05/04/2026
18/02/2026
Signes et prodiges : le monde visible
11/10/2025
C'est bien plus que cela, vous verrez
Valuska et la baleine. Un petit hommage à L.K., l'écrivain des parias. Que le passage du Nobel ne lui cause pas trop d'ennuis - le queue de pie, vraiment ?
Il acheta son billet en adressant un regard de gratitude à l’impassible colosse, le remercia et, soulagé d’avoir tout juste assez d’argent, il tenta à nouveau de lier conversation avec ses voisins qui dans la cohue permutaient sans cesse pour, une fois son tour venu, grimper prudemment sur les planches branlantes et pénétrer dans l’immense pénombre de « l’antre de la baleine ». Sur un échafaudage composé de lourdes poutres, reposait, comme l’indiquait un texte écrit à la main sur un écriteau accroché à la paroi, le corps gigantesque d’un BLAAHVAL, mais tenter de déchiffrer la notice écrite à la craie en caractères minuscules et comprendre ce qui se cachait au juste derrière le mot BLAAHVAL était peine perdue, car toute personne désireuse de s’arrêter devant l’écriteau était systématiquement poussée en avant et aspirée par la lente ronde qui circulait. C’est donc sans mode d’instruction et sans explications qu’il posa les yeux sur le gigantesque animal et contempla, en grommelant son nom si mystérieux, bouche bée, avec un mélange de fascination et de crainte, ce monstre pour le moins peu ordinaire. Voir la baleine et saisir ce qu’il voyait dans sa globalité étaient deux choses différentes car prendre simultanément connaissance de la gigantesque queue, de la peau gris métallique crevassée et de la nageoire dorsale longue de plusieurs mètres était une entreprise vouée à l’échec. Elle était trop longue et trop grande pour entrer dans le champ visuel de Valuska, qui ne put pas plus affronter son regard quand, s’insérant dans la file indienne qui avançait d’un pas traînant, il finit, au bout de quelques minutes, par atteindre la gueule de l’animal, habilement maintenue ouverte, où il put contempler l’intérieur sombre de la gorge, découvrir les deux minuscules yeux noyés dans leurs profondes orbites, puis au-dessus, les deux branchies, mais uniquement séparément, l’une après l’autre, sans pouvoir obtenir une vue d’ensemble de la gigantesque tête. Il distinguait mal, car les lustres suspendus au plafond n’étaient pas allumés, et s’arrêter un petit moment pour frissonner, au moins devant la gueule volontairement effrayante et l’énorme langue inerte à l’intérieur, était toujours impossible, mais ni cela ni l’« invisibilité » de la baleine n’émoussèrent l’intensité de son émerveillement puisque, conformément à ce qui avait été annoncé, ce témoin extraordinaire d’un monde étrange et infiniment lointain, ce vieil habitant, à la fois doux et redoutable, des vastes mers et océans était bel et bien là, à portée de main. Étrangement, Valuska était le seul à manifester de l’émotion, les autres — qui dans cette lourde et putride pénombre continuaient docilement à tourner en rond autour de la baleine — ne montraient aucun signe de fascination quelconque et semblaient manifestement ne prêter aucun intérêt à ce héraut exposé aux regards du public. Ils jetaient bien de temps à autre un regard impressionné, non dénué de crainte respectueuse, sur le monstre pétrifié étendu au milieu de la pièce, mais leurs yeux, à la fois avides et inquiets, étaient plutôt attirés par la remorque elle-même, comme s’il y avait quelque chose d’autre, une présence hypothétique dont la simple éventualité revêtait plus d’importance que tout le reste. Or, à l’intérieur de la remorque que la faible lumière extérieure rendait encore plus lugubre, rien ne laissait supposer une telle présence. Près de l’entrée se trouvaient plusieurs armoires métalliques cadenassées dont l’une, restée ouverte, laissait entrevoir une dizaine de bocaux de formol, mais les affreux embryons ratatinés avaient échappé à leur attention, même à celle de Valuska ; au fond de la remorque un rideau dissimulait un réduit où — une profonde brèche permettait de le voir — se trouvait une simple bassine et un seau d’eau. Enfin, juste derrière la gueule ouverte de l’animal, il y avait une porte (à nouveau sans serrure) dans la cloison de tôle ondulée, qui donnait probablement accès au coin repos des forains, et si à cet endroit précis l’effervescence, bien que contenue, était visible à l’œil nu, Valuska, quand bien même il aurait noté quelque chose, n’aurait pu comprendre la raison de cet étrange comportement. De toute façon, Valuska n’avait rien noté, car la baleine accaparait toute son attention et quand, après avoir admiré la seconde moitié du corps de cet être fabuleux, il sortit à l’air libre et redescendit avec prudence, il ne remarqua même pas que ses compagnons, ceux qui se trouvaient avec lui à l’intérieur, se replaçaient exactement au même endroit que précédemment, comme si toutes ces heures d’attente — maintenant qu’ils avaient vu la baleine — n’avaient pas encore atteint leur véritable objectif. Il ne s’aperçut de rien — peut-être pour, le soir venu, quand il reviendrait, déceler avant tout le monde la nature spectrale de cette étrange troupe et de ses adeptes si obstinément patients — et pour lui, contrairement au portier de nuit, qu’il salua joyeusement, cette attraction était bien plus qu’une simple exhibition foraine, et quand celui-ci lui demanda en chuchotant : « Eh, dis-moi, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur… les gens ici parlent d’un certain prince… », Valuska, immisçant la question dans son propre raisonnement, lui répondit avec enthousiasme : « Non, Monsieur Árgyelán, non ! C’est bien plus que cela, vous verrez ! C’est… impérial, c’est tout simplement impérial » et, le visage écarlate, il faussa compagnie à l’homme qui resta pantois.
László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance, 1989, trad. Joëlle Dufeuilly, Gallimard éd. 2006
Et, à propos des Harmonies, déjà.
03/02/2025
La quinzaine du spectacle (13) : La magie
Harry Kellar (1849-1922), né Heinrich Keller de parents émigrants allemands, fut un des prédécesseurs de Houdini. Il est souvent cité comme l'inspirateur du personnage du Magicien d'Oz dans le livre de Lyman Frank Baum. Son tour le plus célèbre était La lévitation de la princesse Karnac.
20/01/2025
C'est nous qui vivons dans un rêve
Makiko Furuichi explique que ce Yōkai est inspiré d'une nouvelle de Ray Bradbury, La corne de brume, où deux gardiens de phare voient apparaître...
nous étions tous deux seuls dans la haute tour et là-bas, devant nous, encore assez loin, il y avait un remous, suivi d’une vague, et quelque chose qui s’élevait dans un bouillonnement d’écume. Tout à coup, à la surface glacée de la mer, une tête parut, une grosse tête sombre avec des yeux immenses ; puis un cou. Venait ensuite – non pas un corps mais le cou interminable, encore et toujours. La tête se dressait à présent à quarante pieds au-dessus de l’eau sur un cou frêle, beau et sombre. C’est alors seulement que peu à peu, le corps sortit de la mer, pareil à une petite île de corail noir, couverte de coquillages et de crustacés. Enfin, on vit ondoyer une queue. En tout, de la tête au bout de la queue, j’estime que le monstre devait avoir quatre-vingt-dix à cent pieds.
Ray Bradbury - The Fog Horn / La corne de brume, 1950 - trad. Richard Négrou sous le titre La sirène, in Les pommes d'or du soleil, Denoël éd. 1956
...un monstre des profondeurs qui répond encore et toujours à l'appel de la corne de brume.
— Ça crie comme une bête, n’est-ce pas ? » McDunn opina de la tête pour lui-même. « Une grosse bête solitaire, hurlant à la nuit. Debout au seuil de dix millions d’années, appelant vers les profondeurs : je suis là ! Je suis là ! Je suis là ! Et les profondeurs vont répondre, oui, elles vont le faire. (...) Depuis des années, Johnny, ce pauvre monstre vit en rampant, loin d’ici, à vingt lieues de profondeur peut-être, attendant que sa vie s’achève ; car elle a peut-être un million d’années, cette créature. Penses-y un peu, attendre un million d’années ; pourrais-tu attendre si longtemps ? (...) et à présent tu es seul, tout seul, dans un monde qui n’est pas fait pour toi et où tu dois te cacher. Mais le chant de la Sirène arrive jusqu’à toi puis s’en va, revient, puis repart, et tu te dresses au fin fond boueux des profondeurs et les yeux grands ouverts comme les lentilles d’un énorme objectif, tu te mets à avancer lentement, lentement, car tu as sur tes épaules tout l’immense poids pesant de l’Océan.
Le monstre était à présent à une centaine de pieds seulement, échangeant des cris avec la Sirène. Et la lumière créait entre eux comme un lien : les yeux du monstre étaient tour à tour de feu, de glace, de feu, de glace (...) — C’est ça la vie, dit McDunn. Attendre toujours quelqu’un qui ne revient pas. Aimer toujours plus quelqu’un qui vous aime toujours moins. Et au bout d’un certain temps arriver à vouloir le tuer pour qu’il ne puisse plus vous faire souffrir.
Dans la même salle on fait d'ailleurs d'autres rencontres...
...voire des auto-rencontres.
Après tout, comme le dit Bradbury :
10/10/2024
Signes et prodiges : on rigole comme on peut (incluant en notes deux véritables souvenirs de jeunesse ainsi que des aliments pour chiens et chats)
Nombreuses sont les statues en bronze du Chat. Mais Philippe Geluck a dédié tout particulièrement celle-ci "à ses amis et confrères dessinateurs ou journalistes victimes de la répression et du terrorisme et, au-delà de l’épouvantable tragédie de janvier 2015, à tous les dessinateurs emprisonnés, torturés ou exécutés à travers le monde".
Le financement a peut-être été complexe (1) mais le symbolisme l'est aussi. Il faut s'approcher pour comprendre que les flèches de ce Saint-Sébastien-Chat aux mains liées derrière le dos (2) sont des crayons de couleur, qu'il représentent les traits d'humour que le dessinateur décoche et qui lui reviennent - pour le tuer, parfois. Mais qu'ils sont aussi et indissociablement - à un degré méta, pourrait-on dire - le signe de l'humour contre soi-même qui peut être libérateur, d'où les petits oiseaux, prêts à s'envoler de ces perchoirs ambigus.
Mais comment faire de l'humour, sérieusement, sur un massacre d'humoristes ?
En déboîtant la plaisanterie, comme disait Barthes - en la transformant en mythe.
Les personnages de bd - certains du moins, sur lesquels se sont accumulées des millions d'imaginaires, de lectures, de rêves et de cauchemars - sont des mythes. Mafalda, Charlie Brown (4) ou Le Spirit...
...sont des mythes insubmersibles (5). Le Chat est lui aussi en voie d'en être un. En passant du dessinateur assassiné au personnage transpercé on se libère des discussions interminables sur le signifié, son sens et son rapport au signe - par exemple, de ces questions : que penser et qu'exprimer à propos des auteurs de ces massacres, de ceux qui leur ressembleraient, ou de ceux que l'on voudrait leur faire ressembler, etc. On s'en libère, et on a un personnage assassiné mais immortel, un mort qui survivra sans cesse, qu'on n'arrivera jamais à tuer - non plus un signe ni même un symbole mais un mythe en devenir et dont il faut remercier, entre autres, son auteur.
Notez qu'on n'a pas attendu le 7 janvier 2015 pour assassiner des dessinateurs. Si vous le voulez, on peut avoir une pensée pour Naji Al-ali tué par balles (6) le 22 juillet 1987 à Londres, en se rendant à son travail au quotidien koweïtien Al-Qabas. Naji Al-ali était le père d'un autre mythe, Handala, le petit garçon palestinien le plus souvent dessiné de dos pour qu'on voie ce à quoi il fait face.
(1) Si vous regardez bien sur le socle, vous verrez que la liste des mécènes se termine par la mention de Normandise Pet Food, producteur bas-normand d'aliments pour chiens et chats...
(2) Inspiré d'un dessin antérieur.
(3) Je me souviens du cours de K. sur ce passage des Mythologies. J'étais fasciné (j'étais jeune).
(4) Je me souviens d'une organisation trotskyste du temps jadis qui avait poussé l'affectation et le mimétisme jusqu'à obliger chaque cellule de base à prendre le nom d'un militant historique de la IVème internationale. Quelque peu dissidente, l'une d'entre elles s'était crânement dénommée "cellule Charlie Brown". C'était un trotskyste américain s'égosillaient-ils quand la direction les engueulait...
(5) Et, en particulier, ce sont les miens, mais parce qu'ils sont ceux de milliers d'autres.
(6) Il meurt de ses blessures cinq semaines plus tard, le 29 août 1987.
30/01/2023
Arlequin chiffré pour ballet mécanique
29/10/2022
28/04/2020
Un moment Valuska
Hanna Schygulla, Lars Rudolf
Musique : Mihály Vig
25/03/2020
Chose ayant quitté l'enclos solitaire de la forêt vierge (une petit expo Marks, #3)
Huile sur toile
Sudley House, Liverpool
21/03/2020
En oubliant la précession des équinoxes
Huile sur toile
M. Chat - C'est le printemps !
Mme Chat - Non, c'était hier
M. Chat - Toujours à me contredire...
12/08/2019
L'ange du ghetto (une semaine italienne, prolongation du huitième jour)
A Ferrare les frères font en 1916 la connaissance de Filippo de Pisis, qui habite alors, avec sa famille, le palais Calcagnini où il a transformé une série de pièces en collection d'objets chinés - tabatières, dentelles, bagues, éventails, oiseaux empaillés... (3). Il est possible que l'atmosphère des chambres, des stanze de De Pisis ait joué un rôle dans l'évolution de De Chirico qui passe alors des extérieurs vides, places et palais, aux intérieurs déstructurés, les grands intérieurs métaphysiques.
Sur ces tableaux de la période on retrouve les pains...
...ou la Coppia ferrarese...
...que les frères De Chirico voyaient aux devantures des boulangeries dans les petites rues...
C'est donc là, faut-il croire, dans les Stanze de De Pisis et les rues étroites du Ghetto que naquit l'école métaphysique et, incidemment, un bon morceau du surréalisme et de ses proches banlieues.
Car en un sens, sans les Grands intérieurs métaphysiques...
...n'aurait-il rien manqué à Magritte, Max Ernst, Salvador Dali - et à la Neue Sachlichkeit ? On sait ce que pensait De Chirico devenu âgé - et passablement bougon...
...cette toile du dernier De Chirico. Ici un assemblage du même type s'intègre à un intérieur - L'Ange juif de 1916 est contemporain des premiers intérieurs métaphysiques, mais se détache sur un fond nu. Sur l'intérieur de Manhattan les éléments assemblés sont les mêmes, à l'exception...
...dans ce tableau de la même année, toujours en compagnie de la Coppia Ferrarese. Le coin corné rappelle, selon le frère de De Chirico, la forme des cartes que leur mère laissait quand elle faisait des visites, accompagnée des enfants, et qu'elle ne pouvait pas s'attarder.
L'ange, conformément à son étymologie (5), est avant tout un messager, et cette carte cornée annonce une visitation. Cela dit, cet ange est aussi juif, et arpente les rues du Ghetto - ceux qui imaginent un De Chirico versé dans la Kabbale (6) voient donc ici l'œil du Maggid mais ce pourrait être aussi (en même temps ?) un souvenir de l'enseigne d'un oculiste du Ghetto...
Quant aux objets accumulés qui constituent l'ange, ils mêlent les instruments du peintre et, dit-on, ceux de l'ingénieur-dessinateur (le père de De Chirico construisait des chemins de fer). A moins que ce ne soient des instruments de couture...
...utilisait-on vraiment des courbes françaises pour dessiner les clothoïdes des voies ferroviaires grecques ? Cela dit, on voit qu'avec cet ange on est bien dans le cercle de famille. Mais pourquoi un ange juif ? Des déclarations de De Chirico, il ressort toujours que son état d'esprit, sa Stimmung ferraraise vient de ces quelques boutiques, quelques devantures du Ghetto. Mais encore ?
Première hypothèse : De Chirico, issu d'une famille habitant Salonique depuis deux siècles, et qui a passé une bonne partie de sa vie à Athènes, Munich et Paris, a les plus grandes difficultés à se sentir italien. Mais, comme le dit Giovanni Lista (7)
Il y a deux types de De Chiriquistes : ceux qui pensent que 1916 est le début de la fin, et qu'au fond le vrai De Chirico est celui de Turin, celui des énigmes, que le reste est radotage - et ceux pour qui de toute façon la vie du maître est un voyage comme toute autre vie, avec ses allers-retours, ses remords, voire ses verifalsi. Mais en général tout le monde est d'accord : Ferrare est le point d'inflexion.
C'est le moment des intérieurs, et celui de l'intériorisation, celui où l'on reprend les vieux maîtres, les vieux mythes, où on se connaît suffisamment pour les travailler, entre quatre murs.
(1) Initialement une colonie de vacances pour séminaristes, transformée en hôpital psychiatrique pour les soldats traumatisés au front. Certaines choses ne s'inventent pas.
(2) Carrà, partagé entre anarchisme et futurisme, fit partie des interventionnistes (partisans de l'entrée en guerre de l'Italie) mais, prudent, attendit la mobilisation générale pour partir au front - d'où il revint atteint de ce qu'on appelait alors une névrose de guerre - et qu'on nomme depuis la guerre du Viêt Nam un PTSD.
(3) Cf. par exemple Mario Ursoni, L'effetto metafisico, Gangemi ed. 2010 p. 54.
(4) Chirico en avait autant à son service.
(5) Ne pas oublier que De Chirico vient de Grèce, où il est né à Volos - l'antique Iolcos, cité d'où partirent les Argonautes.
(6) Ou, plutôt, la théosophie dont la sœur de De Pisis était fervente.
(7) Giovanni Lista, De Chirico et le kunstwollen identitaire de l'art moderne italien, Cat. de l'exposition De Chirico et la peinture italienne de l'entre-deux guerres, Silvana Editore & Musée de Lodéve, 2003.
(8) De Chirico a 17 ans quand son père meurt en 1905, ce qui amène le reste la famille à quitter la Grèce.
04/08/2019
L'Egypte, King Kong et l'Iowa
Lithographie
Originellement issus du Rite écossais, les Shriners étaient en fait une fraternité de fêtards excentriques et, surtout, fortunés, amateurs de rituels bizarres, de défilés festifs et déguisés. Leurs exhibitions pouvaient être assez voyantes mais, s'agissant de notables, la police fermait les yeux. Ils s'achetèrent une respectabilité en fondant des hôpitaux pour enfants et en soutenant à fond les chasses aux sorcières communistes de l'époque McCarthy : J. Edgar Hoover fut un de leurs fervents supporters et même, semble-t-il, un membre, de même que John Wayne.
Le Shrine était riche, et l'est toujours - de quoi entretenir vingt-deux hôpitaux gratuits, avec les acrobaties comptables qui vont de pair, et bâtir une kyrielle de temples fastueux dont le Los Angeles Shrine Auditorium, 6300 places assises, qui abrita longtemps la cérémonie des Oscars et autres awards...
Le sujet de Grant Wood, dans cette litho, c'est évidemment l'imposture. Non seulement l'orientalisme de bazar ou la fable mystique, mais leur transplantation dans le Midwest profond où, effectivement, les Shriners faisaient recette. Il faut imaginer un Rotary tendance Groucho de petits entrepreneurs au pays de Grant Wood - Cedar Rapids, Iowa - chantant coiffés de fez devant un décor égyptien dont leurs ombres projetées dénoncent la facticité. Leurs visages éclairés de bas en haut comme par la rampe d'une scène, ils font participer le spectateur, nolens volens, à une scène où le ridicule se mue en un sentiment d'inquiétante étrangeté.
Par son thème (la fable, le faux semblant et leur critique en sous-main) comme par sa construction en deux plans distincts, l'œuvre est à rapprocher de Daughters of Revolution (1932) ainsi que de Parson's wheem fable qui date de la même année,1939 (2).
L'Unheimlich, l'inquiétante étrangeté dans notre bizarre traduction française, ne va pas en allemand sans le sentiment persistant du Heim, du foyer ; et Grant Wood, ce régionaliste à double fond, sait parfaitement peindre ce moment où le local, le tranquille et le bien-de-chez-nous vire à l'angoisse indicible et à la frayeur latente.
(2) Pour une analyse de Parson's wheem fable, qui ironise sur la fameuse anecdote du jeune Washington et de l'arbre, voir R. Tripp Evans, Grant Wood, a life, Knopf ed. 2010, pp. 266-269.

































