30/04/2019

L'art de la rue : Derivery


François Derivery - Vers un contrôle plus rigoureux des dépenses publiques, 1996
Acrylique sur toile
Source





Toujours d'actualité. On peut consulter ici le site du groupe DDP (François Derivery - Michel Dupré - Raymond Perrot) - ils ont même une adresse pour leur passer commande de leurs nombreux ouvrages. C'est tout près de chez les chats, d'ailleurs.

29/04/2019

Ciel... Anselm Kiefer


Anselm Kiefer - Die berühmten Orden der Nacht / Les célèbres ordres de la nuit, 1997
Acrylique et émulsion sur toile
Musée Guggenheim, Bilbao



28/04/2019

Britannica : le bord de mer selon Joseph Losey


Joseph Losey - The damned, 1962
Par ordre d'entrée en scène : Shirley Anne Field, Macdonald Carey, Oliver Reed
Mis en ligne par Edgar Anso

27/04/2019

Siffle le vent, fleurissent les coquelicots


Mauro Biani - Quand tu hurles que tu aimes la dictature, est-ce-que c'est pour te donner du courage ?
Ill. pour Il Manifesto du 25 avril




Dans bien des pays - notamment de langue anglaise - le coquelicot est le symbole du souvenir des soldats morts dans les deux guerres mondiales. En Italie ce symbole est nettement plus politique puisqu'il rappelle à la mémoire les partisans tombés pendant la guerre civile contre le nazifascismo. Le coquelicot est donc la fleur du 25 avril, jour de la Fête de la libération et anniversaire...



Partisanes italiennes (1) pendant la libération de Milan
Keystone/Getty images



...du soulèvement de Milan et Turin. Et son rouge vif souligne donc la nuance - subtile aux yeux des Français, très claire pour bien des Italiens - qui distingue une Résistance nationale d'une Guerre Civile antifasciste.






Fischia il vento / Siffle le vent, chant des partisans italiens (1) (paroles de Felice Cascione, sur la musique de Matveï Blanter pour Katioucha)
chanté par Gruppo popolare e solisti dell'Oltrepo pavese
Mis en ligne par lontanolontanos






(1) Oui, Fischia il vento, plus que Bella Ciao : quelques explications ici en français et là en italien. Mais le débat reste ouvert - et on peut préférer, comme Beppe Fenoglio   (et son Johnny) le superbe Pieta' l'e' morta. Une liste assez complète de chansons par là-bas aussi.


26/04/2019

L'art de la fenêtre : Spilliaert


Léon Spilliaert - Intérieur à la fenêtre entr'ouverte, 1907-1928
Aquarelle, gouache et lavis sur papier
Via Thunderstruck

25/04/2019

Le bar du coin : Burton Holmes


Elias Burton Holmes - Venise :  Garçons du café Florian, place Saint-Marc, ca 1890
Photographie colorée à la main
Source






Et pendant ce temps-là...

23/04/2019

Ronde de nuit : Teddy boy


George Fisher Gilmour - Nocturne "Teddy boy", ca 1950
Source

22/04/2019

L'art de la conversation : de source sûre


"Un talentueux collègue a mis au point ce « bingo des sources fiables ». Vous savez, ces circonvolutions qui permettent de rapporter des confidences sans griller leurs auteurs. C'est fabuleux."
Via AureliaEndAFP







21/04/2019

Deux fois Turin


Felice Casorati - Le case popolari, 1920-1952
Via dead-mochum





Via last picture show





Vivo a Torino, l’ha già ricordato lei, giovane signore. In questa città antituristica, che io amo per la sua misteriosa, non palese bellezza, in questa città enigmatica ed inquietante come una cabala che ogni giorno bisogna scoprire e poi ancora risco­prire, in cui la nebbia è più luminosa del sole, in cui la misu­ra non è stata mai dimenticata e non potrà mai essere dimen­ticata... 
Felice Casorati - Un Sogno, 1953




Et pendant ce temps-là...

20/04/2019

The cat's meow : pretty as a picture, sunshine and sorrow


Gillian Welch, David Rawlings - Six white horses, live at Fayetteville Roots Festival, 2018




Six white horses coming two by two
Six white horses coming two by two
Coming for my mother, no matter how I love her
Six white horses coming two by two

Woah now horses! Easy on the wheels
Woah now horses! Easy on the wheels
So broken hearted, up now they started
Woah now horses! Easy on the wheels

See them horses pulling on a rein
See them horses pulling on a rein
Sunshine and sorrow, yesterday, tomorrow
Bedlam and Barlow Billy are their names

Some bright morning what will you see
Some bright morning what will you see
Some bright morning looking on it coming
Some bright morning what will you see

There's six white horses coming after me
Six white horses coming after me
Pretty as a picture, certain as a scripture
Six white horses coming after me

19/04/2019

Les vacances du bestiaire : du bonheur en bouillotte


Artiste inconnu,  Takejiro Hasegawa éd. - The Wonderful Tea-Kettle / La bouilloire merveilleuse
Japanese Fairy Tales, n°17, ca 1917
Gravure sur bois en couleurs
Via poboh





Il existe plusieurs versions du conte Bunbuku Chagama. En voici une : un pauvre chaudronnier ambulant découvre un Tanuki pris au piège et le libère. Pour le remercier, le Tanuki se transforme en bouilloire à thé (chagama) que son libérateur pourra vendre au marché.

C'est un moine, grand amateur de thé, qui achète la bouilloire et la met sur le feu - il voit alors des pattes et une tête pousser à la bouilloire...



Frederick Richardson - ill. pour The wonderful tea-kettle


...qui, mi-objet mi-animal, s'enfuit illico pour retrouver le pauvre chaudronnier. Ce dernier monte alors un petit cirque ambulant qui produit la bouilloire-Tanuki faisant de la corde raide. Le chaudronnier fait ainsi fortune, qu'il partage avec le Tanuki au moment de prendre sa retraite. Le Tanuki, avec tous ses biens, est alors déposé au temple de Morinji où on peut d'ailleurs toujours le vénérer.


La série des Fairy Tales, publiée au Japon à partir de 1896, était fabriquée par des artistes japonais à l'intention du marché européen. Les livres sont reliés suivant la technique dite Fukuro Toji, avec ligature apparente au dos.




Source : Baxley Stamps





On trouvera ici une page consacrée à cette édition, avec tous les détails et la reproduction intégrale des estampes. Notez qu'il existait une version à l'usage du public français...








où la Bouillotte du bonheur... 








...portait le n°16. Titre approprié puisque Bunbuku Chagama, c'est Le bonheur bouillonnant comme une théière.



On trouvera par ici une présentation vidéo de l'édition anglaise.

18/04/2019

Regarde la route : l'entrepont


André Castaigne - Passagers de l'entrepont (voyage pour l'Amérique), 1913

17/04/2019

Le greffe : Balthus


Balthus - Le chat de la Méditerranée, 1949
Huile sur toile

16/04/2019

Le Sportbüro : style XVIIème


Exercice du Spring'stoch
Recueil de dessins coloriés (1601-1700)
Bibliothèque de l'Arsenal, Ms-6628
Source : Gallica/BnF







Et pendant ce temps-là...


15/04/2019

Parcs et jardins : Ruskin


John Ruskin - Etude de feuilles de saule, ca 1857
Crayon et aquarelle sur papier

14/04/2019

L'art de la lecture : méchamment les oiseaux


Adolf Hoffmeister - Aragon aux prises avec la critique, in Visages écrits et dessinés, Editeurs français Réunis, 1964
Source : Gallica/BnF
(En remerciant @Mangerlapatate pour la découverte)



Méchamment les oiseaux est un livre de Suzanne Prou, qu'on peut lire ici.

13/04/2019

Ciel.. Foujita


Tsuguharu Foujita - New York, Arrivée de Kimiyo, 1949
"23 mai 1949 just my wife arrived New York by plane"
Encre et gouache sur papier contrecollé
Via The Egoist

11/04/2019

Les vacances du bestiaire : Stoecklin, encore


Niklaus Stoecklin - Papillon, 1972 
Technique mixte sur panneau
Via amare-habeo

09/04/2019

Les occupations solitaires : la peur


Gustave Courbet - Autoportrait inachevé, également connu comme L'homme rendu fou par la peur, ca 1844
Gouache sur papier
Nasjonalmuseet, Oslo

08/04/2019

Duos : Kaurismäki





Aki Kaurismäki - J'ai engagé un tueur,  1990 (1h 06')
Margi Clarke, Jean-Pierre Léaud

06/04/2019

Parcs et jardins : Nishizawa Chiharu


Nishizawa Chiharu - Happy Garden B, 2004
Acrylique sur toile

Les vacances du bestiaire : et leurs antipathies


"Du Porc espic"




Images tirées (source) des


Nouveaux pourtraitz et figures de termes pour user en l'architecture, composez et enrichiz de diversité d'animaux, représentez au vray, selon l'antipathie et contrariété naturelle de chacun d'iceulx,
par Joseph Boillot Lengrois, Contrerolleur pour le Roy au magasin et grenier a sel dudict lieu
Imprimé à Langres par Jehan des prey




"Du Chameau"


Les Termes sont des éléments d'architecture servant de piliers ou de soutiens, généralement anthropomorphes - on parle alors d'Atlantes pour les termes mâles, de Cariatides pour les femmes. Pour ses Termes, Boillot choisit des animaux car, remarque-t-il, les atlantes et cariatides sont généralement des esclaves ou des captifs :


Mais quant aux figures entières d'hommes et de femmes, elles y ont été premièrement accommodées par les Lacédémoniens en dérision et opprobre des Perses leurs ennemis lesquels ils subjuguèrent, et les ayant fait captifs, pour leur laisser marque perpétuelle d'ignominie, firent tailler leur simulacre avec leurs habits barbares et iceux appliquer au lieu de colonnes sous leur bâtiments et édifices. Le pareil fut fait fait par les Grecs des femmes captives de Carie ville de la Morée, et pour la même occasion, d'où a été pris le nom de Caryatides, que sont termes ou simulacres de femmes, étant ceux de forme virile nommés Atlances ou Telamones...






"Du Rhinocérot"



...en un temps où les hommes étaient traités d'une servitude  brutale, assujettis à tous ministères voire le plus vil et ignominieux. Maintenant que nous sommes affranchis par un âge plus humain que le passé, et que la servitude ou captivité misérable, telle qu'était l'ancienne, n'a plus de lieu entre nous : je dis aussi que l'on devrait cesser de subjuguer ainsi et enfantômer la beauté de l'homme à porter et soutenir des fardeaux, qui sont plus convenables aux animaux brutes tant pour l'infériorité trop inégale de leur condition, que pour la force robuste dont nature les a munis... 




"Du Taureau sauvage"




...Et pour vous découvrir le reste de mon intention, après avoir songé que ces animaux réduits et appropriés en termes pourraient acquérir grâce avec l'industrie de ceux qui les pourront mettre en œuvre, afin de donner quelque apparence qui ait fait dresser ces animaux pour les assujettir d'être portefaix contre leur mouvement et assiette naturelle, je les ai accompagnés de quelque contraire, soit autre animal ou plante, qui leur étant ennemi ou contendant par quelques dispathie naturelle et inconnue, leur fait tenir cette contenance dressée, qui est comme une disposition qui les apprête à tenir bon et résister à ce qui leur est contraire.





"Du Bélier"



Joseph Boillot, architecte, graveur et ingénieur militaire, né et mort à Langres (1546-1605), en fut échevin et y occupa les charges de contrôleur des poudres et salpêtres et contrôleur du magasin et grenier à sel. Par ailleurs on en sait fort peu sur Les Nouveaux portraits et figures de Termes, qui n'ont probablement pas en vue la réalisation de leurs modèles - il s'agit peut-être d'un divertissement, voire d'un message politique déguisé. On en lira plus sous la plume de Paulette Choné : L'ornement zoomorphe comme signe politique : le recueil de Boillot (1592) et son temps.



 "De l'Ours"

05/04/2019

Don B. encore : la liste et la bibliothèque (réédition d'un billet du 24/12/2009)



Haunted Love (Rainy McMaster & Geva Downey) - Librarian
Mis en ligne par goodtolove235abc


Au début des années 1980, l'université de Houston, Texas éprouvait le besoin de donner un lustre nouveau à son cursus de creative writing - cette discipline qui ne coûte pas cher en équipements, mais permet de mettre en vedette des écrivains lors des campagnes de levées de fonds. Cynthia Mcdonald se mit en quête de candidats et son choix se porta bien vite sur un enfant du pays. En ce temps-là Donald Barthelme faisait partie des cinq ou six écrivains qui donnaient forme nouvelle à la prose américaine - en commençant pour sa part par celle du New-Yorker. Il avait déjà derrière lui ses grands livres, Come back Dr Caligari, City life, Sadness, Snow white, et même The dead father. Et il avait besoin d'argent.


Barthelme's Syllabus (1) The Believer, Octobre 2003

Pendant les dernières années de sa vie, l'homme qui avait écrit Me and Miss Mandible (1) inculqua de sains principes à des jeunes gens : ne pas parler du temps qu'il fait, éviter le Faulkner ersatz, et surtout ne pas écrire pour dire qu'on ne se sent pas bien. Puis il leur faisait corriger et réécrire Islands in the streams, le dernier roman de Hemingway.



Barthelme's Syllabus (2) The Believer, Octobre 2003

De cette période il reste les souvenirs qu'égrènent les anciens élèves (3), et cette redoutable liste de lecture qu'il leur distribuait. Aux charmes habituels de tels programmes - leurs faux espoirs de complétude et leur amère vérité, qui est d'être interminables, celle-ci ajoute le soupçon typiquement barthelmien que, sous l'apparent coq-à-l'âne, se dissimule un petit roman bien agencé ou un poème fait de titres. The believer en avait publié un exemplaire il y a quelques années : quatre-vingt-un livres dont deux seulement (4) datent d'avant le vingtième siècle. "Tout Samuel Beckett". Et Flannery O'Connor. Et même Tommaso Landolfi. Barthelme recommandait de commencer n'importe où dans n'importe quel ordre, mais de lire. Lisez, c'est votre cadeau de Noël.



Barthelme's Syllabus (3) The Believer, Octobre 2003


(1) une histoire où - apparemment - un homme de trente-cinq ans se retrouve sur les bancs d'une classe du 6th grade, l'équivalent de notre sixième, suite à une erreur administrative. Miss Mandibule et moi, in Voltiges, Denoël 1990, trad. Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes.

(2) Sur cette période cf. Tracy Daugherty Hiding man, a biography of Donald Barthelme, St Martin's Press, New-York 2009, pp. 427-436.

(3) Parmi eux, l'impressionnant Eric Miles Williamson.


(4) La Correspondance de Flaubert et La Faim de Knut Hamsun.

04/04/2019

Une semaine de whisky (7) : Slightly greenish, with love (réédition d'un billet du 18/7/2010)


Carel Weight - The Friends, 1968
Huile sur toile
Tate Gallery



Le thème de l'alcool occupe une place régulière dans le corpus barthelmien. Si je choisis Rebecca pour clore cette petite série, c'est parce que cette nouvelle fait partie des rares qui abordent le sujet pour conclure, de biais, sur un mode presque optimiste. Je le fais parce que je sens que vous avez besoin d'optimisme. Et aussi parce que cette nouvelle est une de mes préférées.

Elle fait partie du recueil Amateurs (1) publié en 1976, après The dead father. C'est du Barthelme deuxième manière, les personnages sont encore plus ou moins campés, l'humour est toujours présent. Le style changera profondément l'année suivante - et surtout la mode littéraire tournera. Dès la fin des années 70 Barthelme et les autres auteurs de la vague dite postmoderne vont affronter  les vents contraires du backlash.

Rebecca Lizard accumule les handicaps. D'abord c'est une maîtresse d'école

"Shaky lady," said a man "are you a schoolteacher?"

et puis elle est lesbienne

"Are you a homosexual lesbian ? Is that why you never married?"

et elle a un nom idiot : Lézard. Elle veut le changer. Le juge refuse parce que cela créerait trop d'ennuis aux compagnies de téléphone et d'électricité - sans compter le gouvernement, bien sûr. 

Mais le pire, c'est qu'elle a la peau verte (vous vous souvenez - green is a beautiful color, too). Elle va chez le damned dermatologist (a new damned dermatologist) :

"Greenish, he said," "Slight greenishness, genetic anomaly, nothing to be done, I'm afraid, Mrs Lizard."
"Miss Lizard."
"Nothing to be done, Miss Lizard."
"Thank you, Doctor. Can I give you a little something for your trouble?"
"Fifty dollars."

Elle rentre chez elle - "l'augmentation de loyer rétroactive l'attendait tapie dans sa boîte aux lettres comme un élève prêt à attaquer" (2). Sa copine est en retard. Sa copine, Hilda, est un peu plus belle que Rebecca. Hilda traînait, elle prenait un verre avec Stéphanie.

"- Stéphanie n'est pas légèrement verdâtre, c'est ça  ? Charmante et rose Stéphanie."

A ce moment, Hilda se lève et met "un très bon disque de Country and Western..." Un disque de David Rogers, un peu comme celui-ci :







Et "être rose, ce n'est pas tout dans la vie, dit Hilda."

S'ensuit une scène , malgré tout.


"Va te faire foutre, dit Rebecca... Va retrouver Stéphanie Sasser". A un moment, Hilda lâche le morceau.

"Rebecca, dit Hilda, c'est vrai que je n'aime pas ton teint verdâtre." 

Rebecca va pleurer dans la chambre. La télévision fonctionne dans la chambre, elle passe un film, L'enfer vert...




James Whale - Green Hell, 1940
Mis en ligne par Classic Movies Kristine Rose 




...avec Joan Howard, Douglas Fairbanks Jr et Vincent Price (qui disait que c'était le pire film qu'il eût jamais fait).



Hilda entra dans la chambre et dit: "le dîner est prêt.
- Qu'est-ce qu'il y a à manger ?
- Du porc au choux rouges.
- Je suis saoule", dit Rebecca.
Trop de nos citoyens sont ivres au moment même où ils devraient être sobres - à l'heure du dîner, par exemple. L'ivresse vous fait oublier où vous avez mis votre montre, vos clefs, votre portefeuille et vous rend moins attentif aux besoins, aux désirs et à la tranquillité des autres. Les causes d'abus d'alcool ne sont pas aussi claires que les résultats. les psychiatres considèrent généralement que l'alcoolisme  est un problème sérieux mais que l'on peut guérir dans un certain nombre de cas. On dit que les Alcooliques anonymes ont du succès et sont efficaces. A la base, c'est une question de volonté.
"Lève-toi, dit Hilda, je suis désolée de t'avoir dit ça".
- Tu n'as dit que la vérité dit Rebecca.
- Oui, c'était vrai, admit Hilda.
- Tu ne m'as pas dit la vérité au début. A ce moment-là tu disais que c'était beau.
- Si, je te disais la vérité, au début. Je pensais vraiment que c'était beau. A ce moment-là."


...


"Qu'est-ce qui nous reste, dit Rebecca froidement
- Je peux t'aimer en dépit de..." (2)
 Suivent des considération très belles sur le fait - important - de savoir si on peut aimer en dépit de, la barque de l'amour et la vie quotidienne, toutes ces choses - mais je ne vais pas vous copier toute la nouvelle, achetez-vous la. A l'instant il en reste encore quelques exemplaires d'occase






(ou sinon, en anglais). Je vais quand même vous dire la fin.


Hilda posa sa main sur la tête de Rebecca.
"La neige va tomber, dit-elle. Ce sera bientôt l'hiver. Ensemble alors, comme d'autres hivers, au coin du feu. la vérité est une chambre fermée. Nous faisons sauter le verrou de temps en temps, et puis nous la refermons. Demain tu me blesseras, je te le ferai savoir, et ainsi de suite. Au diable tout ça. Viens ma toute verte, viens dîner avec moi."
Elles s'assoient. Le porc aux choux rouges fume devant elles. Elles parlent tranquillement du gouvernement de McKinley qui est actuellement reconsidéré par des historiens révisionnistes. Le récit arrive à sa fin. Il a été écrit pour plusieurs raisons. Neuf d'entre elles sont secrètes. la dixième est qu'on ne doit jamais cesser de contempler le mystère de l'amour humain, toujours aussi sinistre et précieux. Qu'importe ce qui est imprimé sur la page chaude et résonnante (2).




(1) La nouvelle est reprise dans les Sixty stories en 1981. 

(2) Tous les passages en français viennent de la belle traduction d'Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes. Edition française de la nouvelle dans Voltiges, Denoël 1990.





Quelques ressources barthelmiennes



Pour lire les nouvelles de Barthelme, il existe trois solutions :

La plus chère, celle des vrai fans, c'est de se procurer les éditions originales américaines hard-cover. A cause des illustrations et de la typo, concoctées par le Maître soi-même et qu'on n'est pas sûr de retrouver ailleurs.


La solution intermédiaire : les quatre recueils Sixty stories, Forty stories, The teachings of Don B. (pour les jolies images) et, tout récent, Flying to America, 45 more stories (2008).


La solution francophone : les recueils  Pratiques innommables Gallimard 1972, épuisé; La ville est triste, Gallimard 1978 rééd. 2009; Voltiges, Denoël 1990, épuisé; Emeraude, Denoël 1992, épuisé. A noter que les illustrations des deux nouvelles Au musée Tolstoï et Dégât cérébral étaient absentes de la première édition de La ville est triste. Je n'ai pas vérifié la réédition, mais je ne me fais pas trop d'illusions.


Des bibliographies plus complètes dans les liens barthelmiens qui figurent déjà sur votre droite, rubrique Jeux et lettres, via Poisonpie ou Jessamyn.







03/04/2019

Une semaine de whisky (6) : Slightly irregular (réédition d'un billet du 17/7/2010)



Quand paraît City Life, donc, Donald Barthelme a trente-neuf ans, son troisième mariage (avec Birgit Egelund-Peterson) ne va pas bien et pour sa part il réagit à sa façon - en buvant un peu plus.

Leur fille, Anne, a quatre ans et demi - née juste avant le black-out de décembre 1965. Elle fait des allers-retours entre père et mère, de la 11ème rue ouest jusqu'au Danemark, patrie des beaux-parents. C'est peut-être à titre de compensation que Barthelme compose alors pour sa fille un conte illustré, La voiture de pompiers légèrement atypique, ou le génie de-ci de-là (1).

La jeune Mathilda se réveille, par un beau jour de 1887...



The slightly irregular fire engine : Mathilda


...pour s'apercevoir qu'un pagode chinoise a poussé dans la cour de sa maison. Elle y rencontre les étranges personnages habituels - un faiseur de pluie, un pirate qui tricote, un génie ou un vendeur de chats, elle est toute à la poursuite de son rêve - un beau camion de pompiers, rutilant.



The slightly irregular fire engine : le vendeur de chats
Via collectingchildrensbooks


Le lendemain, elle se réveille et la pagode n'est plus là. A sa place un camion de pompiers, vert.

The slightly irregular... est publié en 1971, et reçoit cette année-là le National Book Award des livres pour enfants (deux auteurs du New-Yorker sur les trois juges). D'après son biographe (2), Barthelme affirmait avoir testé ses idées de son livre sur sa fille, qui de son côté déclare n'avoir jamais vu le livre en préparation. On peut penser que toute petite fille dans sa situation est suffisamment fine pour applaudir à l'invention de son père - de même que les enfants des lecteurs du New-Yorker, selon toute probabilité, remercièrent sagement du cadeau - avant de le ranger quelque part. Sur ce point on peut être d'accord avec Peter Sieruta à qui j'emprunte ces illustrations : le surréalisme pour enfants intéresse surtout les surréalistes, et assez peu les enfants. Mais la vraie question n'est pas là - l'important est parfois dans l'existence du message plutôt que dans sa réception.



The slightly irregular fire engine : le pirate qui tricote



Barthelme a toujours aimé jouer avec la maquette, la composition et les typographies. En revanche, il n'utilise pas l'illustration avant l'année 1970 (3) soit précisément la période où il travaille sur The slightly irregular fire engine. Et la similitude avec la couverture de l'édition originale de City life est frappante - à commencer par le fond orange, couleur d'époque il est vrai.

A la différence de Max Ernst ou du cut-up burroughsien, le collage chez Barthelme n'est pas explosif mais entropique, déceptif. Et il en est de même des illustrations : elles assourdissent le texte qui les accompagne, plutôt qu'elles ne  l'amplifient. En même temps, elles génèrent une anxiété diffuse, accompagnant les glissements légèrement schizoïdes du texte.


Illustration et légende, Adventure, Harper's Bazaar, Décembre 1970


Déception/anxiété. C'est comme ça que ça marche, comme dans la nouvelle éponyme de City life :

"- Je connais un peintre... Tous les matins il se lève, se brosse les dents et s'installe devant la toile vierge. Il est alors envahi par l'épouvantable impression d'être "de trop". Il va au coin de la rue et achète le Times au kiosque. Il rentre chez lui et lit le Times. Tant qu'il est accouplé au Times tout va bien. Mais bientôt le Times s'épuise. Et la toile vierge est toujours là. Aussi fait-il un signe dessus, le genre de signe qui ne traduit pas ce qu'il ressent. Comme un simple paraphe jeté sur la toile. Puis il est profondément déprimé, parce que, ce qui est là, sur la toile, ne traduit pas ce qu'il voulait dire. Et c'est l'heure du déjeuner. Il sort, achète un sandwich au pastrami dans un delikatessen. Il revient et mange le sandwich tout en regardant du coin de l'oeil la toile et le signe insatisfaisant. L'après-midi, il peint par-dessus le signe qu'il a tracé le matin. Cela lui procure une certaine satisfaction. Il passe l'après-midi à décider si oui ou non il va se hasarder à faire un autre signe. Le nouveau signe, si signe il y a, sera inévitablement tout aussi mal conçu. Il se lance. Le signe est mal conçu. C'est en réalité la pire expression de la vulgarité. Il repeint sur le second signe pour l'effacer. L'anxiété s'accroît. Cependant, la toile devient plutôt intéressante, en elle-même et aussi de par le regard qu'on lui porte en raison des erreurs et des retouches. Il va au supermarché et achète un plateau-repas mexicain et plusieurs bouteilles de Carta Blanca. Il revient dans son atelier et, assis devant sa toile, mange le repas  mexicain et boit une ou deux bouteilles de Carta Blanca. Avant tout, la toile n'est plus vierge. Des amis arrivent à l'improviste et le félicitent d'avoir une toile qui n'est plus vierge. Il commence à se sentir mieux. Quelque chose  a été extrait du néant. La qualité de ce quelque chose reste encore à prouver - le peintre n'est, en aucun cas, tiré d'affaire. Et naturellement, tout ce qui concerne la peinture - l'art dans sa totalité - s'est déplacé ailleurs, non pas là où il se trouve, et il le sait, mais néanmoins..." (4)


Elargissez le processus, et vous avez une description autrement saisissante du moteur à glissade barthelmien. C'est dans Brain damage, une autre histoire illustrée publiée dans City life :


"Et vous aurez beau vous coucher sous le lit le dégât cérébral rampe sous le lit et vous aurez beau vous cacher dans les Universités, elles sont le siège et l'âme même du dégât cérébral... Dégât cérébral provoqué par la Révolution en sommeil que personne n'arrive à réveiller... Dégât cérébral provoqué par l'Art. Je pourrais mieux le décrire si je n'en étais pas atteint...

Ceci est le pays du dégât cérébral, ceci est la carte du dégât cérébral, voici les fleuves du dégât cérébral et voyez-vous ces endroits illuminés sont les aéroports du dégât cérébral où les pilotes malades viennent faire atterrir leurs grands navires endommagés.

Et il y a dégât cérébral en Arizona, et dégât cérébral dans le Maine et des petites villes de l'Idaho y sont en proie et mon ciel bleu en est noir, le dégât cérébral recouvre tout comme un bail impossible à rompre...
Glissant sur la surface tendre du dégât cérébral, ne sombrant jamais parce que nous ne comprenons pas le danger..." (5)


C'est l'histoire d'une petite fille qui, comme toutes les petites filles dans sa situation, voulait par-dessus tout que papa et maman se retrouvent, pour elle ce serait comme un beau camion de pompiers d'un rouge vif. Son père lui fit un  cadeau, un cadeau déceptif, un camion de pompiers, vert. Papa et maman ne se retrouveraient pas et c'est tout ce qu'elle aurait : un père écrivain, légèrement atypique. On ne sait pas ce que pensa la petite fille dans la vraie vie. Dans l'histoire écrite par le père, Mathilda finit par dire : green is a beautiful color, too.


(à suivre)


(1) The slightly irregular fire engine, or the hithering-thithering djinn, Farrar, Straus and Giroux 1971. En ce qui concerne l'histoire du couple Barthelme dans ces années-là, cf. Tracy Daugherty, Hiding man, a biography of Donald Barthelme, St Martin's Press 2009, spécialement pp. 341 à 361.
  
(2) Tracy Daugherty, Hiding man, a biography of Donald Barthelme, p. 350.

(3) Sauf pour la première, At the Tolstoï museum, publiée en 1969 dans le New-Yorker et reprise dans City life. La plupart des histoires illustrées ont été republiées dans The teachings of Don B., 1992

(4) City life, in Voltiges, éd. Denoël, 1990, trad. Isabelle Chedal et Maryelle Desvignes.

(5) Dégât cérébral, in La ville est triste, éd. Gallimard, 1978, trad. Christiane Verzy.