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20/01/2025

C'est nous qui vivons dans un rêve


Mme Chat rencontre un Yōkai
Makiko Furuichi - Rattraper le pain perdu, Artothèque de Caen, jusqu'au 15 février 2025

 

 


Makiko Furuichi explique que ce
Yōkai est inspiré d'une nouvelle de Ray Bradbury, La corne de brume, où deux gardiens de phare voient apparaître... 

nous étions tous deux seuls dans la haute tour et là-bas, devant nous, encore assez loin, il y avait un remous, suivi d’une vague, et quelque chose qui s’élevait dans un bouillonnement d’écume. Tout à coup, à la surface glacée de la mer, une tête parut, une grosse tête sombre avec des yeux immenses ; puis un cou. Venait ensuite – non pas un corps mais le cou interminable, encore et toujours. La tête se dressait à présent à quarante pieds au-dessus de l’eau sur un cou frêle, beau et sombre. C’est alors seulement que peu à peu, le corps sortit de la mer, pareil à une petite île de corail noir, couverte de coquillages et de crustacés. Enfin, on vit ondoyer une queue. En tout, de la tête au bout de la queue, j’estime que le monstre devait avoir quatre-vingt-dix à cent pieds.

Ray Bradbury - The Fog Horn / La corne de brume, 1950 - trad. Richard Négrou sous le titre La sirène, in Les pommes d'or du soleil, Denoël éd. 1956

 

...un monstre des profondeurs qui répond encore et toujours à l'appel de la corne de brume.

— Ça crie comme une bête, n’est-ce pas ? » McDunn opina de la tête pour lui-même. « Une grosse bête solitaire, hurlant à la nuit. Debout au seuil de dix millions d’années, appelant vers les profondeurs : je suis là ! Je suis là ! Je suis là ! Et les profondeurs vont répondre, oui, elles vont le faire. (...) Depuis des années, Johnny, ce pauvre monstre vit en rampant, loin d’ici, à vingt lieues de profondeur peut-être, attendant que sa vie s’achève ; car elle a peut-être un million d’années, cette créature. Penses-y un peu, attendre un million d’années ; pourrais-tu attendre si longtemps ? (...) et à présent tu es seul, tout seul, dans un monde qui n’est pas fait pour toi et où tu dois te cacher. Mais le chant de la Sirène arrive jusqu’à toi puis s’en va, revient, puis repart, et tu te dresses au fin fond boueux des profondeurs et les yeux grands ouverts comme les lentilles d’un énorme objectif, tu te mets à avancer lentement, lentement, car tu as sur tes épaules tout l’immense poids pesant de l’Océan.

Le monstre était à présent à une centaine de pieds seulement, échangeant des cris avec la Sirène. Et la lumière créait entre eux comme un lien : les yeux du monstre étaient tour à tour de feu, de glace, de feu, de glace (...) — C’est ça la vie, dit McDunn. Attendre toujours quelqu’un qui ne revient pas. Aimer toujours plus quelqu’un qui vous aime toujours moins. Et au bout d’un certain temps arriver à vouloir le tuer pour qu’il ne puisse plus vous faire souffrir.

 

Dans la même salle on fait d'ailleurs d'autres rencontres...


 
Meeting, 2021

 

...voire des auto-rencontres.

 


 

Après tout, comme le dit Bradbury : 

— Ce n’est pas possible, je rêve ! 
— Non, Johnny, c’est notre vie actuelle qui est un rêve. Ce que tu vois devant toi, c’est la vie telle qu’elle était il y a dix millions d’années. Elle, elle n’a pas changé. C’est nous qui avons changé, nous et la terre, et c’est nous qui vivons dans un rêve. Nous.

07/10/2024

Les aventures de Mme Chat : en couleurs


Mme Chat voit rouge
Exposition Années pop années choc 1960-1975 
Mémorial de Caen, Juillet 2023

 

 

Erró - La place rouge (série 4 Cities), 1971
Huile et peinture glycérophtalique sur toile
Fondation Gandur pour l'art
 

 

14/10/2017

Une semaine de l'estampe (7) : l'art de la mémoire


Mme Chat et Agrippine, Lodève, 4 octobre 2017




Toutes les estampes de cette semaine sont exposées jusqu'au 7 novembre au Musée de Lodève, ceci est une publicité gratuite.




Claude Mellan - Statue antique de marbre d'Agrippine sortant du bain haute de 4 pieds au palais des Tuilleries 
(des Statues et bustes antiques des maisons royales, 1ère partie)
Imprimerie royale, 1679
Burin



Cette Agrippine n'est pas aussi célèbre que la Sainte Face en un seul trait de burin, mais elle est bien plus problématique. D'abord, si elle a jamais été aux Tuileries, elle n'y est plus. Aujourd'hui aux Tuileries c'est une autre Agrippine par Doisy (1685), presque contemporaine donc de l'estampe de Mellan. Pourtant c'est encore une autre Agrippine, sculptée par Maillet en 1861, qu'Atget a photographiée aux Tuileries entre 1920 et 1927 - elle a depuis été déplacée au Mont Valérien. Bon. Mais en tout état de cause, aucune de ces deux Agrippine ne sort du bain.

L'Agrippine de Mellan, elle, ne ressemble pas vraiment au marbre antique conservé à Compiègne (comparez les drapés, par exemple).



Agrippine Mazarin, ou Julia Mammea, dite aussi Mnémosyne, Ier-IIème s. EC
Château de Compiègne, Salle des colonnes
Marbre
Source



Mais elle ne ressemble pas non plus à la copie qui se trouve dans le parc (les drapés, toujours). 




Anonyme - Mnémosyne ou Agrippine ou Julia Mamméa,
Copie du XIXème siècle, d'après l'Antique
Parc du château de Compiègne



Alors, trois statues, vraiment, ou la libre interprétation du graveur ? Je donne ma langue au chat.

Et puis quelle Agrippine au fait ? S'agit-il d'Agrippine l'aînée, dont Cyrano de Bergerac fit une sanglante héroïne baroque...



CORNÉLIE.

Madame, cependant Tibère vit encore.


AGRIPPINE.

Attends encor un peu, mon déplorable époux
Tu le verras bientôt expirant sous mes coups,
Et ravi par le sort aux mains de la Nature,
Son sang à gros bouillons croître à chaque blessure !
Son esprit par le fer, dans son siège épuisé,
Pour sentir tout son mal en tous lieux divisé,
Entre cent mille éclairs de l'acier qui flamboie,
Gémissant de douleur, me voir pâmer de joie,
Et n'entendre, percé de cent glaives aiguës,
Que l'effroyable nom du grand Germanicus !...
Qu'il est doux au milieu des traits qu'on nous décoche
De croire être offensé quand la vengeance approche !
Il semble que la joie au milieu de mes sens
Reproduise mon coeur partout où je la sens;
Pour former du tyran l'image plus horrible,
Chaque endroit de mon corps devient intelligible,
Afin que toute entière en cet accès fatal,
Je renferme, je sente et comprenne son mal ;
Usurpant les devoirs de son mauvais génie,
Je l'attache aux douleurs d'une lente agonie ;
Je compte ses sanglots, et j'assemble en mon sein
Les pires accidents de son cruel destin ;
Je le vois qui pâlit ; je vois son âme errante
Couler dessus les flots d'une écume sanglante ;
L'estomac enfoncé de cent coups de poignard,
N'avoir pas un ami qui lui jette un regard,
S'il pense de sa main boucher une blessure,
Son âme s'échapper par une autre ouverture ;
Enfin, ne pouvant pas m'exprimer à moitié,
Je le conçois réduit à me faire pitié.
Vois quels transports au sein d'une femme offensée
Cause le souvenir d'une injure passée !
Si la Fortune instruite, à me désobliger
M'ôtait tous les moyens de me pouvoir venger,
Plutôt que me résoudre à vaincre ma colère,
Je m'irais poignarder dans les bras de Tibère,
Afin que soupçonné de ce tragique effort,
Il attirât sur lui la peine de ma mort ;
Au moins dans les Enfers j'emporterais la gloire
De laisser, quoique femme, un grand nom dans l'Histoire ;
Mais le discours sied mal à qui cherche du sang.
Cyrano de Bergerac - La mort d'Agrippine (oui, ça finit mal) Acte III scène I



...ou de sa fille, Agrippine la jeune,  plus sobre mais tout aussi malchanceuse chez Racine ?




Racine - Britannicus, Acte I sc. I
Mis en ligne par Parcours Littéraires



Et puis, de toute façon, comme le disait un expert...



Aubin Louis Millin - Description des statues des Tuileries, 1798, p. 102





...mais là, c'était à propos de la statue de Doisy, qui représente peut-être Plotine et non pas Agrippine. On s'y perd avec toutes dames romaines plus ou moins impératrices, sans compter que la statue de Compiègne c'est peut-être encore...





 Buste de Julia Mammea 
Palazzo Nuovo, Musei Capitolini, Rome



Julia Mammea, qui parvint au trône, contrairement aux Agrippine, mais mourut elle aussi de mort violente, dans un coup d'état militaire. Les Romains adoraient les coups d'état militaires.

Ou encore, est-ce enfin Mnémosyne - déesse de la mémoire et mère des muses ? On a peut-être donné son nom, parmi d'autres, à cette statue simplement parce qu'elle a l'air de se recueillir tout aussi bien que de sortir du bain ?

Mnémosyne, ça me plaît bien, pour une statue dont on ne se souvient ni de qui l'a faite, ni d'où elle vient, ni finalement de qui elle représente. La mémoire, c'est tout à fait ça.








18/10/2015

Les aventures de Mme Chat : débusquer le jazz éthiopien


Mme Chat va au concert


Mme Chat - Il est où, le concert ?
M. Chat - Patience et tendons l'oreille...


Ce soir là, c'était Ethioda

Mme Chat - Mais Akalé Wubé,  c'est très bien aussi
M. Chat - Oui, très très bien...
Mme Chat - très très très...
M. Chat - Il n' y a plus rien à boire ?
Mme Chat - Où ça ?
M. Chat - C'est bien ce que je disais...






Akalé Wubé - Mata
Mis en ligne par Oliver Degabriele