"les chinois voient l'heure dans l'œil des chats" Baudelaire
15/09/2026
Le bar du coin : en attendant les traductions
Thomas Ott - Pas terrible, comme endroit, Ill. pour Jim Thompson, A Hell of a Woman, édition illustrée, La Baconnière, 2014
I went into the little bar there, next to the drugstore, and sat down near the door.
It was one of those places: the kind that makes you wonder how the hell they stay in business. Because this joint, it sure didn’t have any. An old codger nursing a dime beer. Some painted-up dame getting high on sherry, and counting her change every two minutes . . . That’s all there was.
Jim Thompson - A Hell of a Woman, 1954
La première édition Lion Books de A Hell of a Woman
J'entre dans le bistrot voisin du drugstore, et je m'assois à côté de la porte.
C’est une de ces boîtes dont on se demande comment elles font pour rester ouvertes. Parce que, pour les clients, on peut les compter : un vieux bonhomme qui fait durer son bock, une bonne femme maquillée à la truelle, qui se rétame au sherry et qui compte sa petite monnaie toutes les vingt secondes ; et voilà tout.
Jim Thompson - sous le titre Des cliques et des cloaques, trad. G. Sollacaro, Série Noire Gallimard, 1967
J'entre dans le petit bar qu'il y a là-bas, à côté du drugstore, et je m'assois près de la porte.
Pas terrible, comme endroit. C’est à se demander comment ils se débrouillent pour rester en activité. Parce que là-dedans, de l’activité, il n’y en a carrément pas. Un vieux débris qui boit une bière à deux sous. Une greluche au visage peinturluré qui carbure au sherry et recompte sa monnaie toutes les deux minutes… Point final.
Jim Thompson - sous le titreUne femme d'enfer, trad. Danièle Bondil, Payot/Rivages éd. 2013
Mais on se souvient que A Hell of a Woman a été adapté au cinéma par
Alain Corneau (réal.) - Alain Corneau & Georges Perec (1) (scénario) - Série Noire, 1979
On se souvient peut-être moins que Thompson avait lui-même tenté un procédé quasi-cinématographique - sur le modèle du split-screen - pour les dernières pages de A Hell of a Woman : le final schizoïde de Frank Dillon devenu Fred Jones et/ou Derf Senoj devait se jouer en deux colonnes côte à côte sur la page (2).
L'editor de Lion Books, Arnold Hano, n'était pas convaincu. Thompson et lui tombèrent d'accord pour présenter les deux versions parallèles sur une seule colonne mais en lignes alternées roman et italique. Le procédé se retrouve à peu près dans toutes les rééditions anglo-saxonnes...
Édition Dales (large print), 2006
mais n'est pas repris dans la traduction Série Noire de 1967. Il a été rétabli dans l'édition Payot/Rivages de 2013, ainsi que dans l'édition illustrée de l'année suivante :
Ill. de couverture par Thomas Ott
(1) Corneau avait produit un scénario sur la base de la traduction Série Noire (Des cliques et des cloaques) mais avait besoin d'un écrivain pour peaufiner les dialogues. La façon dont il en vint à recruter Perec est assez intéressante :
Le réalisateur Alain Corneau avait écrit une adaptation d’un thriller de Jim Thompson,Des cliques et des cloaques. Il avait trouvé un producteur pour le film et établi la distribution, mais les dialogues lui posaient problème. Il voulait que Frank, le personnage principal, s’exprime exclusivement en clichés pour montrer son vide intérieur. Il évoqua la question avec son producteur Maurice Bernart, qui en parla à sa femme, Florence Delay, qui sollicita l’avis de son collaborateur, Jacques Roubaud, qui proposa un de ses collègues de l’OuLiPo. Corneau fut surpris de savoir qu’un auteur aussi connu que Georges Perec serait prêt à travailler sur les dialogues de son film, mais il en était ravi. Un seul coup de téléphone rue Linné suffit pour établir un accord.
David Bellos, Georges Perec, une vie dans les mots, Seuil éd., 2ème édition 2022, pp. 635-636.
Perec s'acquitta de la tâche avec une grande facilité. Cette aptitude à placer dans la bouche de Patrick Dewaere les clichés et les expressions toutes faites rappelle évidemment l'art des Je me souviens.
(2) Voir sur ce point Robert Polito, Savage Art, a biography of Jim Thompson, Vintage Books 1996.
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