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23/03/2008

L'hôtellerie de pensée #3 : deux ducs d'Orléans, un censeur et quelques ptérodactyles


Denise Duchateau-Destours - Vüe des Ecuries du duc d'Orléans mort à Sainte-Geneviève, 1807 - vue prise en regardant vers l'Ouest, juste avant la destruction de la première basilique, dont on voit encore le pignon entre la Tour Clovis, alors son clocher, à gauche, et St-Etienne-du-Mont à droite. La nef de cette première basilique occupait l'emplacement de l'actuelle rue Clovis. Au fond, le dôme du Panthéon.

Je despens chaque jour ma rente
En maints travaux aventuriers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;


1966. C'est l'année des désarrois de l'élève Törless.

L'hôtellerie a une curieuse histoire. D'abord abbaye, elle fut surtout
bibliothèque, un temps une des plus grandes d'occident, enrichie sans discontinuer depuis que le cardinal de la Rochefoucauld, nommé en 1624 abbé de Sainte-Geneviève "n'y trouva pas un seul ouvrage imprimé, ce qui l'obligea à envoyer chercher cinq à six cents volumes de sa bibliothèque, pour l'usage des chanoines réformés" (1). Les Augustins de France n'étaient pas aussi aventureux que leurs cousins d'Erfurt et de Cambridge, ces moinillons hardis qui, sola gratia, dynamitèrent le catholicisme au début du XVIème siècle. Mais ils étaient prudemment rétifs - sans trop de prudence pour certains d'entre eux comme Le Courayer, bibliothécaire à partir de 1717, qui fut excommunié dix ans plus tard pour avoir trop penché du côté anglican et dut alors se réfugier à Londres jusqu'à sa mort. Ou comme ces chanoines jansénistes auxquels Louis XV dut envoyer les flics - le lieutenant général de police, Feydeau de Marville - pour qu'en 1745 seulement ils acceptent de se soumettre à la bulle Unigenitus. Ou comme Louis, duc d'Orléans, le fils neurasthénique du Régent - "vous ne serez jamais qu'un honnête homme" lui aurait dit ce dernier, furieux d'avoir échoué à le dévergonder en lui envoyant des demoiselles de l'Opéra. Après la mort de sa femme en 1726 il vint s'enfouir à l'abbaye, étudiant le grec, le syriaque et l'hébreu, hanté par des hallucinations, suivi de son secrétaire le célèbre Monsieur de Silhouette, et si profondément janséniste lui aussi que le curé de Saint-Etienne-du-Mont lui refusa l'absolution à ses derniers moments en 1752. Premier prince du sang, il fut un des rares membres de la famille à se gagner la réputation d'un père des pauvres, une foule accompagna son convoi (2) et Jean-Jacques Rousseau lui écrivit une oraison funèbre.

Ce n'est que par la suite que l'hôtellerie devint le prototype du lycée caserne, après qu'en 1790 l'abbaye eut été supprimée comme toutes les communautés religieuses de France, et "
qu'un grand nombre de génovéfains adhérèrent aux nouvelles convictions, quittèrent le froc et se marièrent" (3).

Alexandre Bourla (fils) d'après une esquisse de son père "Vue générale de la crypte de l'Abbaye Sainte-Geneviève après la profanation des tombeaux en 1793", 1850

En l'an II, pour en clore symboliquement le chapitre, le département de la Seine décida de déposer la châsse de Sainte-Geneviève qui était à Saint-Etienne-du-Mont. La section du Panthéon s'exécuta et le 1er Frimaire (21 Novembre 1793) le Conseil général de la Commune de Paris délibéra des résultats de son action, dans un langage qui a l'âpre et expéditive poésie des périodes révolutionnaires.

"
Le Conseil entend ensuite lecture du procès-verbal du dépouilement de la châsse de Sante-Geneviève, et arrête que ce procès-verbal sera envoyé à toutes les sections, ainsi qu'au pape.
Arrête, en outre, que les ossements et les guenilles qui se sont trouvés dans cette boîte seront brûlés sur-le-champ sur la place de Grève, pour y expier le crime d'avoir servi à propager l'erreur et à entretenir le luxe de tant de fainéants.
La dépouille de cette châsse a produit 23.830 livres. Un membre observe que ce produit lui paraît bien médiocre, attendu que l'on pouvait à peine supporter l'éclat du brillant de cette châsse. Le rapporteur répond que tous les objets qui l'ornaient sont encore en nature, et que la majeure partie des diamants sont faux..."

Les reliques furent brûlées en place de Grève le 3 décembre. Dix ans plus tard, sous Napoléon 1er redevenu catholique, on exhumait pieusement le fond du sarcophage présumé de Sainte Geneviève dans la crypte de l'Abbaye, et on le déposait à Saint-Etienne ainsi que "la terre qui avait reçu les émanations du corps de la sainte". Passons sur les dernières aventures de la châsse, rétablie en 1822 au Panthéon redevenu basilique par la grâce de la Restauration, cachée lors de la révolution de 1830, puis livrée "par trahison" mais respectée, finalement remise à l'archevêque...


Alexandre Bourla (fils) d'après une esquisse de son père "Vue générale des fouilles exécutées en 1807 dans la crypte de l'abbaye Sainte-Geneviève", 1850 Le père d'Alexandre Bourla était l'architecte des domaines chargé en 1807, avant la démolition de la première basilique, de la campagne de fouilles qui mit à jour trente-deux sarcophages mérovingiens. Parmi eux, ceux que l'on désigna, probablement à tort, comme ceux de Clovis et Clotilde.

A l'hôtellerie, bibliothèque et école-caserne cohabitèrent à partir de 1791, mais
après des années de complots pour expulser les successeurs des Génovéfains les autorités du collège obtinrent finalement gain de cause et en 1851 on déménagea les livres dans le bâtiment actuel de la bibliothèque Sainte-Geneviève, place du Panthéon sur l'emplacement de l'hôtel de Montaigu, lui-même ancien collège devenu prison militaire, caserne d'infanterie puis dépôt de recrutement - éternel échange de mauvais procédés. C'est dans ce collège de Montaigu, quelque trois siècles et demi plus tôt, qu'Erasme crevait de faim sous les coups du sinistre Jean Standonck, ce même Standonck qui aimait venir étudier la nuit au sommet de la tour Clovis, "à la clarté des astres".

Une fois vidés les rayonnages génovéfains, la caserne triomphante y aligna ses chambrées - nos dortoirs, et nous rêvions dans la bibliothèque absente, sous la coupole où le Saint Augustin de Restou foudroie les hérésiarques. Nous étions la dernière couvée.

Comme toutes les dernières couvées depuis que le monde est monde, nous nous agitions. En 1966 L'UNEF suivait une ligne "syndicale". Défense des intérêts étudiants, Groupes d'études, polycopiés, "jeunes travailleurs intellectuels", Bapu... tout cela ne dit plus rien à personne, et surtout aurait dû ne rien dire à nos prépas qui s'écarquillaient sur leurs thèmes grecs. Pourtant, signe des temps, les classes se vidaient comme un seul homme aux mots d'ordre de grève, et la
Shtrasse devenait nerveuse. Un beau soir, las d'être pris pour des demeurés, les internes préalablement bourrés de sandwichs refusèrent en bloc, à l'appel de la section UNEF, la nourriture infâme qu'on nous servait au réfectoire. Un surgé s'égosilla en vain et, les chers petits ayant de la famille, un article du Monde informa le surlendemain la nation ébahie que l'hôtellerie avait fait la grève de la faim. Nous demandions simplement le minimum vital, un foyer des élèves sans pion à demeure. Grinçant des dents et jurant in petto de se venger plus tard, la Shtrasse nous ouvrit un cabanon au fond de la cour des internes. Il y avait un baby-foot et un pick-up du genre Teppaz, ce n'était pas grand-chose mais nous passions de la caserne à l'auberge de jeunesse et cela nous l'avions conquis de haute lutte. Sans compter que je pouvais enfin écouter autre chose que le transistor :




Charles Mingus - Haitian fight songMis en ligne par MasterXelpud



Presque quarante ans plus tard je hurlais de rire à la lecture du numéro 1 du gentil Ravaillac (4)...


cliquer pour agrandir, comme d'habitude...


...nous étions en 2001 et la Shtrasse, non content d'avoir fermé notre vieux foyer, s'arc-boutait encore pour ne pas en ouvrir d'autre. Nos dignes successeur(e)s se battirent courageusement jusqu'au numéro 2, après lequel ils furent virés, bien sûr.

Revenons à 1966, soit trois ans bien tassés avant l'érotisme. C'était un temps déraisonnable, Napoléon IV venait de se faire réélire en 1965 et à cette occasion notre cercle de l'UEC s'était rangé sur les positions du secteur lettres trotskysant : pas question d'accepter que le PC appelle à voter dès le premier tour pour Mitterrand, qui était toujours un mauvais souvenir...


L'enthousiasmante campagne présidentielle de 1965


...voici qu'à peine devenus bolcheviks, nous nous découvrions déjà dissidents. Comme c'était l'usage en pareil cas, la Fédération de Paris du PC nous envoya un surveillant. A la librairie Clarté du 3 place Paul-Painlevé, dans le sous-sol où se réunissait notre cercle au milieu des piles de journaux que nous refusions de vendre car nous étions en désaccord, G., qui ne croyait pas trop à son rôle, et qui lui-même allait plus tard se faire maltraiter par les pontes du Colonel-Fabien, subissait avec calme nos lazzi et nos jugements sommaires. Dans mon souvenir lointain et peut-être faussé, G. a une voix lasse de prolo ashkenaze - "vous verrez bien, les gars..." Pour nous, c'était tout vu.

En 1965 le bureau national oppositionnel et "italien" (5) de l'UEC avait été déposé par une brillante manoeuvre d'appareil. La nouvelle direction alliait les staliniens standard et les althussériens maoïstes de la rue d'Ulm. Puis, au début de l'année 66, dans un deuxième mouvement le secteur lettres fut exclu par cette coalition - en coulisse Roland Leroy était à la manoeuvre. Notre petit cercle de l'hôtellerie fut viré en parallèle, officiellement pour non-paiement de cotisations, au cours d'une réunion houleuse vite expédiée par des maoïstes sardoniques qui ne l'emporteraient pas en paradis. Il fallut faire des choix, le secteur lettres venait de fonder la JCR (Krivinienne), allions-nous nous y rallier? Après un débat bref et intense, seuls les cloutards y entrèrent. Nous autres khâgneux, trouvant la Chkreuh décidément trop petite-bourgeoise, prîmes langue avec les vrais prolétaires de l'UC-VO.

Ainsi les dramatis personae des années politiques à venir étaient déjà en place :

- la JCR (6) familièrement la Chkreuh, qui genuit la Ligue Communiste, qui se travestit plus tard en LCR, qui produisit à son tour le Facteur, qui lui-même prépare le Nouveau Parti Anticapitaliste.

- Quant aux très althussériens maoïstes un peu staliniens de la rue d'Um, leur seule utilité aux yeux du Parti (le grand, le vrai) était d'avoir aidé à exclure les trotskystes. Ils furent donc exclus eux aussi, troisième mouvement, quelques mois plus tard et formèrent l'UJC-ml (7), la Chmeul pour les intimes, qui se métamorphosa après 68 en Gauche Prolétarienne, qui engendra le journal Libération, qui fut racheté par Edouard de Rothschild (8).

- L'UC-VO (9) est une bête bien plus ancienne, puisqu'elle est issue d'un petit groupe de trotskystes roumains actif en France dès les années trente, le groupe Barta, qui devint le groupe Voix ouvrière, dissous en Juin 68 et vite repeint en Lutte Ouvrière, qu'Arlette incarne aux yeux des profanes, avant d'être un jour prochain remplacée dans ce rôle par Isabelle Bonnet, Farida Megdoud, Valérie Hamon ou Nathalie Artaud, le choix n'est pas encore définitif.



La façade Ouest, sur la place du Panthéon / Charles Meryon, le Collège Henri IV, détails


Mais Espoirs, s'ils sont droicturiers,
Et tiennent ce qu'ils m'ont promis,
Je pense faire telle armée
Qu'aurai, malgré mes ennemis,
L'hôtellerie de Pensée.


A l'été 66 nous dîmes au revoir à ceux de notre groupe qui ne passeraient pas en khâgne et en étaient assez heureux. A la rentrée nous nous réinstallions à l'hôtellerie. Les deux classes de Khâgne fonctionnaient dans deux salles jumelles, toujours au fond de la cour des internes. Avec un côté Kant et un côté Hegel.

J'étais tombé du côté Kant. K. était un mythe khâgnal vivant - il s'installait à son bureau à l'heure exacte comme à Königsberg, sortait fatidiquement de son cartable fatigué la Cripure Tremesaygues-Pacaud et la posait sur le coin droit de la table, où elle atterrissait avec le bruit mat que fait la vérité tombant sur le dogme. Avec une intelligence qui n'avait d'égale que sa gentillesse, il dépiautait l'incertain pour trouver trace du possible, puis en extrayait le probable à partir duquel il pouvait distiller le doute qui lui permettrait de s'interroger finalement sur les conditions de possibilité de la connaissance du vrai. De temps en temps, pour relâcher la tension il se payait la tête de Heidegger, alors il fallait rire. Mais la plupart du temps régnait un silence terrifié au milieu duquel les raisonnements synthétiques a priori dépliaient des ailes parcheminées de ptérodactyles avec une trompeuse lenteur. Car sitôt qu'on croyait avoir anticipé leur développement, les arguments de K. se retournaient dans une direction imprévue et filaient...



Max Klinger, de la série Le gant : Entführung / Enlèvement



...insaisissables.

Ce qui était le plus frustrant, c'était d'ouïr à travers la cloison l'écho des mélopées hégéliennes de B. - la concurrence - entrecoupées des hourras de son auditoire captivé. A la sortie les deux petits peuples germaniques confrontaient leurs notes, alors qu'est-ce qu'il a dit, car il fallait garder deux cordes à son arc pour le Khâl et dans cet exercice d'équilibre si B. était le fil de fer K. était réputé être le balancier, la voix de la sagesse. Dans mon souvenir d'ailleurs je confonds cette voix avec celle de G. dans le sous-sol de Clarté.

Ainsi allait notre petit monde, dualiste sans être simplet, combat d'animaux héraldiques - Kant contre Hegel, Althusser contre Sartre, La Chkreuh contre la Chmeul, Trotsky contre Mao, le dogme contre la spontanéité, griffons et léopards, anges contre fantômes.

Notre petit groupe consacrait maintenant ses rares sorties à des entretiens obligatoires avec un commissaire politique de Voix Ouvrière, qui nous entretenait un par un à la Chope Monge, chacun sous un pseudonyme différent qu'il nous choisissait à la suite sur le plan de la ligne 8 du métro parisien - j'étais Reuilly, Diderot c'était un autre. Nous découvrions VO et son univers romanesque et tatillon, sa clandestinité de carbonaro imperturbable, ses cercles extérieurs où il n'y avait de contacts qu'individuels avec un membre anonyme de cercles intérieurs dont on ignorait tout du fonctionnement, sauf qu'il devait être à coup sûr ultradémocratique. Suivant la sainte règle du groupe, la lecture et le commentaire obligatoire d'un livre par semaine (10) s'ajouta donc à nos petit grec et petit latin. Ce qui pour l'essentiel me fit découvrir Victor Serge.

Pour une bonne partie, nous restions étrangement cathos, et notre coach nous abreuvait donc de tout un fatras matérialiste primaire : brochures puériles de Plékhanov et rengaines tirées de Matérialisme et empiriocriticisme (11). En bon khâgneux nous nous récriions - et les Manuscrits de 1844 ? Qu'est-ce que VO pensait d'Henri Lefebvre et de Lukacs ? Quid de l'alénation, Entäusserung ou Entfremdung ? Et la réification ? Pour toute réponse on nous fit commenter Que Faire, (Что делать?) et on nous exhorta à la militance pratico-pratique.

J'ai l'air de me gausser mais il ne faut pas oublier que ceux qui nous parlaient étaient, au moins en esprit, les héritiers de ceux qui avaient mené les grèves de 47 à Billancourt, les seuls militants que les staliniens n'avaient pas réussi à chasser des boîtes. Nous fîmes donc notre apprentissage, le mur de l'hôtellerie pour vendre V.O. à la criée,

et pour distribuer les tracts dans les halls de gare ou à la sortie d'ateliers lointains. Cela n'allait évidemment pas sans quelques acrobaties et, petit à petit, sans quelque péril. Par principe nos commissaires ne s'intéressaient pas au milieu étudiant, encore moins aux prépas, et nous interdisaient de toute façon de nous réunir entre nous. Toute notre activité était donc tournée vers l'extérieur et nous nous mîmes à délaisser l'UNEF. Nos petits camarades de la
Chkreuh, de leur côté, nous regardaient d'un air dubitatif. Parmi eux, Guy Hocquenghem venait d'intégrer la rue d'Ulm à la promotion précédente et repassait de temps en temps à l'hôtellerie pour surveiller ses oisillons. Il était encore, pour peu de temps, dans une phase syndicale - et même à la MNEF, si je me rappelle bien. Hocq gérant la Sécu, souvenir paradoxal.

C'était un temps schizophrène. Les imprécations de Lénine contre le Rabotchéïé Diélo se mélangeaient ans nos têtes avec celles de l'Antigone de Sophocle et j'étais, cet hiver-là, en proie à d'abstraites fureurs (12).


Domenico Beccafumi - Saint Michel chassant les anges rebelles, 1528, détail


Mais je ne partis pas en Sicile. Suite à une altercation un peu plus vive que d'habitude, un pion de dortoir alla se plaindre au censeur de l'époque, un petit homme qui promenait le soir son chien autour du Panthéon. Tenant sa vengeance, la Shtrasse décida de me virer illico de l'internat. Et j'allais profiter de l'occasion qui m'était donnée pour déserter les cours... Des profs illuminés nous exhortaient à tenir jusqu'à leur fichu khâl - comment leur expliquer que le vrai déchirement était de quitter nos amis, et le soulagement qu'il y avait au contraire à sauter en marche de leur infernal paradis ? Urge for going.


La Tour Clovis et l'église St-Etienne-du-Mont, gravure / Domenico Beccafumi - Saint Michel chassant les anges rebelles, 1524, détail


En partant ce soir-là avec mes petites affaires pour une pension de famille à Cachan, je me retournais pour jeter un dernier coup d'oeil à l'hôtellerie, et les anges étaient bien là, glissant dans le ciel du soir au-dessus de la tour Clovis - je vis le mien lever le bras en signe d'adieu.


ENVOI
Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grâce me soit donnée,
Telle que trouve, à mon devis,
L'hôtellerie de Pensée.

Charles de Valois, duc d'Orléans (1394-1465).


Le duc Charles, qui aimait s'en aller et qui resta longtemps prisonnier, aurait apprécié, un demi-millénaire plus tard, Urge for going.
I get the urge for going but I never seem to go. Joni Mitchell, 1965.







Notre gruppetto continua tant bien que mal à étudier dans la militance (ou à militer dans l'étude ?) puis se dispersa peu à peu, l'un après l'autre quittant l'hôtellerie. Je ne crois pas que l'un quelconque de mes amis ait jamais réussi au Khâl, ou s'y soit même présenté, mais ne consultant pas les annuaires je ne saurais en jurer. Un temps une partie d'entre nous se retrouva bizarrement et charitablement hébergée dans le très roubaldien presbytère des Blancs-Manteaux chez les religieux de Notre-Dame de Sion, dont je peux jurer qu'ils n'étaient pas trotskystes. Un temps, ensuite, nous nous rencontrions au premier étage du Cluny et c'était bien trente ans



avant qu'il devienne tristement une Pizza dell'Arte. L'une des dernières fois où nous nous sommes revus fut dans l'hôtellerie occupée, brièvement libérée en Mai 68. Puis nous avons perdu le contact, emportés par d'autres fleuves. Je ne sais pas combien restèrent à V.O. - l'un de nous au moins, l'archéologue fondu d'hébreu et de syriaque, y était toujours quand je le croisai dix ans plus tard dans un café, attendant un de ses contacts - il faisait toujours lire Balzac à de jeunes ouvriers en révolte. Quand on se moque devant moi des militants, c'est à lui que je pense, et cela m'évite de partager toute cette hilarité sinistre.

Et pour ma part je dérivai vers d'autres horizons, le Buffet, puis la Zone
(à suivre...)





(1) Alfred de Bougy et Pierre Pinçon Histoire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève précédée de la chronique de l'Abbaye, de l'ancien Collège de Montaigu et des monuments voisins, d'après des documents originaux et des ouvrages peu connus, Paris, Comptoir des Imprimeurs-Unis, 1847, p.96. 

(2) Les ecclésiastiques jansénistes persécutés expliquaient partout que " Dieu avoit enlevé ce prince du monde pour ne pas lui donner le chagrin de voir plus longtemps les horreur que le gouvernement toléroit, et dans l'église et parmi le peuple, qui n'avoit pas de pain, que ce prince avoit la plus vive douleur, de ne pouvoir remédier à tous ces maux, ayant été forcé de se retirer du conseil, l'avis des mechans prévalant sur le sien" selon le rapport d'un informateur de police, cité par Dale K. Van Kley, Les origines religieuses de la Révolution française 1560 - 1791, Ed. du Seuil, 2002 

(3) Alfred de Bougy et Pierre Pinçon Histoire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève... p. 78. En fait, treize chanoines prêtèrent serment à la Constitution civile du clergé, onze refusèrent et vingt-deux s'abstinrent, cf. Catherine Echalier, L'abbaye royale Sainte-Geneviève, Alan Sutton éd. 2005, p. 151. 

(4) Bien entendu Ravaillac était - est toujours, je pense - le cri du sursaut de vie et de bon sens à l'hôtellerie. Quand le ciel et les études pesaient sur vous comme un couvercle, ce nom murmuré à l'une des tables du fond de la classe, répété de bouche en bouche, d'abord comme un soupir pour finir en cri de guerre, mettait une note vermillon dans notre brouillard quotidien. 

 (5) Les "italiens" ( Pierre Kahn, Alain Forner, André Sénik, Bernard Kouchner) étaient ainsi nommés parce que proches de la ligne du Parti Communiste Italien, qui à la différence du PCF avait pris ses distances vis-à-vis du PC soviétique. 

 (6) Jeunesse Communiste Révolutionnaire. Je sais, il va vous falloir de la patience. 

 (7) Union des Jeunesses Communistes (marxistes-léninistes). Vous progressez. 

 (8) C'est bien entendu un raccourci, mais finalement guère plus que de constater que le communisme chinois lui-même était destiné à dominer quarante ans plus tard le capitalisme mondial, grâce à l'intervention miraculeuse de Deng-Xiao-Ping. 

(9) Union Communiste - Voix Ouvrière. Vous voilà au top. 

(10) Depuis bientôt un demi-siècle ce programme régulier - pas seulement les classiques du marxisme-léninisme et les oeuvres de Trotsky, mais aussi la littérature classique depuis Balzac jusqu'à Zola et Malraux, se déverse avec une régularité d'instituteur de campagne sur les populations sympathisantes, faisant de l'UC un des derniers véhicules de la culture populaire sous le soleil de l'abrutissement contemporain. 

(11) Vladimir Ilitch dans ce qu'il avait de pire, voir ce qu'en dit Nicolas Valentinov dans ses Rencontres avec Lénine

(12) "J'étais, cet hiver-là, en proie à d'abstraites fureurs. Lesquelles ? Je ne le dirai pas, car ce n'est point là ce que j'entreprends de conter. Mais il faut que je dise qu'elles étaient abstraites, et non point héroïques ni vives ; des fureurs, en quelque sorte, causées par la perte du genre humain. Cela durait depuis longtemps, et j'avais la tête basse. Je voyais les manchettes tapageuses des journaux et je baissais la tête ; et j'avais une maîtresse, ou une épouse, qui m'attendait, mais, même avec elle, je restais muet, même avec elle, je baissais la tête. Cependant, il pleuvait, et les jours, les mois passaient, et j'avais des souliers troués, et l'eau entrait dans mes souliers, et il n'y avait plus que cela : plus que la pluie, les massacres des manchettes de journaux, et l'eau qui entrait dans mes souliers troués, des amis silencieux, et la vie, en moi, comme un rêve sourd, et la non-espérance, le calme plat. C'était là le terrible : ce calme plat de la non-espérance. Croire le genre humain perdu, et ne pas avoir l'envie fiévreuse de, faire quelque chose en réaction, ne pas avoir, par exemple, l'envie de me perdre avec lui. J'étais agité d'abstraites fureurs, mais non point dans mon sang, et j'étais calme, je n'avais envie de rien." Elio Vittorini, Conversation en Sicile, 1941, trad. Michel Arnaud. "lo ero, quell'inverno, in preda ad astratti furori. Non dirò quali, non di questo mi son messo a raccontare. Ma bisogna dica ch'erano astratti, non eroici, non vivi; furori, in qualche modo, per il genere umano perduto... Vedevo manifesti di giornali squillanti e chinavo il capo; vedevo amici, per un'ora, due ore e stavo con loro senza dire una parola, chinavo il capo; e avevo una ragazza o moglie che mi aspettava ma neanche con lei dicevo una parola, anche con lei chinavo il capo. Pioveva intanto e passavano i giorni, i mesi, e io avevo le scarpe rotte, l'acqua che mi entrava nelle scarpe, e non vi era più altro che questo: pioggia, massacri sui manifesti dei giornali, e acqua nelle mie scarpe rotte, muti amici, la vita in me come un sordo sogno, e non speranza, quiete. Questo era il terribile: la quiete nella non speranza. Credere il genere umano perduto e non aver bisogno di fare qualcosa in contrario, voglia di perdermi, ad esempio, con lui. Ero agitato da astratti furori, non nel sangue, ed ero quieto, non avevo voglia di nulla." Même dans les traductions, il arrive que les amis disparaissent... 

On vient de rééditer Sicilia, le beau film construit par Huillet et Straub sur le texte de Vittorini.

26/11/2007

L'hôtellerie de pensée, interlude intrusif

Cela fait un peu plus de quarante ans, mais je me souviens de ce mur, et qu'il était périlleux...

cliquer sur le mur pour le franchir

Mis en ligne par infiteam, quelles que soient leurs convictions politiques ces jeunes gens sont audacieux. Et, pour ce qui est du côté Panthéon...


cliquer sur le Panthéon pour s'y infiltrer

et merci aux Untergunther, pour l'horloge...

18/11/2007

L'hôtellerie de pensée #2

Je mène des chevaux quarante
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagages et sommiers.


Rentrée 1965. C'est la saison de Pierrot le fou.

De futurs ingénieur agronomes, blouse blanche et calot vert, marchent en canard chantant ce que leurs aînés estiment être obscène. Au-dessus des murs noirs de la cour des internes, qui attendra plusieurs années encore son ravalement, le ciel du soir est d'un bleu de myosotis. Nous gagnons par petits groupes l'étude des hypokhâgnes. Quand nos anciens d'une année débouleront pour le bizutage nous devrons grimper au-dessus des casiers, répondre servilement à des questions saugrenues et entonner le Carmen Varae.

A l'hôtellerie chaque prépa a son style dans l'humiliation selon l'image qu'elle veut donner de son caractère, nocturne et violent chez les cyrards, avec revue de détail et hommage au monument aux morts, fruste et braillard pour les agros, secret pour les chartistes - et comme ils sont les seuls à compter des externes féminines c'est le cérémonial sur lequel on fantasme le plus. Le bizutage khagnal est plutôt sans conviction, limité à une heure de lazzi et à l'apprentissage du vocabulaire et des onomatopées de base : on ne dit pas l'administration mais la shtrasse, on pschutte (pschhhh !!) ce qu'on admire, on bzutte (bzzzz !!) ce qu'on méprise, et on doit le respect (pschhhhh !!) aux carrés, aux cubes et au plus haut point à ces étranges créatures pensives, les bicas qui ont déjà échoué deux fois au khâl et sur lesquels l'hôtellerie, en bookmaker retors, veut bien parier une année de plus. Les bicas sont taiseux, souvent barbus, enveloppés de blouses couvertes d'hexamètres grecs. Tels ces bustes de faunes antiques peu à peu absorbés par le lierre ils se fondent dans la pénombre des thurnes malodorantes, parmi les piles de Que Sais-je et de Budés écornés. A la fin de l'année ils seront devenus presque transparents, prêts pour l'épiphanie normalienne ou la disparition dans les ténèbres extérieures d'une Sorbonne que l'on bzutte avec entrain.

Après le bizutage les cloutards viennent nous visiter. Ils préparent l'ENS de St Cloud, en ce temps-là bien en-dessous d'Ulm dans les hiérarchies angéliques, car sans grec ni latin. Ils ne bizutent pas, parlent un peu comme des êtres humains, ont l'air d'être assez généralement communistes et nous conseillent de ne pas nous laisser faire. Premier contact avec les bolcheviks et première impression favorable, ce sont les premiers dans cette ménagerie que nous voyons résister à la bêtise.


Le lendemain nous rentrons dans la cage à écureuil. Son fonctionnement est simple, les barreaux de la cage sont des thèmes latins, des versions grecques, des dissertations de philosophie, des exposés d'histoire. La roue ne sert à rien de particulier, juste à sélectionner les écureuils. A la fin de l'année, la moitié d'entre eux, réputés les plus lents ou les plus rétifs, seront jetés dehors : à la Sorbonne, Bzzzzzzzz !! Il faut se mettre au petit latin et au petit grec : deux par deux, en plus des versions obligatoires, choisir un Budé et décrypter sans dictionnaire en cachant la traduction de la page de droite. Et aux morceaux choisis, au survol, aux Que sais-je et autres concentrés, il faut savoir dire tout sur tout en trois parties sans rien savoir à fond, pas le temps de lire les oeuvres, surtout pas lire les oeuvres du début à la fin, malheureux écureuils, nous perdrions du temps.

Et il y a nos maîtres. Agrégés de lettres classiques, Pschhhh ! Mâles quasi-sexagénaires, au faîte de leur carrière, régnant sans discussion sur les jurys de concours, fins dissecteurs de l'aoriste moyen déponent et du discours indirect chez Thucydide. Mais aussi le prof d'anglais à qui je dois John Donne et William Blake - et S...

S... Christique, immobile, émacié, monocorde, passionnant. Debout au bord de la plate-forme de bois, légèrement surélevée, qui tient lieu de chaire et qui supporte le bureau du prof, il décortique les Recherches Logiques de Husserl sur lesquelles il est en train de terminer sa thèse; on ne comprend pas tout; on entend les mouches voler; on assiste au miracle : quelqu'un qui pense vraiment et qui nous parle comme si nous étions ses égaux. Est-ce de parler devant quarante garçons de notre âge ? A certains moments, on le voit tellement souffrir que nous cessons de respirer, puis il esquisse un sourire de Greco. Ce jour-là, je prends deux décisions, l'une que je ne respecterai pas, je ferai de la philo toute ma vie, et l'autre à laquelle je me tiendrai scrupuleusement - je ne serai jamais prof. J'aurais trop peur de souffrir moins bien que S.

Quand nous sortons de cours, nous croisons les autres prépas, avec leurs calots fétiches - rouge et bleu roi pour les cyrards, rose et bleu tendre pour les chartistes, vert pour les agros, il y a même un calot khâgnal, bleu sombre si je me souviens bien, qui n'est plus porté que par quelques bicas. Pour savoir qui est qui il faut croiser le port du calot avec les familles politiques, au nombre de quatre : l'extrême-droite, les chrétiens de gauche, les communistes et le silence. Pour les cyrards le classement est vite fait, les chartistes se partageant entre extrême-droite et silencieux. Chez les littéraires, j'ai déjà dit que les cloutards étaient bolchos, notre génération de khâgne est, pour ceux qui l'ouvrent, majoritairement tala de gauche, avec un poignée d'UEC (Union des Etudiants Communistes, la filiale du PCF, je me demande si ça existe encore) et quelques rares droitiers extrêmes. Ce n'est pas un jeu gratuit, en 66 la guerre d'Algérie n'est finie que depuis quatre ans et les cognes sont encore fréquentes au Quartier Latin entre les bolchos et les fafs qui, certains jours, passent à l'attaque vers midi à la porte de la cour des externes - alors, c'est la bataille rangée.

En ce qui concerne les talas, on va aux réunions de la JEC, même ceux que la messe intéresse moins - en fait, à l'époque, comme quelques autres autour de moi je ne pourrais plus croire au mieux qu'à un Dieu faible, le Dieu de Dietrich Bonhöffer, au pire au Dieu absent, retiré, extravasé de Simone Weil, Isaac Luria ou Hans Jonas, le seul Dieu qui reste après Auschwitz, Hiroshima et les quelque vingt ans de combats d'arrière-garde coloniale qu'en ce temps-là vient de mener notre beau pays. En 1966 la JEC de base est assez loin à gauche, suite à de mauvais souvenirs, mais en cours de normalisation par la hiérarchie épiscopale; quand on en fait partie on s'inscrit bien entendu à l'UNEF, où on rencontre ceux de l'UEC. En deux ou trois mois nos deux petits groupes fusionnent, et comme les bolcheviks ne se convertiront pas à la vraie foi, c'est nous qui adhérons à leur boutique au grand désarroi de nos aumôniers, et sous l'oeil méfiant des politruks.

Pauvres de nous, les écureuils, rentrant au soir tombé dans notre étude et ouvrant nos casiers (en ce temps-là il faut attendre d'être cube pour avoir une thurne à deux ou trois, avec la liberté de laisser allumé pour travailler jusqu'à pas d'heure) pour en extraire une tranche de Kant (Comment s'orienter dans la pensée, un devoir à faire pour S.) et une bonne platée de l'indirect Thucydide, à traduire pour le lendemain, sans compter l'exposé sur le gouvernement Villèle et la réaction absolutiste à partir de 1820, tu parles d'un sujet enthousiasmant. Quand nous visitons par hasard nos camarades externes, rejetons de la bonne bourgeoisie rive gauche, nous admirons à la dérobée ces immenses appartements, ces vastes bibliothèques. Il n'est pas besoin d'avoir lu tout ce qu'alors Bourdieu n'a pas encore écrit pour comprendre que l'égalité entre écureuils est tout ce qu'il y a de formelle, mais même si nous, fils méritants et internés de la petite bourgeoisie de province, nous doutons bien que nous sommes les faire-valoir de la comédie méritocratique qui verra de toute façon 90% de la khâgne rester sur le carreau, il en faudrait bien plus pour nous décourager - à nous donc le Gaffiot, le Bailly, le sucre et les fruits secs, ce soir encore nous pourrons
dire: Aujourd'hui
Nous avons travaillé!


Charles Meryon, Collège Henri IV ou Lycée Napoléon, avec ses dépendances et constructions voisines, eau-forte et pointe sèche, 1864, quatrième état, détail : le cloître et, au fond, la cour des internes. Au fond de cette cour les quatre fenêtres représentées par Meryon dans la partie droite du rez-de-chaussée correspondent aux études des internes d'hypokhâgne et de khâgne au milieu des années 1960.

Loger nous faudra par quartiers,
Si les hôtels sont trop petits ;
Toutefois, pour une vêprée,
En gré prendrai, soit mieux ou pis,
L'hôtellerie de Pensée.


Travailler, certes, mais où et quand ? Les internes des hypokhâgnes se répartissent grosso modo en trois groupes. Les touristes, mis là d'autorité par leurs parents (tu seras khâgneux, mon fils) se foutent royalement des résultats et n'attendent que la fin de l'année pour passer en fac et avoir leur chambre. Dans l'étude, la nuit tombée, ils jouent aux cartes en entonnant des paillardes comme dans toute salle de garde qui se respecte. Les dilettantes de leur côté sortent les guitares de leur cachette et chantent Brassens, Ferré ou, pour les plus évolués, Dylan. Oui, Dylan.

Dans le boucan qui en résulte, difficile de retrouver son petit grec pour la troisième catégorie, les sérieux, les polars, auxquels je tente encore de m'agréger. Sans compter qu'à dix heures tapantes un surgé vient siffler l'extinction des feux et expédier ce petit monde au dortoir, Thucydide ou pas. Comme des générations avant nous, nous partons donc chaque soir, Bailly sous le bras, à la découverte d'un abri clandestin dans l'hôtellerie nocturne.

Il faut emprunter des clés à des profs compatissants, esquiver les surgés, amadouer les veilleurs de nuit, mais petit à petit nous balisons les corridors du labyrinthe. Les plus hardis passeront les rites initiatiques, monter de nuit en haut de la tour et y hisser un drapeau noir, explorer les sous-sols

"Lycée Napoléon - coupe du réfectoire, de la cuisine, des caves, des catacombes"

à la recherche du souterrain mythique, creusé lors de la révolution, qui aurait permis aux babouvistes du Panthéon de passer dans les caves de l'hôtellerie...

Nous avons fini par nous approprier clandestinement une salle du deuxième étage. Là, une fois expédiés les travaux urgents, nos studieuses soirées sombrent au fil des heures dans la folie douce, chacun cultivant l'utile marotte qui l'empêchera de sombrer dans le désespoir. Tel fouit dans Milton et tel autre chez Dante, le plus savant d'entre nous est seul assez hardi pour creuser le sanscrit. Inferno, Paradise lost, voire les arbres séphirotiques auxquels nous initia, un jour, un camarade hébraïsant. Et moi, qu'est-ce que je pouvais bien faire quand j'en avais assez de patauger dans Hegel ? Dans le brouillard qui me reste en mémoire, je me souviens d'avoir appris par coeur, par goût de l'inutile, les poèmes qui jamais, jamais ne pourraient faire un sujet pour le Khâl, Queneau, par exemple, les sonnets du Chien à la Mandoline - un soir que je les lisais en étude, un surgé attiré par la couverture de ce joli petit livre jaune qui venait de paraître était venu carrément m'engueuler "vous n'êtes pas ici pour lire de la poésie mais pour faire du latin et du grec" pauvres de nous...

Enfants qui déchiffrez dans l'ambre des agathes
Des entrailles le miel des lapins étendues
Sur l'étal du marchand avec leurs quatre pattes
Pour qu'ils ne courent pas deux ensemble cousues...
Enfants qui dans la nuit apercevez la hune
De bateaux sinistrés recouverts par la dune
Enfants vous qui rêvez enfants endormez-vous

ou Morhange
Mon bel enfant en habit de fumée
Vous ne m'avez pas dit si je peux me tourner

Vraiment peu de chance de sortir au Khâl même aujourd'hui, la Berceuse à Auschwitz...

ou Desnos, The night of loveless nights :

Jamais l'aube à grands cri bleuissant les lavoirs
l'aube, savon trempé dans l'eau des fleuves noirs
L'aube ne moussera sur cette nuit livide
Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides...
Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve
Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve
Nuit de chemin perdu parmi les escaliers...

Et quand de cette nuit le veilleur vient nous chasser, nous remontons vers les dortoirs. Regardez nous passer, les pauvres écureuils, procession falote chargée de dictionnaires, heureux malgré tout
Nous avons travaillé !
traversant le grand hall et remontant l'escalier des prophètes, puis celui des bibliothèques - depuis longtemps alors dortoirs et vestiaires, redevenus bibliothèques vers 1990 à l'occasion d'une restauration qui a transformé nos vieux casernements en bunker classieux, oblitérant au passage la perspective magique qui découvrait jusqu'à la coupole et aux légions d'anges qui se détachent de ses piliers. Regardez nous monter sans bruit pendant que les anges génovéfains s'éveillent et prennent leur envol à la recherche de leurs livres perdus, pépiant doucement dans leurs langages, le grec simplet des évangiles ou le syriaque bimillénaire qui fut le patois du Galiléen. Regardez-nous entrer dans le dortoir des hypokhâgnes où quelques polars sont encore éveillés, Gaffiots et Budés ouverts sous les draps à la lueur des lampes de poche, et cela fait comme un paysage de tentes doucement éclairées, nocturne et pastoral.

Nous allons nous coucher en hâte, pendant que les anges tournent une dernière fois au-dessus des lits, frôlements d'ailes, froissements de simarres, essuyant au passage une larme ou apaisant un front fiévreux. L'un d'eux se perche au pied de mon lit et me jette avant de partir un regard méfiant - il sent que sous mes airs de bon élève je file un mauvais coton. Puis sous les tentes les lumières s'éteignent et les Gaffiots se ferment un à un avec un bruit sourd, suivi du gémissement rythmé des sommiers métalliques, pauvre moulin du plaisir solitaire Nuit des nuits sans amour, et des insultes marmonnées par ceux que les grincements réveillent.

Sans rancune, mon ange, je vais dormir en enfer - ce soir encore, le paradis joue à guichet fermé.
Et puis, j'ai toujours le transistor.

Domenico Beccafumi, Saint Michel chasse les anges rebelles, 1528, détail