31/12/2025

Un florilège de fin d'année : toute une congrégation d'espions dans une chenille

 

John Le Carré - The Pigeon Tunnel, 2016  / Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie, 2017

 

En 1982, un espion retraité vint à Beyrouth visiter Mohammed Abdel Rahman Abdel Raouf Arafat al-Qudua al-Husseini, dit Yasser Arafat, dit aussi Abou Amar, ingénieur civil, officier de réserve de l'armée égyptienne, créateur du Fatah puis de l'O.L.P. et, à ce moment-là, principal représentant d'un peuple qui, selon Golda Meir, n'existait pas (1).


  Arafat m’invita à passer le réveillon du Nouvel An avec lui dans une école pour les orphelins des martyrs palestiniens. Il enverrait une jeep me chercher à mon hôtel. J’étais toujours au Commodore, et la jeep faisait partie d’un convoi qui roula à fond de train, pare-chocs contre pare-chocs, sur une route de montagne sinueuse jalonnée de check-points libanais, syriens et palestiniens sous cette même pluie battante qui semblait s’abattre sur toutes mes rencontres avec Arafat.

  La route à une voie non goudronnée se décomposait sous le déluge. Des cailloux projetés par la jeep de devant ne cessaient de nous heurter. Des vallées s’ouvraient à quelques centimètres du bord, révélant de minuscules carrés de lumière à des milliers de mètres en contrebas. Notre véhicule de tête était une Land Rover rouge blindée qui, selon la rumeur, convoyait notre Chef. Mais quand nous arrivâmes devant l’école, les gardes nous révélèrent qu’ils nous avaient dupés. La Land Rover n’était qu’un leurre. Arafat était en sécurité, en bas, dans la salle de concert, à accueillir ses invités.

  De l’extérieur, l’école ressemblait à un banal bâtiment à un étage. Une fois dedans, on découvrait qu’on se trouvait au dernier niveau d’une structure qui épousait par paliers le flanc de la colline. Les inévitables hommes armés portant keffieh et jeunes femmes au torse lesté de cartouchières surveillèrent notre descente. La salle de concert était un immense amphithéâtre avec une scène en bois surélevée. Debout dans la première rangée de sièges, Arafat donnait l’accolade à ses invités tandis que la salle bondée résonnait du tonnerre rythmé des applaudissements. Des décorations du Nouvel An pendaient du plafond, des slogans révolutionnaires ornaient les murs. On me poussa vers Arafat et il m’accueillit par la même embrassade rituelle, puis des hommes grisonnants en treillis kaki avec ceinturon vinrent me serrer la main et me hurler leurs bons vœux par-dessus le vacarme des applaudissements. Certains avaient un nom. Certains, comme le bras droit d’Arafat, Abou Jihad, avaient un nom de guerre*. D’autres n’avaient pas de nom du tout.

  Le spectacle commence : les orphelines palestiniennes chantent en faisant la ronde, puis les orphelins, puis tous les enfants réunis dansent la dabkeh et s’échangent des kalachnikovs en bois pendant que la foule tape dans ses mains. À ma droite, Arafat se lève et ouvre grand les bras. Sur un signe de tête du combattant au visage sévère assis à sa droite, j’attrape le coude gauche d’Arafat et, à nous deux, nous le hissons sur scène et grimpons à sa suite.

  Décrivant des pirouettes au milieu de ses orphelins bien-aimés, Arafat semble s’enivrer de leur parfum. Il attrape le bout de son keffieh et le fait tournoyer tel Alec Guinness incarnant au cinéma Fagin dans Oliver Twist. Il a l’air transporté. Pleure-t-il ? Rit-il ? Une telle émotion se lit sur son visage que peu importe. Et voilà qu’il me fait signe de l’attraper par la taille. Quelqu’un m’attrape moi aussi par la taille. Et nous voilà tous, hauts gradés, sympathisants, enfants extatiques et, nul doute, toute une congrégation d’espions du monde entier puisque jamais aucune figure historique n’a été plus intensément espionnée qu’Arafat, embarqués dans une chenille menée par notre Chef.

  Le long du couloir en béton, et on monte un étage, et on traverse une salle, et on redescend. Le tromp-tromp de nos pieds remplace les claquements de mains. Derrière ou au-dessus de nous, des voix de stentor entonnent l’hymne national palestinien. Nous finissons par rejoindre la scène cahin-caha. Arafat s’avance, marque une pause, puis, sous les hurlements du public, il fait le saut de l’ange dans les bras de ses combattants.

  Et dans mon imagination, ma Charlie (2) exulte et l’applaudit à tout rompre.

  Huit mois plus tard, le 30 août 1982, suite à l’invasion israélienne, Arafat et son haut commandement furent chassés du Liban.

 * En français

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin 
 
 

Arafat exécuta d'autres sauts de l'ange, au fur et à mesure qu'il était chassé de partout, vers Tunis puis Tripoli (Liban), de nouveau en Tunisie, puis enfin en Palestine, Gaza, Jénine, Ramallah. Il meurt à Clamart le 11 novembre 2004, seize ans avant John Le Carré.

Quand il lui fut possible de s'installer en Palestine, Arafat assistait toujours à la messe de Noël orthodoxe de Bethléem, sauf quand les israéliens l'en empêchaient.  La première fois il avait déclaré  "Je suis venu saluer le premier Palestinien, Jésus-Christ, le messie par qui le message de paix se concrétiser". Les chrétiens (majoritairement de rite orthodoxe) représentent environ 6% de la population palestinienne. Au cours des siècles ils ont parlé araméen, puis grec, puis arabe et parmi eux sont les descendants des premiers compagnons de Jésus-Christ - sous réserve, bien sûr, des questionnements sur son historicité 

L'historicité. C'est un enjeu, parfois un champ de bataille. De quel régime d'historicité relève Jésus ? Et Barabbas ? Et l'empire Khazar ? L'historicité est affaire de sources, d'annales, d'enquêtes et finalement d'historiens. Pourtant, nous assistons ici à la rencontre de deux métiers spécialisés dans l'historicité : les héros politiques et les espions.
 
Et pour qu'on ne me chicane pas sur Arafat, je donne ma définition du héros politique : personnage qu'un peuple en lutte hisse sur le pavois (avant qu'il fasse le saut de l'ange). Personnage qui, souvent, symbolise le retour d'un peuple dans l'historicité qui lui était déniée.
 
Et dénier l'historicité d'un peuple, soit dit en passant, peut porter à conséquences - on peut être tenté de purger l'histoire en supprimant le peuple en question.
 
Je donne aussi ma définition de l'espion : un historien du secret qui prend un peu d'avance... Remarquez que cette avance, il la paie parfois au prix fort, et que parfois aussi elle ne sert pas à grand-chose, pensez à Richard Sorge...
 
 
 

 
 
 
à Anthony Blunt, à la fois espion et historien, lui. Et à  Kim Philby...
 
 
 
 

 
 
 
...bref à toutes ces congrégations d'espions dans une multitude de chenilles autour de tous les héros présumés. 
 
En 1956, Kim Philby s'installe à Beyrouth sous la couverture de correspondant de l'Observer. Il est toujours agent mais déjà un peu suspect aux yeux de ses chefs du SIS, qui l'aiment pourtant beaucoup (relisez La Taupe) et ne se résoudront à le démasquer qu'en 1963. C'est le successeur de Philby à Beyrouth, Patrick Seale, qui donnera à Le Carré  son premier contact pour rencontrer Arafat. Et, après plusieurs rendez-vous intermédiaires, quelques fouilles à corps et nombre de changements de voitures, voici le duo, pour l'historicité...

 
 
  Dans la petite partie du L se trouve un bureau derrière lequel est assis Arafat, comme s’il ménageait ses effets. Il porte un keffieh blanc, une chemise kaki bien repassée, et il arbore un pistolet d’argent dans un holster en plastique marron tressé. Il ne lève pas les yeux vers son invité. Il est trop occupé à signer des papiers. Même quand on m’amène vers un trône en bois sculpté à sa gauche, il est trop concentré pour me remarquer. Finalement, il lève la tête. Il sourit dans le vague comme au souvenir d’un moment heureux. Il se tourne vers moi tout en sautant sur ses pieds, à la fois ravi et surpris. Je saute sur les miens, de pieds. Comme des acteurs complices, nous nous regardons droit dans les yeux. Arafat est en représentation permanente, m’a-t-on prévenu. Et je me dis que moi aussi. Je suis un collègue acteur, et nous jouons pour une trentaine de spectateurs. Il s’incline en arrière et me tend les deux mains. Je les prends entre les miennes, elles sont douces comme celles d’un enfant. Ses yeux marron globuleux ont un regard à la fois habité et implorant.

  « Monsieur David ! s’écrie-t-il. Pourquoi êtes-vous venu me voir ?

- Monsieur Arafat, dis-je du même ton surjoué. Je suis venu toucher le cœur de la Palestine ! »

 

 


 

  On a répété, ou quoi ? Sans attendre, il guide ma main droite vers le côté gauche de sa chemise kaki et la pose sur une poche boutonnée parfaitement repassée.

  « Monsieur David, le cœur de la Palestine est là ! s’exclame-t-il avec ferveur. Juste là ! » répète-t-il pour la galerie.

  Ovation debout. Nous cassons la baraque. Nous échangeons une accolade à l’arabe, gauche, droite, gauche. Sa barbe n’est pas piquante mais toute douce, et elle sent bon le talc. Il me relâche, tout en gardant une main possessive sur mon épaule pendant qu’il s’adresse à notre public. Je peux me déplacer librement chez les Palestiniens, décrète-t-il, lui qui ne dort jamais deux fois de suite dans le même lit, gère sa propre sécurité et maintient que sa seule épouse est la Palestine. Je peux voir et entendre tout ce que je souhaite voir et entendre. Il me demande uniquement d’écrire et de dire la vérité, parce que seule la vérité permettra de libérer la Palestine. Il va me confier au chef militaire que j’ai rencontré à Londres, Salah Tamari. Salah me fournira une escorte de jeunes combattants triés sur le volet, Salah m’emmènera au Sud-Liban, Salah m’instruira sur le noble combat contre les sionistes, Salah me présentera ses commandants et leurs troupes. Tous les Palestiniens que je rencontrerai me parleront en toute franchise. Il veut qu’on nous prenne en photo tous les deux. Je refuse. Il me demande pourquoi, avec une expression si radieuse et taquine que j’ose une réponse honnête


 


  

  « Parce que je pense aller à Jérusalem un peu avant vous, monsieur Arafat. »

  Il éclate d’un rire chaleureux, alors notre public aussi. Mais c’est une vérité de trop et je regrette déjà ma boutade.

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin


Et si jamais vous passez par la Bodleian avant le 7 avril prochain...

 
 
(1) Les mots exacts de Golda Meir, selon ses propres déclarations étaient "there is no Palestinian people. There are Palestinian refugees".
 
(2) Le Carré fait allusion à l'héroïne de The little drummer girl

30/12/2025

Un florilège de fin d'année : caressant lentement ses longs favoris...





Le juge Ti (qui a vraiment existé) était confucéen, bien sûr. Xi JinPing l'est aussi, à sa manière.

 

 
Ce livre de Zhang Fenzhi est une Compilation des citations de Xi JinPing des classiques chinois, de Confucius et Mencius à Mao, accompagnées de leurs commentaires. Xi JinPing a fait de la lecture des classiques, notamment de Confucius (1), une obligation pour les dirigeants du Parti Communiste Chinois.

 

La période (pī lín pī kǒng) où le parti était invité à critiquer vertement maître Kǒng Zǐ a été très brève (1973-1976) et on pourrait dire maintenant que peu de choses ont finalement changé depuis la dynastie Tang. Des cours sont d'ailleurs disponibles ici.

Et les enquêtes du juge Ti sont pleines d'enseignements. Nos magistrats pourront en prendre de la graine. En ce qui concerne les sbires en revanche, c'est déjà un peu comme ça chez nous.

 

Le chef des sbires lui envoya un coup de pied dans les côtes.

— Dis la vérité ! gronda-t-il. 
 
Wang fronça les sourcils et regarda de nouveau le sol rouge de sang avant de se décider à déclarer : 
 
— Ce soir, comme je rentrais à la maison, l’épicier m’a dit que Chen, le prêteur sur gages, y était passé. Et en arrivant, il n’y avait rien à manger, pas même nos nouilles du Nouvel An. J’ai dit à ma femme que je ne voulais plus d’elle, qu’elle pouvait partir chez Chen et y rester. J’ai dit que tout le quartier savait qu’il était venu la voir en mon absence. Elle n’a rien voulu répondre. Ensuite, j’ai trouvé ce mouchoir, là-bas, près du lit. Je suis allé chercher le couteau de cuisine. Je voulais la tuer d’abord et après aller régler son compte à Chen. Mais quand je suis ressorti de la cuisine avec le couteau, elle avait disparu. J’ai attrapé le mouchoir, parce que je voulais le jeter à la figure de Chen avant de lui trancher la gorge, et je me suis écorché la main avec l’aiguille qui y était piquée.
 
 
Wang se tut. Il se mordit les lèvres et avala sa salive.  
 
— C’est alors que je compris quel sacré imbécile j’avais été. Chen n’avait pas oublié son mouchoir ici ; il le lui avait commandé et elle était encore en train d’y travailler… Je suis parti chercher ma femme. Je suis passé chez sa sœur, mais il n’y avait personne ; ensuite, je suis allé chez Chen. Je voulais mettre ma veste en gage pour acheter quelque chose de joli à ma femme. Mais Chen m’a dit qu’il me devait une ligature de sapèques pour les vingt mouchoirs qu’il lui avait commandés. Le dernier n’était pas tout à fait terminé lorsqu’il était passé chez nous dans l’après-midi, mais sa concubine était enchantée de ceux qu’il lui avait déjà offerts. Et comme on était à la veille de la nouvelle année, il tenait de toute façon à me payer. J’ai acheté un paquet de nouilles et une fleur en papier pour ma femme et je suis rentré.  
 
Fixant le juge, il s’écria de nouveau : 
 
— Dites-moi, que lui est-il arrivé ? Où est-elle ? 
 
Le chef des sbires éclata d’un gros rire. 
 
— Quel chapelet de mensonges ce chien nous débite-t-il ? s’exclama-t-il. Le lascar espère gagner du temps ! 
 
Levant le manche de son fouet, il demanda au juge : 
 
— Est-ce que je lui défonce les dents, Votre Excellence, pour que la vérité sorte un peu plus facilement ? 

 
 
 
Personnage en prosternation, Dynastie Tang, 9ème siècle
Musée d’archéologie du Shaanxi, Xi'an
 
 
 
Le juge Ti secoua la tête. Caressant lentement ses longs favoris, il regarda fixement le visage décomposé du colporteur agenouillé devant lui, puis il ordonna au chef des sbires : 
 
— Vérifie s’il a bien une fleur en papier sur lui ! 
 
L’homme glissa la main sous la veste du colporteur et en sortit une fleur en papier rouge. Il la montra au juge avant de la jeter par terre d’un air méprisant et de l’écraser du bout du pied.
 
 
 
 
Fonctionnaire Civil, Dynastie Tang, 709
Musée de Luoyang
 
 
 

Le juge Ti se leva et se dirigea vers le lit, auprès duquel il ramassa le mouchoir. Après l’avoir examiné attentivement, il alla vers la table et y resta un moment, les yeux rivés sur les nouilles souillées étalées sur le papier huilé. Seule la respiration rauque de l’homme à genoux troublait le silence.

 
Robert Van Gulik - Meurtre au Nouvel An, 1967 (paru en français dans le recueil Le juge Ti à l'oeuvre)
Trad. Anne Krief
 
 
 
 
(1) Remarquez qu'il cite aussi assez souvent Thucydide
 
 
 

29/12/2025

Un florilège de fin d'année : l’écho qu’elle laissait derrière elle faisait songer au temps qui s’écoule

 

 


 

C’était le vingt-neuf décembre. Oki se rendait à Kyôto pour y entendre les cloches de fin d’année. 
 
Depuis combien d’années, la veille du jour de l’An, Oki avait-il pris l’habitude d’écouter, retransmis par la radio, le carillon des cloches annonçant le passage d’une année à l’autre ? Depuis quand cette émission existait-elle ? Oki, probablement, n’avait jamais manqué de l’écouter, ainsi que les commentaires des speakers qui présentaient, les unes après les autres, les célèbres cloches des vieux monastères disséminés à travers le pays. Comme l’année révolue allait céder sa place à l’année nouvelle, les présentateurs étaient enclins dans leurs commentaires à prononcer de belles phrases sur un ton de déclamation. Marquant de longs temps d’arrêt, la vieille cloche d’un monastère bouddhique sonnait, et l’écho qu’elle laissait derrière elle faisait songer au temps qui s’écoule et incarne l’âme du vieux Japon. Aux cloches des monastères situés dans le nord du pays succédaient les cloches de Kyûshû, mais chaque veille du jour de l’An s’achevait avec les cloches des monastères de Kyôto. Les monastères étaient si nombreux à Kyôto que la radio diffusait parfois les sons mêlés de cloches innombrables.
 
 

 

Le soir du nouvel an, à minuit, les cloches des monastères bouddhistes du Japon sonnent 108 coups (1) pour purifier le cœur des fidèles des 108 désirs qui causent la souffrance humaine. Cela dit, ce n'est pas parce que l'on aime écouter les carillons qu'on est forcément libéré des 108 variations des Kleshas - surtout si on profite du voyage pour ranimer un amour de jeunesse. C'est ce que va vérifier Oki Toshio à la fin du roman. Vous êtes prévenus : le temps qui s'écoule ne revient pas - il faut en croire les romanciers, ce sont des experts en funestes penchants.


Au même moment, sa femme et sa fille confectionnaient dans la cuisine divers mets pour fêter le Nouvel An, mettaient un peu d’ordre dans la maison, préparaient leurs kimonos ou arrangeaient des fleurs et tandis qu’elles vaquaient à leurs occupations, Oki s’asseyait dans le salon et écoutait la radio. Pendant que les cloches sonnaient, il jetait, non sans émotion, un regard en arrière sur l’année qui se terminait. Selon les années, l’émotion qu’il éprouvait se révélait violente ou douloureuse. Parfois, le regret et la tristesse le déchiraient. Mais le tintement des cloches trouvait toujours un écho dans son cœur, même lorsque la sentimentalité qu’il discernait dans les propos comme dans la voix des speakers le dégoûtait. Et c’est pourquoi l’idée de se rendre à Kyôto un trente et un décembre afin d’y écouter directement, et non plus par l’intermédiaire de la radio, les cloches des vieux monastères le tentait depuis de longues années.

Yasunari Kawabata - Tristesse et beauté, 1961-65
trad. Amina Okada
 
 
 
(1) Enfin, en principe... Les moines vieillissent et sont de moins en moins nombreux pour sonner les cloches, et le voisinage a tendance à se plaindre de la pollution sonore.

28/12/2025

Un florilège de fin d'année : ...et c'est toujours la même histoire

 
 
Oui j'insiste, on tue beaucoup les jours de réveillon. On vole, on escroque aussi beaucoup plus souvent ces jours-là. Pourquoi ? S'ennuierait-on sans cela, les jours de réveillon ? Ou faut-il régler certains comptes très vite avant le 1er janvier zéro heure ? Qui a tué Cassandra Ridley ? Et qui a jeté le corps dans la fosse aux lions du zoo de Grover Park ? Et pourquoi Will Struthers, ce petit escroc, se fait-il passer pour un lieutenant de police ? Et pourquoi tout le monde finira par le prendre pour un héros ? Les soirs de réveillon, tout est plus compliqué. Surtout à Isola. Vous connaissez Isola ?
 
 
Ce matin-là, Will Struthers attendit dix heures vingt pour appeler la banque. En sa qualité d’ancien employé d’agence, il savait qu’un flot de clients se présentait toujours de bonne heure et que, vu qu’on était à la veille du week-end du réveillon, il y avait de fortes chances pour qu’Antonia Belandres soit très sollicitée en début de journée. 
 
— Miss Belandres, dit-elle, j’écoute ? 
 
Ce « Miss » plut beaucoup à Will. Il signifiait : a) qu’elle était célibataire, et b) qu’il n’avait pas affaire à une de ces putains de féministes qui rêvaient de pisser dans les chiottes pour hommes. 
 
— Bonjour, Miss Belandres. Ici Will Struthers. 
 
 — Lieutenant Struthers ! s’écria-t-elle, extrêmement surprise. Comment allez-vous ? 
 
— Très bien, merci, répondit Will, sans rectifier. Et vous ? 
 
— Boulot-boulot-boulot. La banque ferme à midi, et c’est du délire. 
 
— Je sais ce que c’est. 
 
— Je sais que vous le savez. Et vous, au fait, vous attendez la nouvelle année avec impatience ? 
 
— Pour être franc, je n’ai jamais aimé le réveillon. C’est chaque fois une grosse déception. Je ne sais pas pourquoi. 
 
— Je suis tout à fait comme vous. 
 
 — Vraiment ? 
 
 — Oui. J’ai essayé les soirées intimes et les grandes fêtes, je suis restée chez moi, je suis allée en boîte, et c’est toujours la même histoire. Une grosse montée – suivie d’une descente qui n’en est que plus rude. 
 
— Dites… 
 
— Oui. Un bref silence. 
 
— Miss Belandres… 
 
— Antonia. 
 
— Antonia. Je sais que je m’y prends un peu tard… 
 
Nouveau silence. Il l’entendait respirer au bout du fil. 
 
— Mais je me… enfin… je me demandais… 
 
— Oui, lieutenant ? 
 
— Si vous… si vous n’avez rien de prévu… 
 
 — Oui ? 
 
— Vous pourriez être d’accord pour dîner avec moi ce soir ? 
 
— Ma foi, je crois que ce serait formidable. 
 
— Parfait, répondit-il sur-le-champ. Sept heures, ça vous va ? 
 
— Sept heures, ça me paraît formidable. 
 
— Vous aimez la cuisine italienne ? 
 
— J’adore la cuisine italienne. 
 
— Sept heures, dit-il. D’accord. Entendu. Où est-ce que je dois passer vous prendre ? 
 
— Au 347, South Shelby, appartement 12C. 
 
 — J’y serai à sept heures tapantes.
 
Ed McBain - Money Money Money / Cash-cash, 2001
trad. Hubert Tézenas

27/12/2025

Un florilège de fin d'année : un peu tôt pour les bonnes résolutions

   


 

On s'occupe comme on peut quand on est seul pour passer le nouvel an. Surtout à Nottingham. Par exemple, on peut faire comme Charlie Resnick, traquer le tueur psychopathe (oui, on tue beaucoup au nouvel an), s'occuper de ses quatre chats nommés Pepper, Miles, Dizzy et Bud (oui, on peut aussi écouter du jazz), on peut faire une pause aussi, pour casser la croûte et donc on a déjà là un certain nombre d'éléments qui vont vous servir à humaniser le procedural je répète : la bouffe, les chats, le jazz, d'accord ? Parce que le tueur c'est secondaire, toujours secondaire. Surtout, vous n'oubliez pas le fond - et le fond, c'est le réalisme social anglais, c'est ça qui n'est pas secondaire et qui fait que le bouquin est lisible ou non (des illisibles il y en a, plein, tout en haut sur les étagères) et qui masque les coutures (mais il y a des gens qui aiment voir les coutures) et donc vous avez tout ça, le jazz, les chats, le réalisme social anglais (ou écossais, irlandais, rarement gallois il faut bien le dire) la bouffe (anglaise, réalisme social oblige) ah oui le tueur j'oubliais le tueur et qu'est-ce qui peut bien manquer ? Ah oui, c'est 

 

Il était de nouveau dans la cuisine, recouvrant un mélange de canard et de tomates avec de fines tranches d’un stilton vieux de plusieurs jours, quand le téléphone sonna.

— Je suis désolée de ce qui s’est passé. Vous nous avez surpris en plein milieu d’une dispute monumentale. 

Le « nous » résonna dans l’esprit de Resnick. 

— Ne vous excusez pas, fit-il. 

— Malgré tout, reprit Pam Van Allen, c’est bel et bien un jour de congé. 

Si je pouvais la voir… pensa-t-il, je parierais qu’elle sourit presque, en ce moment. 

— Bon, cela dit… Ça ne vous dérange pas trop de me parler maintenant ? Si vous avez autre chose à faire… 

 — Non, pas de problème. C’est la minute de repos. Je suis dans la chambre. Je récupère. 

Resnick tenta de visualiser la scène, puis préféra y renoncer. 

— Vous vouliez me dire quelque chose au sujet de Gary James ? 

— Plutôt vous demander quelque chose, en fait. 

— Oui ? 

— De mettre en commun nos informations. 

— Mettre en commun ? 

Cette fois, il l’entendit rire. 

— C’est un peu tôt pour les bonnes résolutions du nouvel an, vous ne croyez pas, inspecteur ? 

— Charlie. 

— Comment ? 

 — C’est mon nom.

— « Inspecteur » me vient plus naturellement au bout de la langue.

John Harvey - Cold light / Lumière froide, 1994
trad. Jean-Paul Gratias

 

 

26/12/2025

Un florilège de fin d'année : nous étions toujours saisis d’un pressentiment, et celui-ci se révélait toujours fondé

 

 


 

Bon, ce n'est pas tout, il faut passer au réveillon du premier de l'an, il y a encore du boulot.

Et du boulot dangereux.

Il existe des réveillons de guerre - il en est ainsi dans toutes les guerres, même ces guerres permanentes et imaginaires qui sont le propre des régimes paranoïaques.

La provocation a été écrite au même moment que Le général de l'armée morte, et sur un thème voisin. Mais cette longue nouvelle a attendu dix ans pour être publiée.

 

La provocation n’avait pas encore eu lieu, mais elle était dans l’air depuis le matin. Avant une provocation, nous étions toujours saisis d’un pressentiment, et celui-ci se révélait toujours fondé. Le chef de poste avait donné l’ordre de mettre en batterie une des mitrailleuses légères pour parer à toute éventualité. Il n’y eut pas de provocation jusqu’à l’heure du déjeuner. Mais nous demeurions persuadés, ou presque, que quelque chose allait se produire.

L’après-midi, je montai jusqu’au mirador et demandai ses jumelles à la sentinelle. Le jour était splendide, le regard portait loin dans les profondeurs du pays voisin. Leur poste à eux était très proche de la frontière, à peine cinquante pas. On entendait distinctement leur gramophone et les éclats de voix des soldats. Ils fêtaient Noël et, apparemment, buvaient sec.
 
De la casemate sortait parfois un soldat, bras dessus bras dessous avec une fille, et ils disparaissaient dans les fourrés. C’était la troisième fois, au cours de ces dernières années, qu’ils ramenaient des filles pour Noël. Nous savions que c’était louche, que ça cachait forcément quelque chose. Mais, pour l’heure, rien n’était encore arrivé. Le camion qui avait déposé les filles demeurait sur la pente, les pneus équipés de chaînes. Les soldats disparaissaient avec les filles dans les fourrés, batifolaient avec elles dans la neige, et certains s’approchaient tout près de la zone neutre en s’embrassant, au nez et à la barbe de nos garde-frontières. Ces filles n’étaient pas toujours des prostituées. La dernière fois, par exemple, il s’agissait d’étudiantes, membres de divers cercles patriotiques affiliés à l’armée nationale, dont les adhérentes étaient envoyées afin de passer le réveillon ou d’autres fêtes en compagnie des soldats.
 
Je quittai le mirador et regagnai le casernement. Frisquette, la bise du soir commençait à souffler. Je me rendis jusqu’au baraquement, m’assis près du poêle qui crépitait et, pour la dixième fois, sortis de ma poche la lettre que j’avais reçue par le dernier courrier d’un de mes camarades. Je regardai non sans agacement les timbres collés de travers sur la petite enveloppe et recommençai à lire la lettre, l’esprit ailleurs. Donc, elle s’est fiancée, songeai-je. Ce qui veut dire que lorsqu’elle quitte le guichet de la gare, il l’y attend désormais du côté gauche des voies, là où les gosses ont cassé le lampadaire et où je l’attendais, autrefois, puis tous deux s’en vont plus loin à pas lents derrière les vieilles locomotives, là où se prolongent quelques rails morts, inutiles.
 
J’étais abattu. Je me remémorai nos plus beaux moments, puis la dispute, mon orgueil déplacé, l’absence de lettres durant tant de mois. Je ne pensais pas que ça finirait ainsi : elle, soudainement fiancée, et moi recevant de mon meilleur ami cette lettre avec ses timbres collés de travers.
 
Tête à claques, me dis-je. Tu as beaucoup perdu en ne voulant pas admettre tes torts.
 
Le jour n’était pas encore tombé qu’on entendit des coups de revolver. Nous nous ruâmes sur nos armes et, avant même de nous retrouver à l’extérieur, d’autres détonations retentirent, ainsi qu’une explosion. Puis ce fut leur mitrailleuse lourde qui prit le relais, suivie de la nôtre, exactement comme l’hiver précédent. Ensuite, tout se déroula comme de coutume, et ce fut une des provocations les plus graves de ces derniers temps. L’échange de tirs se poursuivit longtemps. Je me trouvais dans la tranchée, devant le bâtiment du poste, lorsqu’une voix m’interpella : 
 
– Hé, prends le commandement ! Le chef a été tué.
 
Pas possible, me suis-je dit, non, ça n’est pas possible ! Peut-être n’est-il que blessé. Après tout, il ne s’agit que d’une provocation de routine. Peut être a-t-il seulement été blessé, me suis-je répété.
 
Mais ce n’était pas une provocation comme les autres, et le commandant avait bel et bien été tué.
 
Je n’étais que sergent, mais je pris le commandement, le commandant en second étant en permission. Les coups de feu se turent avec la nuit. Nous mîmes la mitrailleuse en batterie à l’extérieur, devant le poste, et doublâmes les effectifs de garde.
 
C’était une nuit opaque et glauque ; en face, soudain tout s’était tu. On n’entendait plus ni bruits, ni musique, ni éclats de voix des filles et des soldats. Nous ne perçûmes que le sourd grondement de moteur du camion qui, apparemment, éloignait les filles de leur poste. Le moteur toussa, puis son bruit disparut dans les profondeurs de la nuit, et sur la frontière s’abattit de nouveau un silence lugubre, profond, comme si rien ne s’était passé.
 
(...)
 
Le lendemain, la neige avait tout recouvert et, ce matin-là, elle était si resplendissante, immaculée, qu’il ne semblait pas possible qu’il y eût par en dessous de la boue, encore moins un cadavre.

Ce fut le réveillon le plus insolite que j’aie jamais passé. Ni cartes postales, ni lettres, ni télégrammes. Au milieu du couloir, on avait dressé une pitoyable branche de sapin décorée d’un peu de coton blanc. Des millions de flocons de neige nous avaient isolés et nous commencions à prendre en grippe cette calamité blanche, glacée, implacable. Néanmoins, pour sacrifier à la tradition, nous devions recréer son image sur la branche de sapin du Nouvel An.

 

Ismaïl Kadaré
La Provocation, 1962-72
Trad. Tedi Papavrami

25/12/2025

Un florilège de fin d'année : ça n'explique pas tout

 

Voilà. Nous avons, vous avez ouvert nos, vos cadeaux. Le moment de se rappeler qu'il existe un monde à la fois réel et fantastique, un monde de l'entreprise et du travail, si loin de vous au moment présent mais diablement prégnant tout de même - d'où viennent d'ailleurs tous ces cadeaux, qui les a fabriqués, pour quel maigre salaire ? En fonction de quelle stratégie invérifiable et mal barrée, inspirée par un consulting zombifié coupable (mai pas responsable) de l'indicible catastrophe managériale, et n'est-il pas le moment de lire...

 


 

 

Elle songe à retourner se coucher. Puis ouvre la porte. Juste pour voir, en laissant la chaîne, elle ne risque rien, non ?

Un paquet cadeau cubique, à peu près gros comme un four à micro-ondes, enveloppé de papier rouge métallisé et couvert d’un gros nœud doré l’attend sur son paillasson. Une carte le surmonte. Joyeux Noël.

C’est le moment d’être parfaitement réveillée, totalement lucide. Mais ce n’est pas le cas. Elle tente de faire entrer le paquet dans l’appartement, en le faisant glisser (il est plutôt lourd). Il ne passe pas la porte ; celle-ci refuse de s’ouvrir plus. Merde. La chaîne ! Elle referme, enlève la chaîne, hésite à rouvrir. Elle imagine derrière la porte le palier obscur, intimidant. Elle entrouvre, guette une respiration, un voleur en embuscade, un imbécile qui fait une blague. Personne. Silence d’église. Elle tire vite fait le paquet à l’intérieur, remet la chaîne, claque la porte, tout essoufflée. Et si c’était une bombe ? Elle préfère en rire mais elle arrête aussitôt ; elle n’aime pas le son de son rire, cette nuit, dans sa cuisine. Elle ouvrira le paquet demain. Tout s’expliquera. Le gardien aura reçu pour elle une livraison déposée pour quelqu’un d’autre et faisant sa ronde à pas d’heure, comme d’habitude, ivre, comme d’habitude, il aura déposé ce paquet idiot sur le mauvais paillasson.

Qu’est-ce que ça contient ? Elle pourrait ouvrir, juste pour voir. Elle rirait de découvrir une collection de taies d’oreiller Mickey (non, trop lourd), ou bien une cafetière automatique, justement, elle en a besoin (des petites choses bougent à l’intérieur quand on incline le carton), ou une lava lampe dans une énorme boîte entourée de milliers de boules en polystyrène ? Pas mal… Après tout Charlotte est une fille d’Ève et Göding lui a dit d’écouter plus souvent ses intuitions. Avec les ciseaux de cuisine, elle ouvre soigneusement le paquet pour pouvoir le refermer proprement si besoin était.

Ce sont des paquets de bonbons. Des dizaines, des centaines de paquets de Peep-o-mint, la dernière production de l’usine de Maligny, pas encore mise sur le marché. Le projet Huysmans. Boules de chocolat veinées de vert, cœur vert intense, liquide, à la menthe. Des bonbons un peu mous, fondants, des saloperies délicieuses et sans sucre.

Qui a bien pu ressentir le besoin de lui en offrir trois cents paquets ? Qui sinon Joachim, le manager du département emballage ? Il passait son temps à lui faire la cour ! Lui seul pouvait avoir accès au matériel promotionnel, aux paquets de démonstration… Mais quel étrange cadeau de Noël… Avec deux mois d’avance. Ce pauvre Joachim est fêlé, en vérité. 

Ça n’explique pas tout. Charlotte boit un verre d’eau, puis un petit doigt de gin saphir. En mode automatique, elle ouvre son téléphone, regarde ses messages, Vinh a tenté de la joindre pendant qu’elle était au restau avec Sébastien. Il n’a pas laissé de message. Allume son ordinateur sur la table de la cuisine. Ouvre un paquet de bonbons, en mange une pleine poignée (puisqu’ils sont là, autant en profiter… Et plus de doute possible, maintenant. Ce paquet lui était bien destiné). Aucun mail ne vient expliquer ce mystère. Et si elle appelait Vinh ? Sa réunion ne va pas tarder à commencer, ça lui fera plaisir d’entendre une voix amie. Il doit être stressé. Est-ce qu’il a trouvé un plan d’action à présenter à Argerich, pour le projet Huysmans ? Elle pourrait lui raconter le coup des bonbons… Ça le fera rire. Peut-être.

Ça ne va pas, ma fille ? Il est minuit vingt. Le temps d’aller dormir. Demain, elle travaille. Au lit, maintenant.

L. L. Kloetzer - Cleer, une fantaisie corporate, 2010 

 

Vous avez deviné - les bonbons, c'est louche, c'est un indice. Il va se passer quelque chose, mais quoi ? Et pour vous, quand vous reprendrez le cours non-festif de la vie quotidienne, voire professionnelle - que va-t-il se passer ? Oui, que va-t-il bien se passer ?

 

24/12/2025

Un florilège de fin d'année : and make believe you're a Christmas present

En ce jour de préparatifs, continuons par un charmant conte de Noël et ouvrons...

 


 

...pour une histoire qui est elle-même la parodie par Benchley du Cambrioleur d'Editha, de Frances Hodgson Burnett. L'Editha de Benchley essaie bien de suivre le scénario, mais on verra que ça ne se passe pas comme prévu.

Oui, même sous le sapin, il faut chasser l'esprit de sérieux (et c'est meilleur en V.O.)

 

 

Editha's Christmas Burglar


It was the night before Christmas, and Editha was all agog. It was all so exciting, so exciting! From her little bed up in the nursery she could hear Mumsey and Daddy down-stairs putting the things on the tree and jamming her stocking full of broken candy and oranges. 

"Hush!" Daddy was speaking.

"Eva," he was saying to Mumsey, "it seems kind of silly to put this ten-dollar gold-piece that Aunt Issac sent to Editha into her stocking. She is too young to know the value of money. It would just be a bauble toher. How about putting it in with the household money for thismonth? Editha would then get some of the food that was bought with it and we would be ten dollars in." 

Dear old Daddy! Always thinking of someone else! Editha wanted to jump out of bed right then and there and run down and throw her arms about his neck, perhaps shutting off his wind. 

"You are right, as usual, Hal," said Mumsey. "Give me the gold-piece and I will put it in with the house funds." 

"In a pig's eye I will give you the gold-piece," replied Daddy. "You would nest it away somewhere until after Christmas and then go out and buy yourself a muff with it. I know you, you old grafter."

And from the sound which followed, Editha knew that Mumsey was kissing Daddy. Did ever a little girl have two such darling parents? And, hugging her Teddy-bear close to her, Editha rolled over and went to sleep. 

She awoke suddenly with the feeling that someone was downstairs. It was quite dark and the radiolite traveling-clock which stood by her bedside said eight o'clock, but, as the radiolite traveling-clock hadn't been running since Easter, she knew that that couldn't be the right time. She knew that it must be somewhere between three and four in the morning, however, because the blanket had slipped off her bed, and the blanket always slipped off her bed between three and four in the morning. 

And now to take up the question of who it was downstairs. At first she thought it might be Daddy. Often Daddy sat up very late working on a case of Scotch and at such times she would hear him downstairs counting to himself. But whoever was there now was being very quiet. It was only when he jammed against the china-cabinet or joggled the dinner-gong that she could tell that anyone was there at all. It was evidently a stranger.
 

Of course, it might be that the old folks had been right all along and that there really was a Santa Claus after all, but Editha dismissed this supposition at once. The old folks had never been right before and what chance was there of their starting in to be right now, at their age? None at all. It couldn't be Santa, the jolly old soul! 

It must be a burglar then! Why, to be sure! Burglars always come around on Christmas Eve and little yellow-haired girls always get up and go down in their nighties and convert them. Of course! How silly of Editha not to have thought of it before! 

With a bound the child was out on the cold floor, and with another bound she was back in bed again. It was too cold to be fooling around without slippers on. Reaching down by the bedside, she pulled in her little fur foot-pieces which
Cousin Mabel had left behind by mistake the last time she visited Editha, and drew them on her tiny feet. Then out she got and started on tip-toe for the stairway. She did hope that he would be a good-looking burglar and easily converted, because it was pretty gosh-darned cold, even with slippers on, and she wished to save time.

As she reached the head of the stairs, she could look down into the living-room where the shadow of the tree stood out black against the gray light outside. In the doorway leading into the dining room stood a man's figure, silhouetted against he glare of an old-fashioned burglar's lantern which was on the floor. He was rattling silverware. Very quietly, Editha descended the stairs until she stood quite close to him. 

"Hello, Mr. Man!" she said.

The burglar looked up quickly and reached for his gun.

"Who the hell do you think you are?" he asked. 

"I'se Editha," replied the little girl in the sweetest voice she could summon, which wasn't particularly sweet at that as Editha hadn't a very pretty voice. 

"You's Editha, is youse?" replied the burglar. "Well, come on down here. Grandpa wants to speak to you."

"Youse is not my Drandpa," said the tot getting her baby and tough talk slightly mixed. "Youse is a dreat, bid burglar."

"All right, kiddy," replied the man. "Have it your own way. But come on down. I want ter show yer how yer kin make smoke come outer yer eyes. It's a Christmas game."

"This guy is as good as converted already," thought Editha to herself. "Right away he starts wanting to teach me games. Next he'll be telling me I remind him of his little girl at home."

So with a light heart she came the rest of the way downstairs, and stood facing the burly stranger. 

"Sit down, Editha," he said, and gave her a hearty push which sent her down heavily on the floor. "And stay there, or I'll mash you one on that baby nose of yours." 

This was not in the schedule as Editha had read it in the books, but it doubtless was this particular burglar's way of having a little fun. He did have nice eyes, too. 

"Dat's naughty to do," she said, scoldingly. 

"Yeah?" said the burglar, and sent her spinning against the wall. "I guess you need attention, kid. You can't be trusted." 

Whereupon he slapped the little girl. Then he took a piece of rope out of his bag and tied her up good and tight, with a nice bright bandana handkerchief around her mouth, and trussed her up on the chandelier. 

"Now hang there," he said, "and make believe you're a Christmas present, and if you open yer yap, I'll set fire to yer." 

Then, filling his bag with the silverware and Daddy's imitation sherry, Editha's burglar tip-toed out by the door. As heleft, he turned and smiled. 

"A Merry Christmas to all and to all a Good Night," he whispered, and was gone. 

And when Mumsey and Daddy came down in the morning, there was Editha up on the chandelier, sore as a crab. So they took her down and spanked her for getting out of bed without permission.

 

Robert Benchley - Inside Benchley, 1921. 

 Mais on peut aussi le lire en français.