De Paolo Ventura, déjà.
De Paolo Ventura, déjà.
John Le Carré - The Pigeon Tunnel, 2016 / Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie, 2017
En 1982, un espion retraité vint à Beyrouth visiter Mohammed Abdel Rahman Abdel Raouf Arafat al-Qudua al-Husseini, dit Yasser Arafat, dit aussi Abou Amar, ingénieur civil, officier de réserve de l'armée égyptienne, créateur du Fatah puis de l'O.L.P. et, à ce moment-là, principal représentant d'un peuple qui, selon Golda Meir, n'existait pas (1).
Arafat m’invita à passer le réveillon du Nouvel An avec lui dans une école pour les orphelins des martyrs palestiniens. Il enverrait une jeep me chercher à mon hôtel. J’étais toujours au Commodore, et la jeep faisait partie d’un convoi qui roula à fond de train, pare-chocs contre pare-chocs, sur une route de montagne sinueuse jalonnée de check-points libanais, syriens et palestiniens sous cette même pluie battante qui semblait s’abattre sur toutes mes rencontres avec Arafat.
La route à une voie non goudronnée se décomposait sous le déluge. Des cailloux projetés par la jeep de devant ne cessaient de nous heurter. Des vallées s’ouvraient à quelques centimètres du bord, révélant de minuscules carrés de lumière à des milliers de mètres en contrebas. Notre véhicule de tête était une Land Rover rouge blindée qui, selon la rumeur, convoyait notre Chef. Mais quand nous arrivâmes devant l’école, les gardes nous révélèrent qu’ils nous avaient dupés. La Land Rover n’était qu’un leurre. Arafat était en sécurité, en bas, dans la salle de concert, à accueillir ses invités.
De l’extérieur, l’école ressemblait à un banal bâtiment à un étage. Une fois dedans, on découvrait qu’on se trouvait au dernier niveau d’une structure qui épousait par paliers le flanc de la colline. Les inévitables hommes armés portant keffieh et jeunes femmes au torse lesté de cartouchières surveillèrent notre descente. La salle de concert était un immense amphithéâtre avec une scène en bois surélevée. Debout dans la première rangée de sièges, Arafat donnait l’accolade à ses invités tandis que la salle bondée résonnait du tonnerre rythmé des applaudissements. Des décorations du Nouvel An pendaient du plafond, des slogans révolutionnaires ornaient les murs. On me poussa vers Arafat et il m’accueillit par la même embrassade rituelle, puis des hommes grisonnants en treillis kaki avec ceinturon vinrent me serrer la main et me hurler leurs bons vœux par-dessus le vacarme des applaudissements. Certains avaient un nom. Certains, comme le bras droit d’Arafat, Abou Jihad, avaient un nom de guerre*. D’autres n’avaient pas de nom du tout.
Le spectacle commence : les orphelines palestiniennes chantent en faisant la ronde, puis les orphelins, puis tous les enfants réunis dansent la dabkeh et s’échangent des kalachnikovs en bois pendant que la foule tape dans ses mains. À ma droite, Arafat se lève et ouvre grand les bras. Sur un signe de tête du combattant au visage sévère assis à sa droite, j’attrape le coude gauche d’Arafat et, à nous deux, nous le hissons sur scène et grimpons à sa suite.
Décrivant des pirouettes au milieu de ses orphelins bien-aimés, Arafat semble s’enivrer de leur parfum. Il attrape le bout de son keffieh et le fait tournoyer tel Alec Guinness incarnant au cinéma Fagin dans Oliver Twist. Il a l’air transporté. Pleure-t-il ? Rit-il ? Une telle émotion se lit sur son visage que peu importe. Et voilà qu’il me fait signe de l’attraper par la taille. Quelqu’un m’attrape moi aussi par la taille. Et nous voilà tous, hauts gradés, sympathisants, enfants extatiques et, nul doute, toute une congrégation d’espions du monde entier puisque jamais aucune figure historique n’a été plus intensément espionnée qu’Arafat, embarqués dans une chenille menée par notre Chef.
Le long du couloir en béton, et on monte un étage, et on traverse une salle, et on redescend. Le tromp-tromp de nos pieds remplace les claquements de mains. Derrière ou au-dessus de nous, des voix de stentor entonnent l’hymne national palestinien. Nous finissons par rejoindre la scène cahin-caha. Arafat s’avance, marque une pause, puis, sous les hurlements du public, il fait le saut de l’ange dans les bras de ses combattants.
Et dans mon imagination, ma Charlie (2) exulte et l’applaudit à tout rompre.
Huit mois plus tard, le 30 août 1982, suite à l’invasion israélienne, Arafat et son haut commandement furent chassés du Liban.
* En français
Arafat exécuta d'autres sauts de l'ange, au fur et à mesure qu'il était chassé de partout, vers Tunis puis Tripoli (Liban), de nouveau en Tunisie, puis enfin en Palestine, Gaza, Jénine, Ramallah. Il meurt à Clamart le 11 novembre 2004, seize ans avant John Le Carré.
Quand il lui fut possible de s'installer en Palestine, Arafat assistait toujours à la messe de Noël orthodoxe de Bethléem, sauf quand les israéliens l'en empêchaient. La première fois il avait déclaré "Je suis venu saluer le premier Palestinien, Jésus-Christ, le messie par qui le message de paix se concrétiser". Les chrétiens (majoritairement de rite orthodoxe) représentent environ 6% de la population palestinienne. Au cours des siècles ils ont parlé araméen, puis grec, puis arabe et parmi eux sont les descendants des premiers compagnons de Jésus-Christ - sous réserve, bien sûr, des questionnements sur son historicité.
L'historicité. C'est un enjeu, parfois un champ de bataille. De quel régime d'historicité relève Jésus ? Et Barabbas ? Et l'empire Khazar ? L'historicité est affaire de sources, d'annales, d'enquêtes et finalement d'historiens. Pourtant, nous assistons ici à la rencontre de deux métiers spécialisés dans l'historicité : les héros politiques et les espions.« Monsieur David ! s’écrie-t-il. Pourquoi êtes-vous venu me voir ?
- Monsieur Arafat, dis-je du même ton surjoué. Je suis venu toucher le cœur de la Palestine ! »
On a répété, ou quoi ? Sans attendre, il guide ma main droite vers le côté gauche de sa chemise kaki et la pose sur une poche boutonnée parfaitement repassée.
« Monsieur David, le cœur de la Palestine est là ! s’exclame-t-il avec ferveur. Juste là ! » répète-t-il pour la galerie.
Ovation debout. Nous cassons la baraque. Nous échangeons une accolade à l’arabe, gauche, droite, gauche. Sa barbe n’est pas piquante mais toute douce, et elle sent bon le talc. Il me relâche, tout en gardant une main possessive sur mon épaule pendant qu’il s’adresse à notre public. Je peux me déplacer librement chez les Palestiniens, décrète-t-il, lui qui ne dort jamais deux fois de suite dans le même lit, gère sa propre sécurité et maintient que sa seule épouse est la Palestine. Je peux voir et entendre tout ce que je souhaite voir et entendre. Il me demande uniquement d’écrire et de dire la vérité, parce que seule la vérité permettra de libérer la Palestine. Il va me confier au chef militaire que j’ai rencontré à Londres, Salah Tamari. Salah me fournira une escorte de jeunes combattants triés sur le volet, Salah m’emmènera au Sud-Liban, Salah m’instruira sur le noble combat contre les sionistes, Salah me présentera ses commandants et leurs troupes. Tous les Palestiniens que je rencontrerai me parleront en toute franchise. Il veut qu’on nous prenne en photo tous les deux. Je refuse. Il me demande pourquoi, avec une expression si radieuse et taquine que j’ose une réponse honnête
« Parce que je pense aller à Jérusalem un peu avant vous, monsieur Arafat. »
Il éclate d’un rire chaleureux, alors notre public aussi. Mais c’est une vérité de trop et je regrette déjà ma boutade.
Bon, ce n'est pas tout, il faut passer au réveillon du premier de l'an, il y a encore du boulot.
Et du boulot dangereux.
Il existe des réveillons de guerre - il en est ainsi dans toutes les guerres, même ces guerres permanentes et imaginaires qui sont le propre des régimes paranoïaques.
La provocation a été écrite au même moment que Le général de l'armée morte, et sur un thème voisin. Mais cette longue nouvelle a attendu dix ans pour être publiée.
La provocation n’avait pas encore eu lieu, mais elle était dans l’air depuis le matin. Avant une provocation, nous étions toujours saisis d’un pressentiment, et celui-ci se révélait toujours fondé. Le chef de poste avait donné l’ordre de mettre en batterie une des mitrailleuses légères pour parer à toute éventualité. Il n’y eut pas de provocation jusqu’à l’heure du déjeuner. Mais nous demeurions persuadés, ou presque, que quelque chose allait se produire.
*
Ce fut le réveillon le plus insolite que j’aie jamais passé. Ni cartes postales, ni lettres, ni télégrammes. Au milieu du couloir, on avait dressé une pitoyable branche de sapin décorée d’un peu de coton blanc. Des millions de flocons de neige nous avaient isolés et nous commencions à prendre en grippe cette calamité blanche, glacée, implacable. Néanmoins, pour sacrifier à la tradition, nous devions recréer son image sur la branche de sapin du Nouvel An.
Le vieux chef a soixante-seize ans, il s'est battu pendant près de trente ans contre le Mexique et les États-unis, il a fini par devoir se rendre - pour la quatrième fois - en 1886.
La photo a été prise en 1905, très probablement à l'occasion de la parade d'inauguration du président Theodore Roosevelt, où on fit figurer six chefs indiens à cheval.

Ils avaient accepté de participer en espérant pouvoir négocier des améliorations au sort de leurs peuples. Geronimo, reçu dans le bureau de Roosevelt, lui demanda de permettre aux Apaches Chiricahuas de retourner en Arizona. Roosevelt refusa.
Geronimo retourna dans son exil d'Oklahoma et mourut quatre ans plus tard en prononçant ces derniers mots : "je n'aurais jamais dû me rendre, j'aurais dû me battre jusqu'au bout".
Lors du défilé un membre du comité d'investiture demanda à Roosevelt : "Pourquoi avez-vous choisi Geronimo pour défiler lors de votre parade, Monsieur le Président ? N'est-il pas le plus grand meurtrier à lui seul de l'histoire américaine ?" Roosevelt répondit : "Je voulais offrir un beau spectacle au peuple".
Ginner travaille ici sur le Blitz en war artist, mais à partir du pittoresque des ruines, comme Eliot Hodgkin par exemple.
(Odeur de pain grillé, bruit de petites cuillers. Aux fenêtres, les premiers rayons d'un soleil hésitant filtrent à travers les nuages orangés. On entend au loin railler un ou deux goélands).
M. Chat - Du calme, ils n'ont pas encore de chemises brunes
Mme Chat - Oui, mais la discussion est assez avancée...
M. Chat - Ils n'arborent pas la croix gammée...
Mme Chat - De toute façon ils en auraient le droit. Sauf à New York et en Californie...
M. Chat - Et en Virginie, n'oublie pas la Virginie... Et puis ils n'ont encore envahi personne.
Mme Chat - Ils ont bien l'air de s'y préparer, pourtant.
M. Chat - Je veux bien un peu plus de café.
Mme Chat - Celui au goût de noisette ?
M. Chat - Oui, merci. Et puis, à propos d'invasion, ils ont plutôt l'air de vouloir s'envahir eux-mêmes.
Mme Chat - Attends, j'entends un bruit de drone...
M. Chat - Ça ne peut pas être eux ? Plutôt les autres.
Mme Chat - Oui mais si eux et les autres...
M. Chat - Tu as encore fait ton cauchemar Molotov-Ribbentrop...
Mme Chat - Oui mais cette fois-ci il y en avait un troisième...
M. Chat - Tu lis trop de trucs angoissants... Tu t'es endormie sur quoi, hier soir ?
Mme Chat - Un article de Naomi Klein et Astra Taylor.
M. Chat - Ben tu vois... Il est bon ton café ?
Mme Chat - Oui, j'aime bien le goût vanille. Et toi, qu'est-ce que tu lis ?
M. Chat - Ça. Intéressant. L'auteur prédit le retour à un capitalisme agressif de prédation, tiens, regarde :
Mme Chat - Ben... C'est pas plus gai...
M. Chat - Mais ça donne un certain recul. J'aime bien le recul, par les temps qui courent.
Mme Chat - Et toi, il est bon ton café à la noisette ?
M. Chat - Oui, oui. Mais il a un arrière-goût curieux...
Mme Chat - Un goût de quoi ?
M. Chat - Un goût de déjà-vu.
L'autrice de ce récent article, citant une chanson bien connue, me rappelle ce vieux post du 5 septembre 2008, que je republie presque tel que. Hé oui, elles sont de retour.
Mikhaïl Alexandrovitch Cholokhov (1905-1984)
photographié en 1938
Mikhaïl Cholokhov, le seul homme à avoir reçu à la fois le prix Nobel et le prix Staline de littérature, fut accusé par Soljénitsyne de n'avoir pas vraiment écrit Le Don paisible - et de l'avoir volé, en partie ou non, à Fiodor Krioukov ou à Vinyamin Alekséiévitch Krasnouchkine. Depuis que l'étoile de Soljénitsyne a un peu pâli, et que le manuscrit original du Don a été découvert et analysé, on a toutes raisons de penser que le livre est bien de la main de Cholokhov.
Ce qui n'a jamais fait de doute en revanche c'est que Tikhiy Don, saga de cavaliers cosaques qui suit la famille Melekhov depuis le début du XXème siècle jusqu'à la guerre civile entre Rouges et Blancs, fait partie des plus grands romans qu'ait produits une littérature qui n'en fut pas avare.
Étrange roman assez éloigné du réalisme socialiste - le dogme n'était d'ailleurs pas en vigueur quand il fut écrit - avec son héros peu positif qui se bat d'abord chez les blancs, puis avec les rouges, et enfin pour lui seul. Cholokhov essaiera ensuite de se couler dans le moule en écrivant Terres défrichées - mais il butera entre autres problèmes sur la famine ukrainienne et les persécutions contre les paysans. Il écrira à Staline pour protester, sera quelque peu inquiété par le NKVD, puis capitulera, finissant président de l'Union des écrivains, y ayant perdu son génie. Mais ne lui jetez pas la première pierre, Soljénitsyne l'a déjà fait.
Cette année-là, où Dietrich chante Where are all the flowers gone, Lyndon Baines Johnson devient président des Etats-Unis, le 22 novembre 1963. Le Viêt-Nam n'est pas sa priorité - sa priorité c'est la Great Society. Mais les guerres vous changent. Viennent en Août 1964 les deux incidents du Golfe du Tonkin. On ne sait pas trop ce qui s'est passé les 2 et 4 Août de cette année là sur l'USS Maddox, particulièrement le 4. Ce qu'on sait, c'est que la marine américaine voulait dire des choses simples, que le président Johnson voulait entendre des choses simples, et qu'il allait être très bientôt en campagne électorale. Le 4 au soir, il parle à la télévision. Le 7, le Congrès américain vote le Gulf of Tonkin statement qui autorise Johnson à engager des opérations militaires sans déclaration de guerre préalable. Le reste est largement connu.
Le reste du reste, nous le connaissons aussi. Les présidents veulent entendre des choses simples, les généraux leur disent des choses simples et les peuples écoutent des choses de plus en plus simples, à la télévision.