1938 : accords de Munich et montée des fascismes. En réaction, la London Co-operative Society passe commande à Benjamin Britten pour composer un chant en défense de la démocratie, sur les paroles du poète Randall Swingler : Advance Democracy.
Swingler est alors membre du Parti Communiste de Grande-Bretagne (CPGB) - qu'il ne quittera qu'en 1956. Tant que durera le pacte germano-soviétique il va s'aligner fidèlement sur la ligne du parti (1) mais après 1941 il servira sous les drapeaux et sera même médaillé. Alors que Britten, fondamentalement pacifiste, sera objecteur de conscience (2).
Deux itinéraires qui résument les questions sans réponse posées à la gauche antimilitariste et/ou pacifiste à la veille du conflit. Advance Democracy, que les critiques présentent parfois comme une pièce de pure propagande, est en fait l'expression de cette tension. C'est aussi ce qui rend ce choral si proche de nous, aujourd'hui.
There are whispers across tables,
Talks in a shutter'd room.
The price on which they bargain
Will be a people's doom.
Ilyadeschuchotementsautourdestables,
Desdiscussionsdansunepièceauxvoletsfermés.
Leprixsurlequelilsnégocient
Seraledestinfunested’unpeuple.
There's a roar of war in the factories
And idle hands on the street
And Europe held in nightmare
By the thud of marching feet.
Un rugissement de guerre résonne dans les usines
Et des mains oisives errent dans les rues
Et l’Europe est plongée dans un cauchemar
Sous le martèlement des pas en marche.
Now sinks the sun of surety,
The shadows growing tall
Of the big bosses plotting
Their biggest coup of all.
Le soleil de la certitude s’en va,
Pendant que s’allongent les ombres
Des grands patrons qui complotent
Leur plus grand coup d’état de tous les temps.
Is there no strength to save us?
No power we can trust
Before our lives and liberties
Are powder'd into dust.
N’y a-t-il aucune force pour nous sauver ?
Aucun pouvoir en qui nous puissions avoir confiance
Avant que nos vies et nos libertés
Ne soient réduites en poussière.
Time to arise Democracy
Time to rise up and cry
That what our fathers fought for
We'll not allow to die.
Il est temps de se lever Démocratie
Il est temps de se soulever et de crier
Que ce pour quoi nos pères se sont battus,
Nous ne le laisserons pas mourir.
Time to resolve divisions,
Time to renew our pride,
Time to decide
Time to burst our house of glass.
Il est temps de surmonter nos divisions,
Il est temps de renouveler notre fierté,
Il est temps de décider
Il est temps de briser notre maison de verre.
Rise as a single being
In one resolve arrayed:
Life shall be for the people
That's by the people made.
Levons-nous comme un seul être
Unis par une même résolution :
La vie appartiendra au peuple,
C'est lui qui l’a créée.
(1) À la différence de Nizan en France ; cf. Andy Croft, The Years of Anger: The Life of Randall Swingler, Routledge éd. 2020.
(2) C'était possible en temps de guerre en Grande-Bretagne, il y eut quelque 60.000 conchies (conscientious objectors) pendant cette période, voir cet article p. ex. Sur le pacifisme de Britten, on peut lire Gilles Couderc, « A musician for an occasion »: Britten, compositeur engagé.
Les deux stations, fort proches, sont sur la Bakerloo Line (contraction de Baker Street - Waterloo). Mais le tableau d'Armfield montre le quai de la Central Line, la Bakerloo n'ayant été ouverte qu'en 1906.
Ruskin Spear - Study against a black Background - A portrait of Enoch Powell, 1969
Huile sur toile
Collection privée
Le portrait fait référence au discours des Fleuves de sang- Rivers of blood speech (1) prononcé le 20 avril 1968 devant un meeting du parti conservateur à Birmingham, discours qui marqua symboliquement l'émergence d'un puissant courant raciste au Royaume-Uni, y compris dans des secteurs de la classe ouvrière.
Le Rivers of blood speech est une date-clef dans l'histoire du racisme culturel en Europe. Powell - un des fleurons du parti Tory à l'époque, et qui aurait été premier ministre s'il n'avait pas été aussi franc - en a formulé les concepts-clés : le seuil de tolérance, la re-emigration, le grand remplacement (même si pour ce dernier il a laissé le soin de la dénomination à Renaud Camus).
Spear a peint ce portrait-charge sur un fond noir - le même rideau noir qui se tend aujourd'hui sur l'Europe.
(1) D'après sa conclusion : As I look ahead, I am filled with foreboding ; like the Roman, I seem to see " the River Tiber foaming with much blood ", c'est une citation de Virgile, " Bella, horrida bella,
et Thybrim multo spumantem sanguine cerno ", " Je vois des guerres, d'horribles guerres, et
le Tibre entièrement
couvert d'une écume de sang " - prophétie de la Sibylle de Cumes, Enéide, VI, 86-87. Powell avait été professeur de grec à l'Université.
Long ago in 1945 all the nice people in England were poor, allowing for exceptions.
Jadis, en 1945, en Angleterre, tous les gens bien étaient pauvres, à quelques exceptions près.
The
streets of the cities were lined with buildings in bad repair or in no
repair at all, bomb-sites piled with stony rubble, houses like giant
teeth in which decay had been drilled out, leaving only the cavity.
Des
immeubles mal remis en état ou pas remis en état du tout, des cratères
de bombes où s’entassaient des gravats, des maisons pareilles à des
dents géantes, dont la carie aurait été enlevée à la fraise pour ne
laisser que la cavité, bordaient les rues des grandes villes.
Some
bombripped buildings looked like the ruins of ancient castles until, at a
closer view, the wallpapers of various quite normal rooms would be
visible, room above room, exposed, as on a stage, with one wall missing;
sometimes a lavatory chain would dangle
over nothing from a fourth- or fifth-floor ceiling; most of all the
staircases survived, like a new art-form, leading up and up to an
unspecified destination that made unusual demands on the mind’s eye.
Certains
immeubles, éventrés par une bombe, ressemblaient à des ruines de
châteaux anciens jusqu’à ce qu’en y regardant de plus près, on pût
distinguer les papiers muraux de différentes pièces tout à fait
normales, l’une au-dessus de l’autre, exposées à la vue ainsi que sur
une scène de théâtre, avec un mur manquant ; parfois, une chaîne de
cabinets se balançait dans le vide, d’un plafond de quatrième ou
cinquième étage ; presque tous les escaliers subsistaient, pareils à
quelque nouvelle forme d’art ; ils montaient, montaient vers une
imprécise destination qui sollicitait l’imagination de manière insolite.
All the nice people were poor; at least, that was a general axiom, the best of the rich being poor in spirit.
Tous
les gens bien étaient pauvres ; il s’agissait là, du moins, d’un axiome
d’ordre général, les meilleurs des riches étant pauvres en esprit.
(Incipit de)
Muriel Spark - The Girls of Slender Means
MacMillan, Londres 1963
/ Demoiselles aux moyens modestes
trad. Léo Dilé, Librairie Arthème Fayard 1995
Couvertures : Penguin Books - par Leo Duff (n°1) Mike Wilcox (n°3), artiste inconnu (n°4) et Robert Croxford (n°5) - à l'exception de la seconde, par Lyndon Hayes pour Folio Society en 2013.
À quinze ans, son truc, c'était de dessiner des personnages de Fairy Tales. Il oublie tout, il perd les dessins. Trente-sept ans plus tard, devenu quelqu'un d'autre, il retrouve ça et il dit : "c'est tout moi..."
À l'époque où Fry le peint en chaussures de ville à côté d'un adorable petit fauteuil rose, Carpenter (1844-1929) était déjà bien connu pour vivre en sandales et même pour les fabriquer à Millthorpe près de Sheffield, au milieu des trois hectares maraîchers qu'il cultivait lui-même en adepte de la vie frugale et en disciple de Thoreau.
Fils d'une famille d'amiraux et de rentiers, il étudie à Cambridge, se destine d'abord au pastorat anglican qu'il abandonne, devient socialiste en un temps où ce mot avait un sens, membre fondateur de la Fabian Society - et par voie de conséquence du Labour Party originel, si loin de ce que ce dernier est hélas devenu. Admirateur de Walt Whitman il fut anticolonialiste, défenseur du droit de vote des femmes et un théoricien des droits des homosexuels.
Edward Carpenter en 1905, avec les sandales
Critique acharné de la fabrique des besoins artificiels, partisan d'un socialisme coopérativiste et de l'autosuffisance maraîchère (1), précurseur de l'écologie politique, Carpenter, dans un texte célèbre, avait défini ce que nous appelons notre Civilisation comme une maladie qu'on devait et pouvait soigner.
(1) Partie prenante de ce vaste mouvement qui va de l'Arts and Crafts au Garden City Movement, et dont on sous-estime régulièrement la participation au socialisme anglais.
Ernest Marsh, qu'on voit ici portraituré, tenait un Fish and chips à Hammersmith et était un des modèles préférés de Spear - dont j'ai déjà parlé et qui, dois-je le répéter, peignait aussi des chats.
Il est deux heures moins le quart dans la Home Security Control Room, assez profondément sous Whitehall, et on voit les points rouges sur Londres. Il fut un temps où la Situation room était plutôt antifa.
Portrait du frère de la peintre. Au fait, dit-on la peintre ? Le Dictionnaire de l'Académie, pour le féminin, préconise l'apposition :
En apposition.Artiste peintre.Une femme peintre (le féminin Peintresse se rencontre, mais avec une valeur ironique et dépréciative).
Dictionnaire de l'Académie Française,
9ème édition.
Si une femme peint son frère j'ai donc le choix entre :
- Portrait du frère de la femme peintre
- Portrait du frère de la peintresse.
Le premier est lourd, le second est, paraît-il, dépréciatif.
On se retrouve donc le plus souvent avec :
Portrait du frère de l'artiste.
Encore faut-il se souvenir que l'artiste est une femme. La femme est sujette à apposition. Et l'apposition une fois apposée, la femme se décroche.
Ce qui me rappelle cette fameuse plaque dans le XVème arrondissement de Paris...
...et, si l'on y ajoute que Camille est un prénom épicène, et que l'on se rappelle en outre le destin (1) de Camille Claudel, cela jette, disons, un froid. Imaginons le touriste venu d'un pays lointain - par exemple...
un Persan - qui prendrait Camille pour un homme et ne serait renseigné par l'Académie...
Même édition du même dictionnaire
de la même Académie
...qu'à cette ultime phrase explicitant l'apposition : Camille Claudel, Germaine Richier étaient des femmes sculpteurs. Mais Praxitèle était sculpteur. Et sur la plaque, comme prévu, la femme s'est décrochée.
Mais Joan Manning-Saunders, qui a peint David and the globe à l'âge de 13 ans et exposé pour la première fois à la Royal Academy seulement deux ans plus tard, était-elle
- la préadolescente peintre
- ou, dépréciatif, la petite peintresse ?
Je vais exceptionnellement exciper de l'article sculpteur de l'Académie : après tout, si l'on rencontre parfois (le soir, au coin d'une rue, d'un bois ?) le féminin sculptrice, pourquoi ne rencontrerait-on pas dans un cottage en Cornouailles, chez ses parents poétesse et écrivain, en 1926, une peintre ?
(1) Les circonstances de son internement, à la demande de sa famille, sont bien connues. Rappelons simplement que Camille Claudel, qui a toujours contesté son enfermement de la façon la plus claire, est morte de malnutrition en 1943 à l'asile d'aliénés de Montfavet, comme 40.000 internés psychiatriques morts de faim pendant l'occupation. Son frère Paul Claudel ne s'est pas dérangé pour assister à son enterrement dans le carré des aliénés. Ses restes, n'ayant pas été réclamés par sa famille, ont été par la suite versés à l'ossuaire du lieu.
There
was just one thing more I wanted to know. Could she, I asked, catch
mice? It was like asking a speed maniac if his car could do fifty on the
flat. 'Mice,' roared Father Adams in a voice that vibrated with scorn.
'She brut a gert snake in t'other day four foot long, with his'ead bit
clean off, and played with 'un like he were a bit o' string'.
Within
a few weeks both Adams and I were sadder, wiser people. The next time
she came in season Mimi ripped the seat clean out of the armchair, drove
the whole village nearly round the bend with her bawling and finally
jumped out of the bedroom window and fled up the lane to the farm, where
she was only saved from a fate worse than death by the fact that her dusky Oriental face and blazing blue eyes frightened the battle-scarred old tom who lived there nearly out of his wits, and he was still hiding behind the water-butt when Mrs Adams, wailing and wringing her hands, panted up the hill in her wake.
Le tableau représente la journaliste Edith Heald, l'amie de Gluck (puis sa dernière compagne), quand elle tenait la garde pour le Fire service à Steyning, dans le Sussex.
Noter le cadre à trois niveaux, le Gluck Frame, qu'elle avait fait breveter.
Chez Gluck, l'intérêt pour les fleurs naît de sa relation avec Constance Pry, fleuriste et décoratrice en arrangement floral renommée, qui avait sa boutique à Mayfair - après Pimlico, signe d'une notable ascension sociale.
Constance Pry au travail
Ascension dont bénéficia Gluck. Elle peignait pour la clientèle très aisée de Pry, qui put combiner, dans les intérieurs blancs à la mode des années 30, combinaisons de fleurs coupées et tableaux de Gluck.
Medallion est le double portrait de Gluck et Nesta Obermer, que Gluck appelait My own darling wife dans ses lettres. Elle associait l'image de Nesta, dans ce portrait, aux vers de Coleridge dans Kubla Khan :
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware! Beware!
His flashing eyes, his floating hair!
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread,
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.
Et tous ceux qui entendraient devraient les voir là-bas
Et tous devraient crier, Prenez garde ! Prenez garde !
À ses yeux qui lancent des éclairs, à ses cheveux qui flottent
Tressez un triple cercle autour de lui,
Qu'une sainte terreur vienne fermer vos yeux,
Car il s'est nourri d'une rosée de miel,
Et il a bu le lait du Paradis.
Medallion était accroché dans le studio de Bolton House, et consolait Gluck durant les fréquentes semaines de séparation, pendant lesquelles Nesta voyageait à travers le monde avec son mari américain, Seymour(1).