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23/08/2026

Regarde la route : Ночной пассажир


La Chevrolet-corvette c1 convertible à injection directe, 1961

 

Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l'eau du ciel comme les algues d'un grand fleuve.

 

On est en 1960, date de parution, et un homme conduit une voiture de sport. À son côté, un passager qu'il ne connaît pas, qu'une amie lui a demandé de transporter "vers Champagnole". Le passager est Algérien, ce que l'amie n'avait pas précisé, et il porte un petit sac de voyage dont on connaîtra le contenu vers la fin du roman.

 

 

C'est un roman parce que

C'est René Julliard qui m'avait suggéré d'étiqueter sous le titre de mon récit l'appellation contrôlée de « roman ». "Jusqu'à présent on n'a pas encore saisi de roman !" disait-il, habile et perspicace. De fait, le livre, quoique cité en exemple de la littérature « Anti-France » au sein même de l'Assemblée nationale, ne fut pas inquiété. Moi non plus. Et la presse dans son ensemble feignit de l'apparenter plutôt à Adolphe et à la princesse de Clèves qu'aux pamphlets de Vergès ou Jeanson (1). 

 

Le passager de la nuit est, outre une très belle relation de voyage nocturne, l'histoire d'une rencontre et d'un dialogue qui permettent de toucher, par le biais précisément du romanesque, ce point sensible de l'histoire de notre cher et vieux pays - les porteurs de valise. Ces citoyens du cher et vieux pays qui ont décidé à un moment donné d'aider ceux qui se battaient, au nom de la justice, contre le cher et vieux pays.

Et tout le monde sent bien (y compris justement les censeurs) que c'est par ce genre de point sensible qu'on apprend vraiment l'histoire de son pays. Mais comme le pensait René Julliard, la censure a de ces pudeurs quand il s'agit du roman, elle pense à la Princesse de Clèves.

Très peu de temps après, les soviétiques publièrent la traduction du Passager...


  

Maurice Pons - Ночной пассажир
Collection Bibliothèque Ogoniok 
 
 
dans la revue Ogoniok (2). Et l'auteur apprit par sa traductrice 
 
que, sur la place de Tallinn, capitale de l'Estonie, on était en train de dresser des terrasses de café avec parasols et des colonnes Morris en carton portant en bandoulière les fameux mots incantatoires Dubo... Dubon... Dubonnet symboles, dans l'imagerie soviétique, de la vie et du paysage français (1).

 

C'est à Moscou, aux studios Mosfilm, que Maurice Pons vint rencontrer 

  

Manos Zacharias
Photo Stephania Mizara pour l'Humanité
 

qui y terminait le film tiré du « roman ».

  


Ночной пассажир - Affiche du film

 

Zacharias lui-même est un peu un personnage de roman, résistant de l'EPON pendant l'occupation allemande de la Grèce et la guerre civile, réfugié en France en 1945 par le fameux voyage de Noël du Mataroa, formé à Paris à  l'IDHEC puis à Moscou à Mosfilm, réalisant sept films en URSS avant de retourner en Grèce à la chute des colonels pour rejoindre, chargé du cinéma, le ministère de la culture de Melina Mercouri. Mais...

un point me préoccupait encore : et la voiture ?  La puissante et élégante voiture décapotable de Georges Pradier (le héros français du livre) est, d'une certaine façon, le personnage principal de ce récit. Et je savais qu'on ne fabrique pas de cabriolet de sport en URSS .

Eh bien, venez voir, me dit en riant Anneka, la jeune assistante de  Manos.

Elle me conduisit vers un autre coin de l'immense plateau et là, cachée derrière des panneaux (1)...

 


 

À ma connaissance Manos Zacharias, né le 9 juillet 1922, est toujours en vie. Maurice Pons est parti voyager dans le grand ailleurs le 8 juin 2016.

Quant à ce film, qui avait bien peu de chances d'être projeté en France ces années-là, il reste la mémoire spectrale d'une guerre civile innommée, refoulée et bien présente encore aujourd'hui, où des policiers français parlent en russe sous nos yeux de spectateurs lointains de notre propre histoire, en regardant passer une Chevrolet-corvette c1 convertible, à injection directe.

 

 
Manos Zacharias - Ночной пассажир / Le passager de la nuit, 1961, Mosfilm
Mis en ligne par Mosfilm Cinema Concern
 
 
 
 


 
 
 
 
(1) Maurice Pons - Souvenirs littéraires et quelques autres, éd. du Rocher, 2000, repris dans les préfaces des rééditions Rocher et Points/Seuil du Passager de la nuit, 1991 et 2017.
 
(2) La couverture présentée est celle de l'édition séparée sous forme de livre, en 1962. Compte tenu de la date de réalisation du film, le roman (ou ses extraits) a dû être publié en revue l'année précédente. 
 
 
. 

30/07/2026

Au travail : Laurent Proux (et un ange passe)


Laurent Proux - Travailleuses du textile 1, 2023
Huile sur toile
 

 


Laurent Proux - Yokosuka Souvenir, 2026
Gravure
 
 
 
Et pendant ce temps-là...
 

D’où vient l’ange qui passe ? Vous êtes là à discuter gravement de l’avenir du monde en préparant des rognons (que, fidèles à un champ de cohérence bien défini, vous veillez à ne pas saisir plus de trois minutes), à élaborer un budget d’entreprise, à peaufiner une stratégie, à estimer les conséquences d’une décision, quand le souvenir incongru d’un mot d’enfant ou d’une étreinte amoureuse vous traverse et vous bouleverse.
La banalité du phénomène n’a cessé d’offrir à l’art, à la littérature, à la psychanalyse, aux commérages une alimentation pléthorique et surfaite. Il me plaît, quant à moi, d’y déceler l’intrusion insolite d’un messager, d’un « ange » – en aucun cas céleste – mandaté par la vie qui tout à la fois est en moi et autour de moi. Étant partie prenante de ses obscurs et lumineux desseins, j’accède à un « discours du corps » où s’aiguise cette faculté de recevoir et d’émettre que l’intellect, confronté au mystère de l’acte créateur, nomme « intuition » ou « inspiration ».
Si cet angelos, que les Grecs antiques appelaient daimôn, nous paraît bizarre, c’est que nous sommes devenus étrangers à son univers. Cet univers est pourtant le nôtre. Seule la tyrannie de la réalité dominante, de la nécessité et de ses rouages psychosociaux nous a rendu sa richesse inaccessible.
 
Raoul Vaneigem (Lessines, 21 mars 1934 - Barcelone, 29 juillet 2026) - De la destinée, Le cherche-midi éd. 2015 
 
 

 

28/07/2026

Lutins de la mémoire


Stanley Spencer - Three Goblins, ca 1906

 

À quinze ans, son truc, c'était de dessiner des personnages de Fairy Tales. Il oublie tout, il perd les dessins. Trente-sept ans plus tard, devenu quelqu'un d'autre, il retrouve ça et il dit : "c'est tout moi..."

 

De (et à propos de) Stanley Spencer, déjà. 

 

 
 

 

 

 

16/02/2026

La logique du cœur

 

Frans Francken II (le jeune) - La parabole de l'enfant prodigue, 1633
Huile sur bois 
Musée du Louvre 

 

Paris, avril

Au Louvre, je suis tombé par hasard sur le Retour de l'enfant prodigue de l'anonyme flamand. Sur le panneau gauche intitulé « Départ», la forêt commence directement derrière la maison entourée d’une grille. Sur le panneau de droite, la maison est toujours la même, mais la grille a disparu, la forêt a été rasée, une nouvelle route large a été aménagée. Le fils de la maison arbore un air sombre et regarde sans comprendre ce qui a changé pendant son absence : la forêt qui n’existe plus. — 

Ce tableau est totalement juste.

 

Le tableau de Francken n'est pas celui dont parle ici Günther Anders dans ses Journaux (1). Certes, suite à une hésitation sur l'auteur (Francken père ou fils ?) longtemps ce tableau a été attribué à... mais cela n'en fait pas pour autant un anonyme flamand. Mais je n'ai pas trouvé, dans les fonds du Louvre accessibles en ligne, d'œuvre correspondant mieux à la description. Il est possible que, sous le choc de la reconnaissance - et du souvenir de la reconnaissance - Anders ait surinterprété une trace mnésique. Il est tout aussi possible que j'aie mal cherché, voire que je me trompe tout bonnement.

 


Le retour chez Francken II

 

La scène centrale est celle du départ de l'enfant prodigue. Les grisailles se lisent dans le sens des aiguilles d'une montre à partir de la première case en haut à gauche 

 

En effet, au cours des époques passées, celui qui rentrait au foyer était toujours effrayé par ce qui avait changé en son absence : la forêt rasée, la grille qui n'était plus là, la nouvelle route. Ces changements ne suscitaient pas seulement l’effroi, mais aussi la colère, comme s'ils étaient inouïs et impossibles. —

 

Anders écrit ceci en avril 1950. Avec sa seconde épouse, Elisabeth Freundlich, il vient de retourner en Europe après 17 ans d'exil en France puis aux États-unis. Son journal est une (auto-)analyse très précise de ce que peut être le traumatisme du retour.

 

Son indignation ne me semble ni ridicule ni incompréhensible. Elle se fonde sur une équation qui est certes fausse mais qui est absolument valable pour la « logique du cœur (2) » : l'identification du passé et de la maison, du temps-d'avant et du monde-d'avant ; ou, plus exactement : l’idée de leur unité originelle, non encore séparée en deux embranchements, le « temps » et « l’espace ». —

Le temps d’avant est immuable ; ergo, le monde d'avant qui se confondait avec lui est également immuable ; d’autre part, le temps d'avant est « passé » ; ergo, le monde d’avant est passé ; il a perdu la possibilité de redevenir un présent. Dans les yeux de l’absent. —

 

L'histoire du fils prodigue fait partie de ce qu'on appelle le sondergut - le bien propre - de l'évangile de Luc : on ne retrouve les trois paraboles de son chapitre 15 (la brebis égarée, la drachme perdue et le fils prodigue) dans aucun des trois autres évangiles. On les appelle les paraboles de la miséricorde, dont la leçon est :

 

Λέγω ὑμῖν ὅτι οὕτως χαρὰ ἔσται ἐν τῷ οὐρανῷ ἐπὶ ἑνὶ ἁμαρτωλῷ μετανοοῦντι, ἢ ἐπὶ ἐνενήκοντα ἐννέα δικαίοις, οἵτινες οὐ χρείαν ἔχουσιν μετανοίας.  

De même, je vous le dis, qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n'ont pas besoin de repentance.

Luc 15, 7 (3)

 

Dans la troisième parabole donc, le fils prodigue quitte la maison de son père, prend sa part d'héritage et s'en va la dissiper en vivant ἀσώτως, en prodigue ou en libertin.

 

Jacques Callot - Le brelan, ou Les Joueurs de cartes, ou L'Enfant prodigue trompé par une troupe de filous, 1ère moitié du XVIIème siècle
Eau-forte

 

Une fois ruiné et réduit à garder des cochons il revient chez son père qui l'accueille en lui démontrant plus d'amour qu'envers son frère aîné qui est pourtant resté à la maison en administrant bien sagement le patrimoine. 

 

Mais le fils prodigue revient à la maison, et le monde d’avant redevient malgré tout un présent. C’est déjà bien assez déroutant, un coup porté à la logique du cœur, qui n'était pas préparé à voir le passé. — Mais ce n'est pas tout. Comme si cette première surprise ne suffisait pas, ce qu’on lui demande maintenant d'accepter comme présent, ce n'est pas du tout le passé mais un passé modifié. Et cette exigence va définitivement trop loin. Son cœur ne peut l’accepter, il se met en grève. Le fils déclare impossible qu'il y ait une nouvelle route à l'emplacement de l’ancienne forêt (même s’il a cette route sous les yeux) ; il dénie la destruction de la forêt ; et, en proie à la colère, il refuse d’admettre que la grille qui avait fait partie du décor et en faisait toujours partie n’est plus là. —

 

Le commentaire d'Anders est évidemment éloigné de l'exégèse habituelle de cette parabole. Il existe pourtant un lien, et même une homologie, entre le fils prodigue et le traumatisme du retour.

On parle beaucoup d'argent, de capital, de patrimoine chez Luc. Ainsi de la drachme perdue dans le même chapitre 15 : 

 

 Ou, quelle femme, si elle a dix drachmes, et qu'elle en perde une, n'allume une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin, jusqu'à ce qu'elle la retrouve ?

 

 

 
John Everett Millais, gravure par les frères Dalziel - The lost piece of silver, 1864

 

Lorsqu'elle l'a retrouvée, elle appelle ses amies et ses voisines, et dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue

 

 

Eugène Burnand - La drachme retrouvée, 1912

 

Tandis que dans les versets du fils prodigue c'est le terme d'οὐσία - les biens - qui revient régulièrement. Enfin au chapitre immédiatement suivant :

 

Jésus dit aussi à ses disciples : un homme riche avait un économe, qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens.

Il l'appela, et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens.

L'économe dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître m'ôte l'administration de ses biens ? Travailler à la terre ? je ne le puis. Mendier ? j'en ai honte.

Je sais ce que je ferai, pour qu'il y ait des gens qui
 me reçoivent dans leurs maisons quand je serai destitué de mon emploi. 

Et, faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ?

 

  


Marinus van Reymerswaele - La parabole de l'intendant malhonnête, ca 1540



Cent mesures d'huile, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, assieds-toi vite, et écris cinquante.


Il dit 
ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Cent mesures de blé, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, et écris quatre-vingts.

Et le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment ; car les enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables que ne le sont les enfants de lumière.

Luc 16, 1-8 

 

Parabole dite de l'intendant malhonnête, qui fait aussi partie du sondergut de Luc  et qui se conclut par ce verset célèbre que les exégètes ont toujours trouvé difficile à expliquer, en chaire, aux fidèles :

 

Κἀγὼ ὑμῖν λέγω, Ποιήσατε ἑαυτοῖς φίλους ἐκ τοῦ μαμωνᾶ τῆς ἀδικίας, ἵνα, ὅταν ἐκλίπητε, δέξωνται ὑμᾶς εἰς τὰς αἰωνίους σκηνάς.

Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses injustes, pour qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles (4) éternels, quand elles viendront à vous manquer. 

 

Vous avez bien lu : faites vous des amis avec les richesses injustes. Je retraduis : essayez toujours de faire le bien avec ça, mais de toute façon tout ce fric est pourri depuis le début.

Sentence qu'il faut compléter par le non moins célèbre Luc 6, 24 :

 

Πλὴν οὐαὶ ὑμῖν τοῖς πλουσίοις, ὅτι ἀπέχετε τὴν παράκλησιν ὑμῶν. 

Mais, malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation !

 

Tel est le sens profond de ces deux chapitres, qui sont eux-mêmes au cœur de l'évangile de Luc : on s'en fiche, du capital amassé, l'important c'est de retrouver ce qui était perdu.

 

L'important, c'est ce qui a été perdu.

 

On m'excusera pour cette digression évangélique, je reviens à Günther Anders. 

Il décrit le traumatisme du retour comme un triple choc. Le premier choc - déjà bien assez déroutant - est de revoir le passé comme un présent, ce passé qui était considéré comme enseveli dans la logique du coeur.

Le second scandale,  c'est qu ce qu’on nous demande maintenant d'accepter comme présent, ce n'est pas du tout le passé mais un passé modifié. Le monde a changé. Mais il y a pire, et c'est le dernier élément du trauma :

Mais ce tableau représentant le fils prodigue n’est pas notre portrait. Il serait nécessaire de modifier un peu l'angle du visage pour qu’il nous représente. un changement léger, mais décisif; on pourrait garder l'œil sombre du fils prodigue en proie à l’incompréhension ; mais il ne regarderait pas ce qui a changé, la forêt qui n’existe plus ; il aurait les yeux fixés sur ce qui est encore là : sur la maison qui est là comme autrefois. En effet, ce qui nous indigne, ce n'est pas ce qui a changé, maïs ce qui est resté identique.

Nous disons aussi « C’est encore là » ; nous le disons devant chaque réverbère ancien, devant chaque façade d'immeuble connue, devant chaque vitrine d'autrefois. Mais nous ne le disons pas sur le ton du soulagement, nous trouvons cela profondément étrange. Comme si l’incompréhensible, l’intolérable, l’impossible, c’est que quelque chose soit demeuré en place. —

Je sais que tout ceci prête profondément à confusion. Comme si nous avions souhaité trouver tout dévasté et complètement en ruine. Alors que chaque maison qui s’effondrait en Europe faisait un bruit de tonnerre dans nos rêves là-bas.

— Qu’ai-je voulu dire ?

Les choses ont l’indécence d’avoir survécu à l'apocalypse comme si celle-ci ne les avait pas affectées ; elles tiennent leur langue et taisent les morts. —

 

 
Photo d'identité de Walter Benjamin, ca 1928

 

Ce matin, par exemple, j'étais à la boulangerie N., devant laquelle Walter B. (5) m'avait parlé pour la dernière fois il y a quinze ans. Ce jour-là, dans l'après-midi, j'étais parti. Quatre ans plus tard, Walter avait déjà disparu, tombé dans le piège de Hitler. — Aujourd’hui, donc, j'étais devant cette vitrine-là, et la boutique faisait comme s'il ne s'était absolument jamais rien passé. La boutique, avec ses petits pains et brioches (2) ... non, toute la rue, avec ses chaises et ses passants, même les arbres et le ciel avaient l’air de faire semblant, d’une incroyable façon. Leur manque de vie était un alibi. La même enseigne de fer-blanc, en forme de croissant, symbole de la boulangerie, qui avait mêlé son bruit métallique à ses dernières paroles, mêlait à présent le même bruit à mes pensées. Comment peut-elle se le permettre? Comment peut-elle avoir le culot d’être là ? D’être toujours là ? Qu'est-ce qui lui a donné ce privilège ?

 

Germaine Krull - Passage des Deux-Sœurs. Imprimerie de l'Horloge, 1928
 Un tirage de cette photographie a appartenu à Walter Benjamin, utilisé dans le cadre de ses recherches sur les passages parisiens
 
 

Elle est suspendue en l'air, pour témoigner de l’absolue contingence de l'esprit du monde, et apporter la preuve de sa totale injustice. Qu'elle n'ait pas été sacrifiée est scandaleux. —

 

L'important, c'est ce qui a été perdu.

Et perdu trois fois, donc. D'abord parce que ce qui n'était vu que dans la logique du cœur, quand cela réapparaît dans la réalité, ne fait qu'en décupler l'éloignement et le regret. La mélancolie du retour, c'est la nostalgie de la nostalgie.

Ensuite, parce que cette réalité est un passé changé. Notamment - et nous sommes ici dans le regard d'exilés antinazis qui reviennent en 1950 - parce que des gens manquent. Walter Benjamin par exemple, le cousin de Günther Anders, où est -il ?

Enfin, et c'est là le vrai scandale, parce que toutes ces choses qui sont restées là, maisons, enseignes, chaises et petits pains, qui ont l’air de faire semblant , de quel droit sont-elles encore là alors qu'elles tiennent leur langue et taisent les morts...  

Deux mois plus tard dans son journal, Anders est à...

 

Vienne, juin

On me parle à plusieurs reprises de Juifs dépossédés en 1938; mais presque jamais de Juifs déportés. Lorsqu'on le fait, c’est à la manière de la femme de ménage de L. hier. « Imaginez un peu, monsieur le Docteur, la bibliothèque et le pianino du directeur Cohn ont été emportés. Et personne à la maison. » Cela signifie qu'elle a de la compassion, mais que cette compassion, en définitive, s'adresse aux biens qui ont perdu leur propriétaire. Le commandement qu’elle reconnaît n'est pas « Tu ne tueras point » ni même « Tu ne voleras point » mais « Tu ne dois pas priver la propriété de son propriétaire — que faire d’objets orphelins ? ».

 

On en revient donc à l'οὐσία, aux biens, au patrimoine, au capital - et à la question initiale : que faut-il privilégier, qu'est-ce qui est important, ce qui a été amassé ou ce qui a été perdu ? Notamment quand ce qui reste ce sont les choses, et que les humains, eux, ont été liquidés.

J'ai parlé d'une homologie dans ces deux façons de poser la question - appelons-la la question du fils prodigue - et d'y apporter une réponse.

À la façon de Luc : peu importe le capital, peu importe que l'on dissipe les richesses - et autant les dissiper d'ailleurs - pour peu qu'on se préoccupe d'abord de ce qui a été perdu entre-temps, dans cet entre-temps de l'amassement des richesses. Il s'agit de sauver des âmes. Le sens du retour n'est que cela : sauver des âmes.

À la façon d'Anders : peu importent les richesses, peu importe les biens et les choses qui restent, amassées, elles nes ont que semblant, alibi et mensonges, elles sont là pour taire les morts - taire ce qui a été perdu. Le sens du retour est de constater la perte. Il n'y a rien à sauver. Mettons qu'Anders ajoute un codicille à l'évangile de Luc : l'important, c'est ce qui était perdu - et ne sera pas retrouvé. 

Même si les réponses diffèrent, il y a homologie - et à cette homologie, il y a un ressort caché : l'eschaton, la fin des choses et des temps...

 


Hergé - L'étoile mystérieuse, 1941-42 (6)


J'ai été éduqué en un temps et une culture où la lecture des Evangiles était obligatoire, et certes rien de tel ne devrait l'être. En revanche, si on les lit ou les cite, il devrait être obligatoire de garder à l'esprit que les auteurs de ces textes, comme leurs premiers lecteurs, vivaient dans l'attente impatiente de la parousie, de la seconde venue du Christ et donc de la fin des temps - et qu'ils les pensaient prochaines.

Il y a un lien intime et puissant entre l'attente de la parousie et la théologie implicite des paraboles de Luc 15 et 16 : dépensez, dissipez biens et fortunes amassées, ne serait-ce que pour faire le bien, car les fins sont proches. Le sens de la parabole de l'intendant est limpide : les enfants de lumière ne s'embarrassent pas de ces calculs, mais les enfants de ce siècle, puisqu'ils vivent dans le siècle, qu'ils profitent de leur habileté, mais pour dépenser très vite et se faire des amis.

La leçon des trois paraboles est le χαῖρον, la joie dans l'amitié, la philia : la joie du festin en l'honneur du fils prodigue, la réjouissance avec les amies et les voisines auxquelles on montre la drachme perdue, et le faites-vous des amis en conclusion de l'intendant malhonnête. Paradoxalement, l'eschaton est générateur de joie.

C'est une théologie du don, mais elle implique une théologie de la perte. Ce qui est amassé doit être perdu (ou donné, mais l'effet est le même...) car ce qui est amassé est de toute façon perdu et destiné à la perte.

Symétriquement, chez Anders, l'eschaton est vécu comme catastrophe déjà en cours, voire même déjà arrivée. Il raisonne après et à partir de ces chocs consécutifs que furent la première guerre mondiale, la prise de pouvoir par Hitler, l'extermination des Juifs d'Europe, enfin - et surtout - Hiroshima-Nagasaki.

 

 

 

Les familiers d'Anders ont remarqué que son humeur avait radicalement changé après 1945 (Hans Jonas, curieusement, n'avait pas compris pourquoi). Suite à ce dernier choc, le début des années 50 voit le mûrissement de son magnum opus :

 


 

Considérons en effet Hiroshima comme une parousie négative : la révélation que l'homme a maintenant la capacité de réaliser la fin des temps (du moins la fin de son temps) sans le secours d'un dieu, et que l'avancée de la technique met déjà en œuvre cette fin - disons, par exemple, par l'extension progressive et indéfinie sur la planète des champs de ruines survolés par des drones tueurs. Dans cette situation le χαῖρον et la philia, la joie et l'amitié ne sont pas des leçons envisageables. Ce qui est envisageable, c'est un triple deuil :

 

- le premier s'adresse aux personnes que nous avons perdues

- le second vient du constat que ces personnes sont mortes pour rien 

- et le troisième naît de la terreur que la perte soit trop grande pour que nous puissions encore en faire le deuil (7).

 

A l'inverse de Luc, nous trouvons ici une philosophie de la perte, qui serait, à condition d'être prise au sérieux, la condition d'une morale de la survie. Car "à partir de maintenant l'humanité vivra toujours sous l'ombre obscure du monstre" (8). Une morale dotée d'un programme à la fois immense et très modeste comme, par exemple :

 

 (8)

 

(8)

 

Ces maximes concernent ici la conduite à tenir vis-à-vis des armements thermonucléaires. Vous remarquerez qu'elles pourraient aussi s'appliquer avec profit à d'autres techniques - par exemple, au hasard, à la généralisation des algorithmes informatiques de gestion ou à l'intelligence artificielle. 

Et me voici au terme de ces comparaisons, j'ai poursuivi un fils prodigue, en compagnie d'un évangéliste qui fut aussi médecin et d'un écrivain et publiciste allemand qui aurait voulu être professeur de philosophie, qui fut un temps gardien de musée au Louvre et aussi, entre autres, accessoiriste à Hollywood dans un entrepôt de costumes de cinéma, ce dont il a laissé un compte-rendu dans son journal. Et voici : la parousie n'a toujours pas eu lieu, et nous sommes toujours environnés de bombes thermonucléaires. Nous aimerions suivre la logique du cœur, mais quand habiterons-nous notre cœur ?

 

(1) Günther Anders - Tagebücher und Gedichte, 1985. Journaux de l'exil et du retour, trad. d'Isabelle Kalinowski, Fage éditions 2012.

(2) En français dans le texte. [N.d.T.] 

(3) Traduction Segond. 

(4) Tabernacle vient de tabernaculum, équivalent latin de σκηνή - le terme grec utilisé par Luc - avec le même sens : tente, petite cabane... Ici  εἰς τὰς αἰωνίους σκηνάς que j'aimerais bien traduire par : dans les petites cabanes de l'éternité... 

(5) Walter Benjamin. [N.d.T.]

(6) L'étoile mystérieuse, une des productions les plus antisémites de Hergé, a été publiée dans le journal Le Soir sous contrôle des nazis (rebaptisé Le Soir volé par les Belges). 

(7) Günther Anders - Les morts, discours sur les trois guerres mondiales, 1964, trad. Albert Morabia

(8) Günther Anders - Commandements de l'âge atomique, in "Hors-limite" pour la conscience, correspondance avec Claude Eatherly, le pilote d'Hiroshima, 1959-61, trad. de Françoise Caeznave et  Gabriel Raphaël Veyret, Seuil éd. 2008.

23/09/2022

L'art de la mémoire : coins dangereux et pommes de terre mal cuites


Christopher Chamberlain - The dangerous Corner, 1954  
Huile sur panneau
Tate

 

L'adresse exacte est inscrite au dos du tableau : 402 Fulham Road S.W. 6  - Fulham road à droite au fond,  et Moore Park road au premier plan. Aujourd'hui...



...à part les immeubles de Fulham road (mais il sont cachés par les arbres) on ne retrouve que le petit coin de mur en briques rouges, probablement refait à neuf, mais c'est un mur de briques rouges...

(et si on se retournait on verrait un grand mural à la gloire du Chelsea Footbal Club, le stade est juste derrière)

...et pourquoi ce petit mur fait-il penser au mourant Bergotte...

 

Marcel Proust, La prisonnière, 1923


 ...et à son petit pan de mur jaune de la Vue de Delft...


Johannes Vermeer - Vue de Delft, ca 1660-61, détail   


...(outre le fait qu'il est difficile de trouver un petit pan de mur jaune avec un auvent sur ce tableau, et si on croit le trouver on s'aperçoit que c'est plutôt un toit), oui, pourquoi ?

Vous me direz (et si vous ne me le dites pas, je le dirai pour vous) que Chamberlain et Vermeer peignaient dans le même esprit, si l'on s'en tient à ce que dit de son tableau l'artiste anglais : I have made many studies in this area where I live, in the belief that one must learn thoroughly something about a particular and loosely limited area within one's experience. I don't believe it is possible to make much of a statement about anything unless one knows one's subject very well indeed (1) ce qui correspond assez à ce que nous croyons (2) savoir de Vermeer - ou plutôt à ce que nous devinons à partir de ses tableaux.

Allons un peu plus loin.

Il n'y a pas de magie, pas d'illusion sans réalité. Et ce qui nous fascine chez Vermer c'est que nous y voyons une réalité, théâtralisée parfois certes, mais la réalité de Delft, on y rêve parfois une photo d'époque...

 

Johannes vermeer - Het Straatje / La petite rue, ca 1657-58 
Rijksmuseum Amsterdam


...mais on voit vibrer Delft bien mieux que s'il existait une photo d'époque, de même que c'est dans des romans, et non dans des livres d'histoire  qu'on sent vraiment gronder la révolution de 1848, claironner les comices agricoles normands ou festoyer les mercenaires dans les jardins d'Hamilcar. Il y faut un mur qui soit vraiment un mur, disons qu'il faut du travail et de l'observation - one must learn thoroughly something about a particular and loosely limited area - et que sans ce réel, sans ce travail, pas de magie. Mais voilà, il faut de la magie : c'est ainsi que j'aurais dû écrire se dit Bergotte, mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.

C'est la magie et le réel, ensemble feuilletés, qui font qu'on retrouve ce mur de brique rouge au coin de Moore Park road, c'est le même et ce n'est pas le même - ce coin est-il toujours dangereux ? Il y a ce tremblement du temps et ce Londres perdu qui ne reviendra jamais et cette petite dame au coin de la rue qui n'en finit pas de passer, comme resteront éternellement à Delft, de l'autre côté du miroir, ces petits personnages en bleu sur ce sable rose...

 


...que Bergotte remarque pour la première fois. Et sur ce, peut-être parce qu'il a mangé des pommes de terre mal cuites, il meurt. 

Mais est-il mort, vraiment ? Sont-ils morts, les petits personnages bleus ? Et la petite dame au coin de Fulham street, est-elle vraiment morte aussi ? Un an après sa propre mort, dans un passage célèbre de La prisonnière, Proust envisageait d'autres possibilités :

Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure ; il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées, — ces lois dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement — et encore ! — pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance.


 

 

(1) Lettre du 3 avril 1955, selon la Tate.

(2) Mis à part les faits qu'il est né, qu'il a épousé une riche catholique, qu'il a eu un certain nombre d'enfants, qu'il a peint et qu'il est mort, on ne sait strictement rien de Vermeer.