marsh, qu'on voit ici portraituré, tenait un Fish and chips à Hammersmith et était un des modèles préférés de Spear - dont j'ai déjà parlé et qui, dois-je le répéter, peignait aussi des chats.
Francis Poulenc - 2 poèmes de Louis Aragon, septembre-octobre 1943
N° 2, Fêtes galantes
Sabine Devieilhe, soprano · Alexandre Tharaud, piano
On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit des pompiers frôler les pompons
On voit des mots jetés à la voierie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix
On voit des voitures à gazomètre
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats
On voit ici ce que l'on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés
On voit chômer les marchands de chaussures
On voit mourir d'ennui les mireurs d'œufs
On voit péricliter les valeurs sûres
Et fuir la vie à la six-quatre-deux
Le poème, datépar Aragon de "la fin de l'hiver, février, mars" 1941 (1) a été publié dans La revue de Belles-lettres, Lausanne, 1942, puis intégré dans Les yeux d'Elsa. C'est la veine sarcastique d'Aragon et la mise en musique (clandestine à l'époque) par Poulenc la traduit parfaitement. Une occasion de rappeler la résistance des musiciens.
(1) Aragon et Elsa sont alors réfugiés en Zone Sud à Nice, sans contact avec l'appareil clandestin du PC qu'ils ne pourront joindre qu'en juin.
Marjane Satrapi (22 novembre 1969, Racht, Iran - Juin 2026, Paris, France) - Persépolis 1, p. 71
Avec une immense tristesse pour celle qui nous rappelle qu'on peut en mourir, de tristesse. Et qui ne sera plus là pour nous prévenir :
Le premier secteur que l’extrême droite attaquera sera la culture.
Les livres, la musique et, en général, l’art, leur font peur. Ils ont le
désir de contrôler la culture de la société. Regardez ce que les nazis
ont fait avec le Bauhaus
par exemple. D’ailleurs, pourquoi aller si loin ? Il suffit de regarder
la politique culturelle des villes dirigées par le RN ces dernières
années. C’est désolant.
Peut-être puis-je en profiter pour lancer un autre appel : et si nous tous, d’origine étrangère, nous nous mettions en grève, que
nous arrêtions de travailler, ne serait-ce que pour deux semaines ?
Peut-être les gens comprendront-ils enfin ce qu’on apporte à la France
aussi d’un point de vue économique. Toutes les couches de la société
sont irriguées par des travailleurs immigrés, essentiels pour faire
tourner la France : des ouvriers, des livreurs mais aussi des médecins,
des avocats, des fonctionnaires, des artistes, etc.
Édouard Vuillard - Les affiches électorales square Berlioz, 1925
Huile sur panneau
Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre.
"Reconstitution" de la fusillade de la rue Damrémont
1925 : la gauche du Cartel est au pouvoir, jusqu'en juillet 1926, mais le PCF est dans l'opposition, lui dont le Service d'Ordre tire au browning rue Damrémont sur les Jeunesses Patriotes (1).
C'est la chute du second gouvernement Herriot qui signera la fin du Cartel des gauches. Et Raymond Poincaré formera un gouvernement d'Union nationale (droite et radicaux), le quatrième gouvernement Poincaré (2), suivi d'un cinquième jusqu'au 26 juillet 1929, jour où Poincaré démissionne pour raisons de santé...
André Hambourg - L'enterrement de Poincaré, 1934
Huile sur carton
...avant de mourir le 15 octobre 1934.
Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).
(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.
(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux.
(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :
L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?
Mon exploration de
1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie
française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que
faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements
internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des
décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de
la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus
hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie
française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close.
(...)
À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.
Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.
Portrait du frère de la peintre. Au fait, dit-on la peintre ? Le Dictionnaire de l'Académie, pour le féminin, préconise l'apposition :
En apposition.Artiste peintre.Une femme peintre (le féminin Peintresse se rencontre, mais avec une valeur ironique et dépréciative).
Dictionnaire de l'Académie Française,
9ème édition.
Si une femme peint son frère j'ai donc le choix entre :
- Portrait du frère de la femme peintre
- Portrait du frère de la peintresse.
Le premier est lourd, le second est, paraît-il, dépréciatif.
On se retrouve donc le plus souvent avec :
Portrait du frère de l'artiste.
Encore faut-il se souvenir que l'artiste est une femme. La femme est sujette à apposition. Et l'apposition une fois apposée, la femme se décroche.
Ce qui me rappelle cette fameuse plaque dans le XVème arrondissement de Paris...
...et, si l'on y ajoute que Camille est un prénom épicène, et que l'on se rappelle en outre le destin (1) de Camille Claudel, cela jette, disons, un froid. Imaginons le touriste venu d'un pays lointain - par exemple...
un Persan - qui prendrait Camille pour un homme et ne serait renseigné par l'Académie...
Même édition du même dictionnaire
de la même Académie
...qu'à cette ultime phrase explicitant l'apposition : Camille Claudel, Germaine Richier étaient des femmes sculpteurs. Mais Praxitèle était sculpteur. Et sur la plaque, comme prévu, la femme s'est décrochée.
Mais Joan Manning-Saunders, qui a peint David and the globe à l'âge de 13 ans et exposé pour la première fois à la Royal Academy seulement deux ans plus tard, était-elle
- la préadolescente peintre
- ou, dépréciatif, la petite peintresse ?
Je vais exceptionnellement exciper de l'article sculpteur de l'Académie : après tout, si l'on rencontre parfois (le soir, au coin d'une rue, d'un bois ?) le féminin sculptrice, pourquoi ne rencontrerait-on pas dans un cottage en Cornouailles, chez ses parents poétesse et écrivain, en 1926, une peintre ?
(1) Les circonstances de son internement, à la demande de sa famille, sont bien connues. Rappelons simplement que Camille Claudel, qui a toujours contesté son enfermement de la façon la plus claire, est morte de malnutrition en 1943 à l'asile d'aliénés de Montfavet, comme 40.000 internés psychiatriques morts de faim pendant l'occupation. Son frère Paul Claudel ne s'est pas dérangé pour assister à son enterrement dans le carré des aliénés. Ses restes, n'ayant pas été réclamés par sa famille, ont été par la suite versés à l'ossuaire du lieu.
La toile a obtenu la médaille d'or de la ville de Düsseldorf - le premier succès public de Radziwill. Il représentait si méticuleusement les briques qu'on rapprochait ça du fait qu'il avait été maçon - Radziwill était un peintre quasi-autodidacte.
Et Die Strasse était, avec une autre toile du peintre, à la 19ème Biennale de Venise en 1934 - Radziwill, qui avait adhéré au NSDAP en 1933, représentait donc avec son tableau l'art du nouveau Reich.
Pourtant, à Königsberg en 1938, Arnold Ziegler, président de la Chambre des Beaux-Arts du Reichinterdit d'exposer ce même tableau, et même il le confisque. Voilà que Rosenberg avait gagné contre Goebbels et le régime avait fini par se faire une religion sur la question artistique en rejetant l'art moderne, expressionnisme et Neue Sachlichkeit compris. On avait même collé le portrait de Radziwill par Otto Dix dans l'exposition d'Entartete Kunst (art dégénéré) de Munich. Avec l'inscription "Radziwill, bolchevik culturel, comment a-t-on pu se laisser peindre ainsi ?". Même chez les nazis il y avait des factions artistiques, et des comptes se réglaient.
Mais Radziwill continua d'exposer - certes moins - de peindre et de vendre, particulièrement à la Kriegsmarine, les officiers l'aimaient bien, il peignait les bateaux dans leurs moindres détails, comme les briques. Et puis la guerre s'est terminée, on dénazifia (un peu) et le peintre fut d'abord classé catégorie 4 (sympathisant). Puis, après avoir fait appel, catégorie 5 (personnes exonérées). Il corrigea certaines de ses toiles. Il effaçait ici ou là une croix gammée.
Pourtant, du début jusqu'à la fin de ce qu'il a peint, un thème prédomine : l'angoisse - de la mécanisation, de la destruction, de la solitude. Même à l'aune de la Neue Sachlichkeit, une école pas vraiment décontractée, Radziwill tranche. C'est le maître du paysage angoissé...
...et des ciels oppressants, lourds de menaces, pesant sur une humanité perdue, qu'elle soit nazie ou dégénérée.
Franz Radziwill - Hochwasser (das Wasser steigt) / Inondation (l'eau monte), 1957
Ill. pour Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, New York, 1941
La scène croquée par Grosz et décrite par Ben Hecht se déroule au restaurant Le Moal, où se retrouvaient les Français en exil, à l'angle de la 3ème avenue et de 50th Street.
The bar is a little crowded, the tables not entirely. Nothing is here to be noted except a plainness and a dinginess a trifle below the Third Avenue standard. This is because matters of the spirit are not for the eye. M. Le Moal’s little collection of tables and chairs and cutlery is not a café. It is Paris still breathing near the corner of our own 50th Street. When you look a little more closely at the men standing at the bar you notice they are mostly sailors. They are off the Normandie and other French ships locked away in our river. They have no money and they wait for a good Samaritan to come in and buy them a drink or a meal. In return they will talk of the glories of the French Navy and its undiminished threat to the Nazis.
In the meantime they stand about talking hardly at all. Solemnly and with a curious patience they study the faded murals over M. Le Moal’s bar. These reveal scenes on the Brittany coast. Not too well drawn, but nonetheless rugged fishermen are gathering oysters off the Brittany sea bottom. At the tables inside are not diners but a cast—a cast brought over intact from Paris. Fernand Léger, the painter, sits over his chicken casserole. A plump and literary industrialist once famed for his output of linen is sipping his vin ordinaire. You may be sure that for this hour he has forgotten the loss of his factory and the increasing need of a job. At another table sits one Henri Szamota, bicycle-racing champion of Paris in 1936 and now a salesman for a NewJersey soda-water manufacturer. And you may be sure that Henri is not thinking of soda-water sales. There is present another painter, Mané-Katz. He is a Polish Jew, long a resident of Paris and recently escaped from a concentration camp. In this camp he met Picasso. “What can we do now?” this Mané-Katz inquired desperately. “We can get out of here, with luck,” said Picasso, ‘ “and give a show.” Mané-Katz got out, painted his head off, and gave a show at the Sterner Gallery.
La couverture du menu
Over all this a phonograph plays. French military marches come scratching out. Maurice Chevalier sings. Tino Rossi croons and Trénet, called the Singing Fool, comes from the records. All is the same, nothing altered, nothing added or subtracted. Paris still breathes despite a slight geographical dislocation. And sitting in this ghostly survival of a vanished day, I wonder if Tony Canzoneri and Irving Berlin and Damon Runyon and Oscar Levant and Jimmy Johnston and Billy Rose and all the other Lindy habitués will be sitting sometime in an odd far-away street trying to recapture the soul of a way of eating, talking, and night-haunting stolen out of the world by the Luftwaffe.
Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, Viking Press, 0ctober 1941
Nos quedaremos solos y será ya de noche.
Nos quedaremos solos mi almohada y mi silencio
y estará la ventana mirando inútilmente
los barcos y los puentes que enhebran sus agujas.
Yo diré: Ya es muy tarde.
No me contestarán
ni mis guantes ni el peine,
solamente tu olor,
tu perfume olvidado
como una carta
puesta boca abajo en la mesa.
C'est la java
de celui
qui s'en va
C'est sa java
C'est ma triste java
Morderé una manzana fumaré un cigarrillo
viendo bajar los cuernos de la noche medusa
su vasto caracol forrado en terciopelo
donde duerme en tu seno quemado por la luna
Y diré: Ya es de noche
y estaremos de acuerdo,
oh muebles oh ceniza
con el organillero que remonta en la esquina
sus titres de luna para los niños pobres
C'est la java
de celui
qui s'en va
C'est sa java
C'est ma triste java
Es justo, corazón, la canta el que se queda,
la canta el que se queda para cuidar la casa.
(1) Republication d'un billet du 12/04/2010 qui avait encore une fois perdu sa musique.
Julio & Carol relate l'histoire d'amour de l'Oursine (1) et du Loupet leur voyage spatio-intemporel au long de l'autoroute A6 sur le dragon Fafner.
Selon des sources fiables ce film aurait été vu à Sablé-sur-Sarthe en septembre 2025 et le 6 mars 2026 - à 20h30 - à Percy-sur-Sarthe. Être ou ne pas être Sarthois, telle est la question.
Mais comme prévu tout se bifurque et il existe deux autres films adaptés des Autonautes : Lucie & maintenant - Journal nomade, de Simone Fürbringer, Nicolas Humbert et Werner Penzel, ainsi que París Marsella de Sebastian Martínez Piñeiro (2), qu'on peut voir ici.
(1) Traduction proposée par Laure Guille-Bataillon pour Osita (petite oursonne) dans le texte original.
C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.
Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.
Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.
Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).
Werft eure Herzen über alle Grenzen! Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus! Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen. Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen! Schärft das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“ Baut euch ein Nest! Vergeßt - Vergeßt Was man euch aberkannt und euch gestohlen! Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant : Was gibt’s da heut zu holn? Die ganze Heimat und Das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Choral des émigrants
Lancez vos cœurs par-delà les frontières ! Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre ! Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps. Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne ! Comprenez bien ça et dites : « Nous sommes chez nous ! » Construisez-vous un nid ! Oubliez – oubliez Ce qui vous a été pris, volé ! Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord (2) : Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ? Tout son pays Et son petit bout de patrie L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - ici et là Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Mémorial des livres brûlés à Bonn :
Lesezeichen (3) de Walter Mehring et de son livre Paris in brand(4)
Tarnt euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen: Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln! Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln! Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen - Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen Als drüben mit dem Volksgenossen heuln! Wo ihr auch seid: Das gleiche leid Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt: Was gibt da noch zu holn? Die ganze Heimat und das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Vous aurez beau vous mettre des œillères - ou des capuches de moines : On vous cassera le crâne ! Vous vous fracasserez le crâne ! Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin - Mieux vaut tutoyer les hyènes que hurler là-bas avec les compatriotes (5) ! Où que vous soyez : C’est la même souffrance (6). Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne la ville, la plage d'où vous avez été bannis Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ? Tout son pays Et son petit bout de patrie L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - ici et là Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Georg Salter - Ill. de couverture pour Walter Mehring, L'arche de Noé S.O.S., "nouveau recueil de chansons réconfortantes"
S. Fischer éd. Berlin 1931, première édition originale partiellement détruite par les nazis.
Werft eure Hoffnung über neue Grenzen - Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn! Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen! Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen - Sie spucken Haß in einen Ozean! Laßt sie allein Beim Rachespein Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant. Der Teufel mag sie holn! Die ganze Heimat und das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - landauf landab Und wenn sein Lebensvisum abläuft mit ins Grab.
Lance tes espoirs par-delà des frontières nouvelles – Arrache les anciennes comme une dent creuse ! Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !
Qu'ils calomnient – qu'ils s'aspergent de rage – Qu'ils déversent leur haine dans l'océan ! Laisse-les tout seuls Cracher leur vengeance Jusqu'à ce qu'ils vomissent ce qu'ils t'ont volé La maison, le champ - la montagne et la côte du Nord. Que le diable les emporte ! Tout son pays Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - par ci
par là Collés à ses semelles et dans son baluchon. Et quand son visa de vie expire il les emporte avec lui dans la tombe (7).
Ill. de couverture pour Walter Mehring - Westnordwestviertelwest / Ouest-Nord-Ouest quart Nord-Est, 1925
(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.
(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.
(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.
(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie.Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").
« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :
Tout son pays et un p’tit bout de patrie L’émigrant l’emporte avec lui D’hôte en hôte – de porte en porte Sous ses semelles, dans son fourbi…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.
(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.
« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.
Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.
(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.
« Tout son pays et un p’tit bout de patrie, l’émigré l’emporte avec lui, d’hôte en hôte, par monts et par vaux, et au tombeau, quand expire son visa de vie », avait écrit Walter Mehring dans son « Choral d’émigrés ». Assis entre Wera et moi, Walter, à présent, se tait.
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 3 "Champs Élysées" - elle raconte l'enterrement d'Ödön von Orvath.