Colette Deréal - À la gare Saint-Lazare, 1962
C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.
Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.
Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.
Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).
À noter que la version chantée par Ernst Busch est légèrement différente.
Emigranten Choral
Werft
eure Herzen über alle Grenzen!
Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus!
Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen.
Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen!
Schärft
das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“
Baut euch ein Nest!
Vergeßt - Vergeßt
Was man euch aberkannt und euch gestohlen!
Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant :
Was gibt’s da heut zu holn?
Die ganze Heimat und
Das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Choral des émigrants
Lancez
vos cœurs par-delà les frontières !
Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre !
Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps.
Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne !
Comprenez bien ça
et dites : « Nous sommes chez nous ! »
Construisez-vous un nid !
Oubliez – oubliez
Ce qui vous a été pris, volé !
Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord (2) :
Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Tarnt
euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen:
Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln!
Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln!
Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen -
Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen
Als drüben mit dem Volksgenossen heuln!
Wo ihr auch seid:
Das gleiche leid
Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln
Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt:
Was gibt da noch zu holn?
Die ganze Heimat und
das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort
An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Vous aurez beau
vous mettre des œillères - ou des capuches de moines :
On vous cassera le crâne !
Vous vous fracasserez le crâne !
Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin -
Mieux vaut tutoyer les hyènes
que hurler là-bas avec les compatriotes (5) !
Où que vous soyez :
C’est la même souffrance (6).
Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne
la ville, la plage d'où vous avez été bannis
Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ?
Tout son pays
Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte
Chez l’un chez l’autre - ici et là
Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Werft
eure Hoffnung über neue Grenzen -
Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn!
Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen!
Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen -
Sie spucken Haß in einen Ozean!
Laßt sie allein
Beim Rachespein
Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln
Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant.
Der Teufel mag sie holn!
Die ganze Heimat und
das bißchen Vaterland
Die trägt der Emigrant
Von Mensch zu Mensch - landauf
landab
Und wenn sein Lebensvisum abläuft
mit ins Grab.
Lance
tes espoirs par-delà des frontières nouvelles –
Arrache les anciennes comme une dent creuse !
Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !
(1) À propos de Hertha Pauli, voir mon billet du 6 mai, entre autres.
(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.
(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.
(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.
(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie. Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").
« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :
Tout son pays et un p’tit bout de patrie
L’émigrant l’emporte avec lui
D’hôte en hôte – de porte en porte
Sous ses semelles, dans son fourbi…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.
(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.
« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.
Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.
(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.
O. Winston Link photographiait des trains, toujours des trains, le plus souvent la nuit. Il les a photographiés plus de 2.000 fois.
La Solitude Road et la voie de chemin de fer longent la James River en amont de Lexington, au pied des Appalaches.
La James River était originellement nommée Powhatan par les Algonquins - ce qui la relie à un épisode fondateur de la colonisation du territoire actuel des Etats-Unis.
Au même moment, sa femme et sa fille confectionnaient dans la cuisine divers mets pour fêter le Nouvel An, mettaient un peu d’ordre dans la maison, préparaient leurs kimonos ou arrangeaient des fleurs et tandis qu’elles vaquaient à leurs occupations, Oki s’asseyait dans le salon et écoutait la radio. Pendant que les cloches sonnaient, il jetait, non sans émotion, un regard en arrière sur l’année qui se terminait. Selon les années, l’émotion qu’il éprouvait se révélait violente ou douloureuse. Parfois, le regret et la tristesse le déchiraient. Mais le tintement des cloches trouvait toujours un écho dans son cœur, même lorsque la sentimentalité qu’il discernait dans les propos comme dans la voix des speakers le dégoûtait. Et c’est pourquoi l’idée de se rendre à Kyôto un trente et un décembre afin d’y écouter directement, et non plus par l’intermédiaire de la radio, les cloches des vieux monastères le tentait depuis de longues années.
Dans la ville futuriste, on entre et sort du métro par des moyens mécaniques...
...ou purement musculaires. Comme chez nous.
Mais aussi avec un mélange de précipitation et d'angoisse diffuse, qu'on soit seul - ou au milieu de la foule. Comme chez nous, aussi.
On peut arriver dans la ville futuriste par le métro, c'est même le moyen le plus pratique. Où l'on remarque d'ailleurs que le futur a abandonné les smartphones pour ce média avant-gardiste, biodégradable et disruptif : le papier.
(à suivre)
"Only lost one customer - he died"
Et, pour la Noël, une semaine british. Pas anglaise, british. Parce qu'il y aura des Irlandais, et même une Irlandaise.
Cantrell Dugdale était portraitiste et dessinateur sur tissus. Il a servi en Orient en 14-18, a peint une foultitude de militaires, fait des affiches de recrutement et aussi, plus intéressant, des scènes de genre comme ici ou comme celle qu'on verra demain.
Sur la façon dont un bus double-decker de type B des années 1910 avait échoué dans une arrière-cour de Bell Lane, Great-Barfield (Essex), on en saura un peu plus chez James Russell.
Et d'Eric Ravilious, déjà.
Et les chats ont pris le bus magique, ils sont partis...
Hawkins (1893-1977) a vécu et peint en Angleterre, puis en France (à Saint-Tropez et La Seyne) et à Malte avant de s'installer définitivement en Australie. Les toiles de ses débuts, comme celle-ci, attestent de l'influence du Vorticisme anglais, avec, cependant, un souci de plus en plus grand d'une conception très architecturée.