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26/07/2026

Au dur, au rigoureux mais suprême Bain-froid


Charles Meryon - Bain-froid Chevrier, 1864
Eau-forte

 

Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :

  

 

 

Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...

 

 


 ...lors de la crue de l'hiver 1919-20.

Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :

À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet. Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur Méryon (Charles). 

On sait qu'à ce moment de sa vie

...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.

Aglaus Bouvenne - Notes et souvenirs sur Charles Meryon, 1883

Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.

L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...

 

 
...Jean-Louis-Henri Le Secq (1818-1882),

familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...

 


la Pompe Notre-Dame (1), photographiée par 
Le Secq en 1852

 

...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :

 


Charles Meryon - La pompe Notre-dame, 1852
 


Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier 

45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun 

selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute 

Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.

On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans 

 


Le Petit Pont, 1850


...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.

Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su / da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?

Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.

Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :

 


 

L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des secrets et des mensonges.

 

(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction. 

(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.

(3) cf. Schneiderman, n°20.

(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés. 

 

Et à propos de Meryon, déjà

 

 

 

 

 

04/07/2026

Ayons congé : à l'hydrogène


 

 

Et voici qu'empruntant sous les yeux d'une foule enthousiaste ce mode de transport révolutionnaire, le fameux dirigeable Lebaudy "Le jaune" à hydrogène avec son moteur Daimler de 40 chevaux, les chats sont repartis pour une destination aussi lointaine qu'inconnue d'où ils reviendront peut-être, qui sait, un jour... Oui, c'est reparti...

 

 

Photographe inconnu, 1903

 

...comme en 1903 ! Vive l'année 1903 ! Vive l'hydrogène ! Vive la double enveloppe en coton et caoutchouc vulcanisé ! Vive le Trocadéro ! Vive le président Émile Loubet ! Que les vents nous soient favorables ! Mais prenez soin de vous par ces temps hérissés de points de basculement...

03/06/2026

Peindre de loin les moments politiques : brownings et funérailles (avec une visite express de la République d'entre-deux-guerres et un conseil de lecture sur le fait d'avoir déjà abdiqué sur l'essentiel)


Édouard Vuillard - Les affiches électorales square Berlioz, 1925
Huile sur panneau


Les affiches de Vuillard sont celles de la campagne municipale de 1925 à Paris, qui donna lieu à la fusillade de la rue Damrémont. Elle fit quatre morts, pas très loin du square Berlioz, de l'autre côté du cimetière de Montmartre. 


"Reconstitution" de la fusillade de la rue Damrémont
 

1925 : la gauche du Cartel est au pouvoir, jusqu'en juillet 1926, mais le PCF est dans l'opposition, lui dont le Service d'Ordre tire au browning rue Damrémont sur les Jeunesses Patriotes (1).
 
C'est la chute du second gouvernement Herriot qui signera la fin du Cartel des gauches. Et Raymond Poincaré formera un gouvernement d'Union nationale (droite et radicaux), le quatrième gouvernement Poincaré (2), suivi d'un cinquième jusqu'au 26 juillet 1929, jour où Poincaré démissionne pour raisons de santé...


André Hambourg - L'enterrement de Poincaré, 1934
Huile sur carton

 

...avant de mourir le 15 octobre 1934.

Les obsèques nationales que peint, avec un certain recul, André Hambourg ont lieu le 20 octobre. On est alors sous un Nième gouvernement d'Union entre les radicaux et la droite, le second gouvernement Doumergue, qui a vu l'émeute du 6 février 1934. Viendra le Front populaire, qui ne durera que de juin 1936 à avril 1938 (fin du second gouvernement Léon Blum) et qui sera suivi du sinistre troisième gouvernement Daladier (3).

Et de toute façon, le jour de cet enterrement, la IIIème République n'a plus que cinq ans, huit mois et vingt-cinq jours à vivre.

 

(1) On n'est qu'à huit ans du grand choc de 1917, à trois ans de la Marche sur Rome. C'est le P.C.F. des chauds débuts antimilitaristes et anticolonialistes. C'est aussi le parti qui, dans ces mêmes élections municipales de 1925, pour la première fois en France, présente et fait élire des femmes, qui seront invalidées par l'administration.

(2) Auteur d'une dévaluation compétitive et anti-rentiers qui se fit sur les conseils conjugués de la Banque de France et... de la CGT de Léon Jouhaux. 

(3) 1938 est une année intéressante, au sens de la (fausse) malédiction chinoise. Les chats conseillent la lecture du livre de David Foessel, Récidive, dont vous voudrez bien leur pardonner de citer un peu longuement l'avant-propos :

L’année 1938 dont parle ce livre est celle de la France. Depuis ce poste d’observation, le diagnostic sur la « faiblesse des démocraties » m’est apparu aussi discutable que celui que l’on fait aujourd’hui à propos des « démocraties illibérales ». Lorsque l’on dit des démocraties des années 1930 qu’elles sont faibles, on suggère qu’elles sont confrontées à des États totalitaires qui, contrairement à elles, n’ont pas à tenir compte de leurs opinions publiques. Ni à soumettre leur politique à la critique d’une presse pluraliste et libre. Dans cette hypothèse, on impute aux sociétés démocratiques une indécision, voire une lâcheté, qu’elles tiendraient du suffrage universel et du respect des règles parlementaires. Ce genre d’arguments sert aussi à expliquer la défaite de 1940 : que pouvait un peuple fatigué de la guerre, hédoniste, engourdi par les congés payés face à l’armée disciplinée et ascétique d’un État dictatorial ?

Mon exploration de 1938 m’a pourtant moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus, à cette date, que faiblement démocratique. 1938 n’est pas seulement l’année des reniements internationaux, c’est aussi celle de l’emploi systématique des décrets-lois (l’équivalent de nos ordonnances) par le gouvernement, de la répression massive des grèves, d’une politique de plus en plus hostile aux étrangers et de l’élection de Charles Maurras à l’Académie française. Comme on le lira plus bas, la liste est loin d’être close. 

(...) 

À bien des égards, la France de 1938 m’a fait penser à l’Allemagne de 1932, un État et une société qui avaient déjà largement rompu avec la démocratie. Mais, comme chacun sait, Hitler est parvenu au pouvoir à la suite d’élections, ce qui permet de rejouer le discours sur la faiblesse congénitale des démocraties. En France, où il a fallu la défaite des armes pour imposer la Révolution nationale, l’explication selon laquelle le peuple a fait le choix démocratique de se suicider n’a pas de consistance. On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.

 

 

31/03/2026

Regarde la route : Nico Jesse/Victoria Thérame


 
Nico Jesse - Chauffeuse de taxi, Paris, 1954

 

 

Dans la vraie vie, oui, mais dans notre littérature elles sont plutôt rares, la seule qui me vienne à l'esprit, là, c'est 

 

 


 

Le taxi, la grande corpo des casquettes écossaises, le taxi de nuit, la nuit, la ville qui, brimée, travaillante, frustrée le jour, se précipite dans l'imaginaire et l'espérance de la nuit... mais la nuit fliquée, la nuit prostituée, la nuit quinze heures de boulot... et puis rouler sur le pavé-horizon, l'asphalte sensuelle et, inattendus, les éclairs inouïs de liberté...

Victoria Thérame - La dame au bidule, des femmes éd. 1976



Ah, et le bidule de la dame, c'est ça.



 

30/03/2026

Ronde de nuit : Kertèsz/Giraud


André Kertèsz - Paris, 1934
 



— Les greffiers, c'est bon à faire, y a l'Arménien de Maubert qui les achète.

— Lequel, celui de l'impasse ?

— Oui, celui de l'impasse, tu devrais essayer…

C'était peu de temps après l'occupe, la fourrure et le charbon étaient rares, ce qui avait donné naissance à une nouvelle industrie, l'exploitation de la peau de chat. Le pelage de ce carnivore, chargé paraît-il d'électricité, possède le pouvoir, avec celui de tenir chaud pour un prix relativement modique, de guérir les rhumatismes. Les notices publicitaires l'affirment.

— Tu crois qu'y a moyen d'en retrousser ?

— Pourquoi pas, après tout…

Déjà j'étais dans le métier, je le sentais, aucun besoin d'apprentissage.

Les turfs ont leurs champs d'exploitation, leurs mines d'or, les biques aussi. Les chats possèdent leurs rues, leurs places, leurs jardins, leurs avenues. Tous ceux de Paris ne sont pas bons, il s'en faut. À rayer tout de suite de la carte des minous, les beaux quartiers, les chouettes aux bonnes baraques en dur. La nuit, c'est rideau, aussi bien pour les patrons que pour les bestiaux. Les chats de riches ça a des idées de luxe, de confort. Ils possèdent un coussin brodé, un collier de cuir rouge – le rouge va tellement bien aux siamois –, une assiette où est écrit leur nom qu'ils lèchent avec attention quand ils boivent leur lait chaud bien sucré, ils sont fragiles comme un bibelot de Saxe. Au fait, on ne met jamais un bibelot dehors, il pourrait s'enrhumer, un chat de salon est un chat de salon, que diable.

Les autres qu'il fallait piéger, les sauvages de la ville qu'on ne peut tenir en laisse, les coureurs toujours à la recherche d'une fille, d'un piaf, d'un pigeon ou plus simplement encore d'un morceau de bidoche qui prend l'air sur un rebord de fenêtre. Les chats de la nuit sont des truands, leur instinct qui les pousse paraît-il à redevenir eux-mêmes à l'heure où s'allument les loupiotes. Le jour les retrouve se dorant l'oignon satisfaits de leur course ou endormis peinards sur les genoux de leur pipelette de probloque. Les chats du commun sont des manchards de la pire espèce. Comme les frappeurs de la Maube ils ont leurs adresses à eux pour se garnir le ventre dix fois sur un circuit sans rien offrir d'autre que le ronron à peine correct avant d'aller voir ailleurs. En pieds-de-biche conscients et organisés, ils possèdent leur clientèle qu'ils viennent taper aux heures connues pour ne jamais tomber sur un bec. Les risques, aucun, l'accueil est partout égal dans les cours, les boutiques et les rez-de-chaussée.

— Ce doit être un chat perdu ou abandonné, chaque soir il vient chercher sa croûte… et il est gentil avec ça, pauvre bête…

Le sournois apprécie la came, renifle, flaire, s'en occupe ou au contraire laisse tout glisser et pousse plus loin, la moustache en éventail.

Trop sûr de lui souvent, c'est ce qui le couillonne. Le trappeur, qui est un curieux animal, sait attendre le moment propice pour fabriquer son collègue aux pattes de silence.

Robert Giraud - Le vin des rues, Denoël éd. 1955


10/03/2026

Tableaux parisiens : rue Watt



Robert Doisneau - Georges et Riton rue Watt, Paris, 1952
 


 
Boris Vian - La rue Watt, chanté par Annick Cisaruk


  

Lorsque j’y ai zété
Pour la première fois
C’était en février
Mais il faisait pas froid
Des clochards somnolaient
Sur les grilles fumantes
Et les moulins tournaient
Dans la nuit murmurante
J’étais avec Raymond
(1)
Qui m’a dit mon colon
Il faut que tu constates
Qu’y a rien comme la rue Watt.

Une rue bordée de colonnes
Où y a jamais personne
Y a simplement en l’air
Des voies de chemin de fer
Où passent des lanternes
Tenues par des gens courts
Qu’ont les talons qui sonnent
Sur ces allées grillées
Sur ces colonnes de fonte
Qui viennent du Parthénon
On l’appelle la rue Watt
Parce que c’est la plus bath.

C’est une rue couverte
C’est une rue ouverte
C’est une rue déserte
Qui remonte aux deux bouts
Des chats décolorés
Filent en prise directe
Sans jamais s’arrêter
Parce qu’il y pleut jamais
Le jour c’est moins joli
Alors on va la nuit
Pour traîner ses savates
Le long de la rue Watt.

Y a des rues dont on cause
Qu’ont pourtant pas grand-chose
Des rues sans caractère
Juste un peu putassières
Mais au bout de Paris
Près d’la gare d’Austerlitz
Vierge et vague et morose
La rue Watt se repose
Un jour j’achèterai
Quelques mètres carrés
Pour planter mes tomates
Là-bas dans la rue Watt. 
 

                               Boris Vian, Juillet 1954

 

 

  Et pendant ce temps-là...

...mieux que le Steam-, le Perretpunk 

(1) Queneau.

12/02/2026

Tableaux parisiens : Stanley Anderson


Stanley Anderson - The Fallen Star, 1929 
Pointe sèche 

 

La scène est située à Paris, sur les quais. Un coiffeur de luxe tombé dans la dèche coupe les cheveux d'un autre vagabond sous les yeux d'un troisième, fasciné.

Exemple d'un artiste chez qui une technique traditionnelle (voire traditionaliste) n'exclut pas le commentaire social - on pourrait même dire qu'elle le souligne.

29/01/2026

Qui eût dit que cette statue tomberait


Achille-Isidore Gilbert - Renversement de la statue de Louis XIV, Ill. pour Victor Hugo - Quatrevingt-treize, Ed. Hugues, 1876

 

À l’époque des colères contre les accapareurs, colères si fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d’un mot, empêcha le pillage d’un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas et qui dissipa les attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.

Ce fut lui qui, deux jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les statues des rois. En tombant elles tuèrent ; place Vendôme, une femme, Reine Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde qu’elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout ; elle avait été érigée le 12 août 1692, elle fut renversée le 12 août 1792. Place de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs : canailles ! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa ; c’était le bras droit que Louis XV étendait avec un geste d’empereur romain. Ce fut sur la demande de Cimourdain que le peuple donna et qu’une députation porta ce bras à Latude, l’homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude, le carcan au cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu’il sortirait du sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce roi de boue il ne resterait que ce bras d’airain !

 

Jacques Bertaux - Destruction de la statue équestre de Louis XIV place Louis-le-grand (place Vendôme) le 12 août 1792
 

Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l’écoutent. Ces hommes-là semblent distraits ; point ; ils sont attentifs.

Victor Hugo - Quatrevingt-treize, IIème partie, chap. II

14/12/2025

Tableaux parisiens : Buhot


Félix Buhot - Une matinée d'hiver au quai de l'Hôtel-Dieu, 1876
Eau-forte et pointe sèche

 

12/12/2025

Au pan coupé : de la romance, qui n'est jamais loin et des fantômes, qui reviennent toujours

 

 

Au 28 boulevard Saint-Michel, au coin des rues Racine et de l'école de médecine, la maison Joseph Gibert a récemment installé une librairie de Romance...

 

Hôtel Belloy Saint-Germain, 2010

 

là où se sont succédé diverses boutiques et, surtout, des hôtels.

Et c'est un lieu peuplé de fantômes.

Là même s'élevait, il y a bien longtemps...

  


l'église Saint-Cosme, à l'angle de la rue de la Harpe et de la rue des Cordeliers.

Puis vint le baron Haussmann et tout un petit peuple dut décaniller de gré ou de force. On agrandit, redressa, prolongea la rue pour en faire ce qu'on appela un temps...

 

Michel Fichot - Le boulevard Sébastopol rive gauche, 1857
Dessin au crayon
Musée Carnavalet

 

...du nom d'une de ces coûteuses victoires napoléoniennes régulièrement suivies de défaites écrasantes - et puis on rebaptisa Saint-Michel ce morceau de boulevard.

Du nom de la fontaine sise à son extrémité - à l'origine, d'ailleurs, la statue devait être celle de Napoléon 1er.

Mais revenons à nos hôtels, ou plus précisément à cet

 

 Source

 

qui occupa longtemps ce coin - en 1990 son enseigne ornait encore le pan coupé de l'hôtel Belloy Saint-Germain.

C'est là que réunissait, de septembre 1871 à septembre 1972, ce qu'on appelle le Cercle des poètes zutiques (1). 

Ernest Cabaner, serveur à l'hôtel, avait installé, probablement à l'entresol, un débit de boisson clandestin réservé aux poètes et artistes dissidents des cercles parnassiens. Cabaner, que Verlaine dépeignait ainsi :

 

Edouard Manet - Portrait d'Ernest Cabaner, 1880
Pastel
 

"Jésus-Christ après trois ans d'absinthe".

Et voici donc nos fantômes, les zutiques. 

Certains ont sombré dans l'oubli : Mérat, Léon Valade, Pradelle... Un Camille Pelletan connut une seconde carrière, politique et honorable. Nous nous souvenons certes de Jean Richepin, Germain Nouveau et, hélas, de Paul Bourget. Tandis que le hareng saur a rendu Charles Cros immortel. Et bien sûr, il y en eut quelques autres. Et deux considérables passants : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud.

Ici, il faut laisser parler Ernest Delahaye :

 

Le pan coupé situé à l’aboutissement commun de la rue Racine et de la rue de l’École-de-Médecine est toujours orné, à son balcon, de la même enseigne composée des mêmes lettres d’or : Hôtel des Étrangers : 

– C’est ici, dit Verlaine, que le tigre a sa tanière…

Cette fois ma mémoire chancelle, je ne puis dire si nous montâmes jusqu’au second ou pas plus haut que le premier étage. Ce dont je me souviens, c’est d’un salon garni de divans et de tables ; ce que je me rappelle, c’est des gens très barbus et à longs cheveux pour la plupart, qui échangent avec mon compagnon des poignées de mains, et ce que je vois surtout, c’est, couché sur un divan, Rimbaud qui se lève à notre arrivée, qui se détire, qui se frotte les yeux, fait la grimace pitoyable de l’enfant brusquement tiré d’un lourd sommeil. Développé, mis debout, il me parut immense. Déjà, depuis quelque temps avant son départ de Charleville, j’avais remarqué, non sans une pointe d’envie, que le gaillard poussait, poussait en hauteur ; mais la rapidité de cette croissance depuis son installation à Paris et par suite, je suppose, d’un complet changement de régime, s’était exagérée de manière étonnante : il me dépassait maintenant de toute la tête ; il avait, en quelques semaines, grandi de plus d’un pied. Alors, bien entendu, adieu les joues rondes d’autrefois, mais sur ses traits allongés, osseux, rougeoyait, terrible autour des yeux d’azur, le teint d’un cocher de fiacre. Adieu aussi la mise correcte imposée par « maman » pour supporter les regards sévères de la bourgeoisie ardennaise – laquelle exigea de tout temps qu’un jeune homme ait « de la tenue » : désormais, grâce à l’indulgente inattention des populations affairées sur les voies parisiennes, Rimbaud « s’en fichait pas mal ». En sorte qu’il s’estimait assez faraud vêtu d’un long pardessus mastic deux fois trop large, et froissé, fripé lamentablement, pour avoir passé des quarante-huit et des soixante-douze heures sans quitter ses épaules l’espace d’une minute ; en sorte que le petit chapeau melon soigneusement brossé d’antan était remplacé par une coiffure en feutre mou qui n’avait « de nom dans aucune langue » ; en sorte que le faux-col, provenant du même hercule qui avait fait don du pardessus, laissait autour de la pomme d’Adam s’ouvrir de vastes abîmes ; en sorte que le noeud de cravate, par sa négligence, rappelait évidemment « les plus mauvais jours de notre histoire ». Il nous expliqua qu’il venait d’absorber du haschich, et s’était couché ainsi pour avoir les délicieuses visions promises. Mais four complet. Il avait vu des lunes blanches, des lunes noires, se poursuivant avec vitesses variables, et puis c’était tout…. sans compter de l’embarras de l’estomac et un fort mal de tête. Je lui conseillai de prendre l’air. […] 

Je parlai d’autre chose. Quel était ce cercle, salon, café. d’où nous sortions ?… Content d’être enlevé à ses pensées lugubres – et sur lesquelles je supposais, à tort, que la céphalée due au haschich n’était pas innocente, Rimbaud retrouva sa bonhomie habituelle. 

– Un cercle ? pas précisément… Un salon ? oui, si l’on voulait… Un café ? encore… sans être cela, tout en l’étant. Les « bons hommes » que j’y avais vus : artistes, écrivains – parmi eux quelques débris du Parnasse – avaient trouvé ceci : louer un local pour y causotter, buvotter, fumotter. dans une liberté relative, c’est-à-dire sans être astreints à des procédés cérémonieux vis-à-vis d’un hôte, ni exposés aux voisinages, souvent ennuyeux, parfois hostiles, des gens que l’on rencontre dans les lieux publics. Le personnage que j’avais remarqué tout d’abord, cette figure émaciée à barbe grisonnante, aux grands yeux extatiques, c’était Cabaner, un musicien, un poète. Et Rimbaud chantonna quelques rythmes vagues, sur une musique bizarrement soupirante : 

Souffles de l’air,
Pleins d’harmonie,
Souffles embaumés,
Qui passerez,
Rapides,
Sur mon toit,
Pour vous les jeter je change en tristes sons
Mes larmes !… 

Comme tu peux en juger, dit-il, c’est un homme très gai. cependant, un de mes amis les meilleurs.

Il ajouta qu’en fait Cabaner et lui étaient les véritables « tenanciers » de l’établissement. Du moins, ils avaient la sérieuse et respectable mission d’acheter les liqueurs, assurer le bon entretien de la salle, veiller au rinçage des verres, etc. Ils s’en acquittaient avec toute l’irrégularité qu’exigeait leur réputation d’esprits très originaux. Mais un nuage restait à l’horizon : quelque jour on découvrirait ce repaire, et le fisc odieux serait bien capable de leur faire payer patente ; alors ce serait l’abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel…

Tels sont les détails qu’il me donna avec la plus grande complaisance dans les parages du restaurant Pétieau, qui existe encore sous un autre nom, et du Boeuf-à-l’huile, beuglant qui ne beugle plus, mais dont l’affiche portait, ce jour-là, parmi des attractions diverses : « Les Cuirassiers de Reischoffen, chanson patriotique », ce que je ne mentionne pas dans l’intention coupable d’insinuer que nos malheurs nous ont divertis à toutes les époques (2).

 

Mais tout le monde aurait oublié les zutistes s'il n'y avait pas l'album (3)...

 

Antoine Cros - Page de titre de l'album zutique, 1870

rédigé collectivement par les habitués du lieu. On y trouve des dessins...

 


 

des pastiches de François Coppée (dans le lot c'est ce que je préfère)...

 

 Garçon de café

L'établissement riche et fameux a grand air.

Las d'avoir trop servi l'absinthe et le bitter,

Le garçon, déjà vieux, de qui le front s'appuie

À l'humide vitrage où vient couler la pluie,

Songe : quelle existence, hélas ! matin et soir,

Toujours crier, toujours courir, jamais s'asseoir ;

N'avoir pour horizon que l'humide bitume

Du boulevard ; porter un éternel costume,

Et ne jamais sortir de ce monde étouffé !

– J'ai toujours plaint le sort du garçon de café.


François Coppée.
P. N.

 

ou encore la chanson de Cabaner pour Rimbaud.

Et ce complément de blason (4), petit bijou clandestin de la poésie française...

 

 

le Sonnet du trou du cul (voir ici pour plus amples commentaires).

 

J'aime à croire qu'on en revient ainsi, certes par des chemins détournés, à la romance. Car Verlaine et Rimbaud, c'est encore la romance, cette romance qui n'est jamais loin.

 

(1) On trouvera sur cette page de l'excellent site Arthur Rimbaud le poète des compléments sur le cercle des poètes zutiques, ainsi qu'une bibliographie.

(2) E. Delahaye, Souvenirs familiers à propos de Rimbaud (suite et fin), Revue d’Ardenne et d’Argonne, 1908, pp. 121-124, cité par Denis Saint-Amand, À l'hôtel des étrangers, repaire d'une bohème zutique, in Pascal Brissette et Anthony Glinoer (éd.) Bohème sans frontière, Presses universitaires de Rennes, 2010

(3) Un seul exemplaire, passé de main en main, vendu et revendu, un temps séquestré à l'instigation de Paul Claudel, jalousement gardé loin des regards par son dernier propriétaire, peut-être bien perdu, allez savoir, mais recopié et rerecopié, photographié enfin, publié dans des éditions de luxe...

 


Album zutique 
Le Cercle du livre précieux, Paris, 1961
 
 
 
ou bon marché. 
 
 
8€50 dans les meilleures librairies (ou les pires, si l'on préfère)
 
 
(4) Les auteurs, Verlaine et Rimbaud, l'ont signé de Mérat qui avait publié L'idole, suite de sonnets blasonnant le corps féminin. Certaines des pièces avaient été censurées. Le Sonnet du trou du cul était censé compléter le blason. Germain Nouveau y avait ajouté, dans le même album, le Sonnet de la langue.
 

29/09/2025

Paris, le froid Paris : Reginald Marsh


Reginald Marsh - Along the Seine, 1928
Lithographie
 
 
 
De (et à propos de) Marsh, déjà

26/09/2025

Le bar du coin : un boulet, un !


Félix Buhot - Place des martyrs ou la taverne du bagne, 1885
Eau-forte et aquatinte

 

Pendant qu’ils sont la-bas rivés à des labeurs
Éternels par la griffe implacable des chaînes
Ayant sur eux la Chiourme au-dedans des géhennes
Et crachant en jurons immondes leurs rancœurs
O Forçats ! Tout le Bien que leur misère inspire
C’est de battre la caisse avec ces désespoirs
Ici dans un boulet le Passant trouve à rire
Et la chaîne en gros sous tinte sur les comptoirs

 

Maxime Lisbonne avait commandé les troupes de la Commune sur le front d'Issy, puis sur les remparts entre les portes de Vanves et d’Auteuil, enfin, pendant la semaine sanglante, au Panthéon et au Château d'Eau. Le 25 mai 1871 il est gravement blessé à la barricade de la rue Amelot et amputé. Trois jours plus tard, il est arrêté par les Allemands qui le livrent aux Versaillais qui le soignent (mal) et le torturent, le condamnent à mort par deux fois et finalement le grâcient pour l'envoyer aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie. Après l'amnistie de 1880, il ouvre à Paris une série de brasseries, à commencer par la Taverne du Bagne, à l’angle du boulevard de Clichy et de la rue des Martyrs.

 

À la porte de droite, des gardiens de la paix, placides, facilitent l’entrée en faisant ranger les arrivants. Par la porte de gauche sortent les clients qui viennent de consommer, (et de payer), et que l’ingénieux impresario appelle les « libérés ».
L’estampe, malheureusement, ne peut pas nous montrer l’intérieur de la taverne, avec ses fanaux, ses murs en planches ornés de portraits de forçats (dont plusieurs sont aujourd’hui députés); elle ne peut pas nous montrer la foule servie par les garçons-galériens, à têtes de figurants de l’Ambigu, en casaque rouge, en bonnet vert, la chaîne au pied, un boulet de fer-blanc à la ceinture; ni les fac-similé de gardes-chiourmes, le briquet sous le bras. Elle ne peut reproduire les appels de cloche et les coups de sifflet de manœuvre, ni donner l’idée de la voie caverneuse avec laquelle les pseudo-forçats à qui vous demandez un bock, répètent : Un boulet ! un !

Henri Beraldi Les graveurs du XIXe siècle : guide de l'amateur d'estampes modernes. T. 4, 1885-92

 

La gravure de Buhot est datée de Novembre 1885, quelques mois après l'ouverture de la taverne.

Didier Daeninckx a écrit Le banquet des affamés d'après la vie de Maxime Lisbonne.