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19/08/2026

Se casquer d'un dragon d'artifice


Anonyme - Pour faire un casque de feu… , fin XVIIe siècle, Traité des feux d’artifice, fol. 41. BnF, Manuscrits, Français 649 
Dessin à la plume, encre brune, lavis gris et lavis de couleurs sur papier beige

 

15/10/2025

Voir Londres, et penser à Gaza


Charles Ginner - Emergency Water Storage Tank, 1942
Huile sur toile
Tate


Ginner travaille ici sur le Blitz en war artist, mais à partir du pittoresque des ruines, comme Eliot Hodgkin par exemple.

 

 

Sydney Carlisle - The ruins of the Great Mosque, Gaza, Palestine, 1919
Imperial War Museum, Londres
 
 
Les destructions que peint Carlisle font suite à la campagne de Sinaï et de Palestine de l'armée anglaise, qui donna lieu en 1917 aux trois Batailles de Gaza. 

 

14/07/2025

L'art de la rue : Bang


Harry Kingsley - The Cooling Tower, Stockport, Cheshire, 1981 
Huile sur carton

 

Une partie (1) de la production de Kingsley gravite autour de la tour de refroidissement de la centrale électrique de Stockport, fermée en 1976 et détruite quelques années plus tard.

 

(1) Une partie mais pas seulement. 

26/01/2025

La quinzaine du spectacle (5) : Le suspense


Alfred Hitchcock - Sabotage / Agent secret, 1936

 

Le cinéma de Karl Verloc. Un film sur la terreur (1). Mais le grand roman d'où il est adapté...

 

 

 Joseph Conrad - The Secret Agent, 1907

 

...n'est pas le premier grand roman sur la terreur.

 

 

Fiodor Dostoïevski - Бѣсы / Les démons (ou Les possédés), 1873

 

 


 (1) Si, à la place du mot terrorisme, on emploie celui de terreur, on élève d'un cran le débat, me semble-t-il. Le terrorisme vient toujours d'ailleurs. La terreur, nous en portons déjà un morceau en nous.

06/12/2024

Célébrations : moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude

 
Et les chats republient ce petit déjeuner de Jacques Roubaud (Caluire-et-Cuire, 5 décembre 1932 - Paris, 5 décembre 2024) en lui souhaitant un bon café ZAMA, là où il est et même là où il n'est pas, et de toute façon au fond de nos mémoires qu'il connaissait si bien.



Charles Webster Hawthorne - Le café du matin, ca 1918 
Huile sur toile
Coll. particulière





Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements. Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance. Je verse un fond de café en poudre, de la marque ZAMA filtre, que j’achète en grands verres de 200 grammes au supermarché FRANPRIX, en face du métro Saint-Paul. Pour le même poids, cela coûte à peu près un tiers de moins que les marques plus fameuses, Nescafé, ou Maxwell. Le goût lui-même est largement un tiers pire que celui du nescafé le plus grossier non lyophilisé, qui n’est déjà pas mal dans son genre. Je remplis mon bol au robinet d’eau chaude de l’évier. Je porte le bol lentement sur la table, le tenant entre mes deux mains qui tremblent le moins possible, et je m’assieds sur la chaise de la cuisine, le dos à la fenêtre, face au frigidaire et à la porte, face au fauteuil, laid et vide, qui est de l’autre côté de la table. À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles. Je pense : « Et l’affreuse crème/Près des bois flottants/. » (1) Je ne mange rien, je bois seulement le grand bol d’eau à peine plus que tiède et caféinée. Le liquide est un peu amer, un peu caramélisé, pas agréable. Je l’avale et je reste un moment immobile à regarder, au fond du bol, la tache noire d’un reste de poudre mal dissoute.
Jacques Roubaud - Dès que je me lève, in Quelque chose noir (2), 1986, Gallimard éd. (3)





(1) Arthur Rimbaud, Les amis, in Comédie de la soif, 1872.

(2) A propos de Quelque chose noir - en tant que chant de deuil et, accessoirement, sujet de concours et cible d'alerte à la bombe, voir par ici.

(3) Voir également cette page dans Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres. Récits, avec incises et bifurcations (1985-1987), 1989, Seuil éd.





Et de Jacques Roubaud, déjà

01/12/2024

Les intérieurs sont habités : Eliot Hodgkin


 
Eliot Hodgkin - And this is the Dining Room, 1945
Tempéra
 
 

 "In so far as I have any conscious purpose, it is to show the beauty of natural objects which are normally thought uninteresting or even unattractive: such things as Brussels sprouts, turnips, onions, pebbles and flints, bulbs, dead leaves, bleached vertebrae, an old boot cast up by the tide. People sometimes tell me that they had never really ‘seen’ something before I painted it, and I should like to believe this…For myself, if I must put it into words, I try to look at quite simple things as though I were seeing them for the first time and as though no one had ever painted them before."  "I like to show the beauty of things that no one looks at twice."

Eliot Hodgkin

 

Hodgkin était un spécialiste de la nature morte, notamment des légumes et végétaux, comme on peut le voir dans ces œuvres en ligne à la Tate. Pendant la Seconde Guerre il s'était proposé de documenter les plantes sauvages qui poussaient sur les sites bombardés, ainsi dans :

 

Eliot Hodgkin - The Haberdasher's Hall, 8 May 1845  
Tempéra sur panneau
Imperial War Museum, Londres
 
 
 
...un coin de Londres qui a évidemment beaucoup changé.

 

27/10/2024

Retour de seventies (#2) : fantasmagorie de la banlieue, avec une publicité pour les taxis spatiaux


Philippe Caza - Scènes de la vie de banlieue, 1977
Dargaud éd.
 
 
On réédite donc enfin...
 
 
 
Philippe Caza - Scènes de la vie de banlieue, Intégrale, 2024
Les humanoïdes associés
 
 
...ma période préférée chez Caza, la période HLM.
 
 

 
 
Certes, il a fait bien d'autres choses, et du meilleur goût.
 
 
 




 
Mais ce que je préfère, quand même, c'est ça :



 Caza - Scènes de la vie de banlieue, Tome 1, 1977
 

  
Cela dit, les amateurs de sf nonsensique apprécieront aussi
 



 
et sa suite...


Chez les très recommandables ours éditions à Puéchabon (Hérault)



En passant, notez que Lola Lokidor est une taxi-girl de l'espace c'est-à-dire - pour désambigüer - qu'elle conduit un taxi, un vrai taxi spatial, dans la grande tradition qui remonte au Space Cabbie de Binder & Sherman.
 
 
 
Le robot amnésique - version française (Artima) du Space Cabby de la revue Mystery in Space
 
 
Et que ne donneraient pas les chats (deux mois de leur âge mûr ?) pour sauter dans le taxi spatial... Mais voilà...
 
 

 

21/10/2024

Portrait craché : mauvais présage (par trois fois, et cinq règles simples)


Artiste inconnu - Cassandre, ca 79
Fresque découverte en 2023, Insula 10, Regio IX, Pompéi

 

 

 

Eschyle - Agamemnon, 458 AEC, 1198-1216
Trad. Mazon, Belles-Lettres éd.

 

 

 

Hector Berlioz - Les Troyens,  Acte I - Air de Cassandre et Duo 
Cassandre : Nadine Denize, Chorèbe : Jean-Philippe Lafont
Choeur et Orchestre de l'Opéra de Lyon Dir. Serge Baudo, 1980
Mis en ligne par Erlanger Leretour
 
 
 
Règle n°1 : Ne jamais promettre à Apollon de coucher avec lui si on n'est pas vraiment sûre de le faire.
 
Règle n°2 : Toujours se méfier des Atrides, ils ont le mauvais œil.
 
Règle n°3 : Les chevaux de bois, ce n'est pas pour les grands. 
 
Règle n°4 : Ne pas habiter près des volcans.
 
Règle n°5 : Aussi, se méfier de ceux qui disent que la guerre de Troie n'aura pas lieu. 

01/11/2022

J'ai rampé vers l'arrière (une semaine Hawkins, #2)


 

Harold Frederick Weaver Hawkins (1893–1977)


En 1914, Hawkins a 21 ans, s'engage dans les Queen's Westminster Rifles et part pour le front. Le 1er juillet 1916, lors de la bataille de la Somme, à Gommecourt, il est gravement blessé lors d'une attaque où les troupes sont sacrifiées.

Les flammes grondaient tout autour de moi, la vue était superbe... Les gaz... (...) Tous les hommes qui m'accompagnaient ont été tués... J'ai rampé vers l'arrière pendant deux jours.



Gravure sur bois


 

S'évanouissant à plusieurs reprises, grimpant sur les cadavres et suffocant dans la boue, il parvient à rejoindre les lignes anglaises et les deux cents survivants des Westminster Rifles (un cinquième du régiment). Il subit vingt opérations chirurgicales qui le sauvent de l'amputation, mais sa main droite reste sans vie et inutilisable. Bien que la gauche soit également diminuée, il apprendra à l'utiliser pour peindre.

 



Autoportrait, 1923



Remarquez l'absence de pouce à la main droite. Il peignait avec sa main gauche supportée de la main droite - à l'inverse, en fait, de ce qu'on voit sur ce tableau. Comme beaucoup de survivants du premier conflit mondial, il sera obsédé par la guerre - éventuellement nucléaire - et restera pacifiste jusqu'à la fin de sa vie.

 

 


Possible future, 1962 
linogravure

 

 


23/02/2021

Où l'on découvre que Rilke avait raison, ainsi que la recette du Chilcano de Pisco (foutu Pérou mais depuis quand ?) (une semaine avec des ailes, 5)

Cercle du Maître de Calamarca - Ange arquebusier, Asiel Timor Dei, avant 1728

Huile sur toile

Museo Nacional de Arte, La Paz

 

 

Comme le Ceviche et le Chilcano (1), les Anges arquebusiers (XVIIème-XIXème siècles) sont une spécialité typiquement péruvienne, l'atelier le plus renommé étant celui du Maître de Calamarca, qui décora l'église du même nom et qui était peut-être José López de los Ríos.

 

Qui donc dans les ordres des anges
m’entendrait si je criais ?
Et même si l’un d’eux soudain
me prenait sur son cœur :
de son existence plus forte je périrais.
Car le beau n’est que le commencement du terrible,
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Tout ange est terrible.

Rainer Maria Rilke - Première élégie de Duino 

trad. Lorand Gaspar

 

 

(1) Au sujet du Chilcano de Pisco, dont voici la recette, en profiter pour relire Conversation à la Cathédrale / Conversación en la Catedral...

 

Mario Vargas Llosa - Conversation à la Cathédrale, trad. de Sylvie léger et Bernard Sesé, Gallimard éd. 1973 (2)

 

(2) Il  existe une seconde traduction par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès, sous le titre Conversation à La Catedral, Gallimard éd. 2015. Sur les mérites comparés de ces deux traductions les avis peuvent varier mais les chats sont plutôt d'accord avec Christophe Mercier (accès conditionnel mais le petit bout gratuit suffit pour se donner une idée).  

 

05/02/2021

Boom & bang

C.R.W. Nevinson - The Stock Exchange, ca 1919-21. de la série New York

Pointe sèche

 Via Thunderstruck


Nevinson fit deux voyages aux Etats-Unis, en 1919 et 1920. Et ce que les brokers saluent ici de leurs grands gestes, ce sont ces années où les Etats-Unis deviennent les créanciers du monde.

C'est aussi en 1920, après le premier procès de Sacco et Vanzetti, qu'a lieu l'attentat de Wall Street, dirigé non contre le Stock Exchange mais tout près de là, au Corner, contre la banque J.P. Morgan.

 

 

Une charrette contenant 45 kilos de dynamite et 230 kilos de ferraille explose le 16 septembre à midi devant le 23 Wall Street, faisant 40 morts et des centaines de blessés. Le conducteur parvient à s'échapper. On accuse les anarchistes (Galléanistes). Mais, malgré les recherches, on n'est jamais parvenu à identifier les responsables.

 

A propos et autour de Nevinson, déjà. 

 

 
 

01/02/2021

Trois fois la trace de l'éclair

Eric Manigaud - Shunkichi Kikuchi - Le quatrième étage de la Caisse d'épargne d'Hiroshima, Lundi 1er octobre 1945

Crayon et poudre de graphite sur trame digigraphique

 

Eric Manigaud reproduit, au crayon gras et à la poudre de graphite, des photographies à caractère d'archive représentant des événements traumatiques ou excédant le cadre de la "normalité". Il a notamment travaillé sur les photographies de la manifestation du 17 octobre 1961, sur des portraits cliniques en asiles d'aliénés, sur les photographies spectrales de la spirite Madge Donohoe et sur les photographies scientifiques d'Hiroshima.

Le dessin part d'une photographie prise par Shunkichi Kikuchi, qui fit partie de la mission japonaise chargée d'enregistrer les effets de la bombe d'Hiroshima, du 30 septembre au 22 octobre 1945.

Les traces blanches, sur les murs impressionnés par la lumière de l'explosion, sont les ombres négatives des traverses de fenêtres.

Manigaud travaille à partir d'une trame digigraphique, centimètre par centimètre, la photo originale étant projetée et agrandie sur le papier à dessin. L'effet produit est celui d'une représentation amplifiée - mais en même temps mise à distance - du trauma initial. Dans le cas présent l'effet est évidemment multiplié du fait que les ombres négatives fonctionnent comme une image rémanente de l'éclair nucléaire.

 

23/01/2021

Le greffe : Bang (en plus, ça ne coûte rien...)


Ill. de couverture par Elrik


C’était quoi, le chat de Schroedinger ? Eh bien, expliqua le physicien qui déposa devant nous la première fois que sortit l’affaire, Schroedinger était un type qui avait découvert un machin appelé mécanique quantique. Ah ! Oui, au fait, c’était quoi, la mécanique quantique ? Eh bien, nous expliqua le physicien, fondamentalement, c’était une nouvelle manière de considérer la physique. Cette explication ne paraissant pas entièrement satisfaire les politiciens endurcis de la Commission interministérielle, il fit une nouvelle tentative. La mécanique quantique, poursuivit-il, tire son nom de la découverte par Schroedinger que l’énergie, par exemple, ne s’écoulait pas sous la forme d’un flot continu, comme l’eau d’un robinet (bien que, se corrigea-t-il, même l’eau qui coule d’un robinet ne forme un flot continu qu’en apparence, étant en réalité composée de molécules, d’atomes et même de particules encore plus petites), l’énergie, donc, ne s’écoulait pas en flot continu mais sous la forme de paquets unitaires dénommés quanta. Le quantum fondamental de lumière était le photon. Bon, voilà que nous commencions à nous sentir sur un terrain un peu plus solide parce que même les sénateurs et les membres du Congrès avaient entendu parler des photons. Mais voilà qu’il anéantit nos espoirs en revenant à son chat. Qu’est-ce que ce chat venait faire dans cette galère ? Eh bien, dit le physicien, hésitant quelque peu en voyant nos expressions, il s’agissait d’une sorte d’expérience de pensée proposée par Schroedinger. Voyez-vous, il faut également parler de cette autre chose appelée principe d’incertitude d’Heisenberg. Et à quoi ressemblait-il donc, ce principe d’incertitude d’Heisenberg ? « Eh bien », fit-il, en se trémoussant, mal à l’aise, sur sa chaise de témoin, « c’est un peu dur à expliquer…»

De ce côté-là, il avait tort. Ce n’était franchement pas dur à expliquer. C’était simplement dur à comprendre. Selon Heisenberg, on ne pouvait jamais connaître simultanément la position et le mouvement d’une particule. Vous pouviez savoir soit où elle se trouvait, soit où elle se dirigeait. Pas les deux en même temps.

Pis que ça, il y avait certaines questions auxquelles non seulement on ne pouvait pas trouver de réponse mais qui n’en avaient pas, et c’est là qu’intervenait le chat. Imaginez que vous mettiez un chat dans une boîte, disait Schroedinger. Supposons que vous l’y mettiez avec une particule radioactive qui ait exactement une chance sur deux de fissionner. Supposons en outre qu’avec le chat et le radionucléide, vous introduisiez un bidon de gaz empoisonné muni d’une valve qui s’ouvre si la particule fissionne. Puis vous considérez la boîte de l’extérieur en vous demandant si le chat est vivant ou mort. Si la particule a fissionné, il est mort. Dans le cas contraire, le gaz n’a pas été libéré et le chat est vivant.

Mais de l’extérieur, on n’a aucun moyen de savoir si c’est vrai. De l’extérieur, il y a cinquante chances sur cent que le chat soit vivant.

Seulement, un chat ne peut pas être vivant à cinquante pour cent.

 

 

Eric G. Iverson - Ill. de couverture pour Analog,  Janvier 1968,
Frederik Pohl, The Coming of the Quantum Cats, part 1/4


Donc, triompha le physicien en nous contemplant, l’air radieux du plaisir d’avoir été si limpide, le piquant de la chose, c’est que les deux sont bel et bien vrais. Le chat est vivant. Le chat est mort. Mais chaque déclaration est vraie dans un univers particulier. Au point de décision, l’univers se sépare – et désormais, jusqu’à la fin des temps, vont se dérouler deux univers parallèles. Un univers au chat vivant et un univers au chat mort. Un univers différent chaque fois qu’intervient une réaction sub-nucléaire susceptible d’avoir deux résultats – car les deux résultats se réalisent, et les univers se multiplient à l’infini.

À ce point du raisonnement, le sénateur Kennedy se racla la gorge. « Ah-hum, docteur Fass, dit-il, tout ceci est fort intéressant, à titre d’exercice spéculatif. Mais dans l’univers réel, il nous suffit d’ouvrir la porte pour constater que le chat est mort, quoi ?

— Non, non, sénateur ! s’écria le physicien. Non, c’est entièrement faux. Tous sont réels. »

Nous nous dévisageâmes. « Au sens mathématique, vous voulez dire ? hasarda Kennedy.

— Dans tous les sens du terme », s’exclama Fass, en hochant la tête avec force. « Ces univers parallèles, créés au rythme de plusieurs millions chaque microseconde, sont tout aussi “réels” que celui dans lequel je témoigne devant vous. Ou pour situer les choses dans un contexte différent, l’univers que nous habitons est exactement aussi “imaginaire” que tous ces autres. »

Nous en restâmes cloués sur place comme de vulgaires pantins, tous les dix-huit, sénateurs et députés venus de tous les coins des États-Unis, à nous demander si ce bonhomme cherchait à nous rouler dans la farine – et à nous demander ce que tout cela signifiait si ce n’était pas le cas. Un député du New Jersey se pencha pour me souffler à l’oreille : « Voyez-vous une quelconque application militaire de tout ceci, Dom ?

— Demandez-lui, Jim », lui murmurai-je, et, lorsqu’il lui posa la question, le physicien parut étonné.

« Oh ! je vous demande pardon, messieurs… et mesdames ; bien sûr », ajouta-t-il en adressant un signe de tête au sénateur Byrne. « Je pensais m’en être parfaitement expliqué. Bon. Supposons que vous désiriez lancer une bombe H sur une ville, une installation militaire ou n’importe quoi, n’importe où dans le monde. Vous construisez votre bombe. Vous l’emportez dans l’un des univers parallèles. Vous l’amenez à la latitude et la longitude de Tokyo – enfin, je veux dire, l’endroit que vous avez choisi –, la réintroduisez dans notre monde et la faites sauter. Boum. Quel que soit l’objectif, il est détruit. Si vous avez dix mille objectifs – mettons, l’intégralité de la capacité en missiles d’un autre pays – vous n’avez qu’à fabriquer dix mille bombes et les balancer toutes à la fois. Il n’y a aucune parade. Les autres ne peuvent pas les voir arriver. Parce que, dans leur univers, aucune bombe n’arrive… jusqu’au moment où elle est là. »

Sur quoi il se recula dans son siège, apparemment très content de lui.

Nous fîmes de même. Et nous nous dévisageâmes. Mais je ne crois pas qu’aucun de nous fût ravi outre mesure.

Mais même cela n’aurait pu emporter l’adhésion de la commission, hormis un point d’importance. Je l’ai déjà mentionné : même si ce programme ne marchait pas, comme nous le pensions tous, et comme la plupart d’entre nous l’espérait, on n’y perdrait pas grand-chose.

Car il ne coûtait quasiment rien.

 

Frederik Pohl, L'avènement des chats quantiques

 Trad. de Jean Bonnefoy, Denoël éd. 1987 

 

 

 

22/02/2020

L'art de la rue : Bang


Marcel Gromaire - Tir forain, 1933
Huile sur toile
Musée d'Art moderne de la Ville de Paris

18/10/2019

Bang : histoire explosive de l'art


Ralston Crawford - Bikini, 1946
Source




Ralston Crawford (1906-1978) passe dans les années 1940 du précisionnisme à un géométrisme quasi-abstrait. Pendant la guerre, il est responsable de la division  d'imagerie (Visual Presentation) du service météorologique de l'US Air Force. En 1946 le magazine Fortune l'envoie assister aux essais nucléaires de l'atoll de Bikini - les tests Able et Baker à propos desquels les chats ont déjà miaulé. Il en rapporte plusieurs dessins et toiles dont celle-ci, reproduite dans Fortune de décembre 1946.

Malgré les déclarations de l'artiste (1) il est aisé d'y repérer le contour de la sphère, image prégnante de l'essai Baker tel qu'il fut repris dans les médias...



Test Baker, atoll de Bikini, 25 juillet 1946


...et les formes torturées des navires-cibles.

Serge Guilbaut (2) a rapproché les impressions de Bikini par Crawford de deux toiles importantes de Pollock à la fin de 1946 : 



Jackson Pollock, Shimmering Substance, 1946
Huile sur toile



et



Jackson Pollock, Eyes in the Heat, 1946
Huile et peinture émail sur toile
Musée Guggenheim, New York


Pour Guilbaut, l'effet d'éblouissement et le déchiquetage des toiles de Pollock  - même si elles n'ont pas pour sujet explicite l'explosion nucléaire - renvoient, comme chez Crawford à une déflagration d'énergie destructrice. Pour reprendre les termes de l'article de Fortune, parlant de Crawford, il s'agit d'une "compulsion à la désintégration qui pour lui représente le fait métaphysique central de la guerre".

Ainsi confondues en un éclair, réunies en un moment, deux offensives séparées et victorieuses. Celle de l'école de New York contre celle de Paris, telle que théorisée par Clement Greenberg - le principal commentateur critique de l'oeuvre de Pollock (3). Et celle des forces, politiques et militaires, qui de 1945 à 1948 redessinent le monde à l'aube de la Guerre Froide et, pour la politique intérieure, liquident l'aile gauche du New Deal (4) et instaurent un consensus conservateur de vingt ans, du Parti Républicain à  la Partisan Review.


(1) "Mes formes et couleurs ne sont pas des transcriptions directes; ils renvoient, en tant que symboles picturaux, à l'éclat aveuglant de l'explosion, à ses couleurs, à son caractère dévastateur tel que je l'ai expérimenté sur l'atoll de Bikini".

(2) Serge Guilbaut - How New York stole the Idea of Modern art, University of Chicago Press 1983 / Comment New York vola l'idée d'art moderne, Ed. Jacqueline Chambon 1996, pp. 127-134 de l'éd. française.

(3) Offensive victorieuse dont on trouvera une traduction graphique par ici.

(4) Henry Wallace, vice-président sous Roosevelt, n'obtient au titre de la gauche du parti démocrate que 2,5 % des voix aux primaires de 1948.




Sur Fulltable on trouvera ici l'article de Fortune illustré par Crawford et là un ensemble documentaire sur les essais de Bikini, tiré des médias de l'époque.

Et de Serge Guilbaut, plus récemment.