Affichage des articles dont le libellé est L'art de la poste. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est L'art de la poste. Afficher tous les articles

18/03/2026

Le petit chou a bien avalé son Spinoza ?


Michael Deas - Francis Scott Fitzgerald 
US Postal Service Stamp, 1996, pour le centenaire de la naissance de l'auteur
 
 

Au lieu de pleurer sur votre sort, voyons », dit-elle. (Elle dit toujours « voyons » parce qu’elle réfléchit – mais réfléchit vraiment – quand elle parle.) Elle dit donc : « Voyons. Et si la faille n’était pas en vous, mais au Grand Cañon. »

« La faille est en moi », répondis-je héroïquement.

« Voyons ! Le monde n’existe que par vos yeux – que par l’idée que vous en avez. Vous pouvez en faire quelque chose d’aussi énorme ou d’aussi petit que vous voulez. Et vous vous acharnez à être un petit individu misérable. Nom de Dieu, si je me fêlais, je ferais éclater le monde avec moi. Voyons ! Le monde n’existe que par la manière dont vous le saisissez, alors il vaut beaucoup mieux dire que ce n’est pas vous qui avez la faille – que c’est le Grand Cañon. »

« Le petit chou a bien avalé son Spinoza ? » (1)

« Je ne connais rien à Spinoza. Mais ce que je sais… » – Elle se mit alors à parler des malheurs qu’elle avait eus, qui à l’écouter semblaient avoir été plus pénibles que les miens, et à expliquer comment elle les avait accueillis, et surmontés, et dépassés.

Je réagis un peu à ce qu’elle me disait, mais je ne réfléchis pas vite, et en même temps je m’avisai que, de toutes les forces de la nature, la vitalité est la moins communicative. Au temps où l’on était gorgé de jus qui ne payait aucun droit d’entrée, on essayait d’en donner – mais toujours sans succès ; pour employer une autre métaphore, la vitalité ne « prend » jamais. On en a ou on n’en a pas, comme on a de la santé ou les yeux marron ou de l’honneur ou une voix de baryton. J’aurais pu lui en demander, bien empaquetée, prête à faire cuire et à digérer à la maison, mais je n’aurais rien eu – même en attendant un millier d’heures, la gamelle de ma compassion pour moi-même à la main. Je pus la quitter, franchir sa porte – je me tenais bien soigneusement comme on tient une poterie fêlée pour regagner le monde de l’amertume où je m’installais avec les matériaux que j’y trouvais – et après avoir franchi sa porte je me répétai la citation : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, qui la lui rendra ? » (Matthieu, V, 13).

 

Francis Scott Fitzgerald - The Crack-up, 1936 / La fêlure, 1963, trad. Dominique Aury et Suzanne Mayoux

 

(1) "Baby et up all her Spinoza?" dans le texte original.

 


14/03/2026

Un psychiatre et un timbre (collage et recollage)


Kurt Schwitters - Merzbild 1A (The psychiatrist), 1919
Huile et objets assemblés et collés sur toile
Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
 
 
 
Timbre-poste pour le 100ème anniversaire de la naissance de l'artiste, reproduction de :
Kurt Schwitters - Sans titre, collage comportant un portrait de Kurt Schwitters, 1937-38


 

14/01/2026

le facteur sonne trois fois


Les Edwards - Ill. de couverture pour Bently Little - The Mailman (1992), édition du 20ème anniversaire
Cemetery Dance Publications, 2012
 


 
Le facteur est un bon sujet pour l'angoisse. Il est là tous les jours, partout, il nous connaît tous, un peu - peut-être même beaucoup - il distribue l'information (et que pourrait-il en faire, si...). Oui, il est un peu dépassé par internet - mais après tout le livreur a pris sa place, et si lui aussi il s'avisait de détraquer votre vie...
 
Les chats aiment bien Bentley Little (1), c'est un de leurs polygraphes préférés, il a une régularité d'horloge : un bouquin par an, souvent sur le même thème : le dérangement fatal d'une institution, qu'il s'agisse d'une banque, d'une police d'assurance ou encore de ce rouage essentiel pour le bon mauvais fonctionnement du capitalisme tardif :
 
 


...le consultant (de ce roman a découlé une série assez divertissante). 
 
Mais revenons au facteur.
 
The mailman a été traduit en France (par Michel Pagel) sous le titre 
 
 
 
 Pocket éd. 1995
 
 
En V.O. ça commence ainsi :

It was the first day of summer, his first day of freedom, and Doug Albin stood on the porch staring out at the pine-covered ridge above town. It wasn’t technically the first day of summer — that was still three weeks away. It wasn’t even his real first day of freedom — that had been Saturday. But it was the first Monday after school ended, and as he stood at the railing, enjoying the view, he felt great. He took a deep breath, smelling pine and bacon, pollen and pancakes, the mingled odors of woods and breakfast. Morning smells.

It was cool out and there was a slight breeze, but he knew that that would not last long.

 
 
Et on sent bien que ça va se gâter. Au début, le facteur n'apporte que des bonnes nouvelles - mais elles sont à double fond et le fond du fond est comme d'habitude : noir.
 
Nous le savons bien : l'horreur est quotidienne. Ou, plus exactement, le quotidien est horrifique. Toute personne saine d'esprit sait, au moment de se lever pour aller travailler que des êtres maléfiques sont là, aux aguets, tapis dans son emploi du temps. Oui, la plupart du temps nous fermons les yeux, mais certains écrivains sont là pour nous les ouvrir.
 
Prenez Dolores Hitchens, par exemple
 
 

 
...autrice de quarante-huit romans, dont Fool's Gold/Pigeon vole, dont Godard a tiré Bande à part, et de
 
 
 
Putnam éd. 1971
 
 
The Baxter Letters, son avant-dernier roman où ce n'est pas le facteur qui distribue le courrier, mais une jeune sténodactylo naïve (au début, du moins) qui retransmet les lettres reçues d'un oncle qui la manipule. Ici, ce n'est pas le distributeur qui est maléfique, ce sont les lettres qui sont assassines. On passe du fantastique social au réalisme noir - mais le courrier fait peur, toujours.
 
The Baxter Letters a connu en France une destinée bizarre. Le roman est traduit à la Série Noire, par Marcel Frère, l'année même de sa parution aux États-Unis.
 
 

 
Mais, même si elle distribue des lettres, comment la sténodactylo est-elle devenue un facteur
 
En 1971 la Série Noire est toujours dirigée par Marcel Duhamel. Et là, il faut faire un détour par l'histoire du surréalisme et de ses environs.
 
Marcel Duhamel fait en 1920, la connaissance de Jacques Prévert - ils font tous deux leur service militaire à Istanbul, alors occupée par les alliés. Revenus à Paris avec Yves Tanguy ils s'installent tous trois à Montparnasse, 54 rue du Château, dans une maison que Duhamel a louée à la veuve d'un marchand de lapins. Ils y sont rejoints par Raymond Queneau - ainsi naît le "groupe de la rue du Château", d'abord annexe du surréalisme que fréquentait bien entendu un certain Robert Desnos, puis foyer d'opposition et enfin bande des exclus - dont Desnos, également - après les scissions de 1928-29. 
 
 
 
Marcel Duhamel, Jacques Prévert, Yves Tanguy et Pierre Prévert


 
Au cours des années 1926-27, la rue du Château se situe à la croisée du surréalisme et de la culture populaire. Comme le rappelle André Thirion :
 
On a joué, rue du Château, à tous les jeux surréalistes et peut-être y a-t-on fait plus de cadavres exquis qu’ailleurs ; mais l’intérêt véritable se déplacait vers des moyens d’expression plus populaires. Ainsi naquirent, un peu plus tard, la Série Noire, les films des Prévert, Paroles, les romans de Queneau. (2).
 
 
C'est précisément de 1926 (3), pleine époque de la rue du Château, que date le poème le plus connu de Robert Desnos, Gorges froides :
 
 
À Simone

À la poste d’hier tu télégraphieras
que nous sommes bien morts avec les hirondelles.

Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras
va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle.

La boussole est en os mon cœur tu t’y fieras.
Quelque tibia marque le pôle et les marelles
pour amputés ont un sinistre aspect d’opéras.
Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !

C’est ce soir que je meurs, ma chère Tombe-Issoire,
Ton regard le plus beau ne fut qu’un accessoire
de la machinerie étrange du bonjour.

Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,
ma Folie-Méricourt, ma silencieuse intruse.
Boussole à flèche torse annonce le retour.  
 
 
C'est donc de la longue complicité avec le poète que naît chez Duhamel l'étincelle qui fait ainsi titrer la traduction de The Baxter Letters. On distribue des lettres et ça se passe mal ? Va donc pour le triste facteur...
 
L'histoire ne s'arrête pas là. Duhamel quitte la direction de la SN en 1977. Suivent trois autres directeurs, avec des hauts et des bas et puis, pour la première fois en 2017, une directrice, Stéfanie Delestré. Parallèlement la SN revisite et dépoussière son fonds, notamment en republiant des titres devenus classiques en traduction révisée et, surtout, augmentée. On sait que la SN de Duhamel n'hésitait pas devant les coupes franches pour s'ajuster aux 256 pages maximum (le calibrage des tourniquets dans les gares).
 
C'est ainsi que paraît l'année dernière :
 
 
Traduction de Marcel Frère révisée par Estelle Jardon
 
 
Au passage, l'illustration de couverture est largement inspirée de
 
 
 
Mysterious Press, 2021


 

On aura une idée de l'évolution de la collection en comparant les textes de quatrième de couverture, d'abord chez Marcel Duhamel :

 

Jennifer, une petite pécore partie à la conquête de New York, se voit confier par son oncle Bax, qui séjourne en Amérique Centrale, la mission de remettre certaines lettres à différentes personnes. Quoi de plus facile, en effet. Mais bientôt, elle constate que ces missives abrègent de façon affolante l'existence de plusieurs destinataires. Plaies d'argent peuvent être mortelles, surtout quand on a un poignard planté entre les omoplates.

 

La petite pécore est maintenant fraîchement débarquée. Et on rappelle qu'il y a tout de même un peu de love story dans le bouquin - on sait le public de ce début de siècle friand de romance.

Quant aux coupes, voici comment débute la version Marcel Frère de 1971 : 

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

En ouvrant la boîte, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l’instant même où elle aperçut l’absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, j’attends d’être au coin de la rue pour m’en débarrasser.

L'oncle Bax... 

 

Et voici la version d'Estelle Jardon du passage correspondant, conforme à l'original :

 

À sept heures vingt, elle prenait l'ascenseur. Les étages mal éclairés, d'où s'échappaient des bouffées d'air rance, défilaient devant la cabine froide à l'odeur de métal. Le linoléum était éraflé à trois endroits où l'on pouvait se prendre le talon et se briser la nuque sous l'éclairage tremblotant et d'un rare bleu blafard du plafond. Dans la descente, elle essaya de se réveiller, de reprendre vie, pour affronter la journée en toute confiance parce que c'était un autre jour de cette nouvelle étape de son existence. Parce qu'elle avait Tom, qu'elle l'aimait et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Tom était là-haut, endormi. Il devait être levé maintenant, en train de faire chauffer le café et de lire le mot qu'elle lui avait laissé. Il retournerait ensuite travailler à la seconde moitié du deuxième acte de sa pièce de théâtre, dont il n'arrivait pas – mais alors vraiment pas – à venir à bout comme il le voulait.

L'ascenseur s'arrêta en grinçant au rez-de-chaussée, rendit un dernier hoquet de vieil ivrogne à la recherche de son équilibre, puis les portes s'ouvrirent. Elle sortit. Le hall était immense, vieux, défraîchi, dallé de marbre, et alors qu'elle se dirigeait vers la sortie, elle croisa M. Keeley avec son balai à franges, qui l'interpella.

— Bonjour, madame Burch.

Elle lui jeta un regard noir. Elle ne savait plus faire que ça désormais. Une sale habitude inconsidérée. Une vilenie stupide et toxique qui lui semblait devenue incontrôlable, comme un soubresaut de la paupière. Un acte réflexe. Appelez-moi Mme Burch et croisez mon regard. Au diable ce nom !

Moins d'un an auparavant, elle n'aurait envoyé personne nulle part, pensa-t-elle fugacement. Saine (nourrie au grain de l'Iowa) et pleine de vie (élevée dans la prairie du Nebraska), c'était une fille de la campagne de l'Indiana. C'est là où elle avait vécu quand son père avait délaissé les graines de soja et les canards pour du blé et des cochons, puis pour des pommes de terre et des lapins.

Au diable tout ça, aussi ! Tu es une adulte et tu ne vis plus à la campagne, chérie, mais en ville. Dans la plus grande, la plus excitante ville du…

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

Elle distinguait pourtant le bord de l'enveloppe par la fente. Alors le souvenir reflua, tandis qu'une sensation fantôme d'épuisement l'envahit. Elle avait été si pressée de rentrer chez elle, hier soir, et si lasse, qu'elle s'était dit que Tom avait relevé le courrier (si tant est qu'elle y eût vraiment pensé ; elle ne s'en souvenait même pas). Et, à coup sûr, Tom avait dû penser la même chose. Si bien qu'hier soir, quand il était parti chez Sean Collins discuter de la pièce, il n'avait pas non plus pris la peine de vérifier.

J'ai le temps si je me dépêche.

Si c'est pour Tom, je la laisserai là. Je l'appellerai du bureau pour lui dire qu'il y a du courrier. 

Elle farfouilla dans son sac à main parmi un fatras de factures et de produits de beauté, examina son portefeuille presque vide, replongea dans le sac à travers les boîtes de tranquillisants et d'aspirine, écartant la petite fiole qui donne la pêche tout en coupant l'appétit et les gommes à mâcher pour la nausée dans le métro. Elle finit par trouver la clé parce qu'elle était encore plus froide que le bout de ses doigts.

En ouvrant, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l'instant même où elle aperçut l'absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, attends d'être au coin de la rue pour t'en débarrasser.

L'oncle Bax… 

 

Dois-je l'avouer ? Mon coeur balance entre le respect du texte et la poésie en coup de couteau de ces vieilles traductions tailladées - qui étaient d'ailleurs souvent faites par des femmes (4).

 

Récapitulons : la sténodactylo n'est plus un facteur, maintenant c'est une factrice, entre-temps la profession s'est d'ailleurs féminisée. Mais what the fuck ? comme dirait le fantôme de Dolores Hitchens. Sans compter le fantôme de Desnos, qu'on a un peu perdu au passage...

Et re-récapitulons : ces histoires de lettres malintentionnées, prenez-les, voulez-vous, comme des métaphores pour ce qui reste vivant dans la littérature : roman noir, horror stories, invasions galactiques... Quelles sont les nouvelles, dites-vous ? Justement, on ne saurait les dire bonnes ou mauvaises, elles sont pires, elles sont bizarres. Il y a des anges du bizarre, ce sont les romanciers les plus intéressants, et si le facteur maléfique était une allégorie du véritable romancier ?

Sans compter que, pour une ultime re-re-récapitulation, ces aventures du texte, coupé, retaillé, retraduit - et l'auteur devenu ventriloque - doivent te rappeler, lecteur, que ce que tu lis te vient d'une foule de facteurs maléfiques, auteurs, éditeurs et rééditeurs, traducteurs et retraducteurs, agents, marketing men voire women, c'est une foule qui travaille à répondre à un besoin, à le créer peut-être - car tu as besoin, cher, hypocrite lecteur, de te sentir bizarre, mal dans ta peau, là, au coin du feu...

 

 

(1) Il a notamment écrit L'ignoré, dont je recommande la lecture aux amateurs d'anonymat.

(2)  André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Robert Laffont éd. 1972, p. 98.

(3) Le poème est publié cette année-là dans le recueil C'est le bottes de 7 lieues cette phrase "Je me vois".

(4) 58 femmes sur les 112 traducteurs de la Série Noire historique, lire à ce sujet Natacha Levet et Benoît Tadié, Les femmes de la Série Noire.

31/12/2025

Un florilège de fin d'année : toute une congrégation d'espions dans une chenille

 

John Le Carré - The Pigeon Tunnel, 2016  / Le tunnel aux pigeons, histoires de ma vie, 2017

 

En 1982, un espion retraité vint à Beyrouth visiter Mohammed Abdel Rahman Abdel Raouf Arafat al-Qudua al-Husseini, dit Yasser Arafat, dit aussi Abou Amar, ingénieur civil, officier de réserve de l'armée égyptienne, créateur du Fatah puis de l'O.L.P. et, à ce moment-là, principal représentant d'un peuple qui, selon Golda Meir, n'existait pas (1).


  Arafat m’invita à passer le réveillon du Nouvel An avec lui dans une école pour les orphelins des martyrs palestiniens. Il enverrait une jeep me chercher à mon hôtel. J’étais toujours au Commodore, et la jeep faisait partie d’un convoi qui roula à fond de train, pare-chocs contre pare-chocs, sur une route de montagne sinueuse jalonnée de check-points libanais, syriens et palestiniens sous cette même pluie battante qui semblait s’abattre sur toutes mes rencontres avec Arafat.

  La route à une voie non goudronnée se décomposait sous le déluge. Des cailloux projetés par la jeep de devant ne cessaient de nous heurter. Des vallées s’ouvraient à quelques centimètres du bord, révélant de minuscules carrés de lumière à des milliers de mètres en contrebas. Notre véhicule de tête était une Land Rover rouge blindée qui, selon la rumeur, convoyait notre Chef. Mais quand nous arrivâmes devant l’école, les gardes nous révélèrent qu’ils nous avaient dupés. La Land Rover n’était qu’un leurre. Arafat était en sécurité, en bas, dans la salle de concert, à accueillir ses invités.

  De l’extérieur, l’école ressemblait à un banal bâtiment à un étage. Une fois dedans, on découvrait qu’on se trouvait au dernier niveau d’une structure qui épousait par paliers le flanc de la colline. Les inévitables hommes armés portant keffieh et jeunes femmes au torse lesté de cartouchières surveillèrent notre descente. La salle de concert était un immense amphithéâtre avec une scène en bois surélevée. Debout dans la première rangée de sièges, Arafat donnait l’accolade à ses invités tandis que la salle bondée résonnait du tonnerre rythmé des applaudissements. Des décorations du Nouvel An pendaient du plafond, des slogans révolutionnaires ornaient les murs. On me poussa vers Arafat et il m’accueillit par la même embrassade rituelle, puis des hommes grisonnants en treillis kaki avec ceinturon vinrent me serrer la main et me hurler leurs bons vœux par-dessus le vacarme des applaudissements. Certains avaient un nom. Certains, comme le bras droit d’Arafat, Abou Jihad, avaient un nom de guerre*. D’autres n’avaient pas de nom du tout.

  Le spectacle commence : les orphelines palestiniennes chantent en faisant la ronde, puis les orphelins, puis tous les enfants réunis dansent la dabkeh et s’échangent des kalachnikovs en bois pendant que la foule tape dans ses mains. À ma droite, Arafat se lève et ouvre grand les bras. Sur un signe de tête du combattant au visage sévère assis à sa droite, j’attrape le coude gauche d’Arafat et, à nous deux, nous le hissons sur scène et grimpons à sa suite.

  Décrivant des pirouettes au milieu de ses orphelins bien-aimés, Arafat semble s’enivrer de leur parfum. Il attrape le bout de son keffieh et le fait tournoyer tel Alec Guinness incarnant au cinéma Fagin dans Oliver Twist. Il a l’air transporté. Pleure-t-il ? Rit-il ? Une telle émotion se lit sur son visage que peu importe. Et voilà qu’il me fait signe de l’attraper par la taille. Quelqu’un m’attrape moi aussi par la taille. Et nous voilà tous, hauts gradés, sympathisants, enfants extatiques et, nul doute, toute une congrégation d’espions du monde entier puisque jamais aucune figure historique n’a été plus intensément espionnée qu’Arafat, embarqués dans une chenille menée par notre Chef.

  Le long du couloir en béton, et on monte un étage, et on traverse une salle, et on redescend. Le tromp-tromp de nos pieds remplace les claquements de mains. Derrière ou au-dessus de nous, des voix de stentor entonnent l’hymne national palestinien. Nous finissons par rejoindre la scène cahin-caha. Arafat s’avance, marque une pause, puis, sous les hurlements du public, il fait le saut de l’ange dans les bras de ses combattants.

  Et dans mon imagination, ma Charlie (2) exulte et l’applaudit à tout rompre.

  Huit mois plus tard, le 30 août 1982, suite à l’invasion israélienne, Arafat et son haut commandement furent chassés du Liban.

 * En français

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin 
 
 

Arafat exécuta d'autres sauts de l'ange, au fur et à mesure qu'il était chassé de partout, vers Tunis puis Tripoli (Liban), de nouveau en Tunisie, puis enfin en Palestine, Gaza, Jénine, Ramallah. Il meurt à Clamart le 11 novembre 2004, seize ans avant John Le Carré.

Quand il lui fut possible de s'installer en Palestine, Arafat assistait toujours à la messe de Noël orthodoxe de Bethléem, sauf quand les israéliens l'en empêchaient.  La première fois il avait déclaré  "Je suis venu saluer le premier Palestinien, Jésus-Christ, le messie par qui le message de paix se concrétiser". Les chrétiens (majoritairement de rite orthodoxe) représentent environ 6% de la population palestinienne. Au cours des siècles ils ont parlé araméen, puis grec, puis arabe et parmi eux sont les descendants des premiers compagnons de Jésus-Christ - sous réserve, bien sûr, des questionnements sur son historicité 

L'historicité. C'est un enjeu, parfois un champ de bataille. De quel régime d'historicité relève Jésus ? Et Barabbas ? Et l'empire Khazar ? L'historicité est affaire de sources, d'annales, d'enquêtes et finalement d'historiens. Pourtant, nous assistons ici à la rencontre de deux métiers spécialisés dans l'historicité : les héros politiques et les espions.
 
Et pour qu'on ne me chicane pas sur Arafat, je donne ma définition du héros politique : personnage qu'un peuple en lutte hisse sur le pavois (avant qu'il fasse le saut de l'ange). Personnage qui, souvent, symbolise le retour d'un peuple dans l'historicité qui lui était déniée.
 
Et dénier l'historicité d'un peuple, soit dit en passant, peut porter à conséquences - on peut être tenté de purger l'histoire en supprimant le peuple en question.
 
Je donne aussi ma définition de l'espion : un historien du secret qui prend un peu d'avance... Remarquez que cette avance, il la paie parfois au prix fort, et que parfois aussi elle ne sert pas à grand-chose, pensez à Richard Sorge...
 
 
 

 
 
 
à Anthony Blunt, à la fois espion et historien, lui. Et à  Kim Philby...
 
 
 
 

 
 
 
...bref à toutes ces congrégations d'espions dans une multitude de chenilles autour de tous les héros présumés. 
 
En 1956, Kim Philby s'installe à Beyrouth sous la couverture de correspondant de l'Observer. Il est toujours agent mais déjà un peu suspect aux yeux de ses chefs du SIS, qui l'aiment pourtant beaucoup (relisez La Taupe) et ne se résoudront à le démasquer qu'en 1963. C'est le successeur de Philby à Beyrouth, Patrick Seale, qui donnera à Le Carré  son premier contact pour rencontrer Arafat. Et, après plusieurs rendez-vous intermédiaires, quelques fouilles à corps et nombre de changements de voitures, voici le duo, pour l'historicité...

 
 
  Dans la petite partie du L se trouve un bureau derrière lequel est assis Arafat, comme s’il ménageait ses effets. Il porte un keffieh blanc, une chemise kaki bien repassée, et il arbore un pistolet d’argent dans un holster en plastique marron tressé. Il ne lève pas les yeux vers son invité. Il est trop occupé à signer des papiers. Même quand on m’amène vers un trône en bois sculpté à sa gauche, il est trop concentré pour me remarquer. Finalement, il lève la tête. Il sourit dans le vague comme au souvenir d’un moment heureux. Il se tourne vers moi tout en sautant sur ses pieds, à la fois ravi et surpris. Je saute sur les miens, de pieds. Comme des acteurs complices, nous nous regardons droit dans les yeux. Arafat est en représentation permanente, m’a-t-on prévenu. Et je me dis que moi aussi. Je suis un collègue acteur, et nous jouons pour une trentaine de spectateurs. Il s’incline en arrière et me tend les deux mains. Je les prends entre les miennes, elles sont douces comme celles d’un enfant. Ses yeux marron globuleux ont un regard à la fois habité et implorant.

  « Monsieur David ! s’écrie-t-il. Pourquoi êtes-vous venu me voir ?

- Monsieur Arafat, dis-je du même ton surjoué. Je suis venu toucher le cœur de la Palestine ! »

 

 


 

  On a répété, ou quoi ? Sans attendre, il guide ma main droite vers le côté gauche de sa chemise kaki et la pose sur une poche boutonnée parfaitement repassée.

  « Monsieur David, le cœur de la Palestine est là ! s’exclame-t-il avec ferveur. Juste là ! » répète-t-il pour la galerie.

  Ovation debout. Nous cassons la baraque. Nous échangeons une accolade à l’arabe, gauche, droite, gauche. Sa barbe n’est pas piquante mais toute douce, et elle sent bon le talc. Il me relâche, tout en gardant une main possessive sur mon épaule pendant qu’il s’adresse à notre public. Je peux me déplacer librement chez les Palestiniens, décrète-t-il, lui qui ne dort jamais deux fois de suite dans le même lit, gère sa propre sécurité et maintient que sa seule épouse est la Palestine. Je peux voir et entendre tout ce que je souhaite voir et entendre. Il me demande uniquement d’écrire et de dire la vérité, parce que seule la vérité permettra de libérer la Palestine. Il va me confier au chef militaire que j’ai rencontré à Londres, Salah Tamari. Salah me fournira une escorte de jeunes combattants triés sur le volet, Salah m’emmènera au Sud-Liban, Salah m’instruira sur le noble combat contre les sionistes, Salah me présentera ses commandants et leurs troupes. Tous les Palestiniens que je rencontrerai me parleront en toute franchise. Il veut qu’on nous prenne en photo tous les deux. Je refuse. Il me demande pourquoi, avec une expression si radieuse et taquine que j’ose une réponse honnête


 


  

  « Parce que je pense aller à Jérusalem un peu avant vous, monsieur Arafat. »

  Il éclate d’un rire chaleureux, alors notre public aussi. Mais c’est une vérité de trop et je regrette déjà ma boutade.

John Le Carré - Le Tunnel aux pigeons : Histoires de ma vie, 2016
trad. Isabelle Perrin


Et si jamais vous passez par la Bodleian avant le 7 avril prochain...

 
 
(1) Les mots exacts de Golda Meir, selon ses propres déclarations étaient "there is no Palestinian people. There are Palestinian refugees".
 
(2) Le Carré fait allusion à l'héroïne de The little drummer girl

08/06/2021

Trois quatrains et une modeste proposition


Jean-Paul Véret-Lemarinier (dess.) & Pierre Albuisson (grav.)

 

 

C'est Whistler qui, le premier, eut l'idée en 1892 de publier...

 

 

James McNeill Whistler - Portrait de Mallarmé

Lithograpie pour l'édition des Vers et Prose, 1892

 

 

...les quatrains qu'envoyait Mallarmé en guise d'adresses postale, ainsi :




 


à Georges Rodenbach, non pas à Bruges, mais...
 

 

 

Lucien Lévy-Dhurmer - Portrait de Georges Rodenbach devant Bruges, 1896

Pastel, Musée d'Orsay

 

 

...chez lui, rue Gounod à Paris.



Georges Rodenbach dans le salon de son appartement
de la rue Gounod à Paris, vers 1895   

Source


 

Mais il n'y eut pas d'édition Whistler, et c'est Harrison Rhodes qui les publia le premier, à Chicago, en décembre 1894 dans The Chap Book, une jolie revue qu'il venait de lancer.

 

 

William H. Bradley - The blue lady 

Ill. decouverture pour The Chap-book, décembre 1894


 

Il y avait 27 quatrains dans cette édition. Ce n'est qu'en 1920 que ces quatrains furent publiés en France, dans l'édition  des Vers de circonstance que vous pouvez lire ici.

Allez, en voici deux, qui sont particulièrement émouvants.

 



 

Maintenant, voici une modeste proposition de réforme, monsieur le Président (oui, vous aimez les réformes) : rendre obligatoire le quatrain mallarméen pour la présentation des adresses postales (1) de façon à atteindre à coup sûr trois objectifs :

1 - garantir le plein emploi (voire plus) dans les services postaux

2 - diffuser l'art poétique et ses multiples bienfaits dans l'ensemble de la population

3 - en finir avec les algorithmes de reconnaissance de caractères et de déchiffrement d'adresses pour en revenir au seul procédé véritablement infaillible et sûr : le tri postal à la main, ce qui aurait d'ailleurs pour première conséquence l'atteinte de l'objectif n°1, sous condition bien sûr d'abaisser la vitesse minimale de tri manuel, de 500 lettres au quart d'heure (2) à 100, pour de meilleures conditions de travail permettant aux heures de loisir de se consacrer pleinement et sans fatigue à la poursuite de l'objectif n°2.

Monsieur le président, vous êtes déjà incroyablement moderne, encore un effort pour être vraiment steampunk.


 

Félix Vallotton - Portrait de Stéphane Mallarmé 

pour The Chap Book, 1895

 

 

(1) Y compris, bien sûr, le code postal - celui des chats est un parfait octosyllabe.

(2) Oui, j'ai connu ça, dit M. Chat, jadis, quand j'étais encore plus jeune qu'aujourd'hui.

31/05/2021

La dernière minute


Vanessa Bell - The last minutes posters, 1935 

Huile sur toile
 

01/04/2021

La poste au temps du choléra



Le genre de colis qu'on reçoit par les temps qui courent, avec de jolis timbres pangolin et réa.

 

Mme Chat - Oui, mais qu'est-ce qu'il y a dedans ? Hein ? Keskya ?

M. Chat - Patience, on l'ouvrira demain, demain c'est mon anniversaire.

Mme Chat - Habon (elle saute délicatement dans son panier d'osier, piétine un peu pour assouplir, se couche en rond et ne ferme qu'un œil) j'attends.

 

 

(la suite, demain)

18/01/2018

Presque pendu, banni, disparu et timbré


 Albert Decaris - Portrait de François Villon, détail



Pauvre je suys de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon pere n’eut oncq grand richesse.
Ne son ayeul, nommé Erace.
Pauvreté tous nous suyt et trace.
Sur les tumbeaulx de mes ancestres,
Les ames desquelz Dieu embrasse,
On n’y voyt couronnes ne sceptres.



Albert Decaris - Portrait de François Villon
Burin



Bien sçay se j’eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes meurs dedié,
J’eusse maison et couche molle !
Mais quoy ? je fuyoye l’escolle,
Comme faict le mauvays enfant…
En escrivant ceste parolle,
A peu que le cueur ne me fend.




Albert Decaris - François Villon
Timbre poste de la série Personnages célèbres du XVème siècle, 1946




Mes jours s’en sont allez errant,
Comme, dit Job, d’une touaille
Sont les filetz, quant tisserant
Tient en son poing ardente paille :
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Si ne crains rien qui plus m’assaille,
Car à la mort tout assouvis.
François Villon - Testament