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30/01/2026

Ronde de nuit : Paolo Ventura


Paolo Ventura, de la série War Souvenir, #26 - Noël 1944, 2005
Photographie, maquettes en technique mixte

 

 

De Paolo Ventura, déjà

31/12/2025

Un florilège de fin d'année : toute une congrégation d'espions dans une chenille

 

John Le Carré - The Pigeon Tunnel, 2016  / Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie, 2017

 

En 1982, un espion retraité vint à Beyrouth visiter Mohammed Abdel Rahman Abdel Raouf Arafat al-Qudua al-Husseini, dit Yasser Arafat, dit aussi Abou Amar, ingénieur civil, officier de réserve de l'armée égyptienne, créateur du Fatah puis de l'O.L.P. et, à ce moment-là, principal représentant d'un peuple qui, selon Golda Meir, n'existait pas (1).


  Arafat m’invita à passer le réveillon du Nouvel An avec lui dans une école pour les orphelins des martyrs palestiniens. Il enverrait une jeep me chercher à mon hôtel. J’étais toujours au Commodore, et la jeep faisait partie d’un convoi qui roula à fond de train, pare-chocs contre pare-chocs, sur une route de montagne sinueuse jalonnée de check-points libanais, syriens et palestiniens sous cette même pluie battante qui semblait s’abattre sur toutes mes rencontres avec Arafat.

  La route à une voie non goudronnée se décomposait sous le déluge. Des cailloux projetés par la jeep de devant ne cessaient de nous heurter. Des vallées s’ouvraient à quelques centimètres du bord, révélant de minuscules carrés de lumière à des milliers de mètres en contrebas. Notre véhicule de tête était une Land Rover rouge blindée qui, selon la rumeur, convoyait notre Chef. Mais quand nous arrivâmes devant l’école, les gardes nous révélèrent qu’ils nous avaient dupés. La Land Rover n’était qu’un leurre. Arafat était en sécurité, en bas, dans la salle de concert, à accueillir ses invités.

  De l’extérieur, l’école ressemblait à un banal bâtiment à un étage. Une fois dedans, on découvrait qu’on se trouvait au dernier niveau d’une structure qui épousait par paliers le flanc de la colline. Les inévitables hommes armés portant keffieh et jeunes femmes au torse lesté de cartouchières surveillèrent notre descente. La salle de concert était un immense amphithéâtre avec une scène en bois surélevée. Debout dans la première rangée de sièges, Arafat donnait l’accolade à ses invités tandis que la salle bondée résonnait du tonnerre rythmé des applaudissements. Des décorations du Nouvel An pendaient du plafond, des slogans révolutionnaires ornaient les murs. On me poussa vers Arafat et il m’accueillit par la même embrassade rituelle, puis des hommes grisonnants en treillis kaki avec ceinturon vinrent me serrer la main et me hurler leurs bons vœux par-dessus le vacarme des applaudissements. Certains avaient un nom. Certains, comme le bras droit d’Arafat, Abou Jihad, avaient un nom de guerre*. D’autres n’avaient pas de nom du tout.

  Le spectacle commence : les orphelines palestiniennes chantent en faisant la ronde, puis les orphelins, puis tous les enfants réunis dansent la dabkeh et s’échangent des kalachnikovs en bois pendant que la foule tape dans ses mains. À ma droite, Arafat se lève et ouvre grand les bras. Sur un signe de tête du combattant au visage sévère assis à sa droite, j’attrape le coude gauche d’Arafat et, à nous deux, nous le hissons sur scène et grimpons à sa suite.

  Décrivant des pirouettes au milieu de ses orphelins bien-aimés, Arafat semble s’enivrer de leur parfum. Il attrape le bout de son keffieh et le fait tournoyer tel Alec Guinness incarnant au cinéma Fagin dans Oliver Twist. Il a l’air transporté. Pleure-t-il ? Rit-il ? Une telle émotion se lit sur son visage que peu importe. Et voilà qu’il me fait signe de l’attraper par la taille. Quelqu’un m’attrape moi aussi par la taille. Et nous voilà tous, hauts gradés, sympathisants, enfants extatiques et, nul doute, toute une congrégation d’espions du monde entier puisque jamais aucune figure historique n’a été plus intensément espionnée qu’Arafat, embarqués dans une chenille menée par notre Chef.

  Le long du couloir en béton, et on monte un étage, et on traverse une salle, et on redescend. Le tromp-tromp de nos pieds remplace les claquements de mains. Derrière ou au-dessus de nous, des voix de stentor entonnent l’hymne national palestinien. Nous finissons par rejoindre la scène cahin-caha. Arafat s’avance, marque une pause, puis, sous les hurlements du public, il fait le saut de l’ange dans les bras de ses combattants.

  Et dans mon imagination, ma Charlie (2) exulte et l’applaudit à tout rompre.

  Huit mois plus tard, le 30 août 1982, suite à l’invasion israélienne, Arafat et son haut commandement furent chassés du Liban.

 * En français

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin 
 
 

Arafat exécuta d'autres sauts de l'ange, au fur et à mesure qu'il était chassé de partout, vers Tunis puis Tripoli (Liban), de nouveau en Tunisie, puis enfin en Palestine, Gaza, Jénine, Ramallah. Il meurt à Clamart le 11 novembre 2004, seize ans avant John Le Carré.

Quand il lui fut possible de s'installer en Palestine, Arafat assistait toujours à la messe de Noël orthodoxe de Bethléem, sauf quand les israéliens l'en empêchaient.  La première fois il avait déclaré  "Je suis venu saluer le premier Palestinien, Jésus-Christ, le messie par qui le message de paix se concrétiser". Les chrétiens (majoritairement de rite orthodoxe) représentent environ 6% de la population palestinienne. Au cours des siècles ils ont parlé araméen, puis grec, puis arabe et parmi eux sont les descendants des premiers compagnons de Jésus-Christ - sous réserve, bien sûr, des questionnements sur son historicité 

L'historicité. C'est un enjeu, parfois un champ de bataille. De quel régime d'historicité relève Jésus ? Et Barabbas ? Et l'empire Khazar ? L'historicité est affaire de sources, d'annales, d'enquêtes et finalement d'historiens. Pourtant, nous assistons ici à la rencontre de deux métiers spécialisés dans l'historicité : les héros politiques et les espions.
 
Et pour qu'on ne me chicane pas sur Arafat, je donne ma définition du héros politique : personnage qu'un peuple en lutte hisse sur le pavois (avant qu'il fasse le saut de l'ange). Personnage qui, souvent, symbolise le retour d'un peuple dans l'historicité qui lui était déniée.
 
Et dénier l'historicité d'un peuple, soit dit en passant, peut porter à conséquences - on peut être tenté de purger l'histoire en supprimant le peuple en question.
 
Je donne aussi ma définition de l'espion : un historien du secret qui prend un peu d'avance... Remarquez que cette avance, il la paie parfois au prix fort, et que parfois aussi elle ne sert pas à grand-chose, pensez à Richard Sorge...
 
 
 

 
 
 
à Anthony Blunt, à la fois espion et historien, lui. Et à  Kim Philby...
 
 
 
 

 
 
 
...bref à toutes ces congrégations d'espions dans une multitude de chenilles autour de tous les héros présumés. 
 
En 1956, Kim Philby s'installe à Beyrouth sous la couverture de correspondant de l'Observer. Il est toujours agent mais déjà un peu suspect aux yeux de ses chefs du SIS, qui l'aiment pourtant beaucoup (relisez La Taupe) et ne se résoudront à le démasquer qu'en 1963. C'est le successeur de Philby à Beyrouth, Patrick Seale, qui donnera à Le Carré  son premier contact pour rencontrer Arafat. Et, après plusieurs rendez-vous intermédiaires, quelques fouilles à corps et nombre de changements de voitures, voici le duo, pour l'historicité...

 
 
  Dans la petite partie du L se trouve un bureau derrière lequel est assis Arafat, comme s’il ménageait ses effets. Il porte un keffieh blanc, une chemise kaki bien repassée, et il arbore un pistolet d’argent dans un holster en plastique marron tressé. Il ne lève pas les yeux vers son invité. Il est trop occupé à signer des papiers. Même quand on m’amène vers un trône en bois sculpté à sa gauche, il est trop concentré pour me remarquer. Finalement, il lève la tête. Il sourit dans le vague comme au souvenir d’un moment heureux. Il se tourne vers moi tout en sautant sur ses pieds, à la fois ravi et surpris. Je saute sur les miens, de pieds. Comme des acteurs complices, nous nous regardons droit dans les yeux. Arafat est en représentation permanente, m’a-t-on prévenu. Et je me dis que moi aussi. Je suis un collègue acteur, et nous jouons pour une trentaine de spectateurs. Il s’incline en arrière et me tend les deux mains. Je les prends entre les miennes, elles sont douces comme celles d’un enfant. Ses yeux marron globuleux ont un regard à la fois habité et implorant.

  « Monsieur David ! s’écrie-t-il. Pourquoi êtes-vous venu me voir ?

- Monsieur Arafat, dis-je du même ton surjoué. Je suis venu toucher le cœur de la Palestine ! »

 

 


 

  On a répété, ou quoi ? Sans attendre, il guide ma main droite vers le côté gauche de sa chemise kaki et la pose sur une poche boutonnée parfaitement repassée.

  « Monsieur David, le cœur de la Palestine est là ! s’exclame-t-il avec ferveur. Juste là ! » répète-t-il pour la galerie.

  Ovation debout. Nous cassons la baraque. Nous échangeons une accolade à l’arabe, gauche, droite, gauche. Sa barbe n’est pas piquante mais toute douce, et elle sent bon le talc. Il me relâche, tout en gardant une main possessive sur mon épaule pendant qu’il s’adresse à notre public. Je peux me déplacer librement chez les Palestiniens, décrète-t-il, lui qui ne dort jamais deux fois de suite dans le même lit, gère sa propre sécurité et maintient que sa seule épouse est la Palestine. Je peux voir et entendre tout ce que je souhaite voir et entendre. Il me demande uniquement d’écrire et de dire la vérité, parce que seule la vérité permettra de libérer la Palestine. Il va me confier au chef militaire que j’ai rencontré à Londres, Salah Tamari. Salah me fournira une escorte de jeunes combattants triés sur le volet, Salah m’emmènera au Sud-Liban, Salah m’instruira sur le noble combat contre les sionistes, Salah me présentera ses commandants et leurs troupes. Tous les Palestiniens que je rencontrerai me parleront en toute franchise. Il veut qu’on nous prenne en photo tous les deux. Je refuse. Il me demande pourquoi, avec une expression si radieuse et taquine que j’ose une réponse honnête


 


  

  « Parce que je pense aller à Jérusalem un peu avant vous, monsieur Arafat. »

  Il éclate d’un rire chaleureux, alors notre public aussi. Mais c’est une vérité de trop et je regrette déjà ma boutade.

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin


Et si jamais vous passez par la Bodleian avant le 7 avril prochain...

 
 
(1) Les mots exacts de Golda Meir, selon ses propres déclarations étaient "there is no Palestinian people. There are Palestinian refugees".
 
(2) Le Carré fait allusion à l'héroïne de The little drummer girl

26/12/2025

Un florilège de fin d'année : nous étions toujours saisis d’un pressentiment, et celui-ci se révélait toujours fondé

 

 


 

Bon, ce n'est pas tout, il faut passer au réveillon du premier de l'an, il y a encore du boulot.

Et du boulot dangereux.

Il existe des réveillons de guerre - il en est ainsi dans toutes les guerres, même ces guerres permanentes et imaginaires qui sont le propre des régimes paranoïaques.

La provocation a été écrite au même moment que Le général de l'armée morte, et sur un thème voisin. Mais cette longue nouvelle a attendu dix ans pour être publiée.

 

La provocation n’avait pas encore eu lieu, mais elle était dans l’air depuis le matin. Avant une provocation, nous étions toujours saisis d’un pressentiment, et celui-ci se révélait toujours fondé. Le chef de poste avait donné l’ordre de mettre en batterie une des mitrailleuses légères pour parer à toute éventualité. Il n’y eut pas de provocation jusqu’à l’heure du déjeuner. Mais nous demeurions persuadés, ou presque, que quelque chose allait se produire.

L’après-midi, je montai jusqu’au mirador et demandai ses jumelles à la sentinelle. Le jour était splendide, le regard portait loin dans les profondeurs du pays voisin. Leur poste à eux était très proche de la frontière, à peine cinquante pas. On entendait distinctement leur gramophone et les éclats de voix des soldats. Ils fêtaient Noël et, apparemment, buvaient sec.
 
De la casemate sortait parfois un soldat, bras dessus bras dessous avec une fille, et ils disparaissaient dans les fourrés. C’était la troisième fois, au cours de ces dernières années, qu’ils ramenaient des filles pour Noël. Nous savions que c’était louche, que ça cachait forcément quelque chose. Mais, pour l’heure, rien n’était encore arrivé. Le camion qui avait déposé les filles demeurait sur la pente, les pneus équipés de chaînes. Les soldats disparaissaient avec les filles dans les fourrés, batifolaient avec elles dans la neige, et certains s’approchaient tout près de la zone neutre en s’embrassant, au nez et à la barbe de nos garde-frontières. Ces filles n’étaient pas toujours des prostituées. La dernière fois, par exemple, il s’agissait d’étudiantes, membres de divers cercles patriotiques affiliés à l’armée nationale, dont les adhérentes étaient envoyées afin de passer le réveillon ou d’autres fêtes en compagnie des soldats.
 
Je quittai le mirador et regagnai le casernement. Frisquette, la bise du soir commençait à souffler. Je me rendis jusqu’au baraquement, m’assis près du poêle qui crépitait et, pour la dixième fois, sortis de ma poche la lettre que j’avais reçue par le dernier courrier d’un de mes camarades. Je regardai non sans agacement les timbres collés de travers sur la petite enveloppe et recommençai à lire la lettre, l’esprit ailleurs. Donc, elle s’est fiancée, songeai-je. Ce qui veut dire que lorsqu’elle quitte le guichet de la gare, il l’y attend désormais du côté gauche des voies, là où les gosses ont cassé le lampadaire et où je l’attendais, autrefois, puis tous deux s’en vont plus loin à pas lents derrière les vieilles locomotives, là où se prolongent quelques rails morts, inutiles.
 
J’étais abattu. Je me remémorai nos plus beaux moments, puis la dispute, mon orgueil déplacé, l’absence de lettres durant tant de mois. Je ne pensais pas que ça finirait ainsi : elle, soudainement fiancée, et moi recevant de mon meilleur ami cette lettre avec ses timbres collés de travers.
 
Tête à claques, me dis-je. Tu as beaucoup perdu en ne voulant pas admettre tes torts.
 
Le jour n’était pas encore tombé qu’on entendit des coups de revolver. Nous nous ruâmes sur nos armes et, avant même de nous retrouver à l’extérieur, d’autres détonations retentirent, ainsi qu’une explosion. Puis ce fut leur mitrailleuse lourde qui prit le relais, suivie de la nôtre, exactement comme l’hiver précédent. Ensuite, tout se déroula comme de coutume, et ce fut une des provocations les plus graves de ces derniers temps. L’échange de tirs se poursuivit longtemps. Je me trouvais dans la tranchée, devant le bâtiment du poste, lorsqu’une voix m’interpella : 
 
– Hé, prends le commandement ! Le chef a été tué.
 
Pas possible, me suis-je dit, non, ça n’est pas possible ! Peut-être n’est-il que blessé. Après tout, il ne s’agit que d’une provocation de routine. Peut être a-t-il seulement été blessé, me suis-je répété.
 
Mais ce n’était pas une provocation comme les autres, et le commandant avait bel et bien été tué.
 
Je n’étais que sergent, mais je pris le commandement, le commandant en second étant en permission. Les coups de feu se turent avec la nuit. Nous mîmes la mitrailleuse en batterie à l’extérieur, devant le poste, et doublâmes les effectifs de garde.
 
C’était une nuit opaque et glauque ; en face, soudain tout s’était tu. On n’entendait plus ni bruits, ni musique, ni éclats de voix des filles et des soldats. Nous ne perçûmes que le sourd grondement de moteur du camion qui, apparemment, éloignait les filles de leur poste. Le moteur toussa, puis son bruit disparut dans les profondeurs de la nuit, et sur la frontière s’abattit de nouveau un silence lugubre, profond, comme si rien ne s’était passé.
 
(...)
 
Le lendemain, la neige avait tout recouvert et, ce matin-là, elle était si resplendissante, immaculée, qu’il ne semblait pas possible qu’il y eût par en dessous de la boue, encore moins un cadavre.

Ce fut le réveillon le plus insolite que j’aie jamais passé. Ni cartes postales, ni lettres, ni télégrammes. Au milieu du couloir, on avait dressé une pitoyable branche de sapin décorée d’un peu de coton blanc. Des millions de flocons de neige nous avaient isolés et nous commencions à prendre en grippe cette calamité blanche, glacée, implacable. Néanmoins, pour sacrifier à la tradition, nous devions recréer son image sur la branche de sapin du Nouvel An.

 

Ismaïl Kadaré
La Provocation, 1962-72
Trad. Tedi Papavrami

08/11/2025

La semaine de la photo (5) : une petite fille et des fusils


Fernand Cuville - Une petite fille jouant avec sa poupée, Reims, 1917
Autochrome
 
 
Ici, sur le théâtre des opérationsle style et la technique de Cuville sont celles des Archives de la planète - il a d'ailleurs fait partie des équipes d'Albert Kahn.

05/11/2025

La semaine de la photo (2) : un beau spectacle mais un dernier regret


Edward Curtis - Geronimo, 1905

 

Le vieux chef a soixante-seize ans, il s'est battu pendant près de trente ans contre le Mexique et les États-unis, il a fini par devoir se rendre - pour la quatrième fois - en 1886.

La photo a été prise en 1905, très probablement à l'occasion de la parade d'inauguration du président Theodore Roosevelt, où on fit figurer six chefs indiens à cheval. 

 

 


Les six chefs rassemblés avant le défilé : Quanah Parker (Comanche), Buckskin Charlie (Ute), Hollow Horn Bear et American Horse (Sioux), Little Plume (Blackfeet) et Geronimo (Apache), troisième à partir de la gauche.

 

Ils avaient accepté de participer en espérant pouvoir négocier des améliorations au sort de leurs peuples. Geronimo, reçu dans le bureau de Roosevelt, lui demanda de permettre aux Apaches Chiricahuas de retourner en Arizona. Roosevelt refusa.

Geronimo retourna dans son exil d'Oklahoma et mourut quatre ans plus tard en prononçant ces derniers mots : "je n'aurais jamais dû me rendre, j'aurais dû me battre jusqu'au bout". 

Lors du défilé un membre du comité d'investiture demanda à Roosevelt : "Pourquoi avez-vous choisi Geronimo pour défiler lors de votre parade, Monsieur le Président ? N'est-il pas le plus grand meurtrier à lui seul de l'histoire américaine ?" Roosevelt répondit : "Je voulais offrir un beau spectacle au peuple".  


 


 

15/10/2025

Voir Londres, et penser à Gaza


Charles Ginner - Emergency Water Storage Tank, 1942
Huile sur toile
Tate


Ginner travaille ici sur le Blitz en war artist, mais à partir du pittoresque des ruines, comme Eliot Hodgkin par exemple.

 

 

Sydney Carlisle - The ruins of the Great Mosque, Gaza, Palestine, 1919
Imperial War Museum, Londres
 
 
Les destructions que peint Carlisle font suite à la campagne de Sinaï et de Palestine de l'armée anglaise, qui donna lieu en 1917 aux trois Batailles de Gaza. 

 

05/10/2025

L'art du petit déjeuner : fascisation


Félix Vallotton - Le service à café, 1887

 

 

(Odeur de pain grillé, bruit de petites cuillers. Aux fenêtres, les premiers rayons d'un soleil hésitant filtrent à travers les nuages orangés. On entend au loin railler un ou deux goélands). 

M. Chat - Du calme, ils n'ont pas encore de chemises brunes

Mme Chat - Oui, mais la discussion est assez avancée...

M. Chat - Ils n'arborent pas la croix gammée...

Mme Chat - De toute façon ils en auraient le droit. Sauf à New York et en Californie...

M. Chat - Et en Virginie, n'oublie pas la Virginie... Et puis ils n'ont encore envahi personne.

Mme Chat - Ils ont bien l'air de s'y préparer, pourtant. 


 

Grimwades Royal Winton - Jazz Coffee Set, ca 1930, céramique
 Coll. privée

 

M. Chat - Je veux bien un peu plus de café.

Mme Chat - Celui au goût de noisette ?

M. Chat - Oui, merci. Et puis, à propos d'invasion, ils ont plutôt l'air de vouloir s'envahir eux-mêmes.

Mme Chat - Attends, j'entends un bruit de drone...

M. Chat -  Ça ne peut pas être eux ? Plutôt les autres.

Mme Chat - Oui mais si eux et les autres...

M. Chat - Tu as encore fait ton cauchemar Molotov-Ribbentrop...

Mme Chat - Oui mais cette fois-ci il y en avait un troisième... 

  

Richard Kaplenig - es-20/1, 2022

 

M. Chat - Tu lis trop de trucs angoissants... Tu t'es endormie sur quoi, hier soir ?

Mme Chat - Un article de Naomi Klein et Astra Taylor.

M. Chat - Ben tu vois... Il est bon ton café ?

Mme Chat -  Oui, j'aime bien le goût vanille. Et toi, qu'est-ce que tu lis ?

M. Chat -  Ça. Intéressant. L'auteur prédit le retour à un capitalisme agressif de prédation, tiens, regarde :

 


 

Mme Chat - Ben... C'est pas plus gai...

M. Chat - Mais ça donne un certain recul. J'aime bien le recul, par les temps qui courent.

 

 

Jessica Lisse - Tasse de café

 

Mme Chat - Et toi, il est bon ton café à la noisette ?

M. Chat - Oui, oui. Mais il a un arrière-goût curieux...

Mme Chat - Un goût de quoi ? 

M. Chat - Un goût de déjà-vu. 


 

William Kentridge - Twelve coffee pots, 2012


 

 

10/09/2025

Un lecteur, une lectrice et deux guerres


 
Max Beckmann - Lesender Mann, Selbstbildnis, détail
 
 
La date proposée par le Musée de Francfort (1912) pour L'homme en train de lire, autoportrait me laisse perplexe compte tenu de ce qu'on lit sur l'épreuve (ou sur la litho ?)...
 
 

 
...et qui paraît bien être 19/11/18, suivie de la citation d'Hamlet (to be or not to be...). En Novembre 1918 Beckmann se relève de la profonde dépression nerveuse qui l'a frappé en 1915 alors qu'il servait comme infirmier militaire (il se refusait à tirer "sur des français ou des russes"). 
 
Contexte : la fin Novembre 1918, faut-il le rappeler, est un période spéciale de l'histoire allemande, qui sépare l'armistice du 11 de la réunion du Congrès national des comités d'ouvriers et de soldats (16 décembre) où les Spartakistes sont en minorité - soit une période et un lieu d'oscillation historique majeure pour le XXème siècle.
 
 
 
Max Beckmann - Lesende Frau, 1945
 
 
Comparée aux autoportraits introspectifs qui jalonnent sa production, tout particulièrement de 37 à 44, Je verrais bien La femme en train de lire et son bouquet de fleurs comme un signe de libération.
 
Contexte : Beckmann reste en Allemagne jusqu'en 1937, très exactement jusqu'aux deux expositions nazies de peinture, la Große Deutsche Kunstausstellung (l'art positif national-socialiste) et en parallèle celle des artistes dégénérés où l'on fait figurer ses œuvres, qui sont alors décrochées de tous les autres musées et expositions. Beckmann se réfugie en Hollande d'où il ne réussit pas à s'enfuir pour les États-Unis en 1939. Il y restera, sous la surveillance allemande, jusqu'à la fin de la guerre, échappant de justesse à une remobilisation à l'âge de soixante ans. Il s'installe aux États-Unis en 47 et ne retournera pas en Allemagne. 
 

08/07/2025

Les vacances du bestiaire : voyageurs


Eric Ravilious - Corporal Stediford’s Mobile Pigeon Loft, 1942
Aquarelle

16/03/2025

Les fleurs sont de retour

 

L'autrice de ce récent article, citant une chanson bien connue, me rappelle ce vieux post du 5 septembre 2008, que je republie presque tel que. Hé oui, elles sont de retour.

 

 

Mikhaïl Alexandrovitch Cholokhov (1905-1984)
photographié en 1938

 

Mikhaïl Cholokhov, le seul homme à avoir reçu à la fois le prix Nobel et le prix Staline de littérature, fut accusé par Soljénitsyne de n'avoir pas vraiment écrit Le Don paisible - et de l'avoir volé, en partie ou non, à Fiodor Krioukov ou à Vinyamin Alekséiévitch Krasnouchkine. Depuis que l'étoile de Soljénitsyne a un peu pâli, et que le manuscrit original du Don a été découvert et analysé, on a toutes raisons de penser que le livre est bien de la main de Cholokhov.

 

 

Ce qui n'a jamais fait de doute en revanche c'est que Tikhiy Don, saga de cavaliers cosaques qui suit la famille Melekhov depuis le début du XXème siècle jusqu'à la guerre civile entre Rouges et Blancs, fait partie des plus grands romans qu'ait produits une littérature qui n'en fut pas avare.

 

 

Étrange roman assez éloigné du réalisme socialiste - le dogme n'était d'ailleurs pas en vigueur quand il fut écrit - avec son héros peu positif qui se bat d'abord chez les blancs, puis avec les rouges, et enfin pour lui seul. Cholokhov essaiera ensuite de se couler dans le moule en écrivant Terres défrichées - mais il butera entre autres problèmes sur la famine ukrainienne et les persécutions contre les paysans. Il écrira à Staline pour protester, sera quelque peu inquiété par le NKVD, puis capitulera, finissant président de l'Union des écrivains, y ayant perdu son génie. Mais ne lui jetez pas la première pierre, Soljénitsyne l'a déjà fait.

 

 

 

Le Don paisible, surtout dans sa première partie, décrit la vie rurale cosaque dans la région natale de l'auteur, autour de Véchenskaya. Il contient de nombreux chants populaires qui doivent leur survie à Cholokhov. L'un d'eux dit en ukrainien :

А где ж гуси?
В камыш ушли.
А где ж камыш?
Девки выжали.
А где ж девки?
Девки замуж ушли.
А где ж казаки?
На войну пошли …


Où sont passées les oies ? - Elles ont couru dans les roseaux
Où sont passées les fleurs ? - Les filles les ont cueillies
Où sont passées les filles ? - Elles ont pris un mari
Où sont passés les maris ? - Ils sont partis pour la guerre...



En 1955 le folksinger Pete Seeger fut convoqué (subpoenaed) par la HUAC, la commission des activités anti-américaines du sénateur Mc Carthy, et refusa de témoigner sur ses liens éventuels avec le Parti Communiste Américain, de donner des noms et même d'invoquer le cinquième amendement, ce qui l'exposait aux peines les plus lourdes que pouvaient encourir les suspects comme lui. Et de fait il fut condamné en 1961 à 10 ans de prison pour outrage à la Cour - verdict annulé en appel l'année suivante.

C'est pendant ces années passées sous la menace d'une incarcération qu'il retrouva un jour dans un carnet la citation du Don paisible et qu'il y ajouta trois mots "long time passing" qui le hantaient comme une scie musicale. Where have all the flowers gone était né. Seeger la retravailla avec Joe Hickerson, qui ajouta les deux couplets finaux. Le Kingston Trio la reprit puis Peter, Paul & Mary, et Joan Baez. Et en 1962 Marlene Dietrich chanta la version française au gala de l'UNICEF à Paris, puis la version allemande. Where have all the flowers gone n'était déjà plus une chanson - mais un hymne international.

Marlene Dietrich enregistre la version française en Mai 1962. En Algérie, la guerre civile à trois fait rage entre l'OAS, le FLN et l'armée française. La France ne reconnaît officiellement la République Algérienne que le 5 juillet de cette année-là.

À cette même date, les conseillers militaires (military advisers) américains sont déjà 12.000 au Sud Viêt-Nam, y compris les forces spéciales - les Green Berets. L'année suivante, le fameux cable 243, envoyé sans l'aval de Kennedy par l'aile dure de l'administration américaine, donne le champ libre aux généraux sud-vietnamiens pour un coup d'état militaire. Le président Ngo Dinh Diem et son frère sont assassinés le 2 Novembre 1963, vrai début de la seconde guerre du Viêt-Nam. Vingt jours plus tard, à Dallas, Kennedy est assassiné lui aussi.

Where have all the flowers gone charrie avec elle une bonne partie de l'histoire du XXème siècle, et même plus. Tout le passé cosaque, la guerre de 14, la révolution d'Octobre et la guerre civile russe à travers Cholokhov. La seconde guerre mondiale, à travers Dietrich et le quiproquo qui lui a fait endosser Lili Marlene à la place de Lale Andersen, ce quiproquo qu'elle exorcisait, d'une certaine façon, avec Sag mir,

...avec en arrière-fond la guerre froide à travers Seeger et la HUAC. Et en prolongement le Viêt-Nam, bien sûr.

Cette année-là, où Dietrich chante Where are all the flowers gone, Lyndon Baines Johnson devient président des Etats-Unis, le 22 novembre 1963. Le Viêt-Nam n'est pas sa priorité - sa priorité c'est la Great Society. Mais les guerres vous changent. Viennent en Août 1964 les deux incidents du Golfe du Tonkin. On ne sait pas trop ce qui s'est passé les 2 et 4 Août de cette année là sur l'USS Maddox, particulièrement le 4. Ce qu'on sait, c'est que la marine américaine voulait dire des choses simples, que le président Johnson voulait entendre des choses simples, et qu'il allait être très bientôt en campagne électorale. Le 4 au soir, il parle à la télévision. Le 7, le Congrès américain vote le Gulf of Tonkin statement qui autorise Johnson à engager des opérations militaires sans déclaration de guerre préalable. Le reste est largement connu.

Le reste du reste, nous le connaissons aussi. Les présidents veulent entendre des choses simples, les généraux leur disent des choses simples et les peuples écoutent des choses de plus en plus simples, à la télévision.

Where have all the flowers gone est une chanson qui se rappelle à votre souvenir chaque fois qu'une guerre envoie au loin mourir des jeunes gens. Creusez les motifs, vous trouverez des mensonges. Les tombes et les fleurs, elles, sont vraies. Et voici Marie-Magdalene Dietrich (1901-1992), dite Marlene, chantant en allemand une vieille chanson cosaque.
 
 
Sag mir, wo die Blumen sind ? - version allemande chantée par Marlene Dietrich
 
 
...et, pour ceux qui ne parleraient pas allemand, je rajoute la version anglaise (ah oui, la française est ici) :

Sag mir, wo die Blumen sind
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Blumen sind
Was ist geschehn?
Sag mir, wo die Blumen sind
Mädchen pflückten sie geschwind
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn?
 
Where have all the flowers gone?
Long time passing
Where have all the flowers gone?
Long time ago
Where have all the flowers gone?
Young girls picked them every one
When will they ever learn?
When will they ever learn?

Sag mir, wo die Mädchen sind
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Mädchen sind
Was ist geschehn?
Sag mir, wo die Mädchen sind
Männer nahmen sie geschwind
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn
?

 
Where have all the young girls gone?
Long time passing
Where have all the young girls gone?
Long time ago
Where have all the young girls gone?
Gone to young men every one
When will they ever learn?
When will they ever learn?

Sag mir, wo die Männer sind
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Männer sind
Was ist geschehn?
Sag mir, wo die Männer sind
Zogen fort, der Krieg beginnt
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn?

 
Where have all the young men gone?
Long time passing
Where have all the young men gone?
Long time ago
Where have all the young men gone?
Gone for soldiers every one
When will they ever learn?
When will they ever learn?

Sag, wo die Soldaten sind
Wo sind sie geblieben?
Sag, wo die Soldaten sind
Was ist geschehn?
Sag, wo die Soldaten sind
Über Gräber weht der Wind
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn?

 
Where have all the soldiers gone?
Long time passing
Where have all the soldiers gone?
Long time ago 
 Where have all the soldiers gone?
Gone to graveyards every one
When will they ever learn?
When will they ever learn?

Sag mir, wo die Gräber sind
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Gräber sind
Was ist geschehn?
Sag mir, wo die Gräber sind
Blumen wehn im Sommerwind
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn?

 
Where have all the graveyards gone?
Long time passing
Where have all the graveyards gone?
Long time ago
Where have all the graveyards gone?
Covered with flowers every one
When will we ever learn?
When will we ever learn?

 
Sag mir, wo die Blumen sind
Wo sind sie geblieben?
Sag mir, wo die Blumen sind
Was ist geschehn?
Sag mir, wo die Blumen sind
Mädchen pflückten sie geschwind
Wann wird man je verstehn?
Wann wird man je verstehn?

Where have all the flowers gone?
Long time passing
Where have all the flowers gone?
Long time ago
Where have all the flowers gone?
Young girls picked them every one
When will they ever learn?
When will they ever learn?