(Republication d'un billet de 2010 qui avait perdu sa chanson - il ne faut pas perdre sa chanson, surtout celle-ci)

Colette Magny - Aux Tuileries (Victor Hugo)
Mis en ligne par repaire locmiquelic
Victor Hugo sous ses divers aspects...
Le 15 avril 1847, dans le Journal de ce que j'apprends chaque jour (1), il note :
On va s’écrire (2) chez M. Molé, à l'occasion de la mort de Mme de Castellane (3); personne ne parle de s’écrire chez M. de Castellane.
On va s’écrire (2) chez M. Molé, à l'occasion de la mort de Mme de Castellane (3); personne ne parle de s’écrire chez M. de Castellane.
Le jour suivant, 16 avril, dans une lettre à Moline de Saint-Yon, ministre de la Guerre, il s’insurge contre les tortures (4) infligées aux soldats de l'armée d’Afrique dans ses compagnies disciplinaires.
Le 17 avril, dans le même journal que le 15 :
L’amiral Grivel est venu me voir. Nous causions. Son neveu va se marier. Il me disait : « — Femmes de marins, femmes de chagrins. »
Le jour suivant, 18 avril :
Le nom de M. de Castellane est omis dans les billets de faire part de la mort de Mme de Castellane (1). Ils sont faits seulement au nom de ses enfants. C’est du reste l'usage actuel.
— Interrompu (5) par la loi sur les prisons.
Le nom de M. de Castellane est omis dans les billets de faire part de la mort de Mme de Castellane (1). Ils sont faits seulement au nom de ses enfants. C’est du reste l'usage actuel.
— Interrompu (5) par la loi sur les prisons.
Et le 19 avril 1847 il écrit le premier jet de ce poème, qui était initialement intitulé Les Tuileries. Chanson des deux barbares
Il faut remercier Anne Sculfort pour le texte complet (6) :
Nous sommes deux drôles,
Aux larges épaules,
De joyeux bandits,
Sachant rire et battre,
Mangeant comme quatre,
Buvant comme dix.
Quand, vidant les litres,
Nous cognons aux vitres
De l’estaminet,
Le bourgeois difforme
Tremble en uniforme
Sous son gros bonnet.
Nous vivons. En somme,
On est honnête homme,
On n’est pas mouchard.
On va le dimanche
Avec Lise ou Blanche
Dîner chez Richard.
On les mène à Pâques,
Barrière Saint-Jacques,
Souper au Chat Vert,
On dévore, on aime,
On boit, on a même
Un plat de dessert !
Nous vivons sans gîte,
Goulûment et vite,
Comme le moineau,
Haussant nos caprices
Jusqu’aux cantatrices
De chez Bobino.
La vie est diverse.
Nous bravons l’averse
Qui mouille nos peaux ;
Toujours en ribotes
Ayant peu de bottes
Et point de chapeaux.
Nous avons l’ivresse,
L’amour, la jeunesse,
L’éclair dans les yeux,
Des poings effroyables ;
Nous sommes des diables,
Nous sommes des dieux !
Nos deux seigneuries
Vont aux Tuileries
Flâner volontiers,
Et dire des choses
Aux servantes roses
Sous les marronniers.
Sous les ombres vertes
Des rampes désertes
Nous errons le soir,
L’eau fuit, les toits fument,
Les lustres s’allument,
Dans le château noir.
Notre âme recueille
Ce que dit la feuille
À la fin du jour,
L’air que chante un gnome.
Et, place Vendôme,
Le bruit du tambour.
Les blanches statues
Assez peu vêtues,
Découvrent leur sein,
Et nous font des signes
Dont rêvent les cygnes
Sur le grand bassin.
Ô Rome ! ô la Ville !
Annibal, tranquille,
Sur nous, écoliers,
Fixant ses yeux vagues,
Nous montre les bagues
De ses chevaliers !
La terrasse est brune.
Pendant que la lune
L’emplit de clarté,
D’ombres et de mensonges,
Nous faisons des songes
Pour la liberté.
Aux larges épaules,
De joyeux bandits,
Sachant rire et battre,
Mangeant comme quatre,
Buvant comme dix.
Quand, vidant les litres,
Nous cognons aux vitres
De l’estaminet,
Le bourgeois difforme
Tremble en uniforme
Sous son gros bonnet.
Nous vivons. En somme,
On est honnête homme,
On n’est pas mouchard.
On va le dimanche
Avec Lise ou Blanche
Dîner chez Richard.
On les mène à Pâques,
Barrière Saint-Jacques,
Souper au Chat Vert,
On dévore, on aime,
On boit, on a même
Un plat de dessert !
Nous vivons sans gîte,
Goulûment et vite,
Comme le moineau,
Haussant nos caprices
Jusqu’aux cantatrices
De chez Bobino.
La vie est diverse.
Nous bravons l’averse
Qui mouille nos peaux ;
Toujours en ribotes
Ayant peu de bottes
Et point de chapeaux.
Nous avons l’ivresse,
L’amour, la jeunesse,
L’éclair dans les yeux,
Des poings effroyables ;
Nous sommes des diables,
Nous sommes des dieux !
Nos deux seigneuries
Vont aux Tuileries
Flâner volontiers,
Et dire des choses
Aux servantes roses
Sous les marronniers.
Sous les ombres vertes
Des rampes désertes
Nous errons le soir,
L’eau fuit, les toits fument,
Les lustres s’allument,
Dans le château noir.
Notre âme recueille
Ce que dit la feuille
À la fin du jour,
L’air que chante un gnome.
Et, place Vendôme,
Le bruit du tambour.
Les blanches statues
Assez peu vêtues,
Découvrent leur sein,
Et nous font des signes
Dont rêvent les cygnes
Sur le grand bassin.
Ô Rome ! ô la Ville !
Annibal, tranquille,
Sur nous, écoliers,
Fixant ses yeux vagues,
Nous montre les bagues
De ses chevaliers !
La terrasse est brune.
Pendant que la lune
L’emplit de clarté,
D’ombres et de mensonges,
Nous faisons des songes
Pour la liberté.
Victor Hugo, 19 avril 1847
(Pièces non retenues des Chansons des rues et des bois)
(Pièces non retenues des Chansons des rues et des bois)
(1) Ce Journal est généralement noyé dans les éditions courantes des Choses vues. J'utilise l'édition de Danièle Gasiglia-Laster, D'ores et Déjà éd. 2012.
(2) C'est-à-dire s'inscrire sur un registre de condoléances.
(3) Sous la restauration et la Monarchie de Juillet Cordélia de Castellane avait tenu un salon célèbre qu'ont fréquenté Guizot, Stendhal, Mérimée, Thiers et le comte Molé, dont elle était l'amante. Elle fut aussi un des grands amours de Chateaubriand. D'où les remarques sur l'invisibilité du mari fort peu jaloux, le maréchal-comte de Castellane, souvent occupé à autre chose. Le 10 avril, date de la mort de Mme de Castellane, Hugo note « elle avait fort aimé l'amour. C’est d’elle que Mme Gay disait : — Elle ne peut pas donner un sou à un pauvre sans tâcher de le rendre amoureux d’elle. »
(4) Ces tortures avaient été révélées par un soldat, Dubois de Gennes, lui-même sanctionné, qui avait fait dans une lettre souvent citée le catalogue de tous les procédés employés. Il s'agit là de la première réaction de Hugo aux conditions de la colonisation de l'Algérie. À ce sujet, voir Franck Laurent, Victor Hugo face à la conquête de l'Algérie, Maisonneuve & Larose éd. 2001.
(5) Le 5 avril Hugo a visité la prison de La Roquette, il en fait une relation de douze pages dans Choses vues. Il prépare alors un grand discours sur les prisons, ce qui interrompt la rédaction de Jean Tréjean - ainsi s'appelait encore Jean Valjean dans la première version de ce qui deviendra Les Misérables.
(6) Texte que l'on peut également retrouver par là dans une numérisation de l'édition Ollendorf (Internet Archive via Wikisource, ainsi sont diffusés les classiques ...)
Et de Colette Magny, déjà.
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