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26/07/2026

Au dur, au rigoureux mais suprême Bain-froid


Charles Meryon - Bain-froid Chevrier, 1864
Eau-forte

 

Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :

  

 

 

Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...

 

 


 ...lors de la crue de l'hiver 1919-20.

Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :

À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet. Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur Méryon (Charles). 

On sait qu'à ce moment de sa vie

...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.

Aglaus Bouvenne - Notes et souvenirs sur Charles Meryon, 1883

Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.

L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...

 

 
...Jean-Louis-Henri Le Secq (1818-1882),

familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...

 


la Pompe Notre-Dame (1), photographiée par 
Le Secq en 1852

 

...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :

 


Charles Meryon - La pompe Notre-dame, 1852
 


Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier 

45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun 

selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute 

Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.

On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans 

 


Le Petit Pont, 1850


...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.

Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su / da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?

Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.

Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :

 


 

L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des secrets et des mensonges.

 

(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction. 

(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.

(3) cf. Schneiderman, n°20.

(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés. 

 

Et à propos de Meryon, déjà. 

 

 

 

 

 

12/12/2025

Au pan coupé : de la romance, qui n'est jamais loin et des fantômes, qui reviennent toujours

 

 

Au 28 boulevard Saint-Michel, au coin des rues Racine et de l'école de médecine, la maison Joseph Gibert a récemment installé une librairie de Romance...

 

Hôtel Belloy Saint-Germain, 2010

 

là où se sont succédé diverses boutiques et, surtout, des hôtels.

Et c'est un lieu peuplé de fantômes.

Là même s'élevait, il y a bien longtemps...

  


l'église Saint-Cosme, à l'angle de la rue de la Harpe et de la rue des Cordeliers.

Puis vint le baron Haussmann et tout un petit peuple dut décaniller de gré ou de force. On agrandit, redressa, prolongea la rue pour en faire ce qu'on appela un temps...

 

Michel Fichot - Le boulevard Sébastopol rive gauche, 1857
Dessin au crayon
Musée Carnavalet

 

...du nom d'une de ces coûteuses victoires napoléoniennes régulièrement suivies de défaites écrasantes - et puis on rebaptisa Saint-Michel ce morceau de boulevard.

Du nom de la fontaine sise à son extrémité - à l'origine, d'ailleurs, la statue devait être celle de Napoléon 1er.

Mais revenons à nos hôtels, ou plus précisément à cet

 

 Source

 

qui occupa longtemps ce coin - en 1990 son enseigne ornait encore le pan coupé de l'hôtel Belloy Saint-Germain.

C'est là que réunissait, de septembre 1871 à septembre 1972, ce qu'on appelle le Cercle des poètes zutiques (1). 

Ernest Cabaner, serveur à l'hôtel, avait installé, probablement à l'entresol, un débit de boisson clandestin réservé aux poètes et artistes dissidents des cercles parnassiens. Cabaner, que Verlaine dépeignait ainsi :

 

Edouard Manet - Portrait d'Ernest Cabaner, 1880
Pastel
 

"Jésus-Christ après trois ans d'absinthe".

Et voici donc nos fantômes, les zutiques. 

Certains ont sombré dans l'oubli : Mérat, Léon Valade, Pradelle... Un Camille Pelletan connut une seconde carrière, politique et honorable. Nous nous souvenons certes de Jean Richepin, Germain Nouveau et, hélas, de Paul Bourget. Tandis que le hareng saur a rendu Charles Cros immortel. Et bien sûr, il y en eut quelques autres. Et deux considérables passants : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud.

Ici, il faut laisser parler Ernest Delahaye :

 

Le pan coupé situé à l’aboutissement commun de la rue Racine et de la rue de l’École-de-Médecine est toujours orné, à son balcon, de la même enseigne composée des mêmes lettres d’or : Hôtel des Étrangers : 

– C’est ici, dit Verlaine, que le tigre a sa tanière…

Cette fois ma mémoire chancelle, je ne puis dire si nous montâmes jusqu’au second ou pas plus haut que le premier étage. Ce dont je me souviens, c’est d’un salon garni de divans et de tables ; ce que je me rappelle, c’est des gens très barbus et à longs cheveux pour la plupart, qui échangent avec mon compagnon des poignées de mains, et ce que je vois surtout, c’est, couché sur un divan, Rimbaud qui se lève à notre arrivée, qui se détire, qui se frotte les yeux, fait la grimace pitoyable de l’enfant brusquement tiré d’un lourd sommeil. Développé, mis debout, il me parut immense. Déjà, depuis quelque temps avant son départ de Charleville, j’avais remarqué, non sans une pointe d’envie, que le gaillard poussait, poussait en hauteur ; mais la rapidité de cette croissance depuis son installation à Paris et par suite, je suppose, d’un complet changement de régime, s’était exagérée de manière étonnante : il me dépassait maintenant de toute la tête ; il avait, en quelques semaines, grandi de plus d’un pied. Alors, bien entendu, adieu les joues rondes d’autrefois, mais sur ses traits allongés, osseux, rougeoyait, terrible autour des yeux d’azur, le teint d’un cocher de fiacre. Adieu aussi la mise correcte imposée par « maman » pour supporter les regards sévères de la bourgeoisie ardennaise – laquelle exigea de tout temps qu’un jeune homme ait « de la tenue » : désormais, grâce à l’indulgente inattention des populations affairées sur les voies parisiennes, Rimbaud « s’en fichait pas mal ». En sorte qu’il s’estimait assez faraud vêtu d’un long pardessus mastic deux fois trop large, et froissé, fripé lamentablement, pour avoir passé des quarante-huit et des soixante-douze heures sans quitter ses épaules l’espace d’une minute ; en sorte que le petit chapeau melon soigneusement brossé d’antan était remplacé par une coiffure en feutre mou qui n’avait « de nom dans aucune langue » ; en sorte que le faux-col, provenant du même hercule qui avait fait don du pardessus, laissait autour de la pomme d’Adam s’ouvrir de vastes abîmes ; en sorte que le noeud de cravate, par sa négligence, rappelait évidemment « les plus mauvais jours de notre histoire ». Il nous expliqua qu’il venait d’absorber du haschich, et s’était couché ainsi pour avoir les délicieuses visions promises. Mais four complet. Il avait vu des lunes blanches, des lunes noires, se poursuivant avec vitesses variables, et puis c’était tout…. sans compter de l’embarras de l’estomac et un fort mal de tête. Je lui conseillai de prendre l’air. […] 

Je parlai d’autre chose. Quel était ce cercle, salon, café. d’où nous sortions ?… Content d’être enlevé à ses pensées lugubres – et sur lesquelles je supposais, à tort, que la céphalée due au haschich n’était pas innocente, Rimbaud retrouva sa bonhomie habituelle. 

– Un cercle ? pas précisément… Un salon ? oui, si l’on voulait… Un café ? encore… sans être cela, tout en l’étant. Les « bons hommes » que j’y avais vus : artistes, écrivains – parmi eux quelques débris du Parnasse – avaient trouvé ceci : louer un local pour y causotter, buvotter, fumotter. dans une liberté relative, c’est-à-dire sans être astreints à des procédés cérémonieux vis-à-vis d’un hôte, ni exposés aux voisinages, souvent ennuyeux, parfois hostiles, des gens que l’on rencontre dans les lieux publics. Le personnage que j’avais remarqué tout d’abord, cette figure émaciée à barbe grisonnante, aux grands yeux extatiques, c’était Cabaner, un musicien, un poète. Et Rimbaud chantonna quelques rythmes vagues, sur une musique bizarrement soupirante : 

Souffles de l’air,
Pleins d’harmonie,
Souffles embaumés,
Qui passerez,
Rapides,
Sur mon toit,
Pour vous les jeter je change en tristes sons
Mes larmes !… 

Comme tu peux en juger, dit-il, c’est un homme très gai. cependant, un de mes amis les meilleurs.

Il ajouta qu’en fait Cabaner et lui étaient les véritables « tenanciers » de l’établissement. Du moins, ils avaient la sérieuse et respectable mission d’acheter les liqueurs, assurer le bon entretien de la salle, veiller au rinçage des verres, etc. Ils s’en acquittaient avec toute l’irrégularité qu’exigeait leur réputation d’esprits très originaux. Mais un nuage restait à l’horizon : quelque jour on découvrirait ce repaire, et le fisc odieux serait bien capable de leur faire payer patente ; alors ce serait l’abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel…

Tels sont les détails qu’il me donna avec la plus grande complaisance dans les parages du restaurant Pétieau, qui existe encore sous un autre nom, et du Boeuf-à-l’huile, beuglant qui ne beugle plus, mais dont l’affiche portait, ce jour-là, parmi des attractions diverses : « Les Cuirassiers de Reischoffen, chanson patriotique », ce que je ne mentionne pas dans l’intention coupable d’insinuer que nos malheurs nous ont divertis à toutes les époques (2).

 

Mais tout le monde aurait oublié les zutistes s'il n'y avait pas l'album (3)...

 

Antoine Cros - Page de titre de l'album zutique, 1870

rédigé collectivement par les habitués du lieu. On y trouve des dessins...

 


 

des pastiches de François Coppée (dans le lot c'est ce que je préfère)...

 

 Garçon de café

L'établissement riche et fameux a grand air.

Las d'avoir trop servi l'absinthe et le bitter,

Le garçon, déjà vieux, de qui le front s'appuie

À l'humide vitrage où vient couler la pluie,

Songe : quelle existence, hélas ! matin et soir,

Toujours crier, toujours courir, jamais s'asseoir ;

N'avoir pour horizon que l'humide bitume

Du boulevard ; porter un éternel costume,

Et ne jamais sortir de ce monde étouffé !

– J'ai toujours plaint le sort du garçon de café.


François Coppée.
P. N.

 

ou encore la chanson de Cabaner pour Rimbaud.

Et ce complément de blason (4), petit bijou clandestin de la poésie française...

 

 

le Sonnet du trou du cul (voir ici pour plus amples commentaires).

 

J'aime à croire qu'on en revient ainsi, certes par des chemins détournés, à la romance. Car Verlaine et Rimbaud, c'est encore la romance, cette romance qui n'est jamais loin.

 

(1) On trouvera sur cette page de l'excellent site Arthur Rimbaud le poète des compléments sur le cercle des poètes zutiques, ainsi qu'une bibliographie.

(2) E. Delahaye, Souvenirs familiers à propos de Rimbaud (suite et fin), Revue d’Ardenne et d’Argonne, 1908, pp. 121-124, cité par Denis Saint-Amand, À l'hôtel des étrangers, repaire d'une bohème zutique, in Pascal Brissette et Anthony Glinoer (éd.) Bohème sans frontière, Presses universitaires de Rennes, 2010

(3) Un seul exemplaire, passé de main en main, vendu et revendu, un temps séquestré à l'instigation de Paul Claudel, jalousement gardé loin des regards par son dernier propriétaire, peut-être bien perdu, allez savoir, mais recopié et rerecopié, photographié enfin, publié dans des éditions de luxe...

 


Album zutique 
Le Cercle du livre précieux, Paris, 1961
 
 
 
ou bon marché. 
 
 
8€50 dans les meilleures librairies (ou les pires, si l'on préfère)
 
 
(4) Les auteurs, Verlaine et Rimbaud, l'ont signé de Mérat qui avait publié L'idole, suite de sonnets blasonnant le corps féminin. Certaines des pièces avaient été censurées. Le Sonnet du trou du cul était censé compléter le blason. Germain Nouveau y avait ajouté, dans le même album, le Sonnet de la langue.
 

26/09/2025

Le bar du coin : un boulet, un !


Félix Buhot - Place des martyrs ou la taverne du bagne, 1885
Eau-forte et aquatinte

 

Pendant qu’ils sont la-bas rivés à des labeurs
Éternels par la griffe implacable des chaînes
Ayant sur eux la Chiourme au-dedans des géhennes
Et crachant en jurons immondes leurs rancœurs
O Forçats ! Tout le Bien que leur misère inspire
C’est de battre la caisse avec ces désespoirs
Ici dans un boulet le Passant trouve à rire
Et la chaîne en gros sous tinte sur les comptoirs

 

Maxime Lisbonne avait commandé les troupes de la Commune sur le front d'Issy, puis sur les remparts entre les portes de Vanves et d’Auteuil, enfin, pendant la semaine sanglante, au Panthéon et au Château d'Eau. Le 25 mai 1871 il est gravement blessé à la barricade de la rue Amelot et amputé. Trois jours plus tard, il est arrêté par les Allemands qui le livrent aux Versaillais qui le soignent (mal) et le torturent, le condamnent à mort par deux fois et finalement le grâcient pour l'envoyer aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie. Après l'amnistie de 1880, il ouvre à Paris une série de brasseries, à commencer par la Taverne du Bagne, à l’angle du boulevard de Clichy et de la rue des Martyrs.

 

À la porte de droite, des gardiens de la paix, placides, facilitent l’entrée en faisant ranger les arrivants. Par la porte de gauche sortent les clients qui viennent de consommer, (et de payer), et que l’ingénieux impresario appelle les « libérés ».
L’estampe, malheureusement, ne peut pas nous montrer l’intérieur de la taverne, avec ses fanaux, ses murs en planches ornés de portraits de forçats (dont plusieurs sont aujourd’hui députés); elle ne peut pas nous montrer la foule servie par les garçons-galériens, à têtes de figurants de l’Ambigu, en casaque rouge, en bonnet vert, la chaîne au pied, un boulet de fer-blanc à la ceinture; ni les fac-similé de gardes-chiourmes, le briquet sous le bras. Elle ne peut reproduire les appels de cloche et les coups de sifflet de manœuvre, ni donner l’idée de la voie caverneuse avec laquelle les pseudo-forçats à qui vous demandez un bock, répètent : Un boulet ! un !

Henri Beraldi Les graveurs du XIXe siècle : guide de l'amateur d'estampes modernes. T. 4, 1885-92

 

La gravure de Buhot est datée de Novembre 1885, quelques mois après l'ouverture de la taverne.

Didier Daeninckx a écrit Le banquet des affamés d'après la vie de Maxime Lisbonne.

 

09/09/2025

Paris ville fantôme : la traversée du siècle


Charles Marville - Place Saint André des Arts, 1866
 

 

Chris Marker & Pierre Lhomme - Le joli Mai, 1963

 

 

Quand on sortait du Mazet, parce qu'il fallait bien manger de temps en temps et que ce n'était pas cher, on avait le choix. 

Soit la Cour du Commerce Saint-André - et on pouvait à l'époque entrer dans la Cour de Rohan maintenant privatisée comme bien d'autres choses.

Soit la rue Saint-André, des Arts précisément, et une fois arrivé juste là sur la place on faisait comme chaque fois qu'on ne savait pas quoi faire ni vraiment où aller - c'était dans ces années où le temps était extrêmement large même si l'argent était extrêmement étroit et donc comme chaque fois on tournait sur le boulevard puis à gauche rue Soufflot, on esquivait la statue de Corneille, rue Clovis et puis on descendait la Mouffe, en bas à droite il y avait cette gargote La Soupe Chinoise où on pouvait manger pour un demi-franc

 


et plus bas encore on arrivait là, exactement, devant Saint-Médard (et ses convulsionnaires) et c'était très peu de temps après que Marker et Lhomme aient pris cette image oui, je me souviens du demi-franc qui n'existait qu'à partir de 64 et donc disons quelques années encore sept ou huit tout au plus avant que tout commence à changer et c'est étonnant de se dire qu'il y eut ce temps, bref, certes, mais en même temps extrêmement large ce qui est le propre dira-t-on du temps de la jeunesse qui va d'un endroit improbable à un autre tout aussi improbable à Paris d'il y a un demi-siècle et pourquoi faut-il que cela semble dater d'un siècle entier et que le demi-franc soit devenu si cher ?

09/04/2022

Ronde de nuit : soir de rafle

 

H. Scott - Les fiacres devant la préfecture de police, Ill. pour Victor Hugo - Histoire d'un crime, éd. Hugues de 1879

 

 

Cependant, un autre mystère s’accomplissait à la préfecture de police.

Les habitants attardés de la Cité qui rentraient chez eux à une heure avancée de la nuit, remarquaient un grand nombre de fiacres arrêtés sur divers points, par groupes épars, aux alentours de la rue de Jérusalem.

Dés la veille, à onze heures du soir, on avait consigné dans l’intérieur de la préfecture, sous prétexte de l’arrivée des réfugiés de Gênes et de Londres à Paris, les brigades de sûreté et les huit cents sergents de ville. A trois heures du matin, un ordre de convocation avait été envoyé à domicile aux quarante-huit commissaires de police de Paris et de la banlieue et aux officiers de paix. Une heure après, tous arrivaient. On les fit entrer dans des chambres séparées et on les isola les uns des autres le plus possible.

A cinq heures, des coups de sonnette partirent du cabinet du préfet ; le préfet Maupas appela les commissaires de police l’un après l’autre dans son cabinet, leur révéla le projet, et leur distribua à chacun sa part du crime. Aucun ne refusa ; quelques-uns remercièrent.

Il s’agissait de saisir chez eux soixante-huit démocrates influents dans leurs quartiers et redoutés par l’Elysée comme chefs possibles de barricades. Il fallait, attentat plus audacieux encore, arrêter dans leur maison seize représentants du peuple. On choisit pour cette dernière tâche, parmi les commissaires de police, ceux de ces magistrats qui parurent les plus aptes à devenir des bandits. On partagea à ceux-ci les représentants. Chacun eut le sien. Le sieur Courteille eut Charras, le sieur Desgranges eut Nadaud, le sieur Hubaut aîné eut M. Thiers et le sieur Hubaut jeune le général Bedeau. On donna le général Changarnier à Leras et le général Cavaignac à Colin. Le sieur Dourlens eut le représentant Valentin, le sieur Benoist le représentant Miot, le sieur Allard le représentant Cholat. Le sieur Barlet eut M. Roger (du Nord) ; le général Lamoricière échut au commissaire Blanchet. Le commissaire Gronfier eut le représentant Greppo et le commissaire Boudrot le représentant Lagrange. On distribua aussi les questeurs : M. Baze au sieur Primorin, et le général Le Flô au sieur Bertoglio.

Des mandats d’amener avec les noms des représentants avaient été dressés dans le cabinet même du préfet. On n’avait laissé en blanc que les noms des commissaires. On les remplit au moment du départ. Outre la force armée qui devait les assister, on régla que chaque commissaire serait accompagné de deux escouades, l’une de sergents de ville, l’autre d’agents en bourgeois. Ainsi que le préfet Maupas l’avait dit à M. Bonaparte, le capitaine de la garde républicaine Baudinet fut adjoint au commissaire Leras pour l’arrestation du général Changarnier.

Vers cinq heures et demie, on fit approcher les fiacres préparés qui attendaient, et tous partirent, chacun avec ses instructions. 

 Victor Hugo - Histoire d'un crime, 1877 

(Première journée : le guet-apens)


Et, à propos de la préfecture de police et de la rue de Jérusalem, déjà.

18/01/2020

Dans tes rêves : le n°113


Georg-Emmanuel Opiz (ou Opitz) - Le n°113 Palais-Royal, la sortie du n°113, 1815
Dessin à la plume et lavis à l'encre de Chine, aquarelle
Source : Gallica/BnF


De l'ouverture du Palais-Royal jusqu'à 1836, le n°113, galerie de Valois, fut la maison de jeux et de passe la plus célèbre de Paris et, accessoirement, le lieu de tous les fantasmes.

Mais c'est aussi le lieu d'un rêve de Walter Benjamin dans Einbahnstrasse...



Einbahnstrasse / Sens unique, 1923




...où le n°113 fait le titre du troisième fragment (lui-même en trois parties)...









 ...avec, pour la première partie, ce sous-titre : Souterrain.



Au Palais-Royal, le sous-sol du 113 était occupé par un café, le Café Février, où Pâris, ancien garde du corps de Louis XVI,  assassina au soir du 20 janvier 1793 Le Peletier de Saint-Fargeau, secrétaire de la Convention, lequel venait de voter la mort du Roi.



Louis Brion de la tour - Assassinat de Le Peletier de Saint-Fargeau par Pâris à la cave de Février restaurateur au 113 Palais-Royal le 20janvier 1793



Robespierre, dit-on, avait fêté au même endroit avec des amis la proclamation de la République, le 21 septembre 92.

Au-dessus du café se tenait (selon les époques) un restaurant et, dans les étages, d'abord la maison de jeux...



 Le n°113 au Palais-Royal, ca 1800
Dessin à la plume, encre brune, et encre de Chine, lavis à l'encre de Chine
Source : Gallica/BnF



...huit salles de trente-et-quarante et six tables de roulette, ouverte de quatorze heures à l'aurore. C'est là que Blücher perdit plusieurs millions en 1815, selon l'anecdote qu'on retrouve aussi...



Walter Benjamin - Passagenwerk / Paris capitale du XIXème siècle, le livre des passages 
trad. Jean Lacoste, Cerf éd. 1989, p. 509.



...dans les notes de Benjamin pour le Passagenwerk, au cahier O, Prostitution, jeu.

Les passes se faisaient au-dessus ou à côté de la maison de jeux, et le racolage à l'entrée-sortie, galerie de Valois (1).


Car au bordel, comme dans la salle de jeu, c'est la même volupté, très peccamineuse : mettre le destin dans le plaisir.
(...) N'y a-t-il pas une certaine structure de l'argent, qui ne se manifeste qu'avec le destin, et une certaine structure du destin, qui ne se manifeste qu'avec l'argent (2) ?

 

De même qu'au Palais-Royal le 113 était étagé selon ses diverses fonctions, le fragment benjaminien loge ses trois parties - récits de rêves ou récits rêvés - dans des pièces successives - Souterrain, Vestibule, Salle à manger. Dans le Vestibule on entre dans la maison de Goethe, dans la Salle à manger on se trouve dans son cabinet de travail, en présence du poète, puis dans la salle à manger elle-même - où la table se trouve dressée aussi pour toute la famille  de Benjamin, ancêtres compris. A la fin, pour l'aider à se lever on touche le coude de Goethe vieilli, en pleurant d'émotion - retrouvant l'émotion éprouvée à revoir en rêve un ami oublié dans le Souterrain :


N° 113
Les heures qui contiennent la forme,
Se sont écoulées dans la maison du rêve.

SOUTERRAIN. Nous avons depuis longtemps oublié le rituel suivant lequel fut érigée la maison de notre vie. Mais quand elle va être prise d'assaut et que les bombes ennemies éclatent déjà, quelles antiquités faméliques et contournées ne révèlent-elles pas dans les fondations ?! Que n'a-t-on pas enfoui et sacrifié entièrement sous des formules magiques, et quel lugubre cabinet de curiosités, là en bas où les puits les plus profonds se trouvent réservés aux réalités les plus quotidiennes ?! Dans une nuit de désespoir, je me vis en rêve renouer impétueusement amitié et fraternité avec le premier camarade de mes années d'école, que je ne connais plus depuis des décennies déjà, et dont je me souvenais à peine aussi après ce délai.
Mais au réveil, tout s'éclaira : ce que le désespoir, comme une explosion, avait mis au jour, était le cadavre de cet homme, qui était là emmuré de façon à ce que (3) celui devant habiter là un jour ne lui ressemblât en rien.
Walter Benjamin - Sens Unique, N° 113 - Souterrain
Trad.  Anne Longuet Marx
Allia éd. 2015



Ainsi, du tripot parisien à la maison de Weimar, du bordel à la poésie, de l'enfance refoulée à une reconnaissance par le grand âge - ce grand âge que Benjamin n'atteindra jamais, et cette reconnaissance qui lui sera refusée de son vivant - on parcourt les stades de l'oubli, du désespoir, de la remémoration par l'écriture, par ce qui est en quelques lignes la réélaboration de toute une vie.




(1) Sur le marché de la prostitution au Palais-Royal, lire Clyde Plumauzille, Le « marché aux putains » : économies sexuelles et dynamiques spatiales du Palais-Royal dans le Paris révolutionnaire.

(2) Walter Benjamin, Paris capitale du XIXème siècle, cahier O, fragments 1, 1 et 3, 6,  pp. 508 et 514.

(3) Le machen sollte : wer hier einmal wohnt, der soll im nichts ihm gleichen du texte allemand, qui est évidemment la clef de voûte du texte, est de par sa compacité très difficilement traduisible en français. La version de d'Anne Longuet Marx est de loin la meilleure ; on peut la comparer à celle de Jean Lacoste :

C'était le cadavre de cet être qui était emmuré là et devait comprendre que celui qui habite ici maintenant ne doit lui ressembler en rien. (Sens Unique, Maurice nadeau éd. 1978, p.152)

ou à celle de Christophe Jouanlanne :

C'était le cadavre de cet être humain qui était emmuré là et qui était censé faire comprendre ceci : celui à qui il arrive une fois de vivre ici n'est pas censé lui ressembler en quoi que ce soit. (Sens unique, Klincksieck éd. 209, pp. 12-13) (4).

Le verbe Sollen, employé deux fois, marque évidemment la force du refoulement en tant que destin - celui qui est passé par là n'y repassera plus - mais le einmal - une fois - rétablit l'ambiguïté puisque l'on repasse, précisément, une fois - mais sans y repasser vraiment puisqu'on n'est plus ce cadavre. Ce einmal, c'est aussi celui de es war einmal - il était une fois ; le une fois des contes et des rêves, indéfiniment répété.

(4) Il faut saluer l'effort monumental d'édition entrepris sous la direction de Michel Métayer : la traduction chez Klincksieck des Œuvres complètes (édition critique en cours chez Suhrkamp) (5) comprenant d'ores et déjà trois volumes (Critiques et recensions I & II, Sens unique). Il faut rappeler que Sens unique a mis plus de cinquante ans à être traduit en français.

(5) La précédente édition, par Rolf Tiedemann, date de 1974. On peut la consulter ici.



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