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05/04/2026

Signes et prodiges : le piéton lumineux


Keita Morimoto - For the light that left us, 2025 
Acrylique et huile sur toile

 

18/02/2026

Signes et prodiges : le monde visible


Samuel van Hoogstraten - Inleyding tot de hooge schoole der schilderkonst - anders de zichtbaere werelt / Introduction à l'académie de peinture, ou le monde visible, Rotterdam, 1678
 

11/10/2025

C'est bien plus que cela, vous verrez


Béla Tarr - Les Harmonies Werckmeister, 2000, d'après le roman de László Krasznahorkai, musique de Mihály Víg

 

Valuska et la baleine. Un petit hommage à L.K., l'écrivain des parias. Que le passage du Nobel ne lui cause pas trop d'ennuis - le queue de pie, vraiment ?

 

Il acheta son billet en adressant un regard de gratitude à l’impassible colosse, le remercia et, soulagé d’avoir tout juste assez d’argent, il tenta à nouveau de lier conversation avec ses voisins qui dans la cohue permutaient sans cesse pour, une fois son tour venu, grimper prudemment sur les planches branlantes et pénétrer dans l’immense pénombre de « l’antre de la baleine ». Sur un échafaudage composé de lourdes poutres, reposait, comme l’indiquait un texte écrit à la main sur un écriteau accroché à la paroi, le corps gigantesque d’un BLAAHVAL, mais tenter de déchiffrer la notice écrite à la craie en caractères minuscules et comprendre ce qui se cachait au juste derrière le mot BLAAHVAL était peine perdue, car toute personne désireuse de s’arrêter devant l’écriteau était systématiquement poussée en avant et aspirée par la lente ronde qui circulait. C’est donc sans mode d’instruction et sans explications qu’il posa les yeux sur le gigantesque animal et contempla, en grommelant son nom si mystérieux, bouche bée, avec un mélange de fascination et de crainte, ce monstre pour le moins peu ordinaire. Voir la baleine et saisir ce qu’il voyait dans sa globalité étaient deux choses différentes car prendre simultanément connaissance de la gigantesque queue, de la peau gris métallique crevassée et de la nageoire dorsale longue de plusieurs mètres était une entreprise vouée à l’échec. Elle était trop longue et trop grande pour entrer dans le champ visuel de Valuska, qui ne put pas plus affronter son regard quand, s’insérant dans la file indienne qui avançait d’un pas traînant, il finit, au bout de quelques minutes, par atteindre la gueule de l’animal, habilement maintenue ouverte, où il put contempler l’intérieur sombre de la gorge, découvrir les deux minuscules yeux noyés dans leurs profondes orbites, puis au-dessus, les deux branchies, mais uniquement séparément, l’une après l’autre, sans pouvoir obtenir une vue d’ensemble de la gigantesque tête. Il distinguait mal, car les lustres suspendus au plafond n’étaient pas allumés, et s’arrêter un petit moment pour frissonner, au moins devant la gueule volontairement effrayante et l’énorme langue inerte à l’intérieur, était toujours impossible, mais ni cela ni l’« invisibilité » de la baleine n’émoussèrent l’intensité de son émerveillement puisque, conformément à ce qui avait été annoncé, ce témoin extraordinaire d’un monde étrange et infiniment lointain, ce vieil habitant, à la fois doux et redoutable, des vastes mers et océans était bel et bien là, à portée de main. Étrangement, Valuska était le seul à manifester de l’émotion, les autres — qui dans cette lourde et putride pénombre continuaient docilement à tourner en rond autour de la baleine — ne montraient aucun signe de fascination quelconque et semblaient manifestement ne prêter aucun intérêt à ce héraut exposé aux regards du public. Ils jetaient bien de temps à autre un regard impressionné, non dénué de crainte respectueuse, sur le monstre pétrifié étendu au milieu de la pièce, mais leurs yeux, à la fois avides et inquiets, étaient plutôt attirés par la remorque elle-même, comme s’il y avait quelque chose d’autre, une présence hypothétique dont la simple éventualité revêtait plus d’importance que tout le reste. Or, à l’intérieur de la remorque que la faible lumière extérieure rendait encore plus lugubre, rien ne laissait supposer une telle présence. Près de l’entrée se trouvaient plusieurs armoires métalliques cadenassées dont l’une, restée ouverte, laissait entrevoir une dizaine de bocaux de formol, mais les affreux embryons ratatinés avaient échappé à leur attention, même à celle de Valuska ; au fond de la remorque un rideau dissimulait un réduit où — une profonde brèche permettait de le voir — se trouvait une simple bassine et un seau d’eau. Enfin, juste derrière la gueule ouverte de l’animal, il y avait une porte (à nouveau sans serrure) dans la cloison de tôle ondulée, qui donnait probablement accès au coin repos des forains, et si à cet endroit précis l’effervescence, bien que contenue, était visible à l’œil nu, Valuska, quand bien même il aurait noté quelque chose, n’aurait pu comprendre la raison de cet étrange comportement. De toute façon, Valuska n’avait rien noté, car la baleine accaparait toute son attention et quand, après avoir admiré la seconde moitié du corps de cet être fabuleux, il sortit à l’air libre et redescendit avec prudence, il ne remarqua même pas que ses compagnons, ceux qui se trouvaient avec lui à l’intérieur, se replaçaient exactement au même endroit que précédemment, comme si toutes ces heures d’attente — maintenant qu’ils avaient vu la baleine — n’avaient pas encore atteint leur véritable objectif. Il ne s’aperçut de rien — peut-être pour, le soir venu, quand il reviendrait, déceler avant tout le monde la nature spectrale de cette étrange troupe et de ses adeptes si obstinément patients — et pour lui, contrairement au portier de nuit, qu’il salua joyeusement, cette attraction était bien plus qu’une simple exhibition foraine, et quand celui-ci lui demanda en chuchotant : « Eh, dis-moi, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur… les gens ici parlent d’un certain prince… », Valuska, immisçant la question dans son propre raisonnement, lui répondit avec enthousiasme : « Non, Monsieur Árgyelán, non ! C’est bien plus que cela, vous verrez ! C’est… impérial, c’est tout simplement impérial » et, le visage écarlate, il faussa compagnie à l’homme qui resta pantois.

László Krasznahorkai - La mélancolie de la résistance, 1989, trad. Joëlle Dufeuilly, Gallimard éd. 2006

 

Et, à propos des Harmonies, déjà

03/02/2025

La quinzaine du spectacle (13) : La magie




 

Harry Kellar (1849-1922), né Heinrich Keller de parents émigrants allemands, fut un des prédécesseurs de Houdini. Il est souvent cité comme l'inspirateur du personnage du Magicien d'Oz dans le livre de Lyman Frank Baum. Son tour le plus célèbre était La lévitation de la princesse Karnac.





 


20/01/2025

C'est nous qui vivons dans un rêve


Mme Chat rencontre un Yōkai
Makiko Furuichi - Rattraper le pain perdu, Artothèque de Caen, jusqu'au 15 février 2025

 

 


Makiko Furuichi explique que ce
Yōkai est inspiré d'une nouvelle de Ray Bradbury, La corne de brume, où deux gardiens de phare voient apparaître... 

nous étions tous deux seuls dans la haute tour et là-bas, devant nous, encore assez loin, il y avait un remous, suivi d’une vague, et quelque chose qui s’élevait dans un bouillonnement d’écume. Tout à coup, à la surface glacée de la mer, une tête parut, une grosse tête sombre avec des yeux immenses ; puis un cou. Venait ensuite – non pas un corps mais le cou interminable, encore et toujours. La tête se dressait à présent à quarante pieds au-dessus de l’eau sur un cou frêle, beau et sombre. C’est alors seulement que peu à peu, le corps sortit de la mer, pareil à une petite île de corail noir, couverte de coquillages et de crustacés. Enfin, on vit ondoyer une queue. En tout, de la tête au bout de la queue, j’estime que le monstre devait avoir quatre-vingt-dix à cent pieds.

Ray Bradbury - The Fog Horn / La corne de brume, 1950 - trad. Richard Négrou sous le titre La sirène, in Les pommes d'or du soleil, Denoël éd. 1956

 

...un monstre des profondeurs qui répond encore et toujours à l'appel de la corne de brume.

— Ça crie comme une bête, n’est-ce pas ? » McDunn opina de la tête pour lui-même. « Une grosse bête solitaire, hurlant à la nuit. Debout au seuil de dix millions d’années, appelant vers les profondeurs : je suis là ! Je suis là ! Je suis là ! Et les profondeurs vont répondre, oui, elles vont le faire. (...) Depuis des années, Johnny, ce pauvre monstre vit en rampant, loin d’ici, à vingt lieues de profondeur peut-être, attendant que sa vie s’achève ; car elle a peut-être un million d’années, cette créature. Penses-y un peu, attendre un million d’années ; pourrais-tu attendre si longtemps ? (...) et à présent tu es seul, tout seul, dans un monde qui n’est pas fait pour toi et où tu dois te cacher. Mais le chant de la Sirène arrive jusqu’à toi puis s’en va, revient, puis repart, et tu te dresses au fin fond boueux des profondeurs et les yeux grands ouverts comme les lentilles d’un énorme objectif, tu te mets à avancer lentement, lentement, car tu as sur tes épaules tout l’immense poids pesant de l’Océan.

Le monstre était à présent à une centaine de pieds seulement, échangeant des cris avec la Sirène. Et la lumière créait entre eux comme un lien : les yeux du monstre étaient tour à tour de feu, de glace, de feu, de glace (...) — C’est ça la vie, dit McDunn. Attendre toujours quelqu’un qui ne revient pas. Aimer toujours plus quelqu’un qui vous aime toujours moins. Et au bout d’un certain temps arriver à vouloir le tuer pour qu’il ne puisse plus vous faire souffrir.

 

Dans la même salle on fait d'ailleurs d'autres rencontres...


 
Meeting, 2021

 

...voire des auto-rencontres.

 


 

Après tout, comme le dit Bradbury : 

— Ce n’est pas possible, je rêve ! 
— Non, Johnny, c’est notre vie actuelle qui est un rêve. Ce que tu vois devant toi, c’est la vie telle qu’elle était il y a dix millions d’années. Elle, elle n’a pas changé. C’est nous qui avons changé, nous et la terre, et c’est nous qui vivons dans un rêve. Nous.

10/10/2024

Signes et prodiges : on rigole comme on peut (incluant en notes deux véritables souvenirs de jeunesse ainsi que des aliments pour chiens et chats)


Philippe Geluck - Le martyre du chat
Bronze
Esplanade du Mémorial de Caen


Nombreuses sont les statues en bronze du Chat. Mais Philippe Geluck a dédié tout particulièrement celle-ci "à ses amis et confrères dessinateurs ou journalistes victimes de la répression et du terrorisme et, au-delà de l’épouvantable tragédie de janvier 2015, à tous les dessinateurs emprisonnés, torturés ou exécutés à travers le monde".

Le financement a peut-être été complexe (1) mais le symbolisme l'est aussi. Il faut s'approcher pour comprendre que les flèches de ce Saint-Sébastien-Chat aux mains liées derrière le dos (2) sont des crayons de couleur, qu'il représentent les traits d'humour que le dessinateur décoche et qui lui reviennent - pour le tuer, parfois. Mais qu'ils sont aussi et indissociablement - à un degré méta, pourrait-on dire - le signe de l'humour contre soi-même qui peut être libérateur, d'où les petits oiseaux, prêts à s'envoler de ces perchoirs ambigus.

Mais comment faire de l'humour, sérieusement, sur un massacre d'humoristes ?


Roland Barthes - Mythologies, 1957 Seuil éd. (3)

 

En déboîtant la plaisanterie, comme disait Barthes - en la transformant en mythe.

Les personnages de bd - certains du moins, sur lesquels se sont accumulées des millions d'imaginaires, de lectures, de rêves et de cauchemars - sont des mythes. Mafalda, Charlie Brown (4) ou Le Spirit...

 

 

...sont des mythes insubmersibles (5). Le Chat est lui aussi en voie d'en être un. En passant du dessinateur assassiné au personnage transpercé on se libère des discussions interminables sur le signifié, son sens et son rapport au signe - par exemple, de ces questions : que penser et qu'exprimer à propos des auteurs de ces massacres, de ceux qui leur ressembleraient, ou de ceux que l'on voudrait leur faire ressembler, etc. On s'en libère, et on a un personnage assassiné mais immortel, un mort qui survivra sans cesse, qu'on n'arrivera jamais à tuer - non plus un signe ni même un symbole mais un mythe en devenir et dont il faut remercier, entre autres, son auteur.

Notez qu'on n'a pas attendu le 7 janvier 2015 pour assassiner des dessinateurs. Si vous le voulez, on peut avoir une pensée pour Naji Al-ali tué par balles (6) le 22 juillet 1987 à Londres, en se rendant à son travail au quotidien koweïtien Al-Qabas. Naji Al-ali était le père d'un autre mythe, Handala, le petit garçon palestinien le plus souvent  dessiné de dos pour qu'on voie ce à quoi il fait face.

 


 
 
Handala a les mains derrière le dos, comme le Chat-Saint-Sébastien de Geluck. C'est une posture qui convient aux mythes : le monde changera, ils se maintiennent.

 

(1) Si vous regardez bien sur le socle, vous verrez que la liste des mécènes se termine par la mention de Normandise Pet Food, producteur bas-normand d'aliments pour chiens et chats...

(2) Inspiré d'un dessin antérieur.

(3) Je me souviens du cours de K. sur ce passage des Mythologies. J'étais fasciné (j'étais jeune).

(4) Je me souviens d'une organisation trotskyste du temps jadis qui avait poussé l'affectation et le mimétisme jusqu'à obliger chaque cellule de base à prendre le nom d'un militant historique de la IVème internationale. Quelque peu dissidente, l'une d'entre elles s'était crânement dénommée "cellule Charlie Brown". C'était un trotskyste américain s'égosillaient-ils quand la direction les engueulait...

(5) Et, en particulier, ce sont les miens, mais parce qu'ils sont ceux de milliers d'autres. 

(6) Il meurt de ses blessures cinq semaines plus tard, le 29 août 1987.

30/01/2023

Arlequin chiffré pour ballet mécanique



Fortunato Depero, Costume cifrato, 1929
MART, musée d’art moderne et contemporain de Trente et Rovereto
 
 
 
 
 
Fortunato Depero - Trois dessins pour le ballet Motolampade,  1925-1929
 
 
 
Günter Berghaus - Reconstitution du ballet Motolampade de Fortunato Depero
Wickham Theatre, Bristol, 1996
 
 
 
 
 
 
 
 

 

28/04/2020

Un moment Valuska


Béla Tarr - Werckmeister Harmóniák / Les Harmonies Werckmeister, 2001
Hanna Schygulla, Lars Rudolf
Musique : Mihály Vig 
Mis en ligne par mustafa talas






Il y a un jeu, ces temps-ci : "à quel film ça vous fait penser, la période qu'on vit ?




Mis en ligne par ReplicaPropStore RPS



 

25/03/2020

Chose ayant quitté l'enclos solitaire de la forêt vierge (une petit expo Marks, #3)


Stacy Marks - What is it ? 1872
Huile sur toile
Sudley House, Liverpool



Lui (en gris, capuchon vert, appelons-le Polonius) - Mon Dieu, quelle est cette chose étrange, flottant sur l'eau ?

Elle (robe jaune, disons : Lavinia) - Est-elle vivante ?

L'autre (en pourpoint blanc, ce sera Lorenzo) - Serait-ce un brin autorépliquant d'acide ribonucléique, qu'on voit y palpiter ?

Un troisième en bonnet noir, un bâton à la main : Nathaniel - Dans ce cas, mon cher, elle n'est ni vivante ni morte, disons - intermédiaire ?

Elle, tout à fait à droite (on l'appelle Érichtho, car elle est un peu sorcière) - Ne dirait-on pas que cela se divise...

Capuchon rouge, chausses vertes, ce sera Sagramor (parce qu'il est nerveux) - Allons le pêcher !

Nathaniel - Gardons-nous en bien, ce pourrait être vindicatif, captieux ou hallucinogène...

Polonius - Certes, je pressens quelque calamité.

Érichtho -  En tout cas, cela se multiplie à une allure...

Lorenzo - Quel sujet de thèse ce serait, si les Universités n'étaient pas fermées !

Sagramor - Elles ne sont point fermées, mon cher, elles sont en grève, en solidarité avec les escholiers malmenés par le guet.

Lavinia - Regardez ! La chose étire un tentacule !

Érichtho - Fascinant (elle murmure un charme : Asalam alaikum, anak cucu Hantu Pemburu... (1))

Polonius - Rentrons, c'est plus prudent.

Lorenzo - D'ailleurs j'ai faim - trouvons quelque auberge encore ouverte.

Lavinia (soudain inquiète) -  Serait-ce la fin du Moyen-Age ?

Nathaniel - Je le crains, ma chère, je le crains...




(1)
La paix soit avec toi ! Petit-fils du Veneur Phantôme,
Toi qui demeures dans l'enclos solitaire de la forêt vierge,
Qui sièges au creux des racines aériennes,
Qui t'adosses à l'aréquier à la tête brumeuse,
Qui t'abrites sous la palme du caryote !

Toi dont les poils sont la fougère arborescente
Et la natte la feuille de phrynium,
Toi qui te balances sur les lauriers géants
Avec pour corde un calame de Malacca
Laissé par Sa hauteur
Le sultan Badengarauciel !

Toi qui demeures à Pagar Ruyung
Dans une maison aux piliers taillés.

Conjuration contre le Monstre Vert, décrivant le petit-fils du chasseur Phantôme, l'épouvantable monstre végétal Sangkai, in W.W. Skeat, Malay Magic, Londres, New York, Oxford University Press, 1984, 1ère éd. 1900 ; trad. française de Georges Voisset in Le livre des charmes, incantations malaises du temps passé, La Différence éd., coll. Orphée, 1997.











21/03/2020

En oubliant la précession des équinoxes


Jens Fänge - Spring, 2013
Huile sur toile





M. Chat - C'est le printemps !
Mme Chat - Non, c'était hier
M. Chat - Toujours à me contredire...





12/08/2019

L'ange du ghetto (une semaine italienne, prolongation du huitième jour)


Giorgio de Chirico - L'angelo ebreo / L'ange juif, 1916





Le 23 mai 1915, l'Italie déclare la guerre aux puissances centrales. Giorgio de Chirico et son frère Andrea (Alberto Savinio) quittent Paris pour s'enrôler, profitant ainsi de l'amnistie accordée aux déserteurs - Chirico, appelé en 1912, avait quitté Turin pour Paris, échappant au service.

Les deux frères ne seront pas envoyés au front, mais au 27ème régiment d'infanterie à Ferrare. De Chirico y reste deux ans avant d'être déclaré inapte et transféré à l'Hôpital neurologique militaire de Villa Del Seminario (1), non loin de la ville - il y rencontrera le peintre Carlo Carrà (2).

A Ferrare les frères font en 1916 la connaissance de Filippo de Pisis, qui habite alors, avec sa famille, le palais Calcagnini où il a transformé une série de pièces en collection d'objets  chinés - tabatières, dentelles, bagues, éventails, oiseaux empaillés... (3). Il est possible que l'atmosphère des chambres, des stanze de De Pisis ait joué un rôle dans l'évolution de De Chirico qui passe alors des extérieurs vides, places et palais, aux intérieurs déstructurés, les  grands intérieurs métaphysiques.




Giorgio de Chirico - Grand intérieur métaphysique, 1917




Sur ces tableaux de la période on retrouve les pains...








...ou la Coppia ferrarese...




Giorgio de Chirico - Il linguaggio del bambino, 1916
Huile sur toile




...que les frères De Chirico voyaient aux devantures des boulangeries dans les petites rues...




Le Ghetto de Ferrare
Source



...du Ghetto.

C'est donc là, faut-il croire, dans les Stanze de De Pisis et les rues étroites du Ghetto que naquit l'école métaphysique et, incidemment, un bon morceau du surréalisme et de ses proches banlieues.

Car en un sens, sans les Grands intérieurs métaphysiques...




Giorgio de Chirico - Grand intérieur métphysique (avec une grande usine), 1916
Staatsgalerie Stuttgart



...n'aurait-il rien manqué à Magritte, Max Ernst, Salvador Dali - et à la Neue Sachlichkeit ? On sait ce que pensait De Chirico devenu âgé - et passablement bougon...



Si j'étais mort à 31 ans, comme Seurat, ou à 39 ans, comme Apollinaire, je serais considéré aujourd'hui comme l'un des peintres majeurs du siècle. Vous savez ce qu'ils diraient, ces critiques imbéciles? Que le grand peintre surréaliste, c'était moi, Chirico. Pas Dalí, pas Magritte, pas Delvaux. Moi.


Effectivement, à 31 ans (comme Seurat...) Chirico retourne (apparemment) au néo-classicisme, écrit Il Ritorno al mestiere - le Retour au métier qu'il conclut en proclamant Pictor classicus sum - et un peu plus tard, André Breton le traitera d'escroc (4). Mais on sait qu'il revient spectaculairement à la peinture métaphysique dans les années 1950. Certes, on l'accusera alors de se pasticher lui-même, mais il est intéressant de comparer à l'Ange juif...




Giorgio De Chirico - Intérieur métaphysique à Manhattan, 1972



...cette toile du dernier De Chirico. Ici un assemblage du même type s'intègre à un intérieur - L'Ange juif de 1916 est contemporain des premiers intérieurs métaphysiques, mais se détache sur un fond nu. Sur l'intérieur de Manhattan les éléments assemblés sont les mêmes, à l'exception...







...de l'œil, cet œil qui se retrouve aussi...




Giorgio de Chirico - Le salut de l'ami lointain, 1916
Collection particulière




...dans ce tableau de la même année, toujours en compagnie de la Coppia Ferrarese. Le coin corné rappelle, selon le frère de De Chirico, la forme des cartes que leur mère laissait quand elle faisait des visites, accompagnée des enfants, et qu'elle ne pouvait pas s'attarder.

L'ange, conformément à son étymologie (5), est avant tout un messager, et cette carte cornée annonce une visitation. Cela dit, cet ange est aussi juif, et arpente les rues du Ghetto - ceux qui imaginent un De Chirico versé dans la Kabbale (6) voient donc ici l'œil du Maggid mais ce pourrait être aussi (en même temps ?) un souvenir de l'enseigne d'un oculiste du Ghetto...

Quant aux objets accumulés qui constituent l'ange, ils mêlent les instruments du peintre et, dit-on, ceux de l'ingénieur-dessinateur (le père de De Chirico construisait des chemins de fer). A moins que ce ne soient des instruments de couture...







...utilisait-on vraiment des courbes françaises pour dessiner les clothoïdes des voies ferroviaires grecques ? Cela dit, on voit qu'avec cet ange on est bien dans le cercle de famille. Mais pourquoi un ange juif ? Des déclarations de De Chirico, il ressort toujours que son état d'esprit, sa Stimmung ferraraise vient de ces quelques boutiques, quelques devantures du Ghetto. Mais encore ?

Première hypothèse : De Chirico, issu d'une famille habitant Salonique depuis deux siècles, et qui a passé une bonne partie de sa vie à Athènes, Munich et Paris, a les plus grandes difficultés à se sentir italien. Mais, comme le dit Giovanni Lista (7)


"Son angoisse de déraciné (...) a pris fin dès que le port de l'uniforme militaire lui fait vivre le sentiment d'avoir une identité et une patrie. Dès son arrivée à Ferrare, sa peinture commence ainsi à changer (...) Le peintre ne subit plus l'image, il la construit au contraire en élaborant un langage culturel précis, fait de citations et de mémoire"

L'ange - comme tout de qu'on trouve entassé dans les intérieurs métaphysiques - n'est qu'une accumulation de citations et de mémoire. Et, vu les instruments qui la composent (ceux du peintre, du concepteur, du constructeur) cette accumulation est une (re)composition, une (re)construction.

Seconde hypothèse : l'ange juif nous ramène à cet autre tableau :



Giorgio De Chirico - Le songe de Tobie, 1917


Dans le Livre de Tobie, le jeune Tobie pêche un poisson, et c'est l'archange Raphaël, dont c'est la seule apparition dans la Bible, qui révèle au jeune Tobie que le fiel de ce poisson guérira son père de sa cécité. Où l'on retrouve donc le père (8) dans le cadre d'une révélation et d'un dévoilement. Les lettre AIDEL sont généralement interprétées comm elle début du mot grec aidèlon...




...et le thermomètre contient du mercure. Mercure, Hermès, est le dieu préféré de De Chirico - c'est le dieu messager, et aussi celui de l'interprétation. Il ya encore d'autre hypothèses possibles, et qui ne s'excluent pas entre elles, mais il reste que cet ange est bien juif.

Il y a deux types de De Chiriquistes : ceux qui pensent que 1916 est le début de la fin, et qu'au fond le vrai De Chirico est celui de Turin, celui des énigmes, que le reste est radotage - et ceux pour qui de toute façon la vie du maître est un voyage comme toute autre vie, avec ses allers-retours, ses remords, voire ses verifalsi. Mais en général tout le monde est d'accord : Ferrare est le point d'inflexion.

C'est le moment des intérieurs, et celui de l'intériorisation, celui où l'on reprend les vieux maîtres, les vieux mythes, où on se connaît suffisamment pour les travailler, entre quatre murs.









(1) Initialement une colonie de vacances pour séminaristes, transformée en hôpital psychiatrique pour les soldats traumatisés au front. Certaines choses ne s'inventent pas.

(2) Carrà, partagé entre anarchisme et futurisme, fit partie des interventionnistes (partisans de l'entrée en guerre de l'Italie) mais, prudent, attendit la mobilisation générale pour partir au front - d'où il revint atteint de ce qu'on appelait alors une névrose de guerre - et qu'on nomme depuis la guerre du Viêt Nam un PTSD.

(3) Cf. par exemple Mario Ursoni, L'effetto metafisico, Gangemi ed. 2010 p. 54.

(4) Chirico en avait autant à son service.

(5) Ne pas oublier que De Chirico vient de Grèce, où il est né à Volos - l'antique Iolcos, cité d'où partirent les Argonautes.

(6) Ou, plutôt, la théosophie dont la sœur de De Pisis était fervente.

(7) Giovanni Lista, De Chirico et le kunstwollen identitaire de l'art moderne italien, Cat. de l'exposition De Chirico et la peinture italienne de l'entre-deux guerres, Silvana Editore & Musée de Lodéve, 2003.

(8) De Chirico a 17 ans quand son père meurt en 1905, ce qui amène le reste la famille à quitter la Grèce.

04/08/2019

L'Egypte, King Kong et l'Iowa


Grant Wood - Shrine Quartet, 1939
Lithographie



Cette litho fait partie d'une série de 19 exécutées pour les Associated American Artists, une galerie de New York qui vendait au grand public à des prix abordables (5 $ pièce pour les lithos noir et blanc de Wood) tout en aidant ainsi les artistes paupérisés par la Grande Dépression.

Les Shriners (Ancient Arabic Order of the Nobles of the Mystic Shrine) sont une branche "Fun" (Harold Lloyd fut un temps leur Imperial Potentate) de la Franc-maçonnerie états-unienne. Fondés vers 1870, ils ont adopté des tenues orientales - dont le Fez - et, pour leurs temples, des décorations pseudo-islamiques (1). 




Walter Millard Fleming, le fondateur


Originellement issus du Rite écossais, les Shriners étaient en fait une fraternité de fêtards excentriques et, surtout, fortunés, amateurs de rituels bizarres, de défilés festifs et déguisés. Leurs exhibitions pouvaient être assez voyantes mais, s'agissant de notables, la police fermait les yeux. Ils s'achetèrent une respectabilité en fondant des hôpitaux pour enfants et en soutenant à fond les chasses aux sorcières communistes de l'époque McCarthy : J. Edgar Hoover fut un de leurs fervents supporters et même, semble-t-il, un membre, de même que John Wayne.

Le Shrine était riche, et l'est toujours - de quoi entretenir vingt-deux hôpitaux gratuits, avec les acrobaties comptables qui vont de pair, et bâtir une kyrielle de temples fastueux dont le Los Angeles Shrine Auditorium, 6300 places assises, qui abrita longtemps la cérémonie des Oscars et autres awards...





Le Los Angeles Shrine Auditorium & Temple Al-Malaïkah



...et où Cooper et Schoedsack tournèrent la scène où King Kong se libère de ses chaînes.




Le sujet de Grant Wood, dans cette litho, c'est évidemment l'imposture. Non seulement l'orientalisme de bazar ou la fable mystique, mais leur transplantation dans le Midwest profond où, effectivement, les Shriners faisaient recette. Il faut imaginer un Rotary tendance Groucho de petits entrepreneurs  au pays de Grant Wood - Cedar Rapids, Iowa - chantant coiffés de fez devant un décor égyptien dont leurs ombres projetées dénoncent la facticité. Leurs visages éclairés de bas en haut comme par la rampe d'une scène, ils font participer le spectateur, nolens volens,  à une scène où le ridicule se mue en un sentiment d'inquiétante étrangeté.

Par son thème (la fable, le faux semblant et leur critique en sous-main) comme par sa construction en deux plans distincts, l'œuvre est à rapprocher de Daughters of Revolution (1932) ainsi que de Parson's wheem fable qui date de la même année,1939 (2).

L'Unheimlich, l'inquiétante étrangeté dans notre bizarre traduction française, ne va pas en allemand sans le sentiment persistant du Heim, du foyer ; et Grant Wood, ce régionaliste à double fond, sait parfaitement peindre ce moment où le local, le tranquille et le bien-de-chez-nous vire à l'angoisse indicible et à la frayeur latente.



À propos de Grant Wood déjà, ici, , ou encore .


(1) Sur l'orientalisme états-unien des années 1870-1930 et le mythe des Mille et Une Nuits, voir Susan Nance, How the Arabian Nights Inspired the American Dream, 1790-1935, University of North Carolina Press, 2009.

(2) Pour une analyse de Parson's wheem fable, qui ironise sur la fameuse anecdote du jeune Washington et de l'arbre, voir  R. Tripp Evans, Grant Wood, a life, Knopf ed. 2010, pp. 266-269.