Voilà. Nous avons, vous avez ouvert nos, vos cadeaux. Le moment de se rappeler qu'il existe un monde à la fois réel et fantastique, un monde de l'entreprise et du travail, si loin de vous au moment présent mais diablement prégnant tout de même - d'où viennent d'ailleurs tous ces cadeaux, qui les a fabriqués, pour quel maigre salaire ? En fonction de quelle stratégie invérifiable et mal barrée, inspirée par un consulting zombifié coupable (mai pas responsable) de l'indicible catastrophe managériale, et n'est-il pas le moment de lire...
Elle songe à retourner se coucher. Puis ouvre la porte. Juste
pour voir, en laissant la chaîne, elle ne risque rien, non ?
Un paquet cadeau cubique, à peu près gros comme un four
à micro-ondes, enveloppé de papier rouge métallisé et couvert
d’un gros nœud doré l’attend sur son paillasson. Une carte le
surmonte. Joyeux Noël.
C’est le moment d’être parfaitement réveillée, totalement
lucide. Mais ce n’est pas le cas. Elle tente de faire entrer le
paquet dans l’appartement, en le faisant glisser (il est plutôt
lourd). Il ne passe pas la porte ; celle-ci refuse de s’ouvrir plus.
Merde. La chaîne ! Elle referme, enlève la chaîne, hésite à
rouvrir. Elle imagine derrière la porte le palier obscur, intimidant. Elle entrouvre, guette une respiration, un voleur en
embuscade, un imbécile qui fait une blague. Personne. Silence
d’église. Elle tire vite fait le paquet à l’intérieur, remet la chaîne,
claque la porte, tout essoufflée. Et si c’était une bombe ? Elle
préfère en rire mais elle arrête aussitôt ; elle n’aime pas le son
de son rire, cette nuit, dans sa cuisine. Elle ouvrira le paquet
demain. Tout s’expliquera. Le gardien aura reçu pour elle une
livraison déposée pour quelqu’un d’autre et faisant sa ronde
à pas d’heure, comme d’habitude, ivre, comme d’habitude, il
aura déposé ce paquet idiot sur le mauvais paillasson.
Qu’est-ce que ça contient ? Elle pourrait ouvrir, juste pour
voir. Elle rirait de découvrir une collection de taies d’oreiller
Mickey (non, trop lourd), ou bien une cafetière automatique,
justement, elle en a besoin (des petites choses bougent à l’intérieur quand on incline le carton), ou une lava lampe dans une
énorme boîte entourée de milliers de boules en polystyrène ?
Pas mal… Après tout Charlotte est une fille d’Ève et Göding
lui a dit d’écouter plus souvent ses intuitions. Avec les ciseaux
de cuisine, elle ouvre soigneusement le paquet pour pouvoir le
refermer proprement si besoin était.
Ce sont des paquets de bonbons. Des dizaines, des centaines
de paquets de Peep-o-mint, la dernière production de l’usine
de Maligny, pas encore mise sur le marché. Le projet Huysmans. Boules de chocolat veinées de vert, cœur vert intense,
liquide, à la menthe. Des bonbons un peu mous, fondants,
des saloperies délicieuses et sans sucre.
Qui a bien pu ressentir le besoin de lui en offrir trois cents paquets ? Qui sinon Joachim, le manager du département emballage ? Il passait son temps à lui faire la cour ! Lui seul pouvait avoir accès au matériel promotionnel, aux paquets de démonstration… Mais quel étrange cadeau de Noël… Avec deux mois d’avance. Ce pauvre Joachim est fêlé, en vérité.
Ça n’explique pas tout. Charlotte boit un verre d’eau, puis
un petit doigt de gin saphir. En mode automatique, elle ouvre
son téléphone, regarde ses messages, Vinh a tenté de la joindre
pendant qu’elle était au restau avec Sébastien. Il n’a pas laissé
de message. Allume son ordinateur sur la table de la cuisine.
Ouvre un paquet de bonbons, en mange une pleine poignée
(puisqu’ils sont là, autant en profiter… Et plus de doute possible, maintenant. Ce paquet lui était bien destiné). Aucun
mail ne vient expliquer ce mystère. Et si elle appelait Vinh ?
Sa réunion ne va pas tarder à commencer, ça lui fera plaisir
d’entendre une voix amie. Il doit être stressé. Est-ce qu’il a
trouvé un plan d’action à présenter à Argerich, pour le projet
Huysmans ? Elle pourrait lui raconter le coup des bonbons…
Ça le fera rire. Peut-être.
Ça ne va pas, ma fille ? Il est minuit vingt. Le temps d’aller
dormir. Demain, elle travaille. Au lit, maintenant.
L. L. Kloetzer - Cleer, une fantaisie corporate, 2010
Vous avez deviné - les bonbons, c'est louche, c'est un indice. Il va se passer quelque chose, mais quoi ? Et pour vous, quand vous reprendrez le cours non-festif de la vie quotidienne, voire professionnelle - que va-t-il se passer ? Oui, que va-t-il bien se passer ?