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27/01/2026

Posez-moi toutes les questions que vous voudrez


"Lestrade and Holmes sprang upon him like so many staghounds."
George Hutchinson - Ill. pour Arthur Conan Doyle - A Study in Scarlet
Ward, Lock & Co Limited, Londres, date inconnue

 

 

Puis, avec un rugissement de colère, le cocher s’arracha à l’étreinte de Holmes et se rua par la fenêtre. Le bois et le verre volèrent en éclats ; mais, avant qu’il eût passé au travers, Gregson, Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens de chasse. Ils le ramenèrent de force. Une lutte terrible s’engagea. Il nous repoussa maintes et maintes fois tant il était fort. Il semblait avoir l’énergie convulsive d’un épileptique. Le verre avait affreusement tailladé son visage, mais il avait beau perdre du sang, il n’en résistait pas moins ! Lestrade réussit à empoigner la cravate ; il l’étrangla presque. Le cocher comprit enfin l’inutilité de ses efforts. Nous ne respirâmes cependant qu’après lui avoir lié les pieds et les mains.

« Sa voiture est en bas, dit Sherlock Holmes. Elle nous servira pour le conduire à Scotland Yard… Et maintenant, messieurs, continua-t-il avec un sourire aimable, nous voilà arrivés à la fin de ce petit mystère. Posez-moi toutes les questions que vous voudrez, j’y répondrai très volontiers ! »

 Arthur Conan Doyle - Étude en rouge, 1887

 

Et à propos (plus ou moins vaguement) de Conan Doyle par ici ou encore (très vaguement) de Sherlock Holmes, par là et aussi, bien sûr, de Baker Street, tout là-bas...

19/02/2023

Le crime, l'astro, la magie, les pulps, le pre-Code et tout ça...


 

 

Marc Edmund Jones écrivit pour Les Pulp magazines, fut scénariste à Hollywood (et parmi les fondateurs de la Screenwriters Guild) avant d'avoir, un jour de 1925 à Balboa Park, San Diego, la révélation des Sabian Symbols et de devenir un des papes de l'astrologie états-unienne - ainsi que, plus tard, pasteur presbytérien à Esparto, Californie (dans le comté de Yolo, ça ne s'invente pas).

 

 

 


 

Charles Fulton Oursler était journaliste et editor (notamment à Liberty et au Reader's Digest). Il écrivait des romans policiers et se passionnait pour la magie. Il mena des campagnes, avec Houdini, contre les charlatans de l'illusionisme. Il est surtout connu pour les deux films tirés de livres écrits par lui, The Spider (oui, la magie) et The greater story ever told, une vie de Jésus-Christ (oui, le catholicisme, il s'était converti sur le tard).

Mais rien qu'à lire ce résumé imdb, j'aimerais bien voir un jour The Circus Queen Murder, un bon vieux pre-Code tourné par Roy William Neill à partir d'une histoire d'Oursler :

Suave, lip-reading DA Thatcher Colt plans to get away from the big city for a while. So he and his secretary, Miss Kelly hop on a train for an Upstate NY town called Gilead. They expect a calm oasis, but when a small time circus rolls into town they soon find themselves caught up in a sordid tale of marital infidelity, murder, cruelty to animals, and cannibalism. 

09/09/2022

L'art de l'action directe

Harry Rutherford - The Opening of the Chartists' Meeting House, Hyde
Astley Cheetham Art Gallery

 

Hyde, près de Manchester, est une des premières villes anglaises à avoir construit, en septembre 1838, un bâtiment à l'usage des réunions du mouvement chartiste, le Working Men's Institute

Sur le tableau, on voit à la tribune Joseph Rayner Stephens, pasteur méthodiste et principal leader chartiste de Tameside, s'adressant à la foule juste au moment où il va être arrêté par la police avant d'être condamné à dix-huit mois de prison pour prise de parole devant un meeting interdit.

Ce district de Tameside, autour de Hyde, avec ses dizaines d'usines de coton, était au cœur de la révolution industrielle manchestérienne et, en même temps, un des foyers du Chartisme - à la fois mouvement ouvrier et mouvement démocratique de masse, culminant pour la région dans la grève générale d'Août 1848.


 

Le monument Pull the Plug, Ring the Change 
aux Chartistes de Tameside, devant l'Hôtel de ville de Hyde


Lors de cette grève, une manifestation de Chartistes, armés de fusils, de pistolets, de piques et d'épées traversa Hyde en pleine nuit. Les manifestants entrèrent dans les usines et enlevèrent les bouchons de vanne ("pull the plug") des chaudières qui alimentaient les machines, provoquant ainsi l'arrêt complet des usines pour une durée d'un mois. D'où le nom de Plug riots pour désigner ces journées, et l'expression "pulling the plug", qui est d'ailleurs toujours usitée pour des actions de ce type. Sur le monument, le personnage de gauche tient à la main un de ces plugs arrachés.


31/07/2022

L'art de la rixe : comme des poissons que des pêcheurs ont retirés de la mer profonde dans un filet. Tous sont répandus sur le sable, regrettant les eaux de la mer, et Hélios leur arrache l'âme


 

Lovis Corinth - Ulysse combattant les prétendants, 1913
Fresque murale de la villa Katzenbogen 
Tempéra sur toile
Berlinische Galerie, Berlin

 

Le subtil Ulysse examina le grand arc. Il le tendit aussi facilement qu'un homme habile à jouer de la cithare et à chanter tend une nouvelle corde sur une cheville. La corde résonna comme le cri de l'hirondelle. Les prétendants furent saisis de crainte, et changèrent tous de couleur. Zeus tonna fortement, et le patient Ulysse se réjouit que le fils de Chronos lui envoie ce signe. Alors, il saisit une flèche et tira la corde sans quitter son siège. La lourde flèche ne s'écarta point de sa trajectoire, et traversa tous les anneaux des haches.

Se dépouillant de ses haillons, le subtil Ulysse, l'arc dans les mains et le carquois plein de flèches, dit aux prétendants :

«Voici que cette épreuve est accomplie. Maintenant, je vais viser un autre but. Qu'Apollon me donne la gloire de l'atteindre !»

Il parla ainsi, et il décocha une flèche sur Antinoos. Celui-ci allait soulever une belle coupe d'or pour boire du vin, et la mort n'était point présente à son esprit. Mais Ulysse le frappa de sa flèche à la gorge, et la pointe traversa le cou délicat. Antinoos tomba à la renverse. La coupe s'échappa de sa main inerte ; un jet de sang sortit de sa narine. Il repoussa des pieds la table, et le pain et la chair rôtie souillés de sang roulèrent et s’éparpillèrent sur le sol. Les prétendants frémirent quand ils virent Antinoos tomber. Se levant en tumulte de leurs sièges, ils regardaient de tous côtés, cherchant à saisir des boucliers et des lances, et ils crièrent à Ulysse ces paroles furieuses :

« Étranger, tu envoies tes flèches contre des hommes ! Tu ne tenteras pas d'autres épreuves, car ton destin terrible va s'accomplir. Tu viens de tuer le plus illustre des jeunes hommes d'Ithaque ! »

Ils parlaient ainsi, croyant qu'il l’avait tué involontairement, et les insensés ne devinaient pas que la mort étaient sur leurs têtes. Les regardant d'un œil sombre, le subtil Ulysse leur dit : « Chiens ! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais dans ma demeure. Vous pilliez ma maison, et vous couchiez de force avec mes servantes, et vous recherchiez ma femme, ne redoutant ni les dieux ni la vengeance des hommes ! Maintenant, la mort va vous saisir tous ! »

Il parla ainsi, et la terreur les prit. Chacun regardait de tous côtés, cherchant par où il fuirait leur noire destinée. Seul, Eurymaque, lui répondit : « S'il est vrai que tu sois Ulysse, tu as bien parlé en disant que nous avons commis des injustices. Mais il est mort celui qui a été cause de tout. C'est Antinoos qui a été cause de tout. Il voulait régner sur le peuple d'Ithaque et tendait des embûches à ton fils pour le tuer. Maintenant qu'il a été tué justement, aie pitié de nous. Nous te payerons tout ce que nous avons bu et mangé dans ta demeure. Chacun de nous t'amènera vingt bœufs, de l'airain et de l'or, jusqu'à ce que ton âme soit satisfaite. »



Lovis Corinth - Les prétendants combattant Ulysse, 1913
Fresque murale de la villa Katzenbogen
 Tempéra sur toile
 Berlinische Galerie, Berlin



Et, le regardant d'un œil sombre, le prudent Ulysse lui dit : « Eurymaque, même si vous m'apportiez tous ce que vous possédez, mes mains ne s'abstiendraient pas du carnage avant d'avoir châtié l'insolence de tous les prétendants. Choisissez ou de me combattre ou de fuir, mais je ne pense pas qu'aucun de vous échappe à la mort. »

Il parla ainsi, et leurs genoux à tous fléchirent. Eurymaque, parlant une seconde fois, leur dit : « Amis, cet homme ne retiendra pas ses mains jusqu'à ce qu'il nous ait tués tous. Tirez vos épées, opposez les tables aux flèches rapides, jetons-nous tous sur lui, et bientôt, cet homme aura tiré sa dernière flèche. »

Ayant ainsi parlé, il tira son épée aiguë à deux tranchants, et se rua sur Ulysse en criant horriblement, mais le divin Ulysse lança une flèche rapide qui s'enfonça dans le foie. L'épée tomba de sa main, et il tournoya près d'une table, dispersant les mets et les coupes pleines. Lui-même se renversa en se tordant et en gémissant, et il frappa du front la terre, repoussant un siège de ses deux pieds.

Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Ulysse, mais Télémaque le frappa dans le dos, entre les épaules, et la lance d'airain traversa la poitrine. Le prétendant tomba avec bruit. Télémaque revint rapidement auprès de son cher père, et lui dit ces paroles ailées : « Ô père, je vais t’apporter un bouclier, deux lances et un casque d'airain. Moi-même, je m'armerai, ainsi que le porcher et le bouvier, car il vaut mieux nous armer. »

Et le prudent Ulysse lui répondit : « Apporte-les en courant. Tandis que j'aurai des flèches pour combattre, ils ne m'éloigneront pas des portes, bien que je sois seul. »

Il parla ainsi, et Télémaque se hâta de monter dans la chambre haute où étaient les armes illustres. Il saisit quatre boucliers, huit lances et quatre casques épais d'airain, et il revint en les portant, puis il rejoignit promptement son cher père. Lui-même, le premier, il se couvrit d'airain, et, les deux serviteurs s'étant aussi couverts de belles armes, ils entourèrent le sage et subtil Ulysse. Et, tant que celui-ci eut des flèches, il en perça sans relâche les prétendants, qui tombaient amoncelés dans la salle. Mais après que toutes les flèches eurent été lancées, il appuya son arc contre le mur splendide, jeta sur ses épaules un solide bouclier, posa sur sa tête un casque épais à crinière de cheval, et saisit deux fortes lances armées d'airain.

Athéna, la fille de Zeus, ayant pris l’apparence et la voix de Mentor, approcha. Ulysse, joyeux de le voir, lui dit : « Mentor, éloigne de nous le danger, et souviens-toi de ton cher compagnon qui t'a comblé de biens, car tu es de mon âge. »

Il parla ainsi et Athéna s'en irrita. Elle adressa à Ulysse ces paroles irritées : « Ulysse, tu n'as plus la vigueur ni le courage que tu avais quand tu combattais contre les Troyens. Tu as tué de nombreux guerriers, et c'est par tes conseils que la ville de Priam a été prise. Pourquoi, maintenant que tu es revenu dans ta demeure, au milieu de tes richesses, cesses-tu d'être brave en face des prétendants ? Allons, mon cher ! tiens-toi près de moi. Regarde-moi combattre, et vois si, contre tes ennemis, Mentor reconnaît le bien que tu lui as fait. »

Elle parla ainsi, mais elle ne lui donna pas encore la victoire, voulant prouver la force et le courage d'Ulysse et de son illustre fils. Ayant pris la forme d'une hirondelle, elle alla se poser en volant sur une poutre de la salle splendide.

Cependant, les prétendants les plus courageux, ceux qui vivaient encore et qui combattaient pour leur vie, lancèrent leurs piques avec ardeur, mais Athéna les rendit inutiles. L'une frappa le seuil de la salle, l'autre la porte solide, et l'autre le mur. Et, après qu'ils eurent évité les piques des prétendants, le patient et divin Ulysse dit à ses compagnons : « Amis, c'est à nous maintenant de lancer nos piques dans la foule des prétendants. »

Tous lancèrent leurs piques aiguës, et les prétendants se réfugièrent dans le fond de la salle. Les vainqueurs se ruèrent en avant et arrachèrent leurs piques des cadavres.

Alors les prétendants lancèrent de nouveau leurs longues piques avec une grande force, mais Athéna les rendit inutiles. Elle agita l'égide au faîte de la salle, et les prétendants furent épouvantés. Ils se dispersèrent dans la salle comme un troupeau de bœufs que tourmente un taon. Ulysse et ses compagnons se ruaient sur les prétendants et les frappaient de tous côtés. Un horrible bruit de gémissements et de coups s'élevait, et la terre ruisselait de sang. (...)

Puis, Ulysse examina toute la salle, afin de voir si quelque prétendant vivait encore, mais il les vit tous étendus dans le sang et dans la poussière, comme des poissons que des pêcheurs ont retirés de la mer profonde dans un filet. Tous sont répandus sur le sable, regrettant les eaux de la mer, et Hélios leur arrache l'âme. Ainsi les prétendants étaient répandus, les uns sur les autres. 
 
Odyssée, chant XXI, trad. Victor Bérard

16/02/2021

L'art de la rixe : Pissarro

Camille Pissarro - Les Strugleforlifeurs 

du recueil Les turpitudes sociales, 1889-1890

 

 

Certes, ce n'est pas à propos de la chèvre de Monsieur Seguin que le mot struggleforlifeur a été inventé par Alphonse Daudet.


 

 

Et pendant ce temps-là...

c'est long, c'est en anglais, c'est une thèse mais c'est intéressant

 

03/06/2019

L'art de la rixe : Willette


Willette - Dessin pour le Courrier français, 1886
Via Abecedarian





A propos de Willette, ses aventures posthumes. Et de Willette, déjà.

28/04/2019

Britannica : le bord de mer selon Joseph Losey


Joseph Losey - The damned, 1962
Par ordre d'entrée en scène : Shirley Anne Field, Macdonald Carey, Oliver Reed
Mis en ligne par Edgar Anso

14/01/2019

Une semaine russe, #7 : la nounou et la Madone


Léon Bakst - Portrait de Serge Pavlovitch Diaghilev avec sa nourrice, 1905
Huile sur toile
Musée Russe, Saint-Pétersbourg





Tamara Karsavina - Ma vie : l'étoile des ballets russes raconte, 1930, Complexe éd. pour l'édition française, trad. Denyse Clairouin, p.181





Léon Bakst - Portrait de Zinaïda Hippius, 1906
Crayon, craie et sanguine sur papier et carton
Galerie Trétyakov, Moscou





Zinaïda Hippius, qu'on a parfois surnommée la Madone décadente, est entre bien d'autres choses la grande figure féminine du symbolisme russe. Sous-jacente à ces deux célèbres portraits, la concurrence feutrée de l'imprésario et de la poétesse - entre leurs deux revues, Le Monde de l'art et Nouvelle voie, mais aussi dans le difficile partage d'un objet amoureux, Dimitri Philosophov.





Pour ceux qui s'intéresseraient à Zinaïda Hippius, quelques entrées dans un blog en français : 1, 2, 3 et 4 - et un article.

Sur le symbolisme russe et le cercle de Merejkovski-Hippius, on peut  lire ce livre sous la direction de J.-C. Marcadé et, en anglais, le livre de Bernice Glazer Rosenthal

10/03/2018

L'art de la rixe : sur les quais


Boris Taslitzky - Riposte, 1951
Huile sur toile
Tate Modern



La guerre d'Indochine commence en novembre 1945 (1). Les troupes et les armes partent depuis les ports de Marseille, Port-de-Bouc, La Pallice ou Brest... En 1949-50 Le PCF et la CGT des dockers lancent une série d'actions pour bloquer par la grève ces embarquements. Le tableau de Taslitzky illustre un épisode de ces grèves à Port-de-Bouc : la police charge avec des chiens les dockers en grève. 





Gérard Singer - Le V2 à la mer ou 14 juillet à Nice, 1950-51
Huile sur toile
Musée national de Szczecin, Pologne





"Le 13 février 1950, en pleine période des fêtes carnavalesques, on apprit qu'une rampe de lancement V2, que l'on disait destinée à l'Indochine, devait être embarquée le lendemain au port de Nice. Le Mouvement de la Paix, le P.C.F. et la C.G.T. alertèrent leurs adhérents. Le 14 février, le Patriote publia un appel du Mouvement de la Paix et les dockers surveillèrent les événements. Lorsque le convoi arriva le 17 février 1950, protégé par des gardiens de la paix et des C.R.S., les sirènes donnèrent l'alarme. 

On vit alors les bus, les trolleys et les tramways des T.N.L. se diriger vers la place de l'Ile-de-Beauté, tandis que les travailleurs accouraient des entreprises, métallurgistes, gaziers et électriciens, postiers, ouvriers du bâtiment, ainsi que de nombreux jeunes et femmes. Ils étaient bientôt des milliers, rassemblés non loin du monument aux morts, devant un barrage de policiers. Des caisses de grandes tailles étaient transportées près d'une grue ; ce fut alors la ruée. Le barrage de police opposa une résistance symbolique et les manifestants arrivèrent aussitôt sur les C.R.S. L'un deux braqua sa mitraillette ; un jeune électricien se campa alors devant lui et découvrit sa poitrine : "tires, si tu oses !". Le C.R.S. ne tira pas. Que pouvaient-ils, à 30 ou 40, contre des milliers de manifestants ? Bientôt les caisses disparurent dans les eaux du port. Une autre rampe fut embarquée huit jours plus tard, sous la protection de l'armée."





J'ai déjà parlé de Boris Taslitzky (1911-2005) dont le parcours est proche de celui de Fougeron : l'A.E.A.R., la Maison de la Culture de Paris, l'adhésion au PCF (en 35), l'engagement dans la Résistance communiste en 41. Mais Taslitzky est arrêté le 13 novembre 41, condamné (motif : "a effectué plusieurs dessins destinés à la propagande communiste") à deux ans de prison. Il les fait, mais à leur issue est maintenu en détention comme interné administratif. D'abord au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, puis à Buchenwald où il restera 9 mois, jusqu'à l'insurrection du 11 avril 45 à laquelle il participe. En camp, il réalise les fresques de Saint-Sulpice et l'œuvre qui le rendra célèbre, les Dessins de Buchenwald. On trouvera sur le site officiel une biographie détaillée. Je reviendrai sur Boris Taslitzky.

Gérard Singer (1929-2007) abandonne la peinture réaliste en 1953, pour la sculpture monumentale, souvent en polystyrène et résine epoxy, représentant des paysages fictifs élaborés en courbes de niveaux. Son œuvre la plus connue est le Canyoneaustrate du parc de Bercy.



   


(1) En prenant pour date de début celle du bombardement d'Haïphong le 23 novembre. A l'exception de quelques mois (2) la France aura été en guerre du 3 septembre 1939 au 19 mars 1962 (3).

(2) Très exactement du 2 septembre au 23 novembre 1945 et du 21 juillet au 1er novembre 1954.

(3) A noter que pendant la même période la France intervient également à Sétif, Guelma et Kherrata, contre l'insurrection de Madagascar et dans la Guerre du Cameroun.

16/09/2017

Les panthères de la casbah


Les représentants du Black Panthers Party (dont Eldridge et Kathleen Cleaver) visitant la casbah d'Alger en juillet 1969
The Black Panther, Black Community News Service, 9 août 1969 



Du 21 au 27 Juillet 1969, le jeune état Algérien organise le premier festival Panafricain, rassemblement politique autant que musical - y participent Archie Shepp, Nina Simone, Myriam Makeba... ainsi que des délégations des mouvements de libération - on peut voir passer dans la séquence ci-dessous celle du FRELIMO du Mozambique.




William Klein - Festival panafricain d'Alger, 1969
Mis en ligne par Lunakhod


L'Algérie n'est indépendante que depuis sept ans. Houari Boumediène est président du Conseil de la Révolution depuis août 1965, date du coup d'état qui a renversé Ahmed Ben Bella. Les guerres de libération dureront encore cinq ans dans les colonies portugaises. En Afrique du sud Nelson Mandela, condamné à vie, prisonnier de classe D, est à la prison de Robben Island où il se lave à l'eau de mer froide. Un temps, chaque jeudi, les gardiens le font sortir avec d'autres prisonniers noirs pour leur faire creuser une fosse profonde de 1m80. Ils les font descendre dedans et leur urinent dessus, puis les prisonniers doivent reboucher la fosse avant de retourner dans leurs cellules. Mandela ne sera libéré qu'en 1988. Pour le moment, c'est l'Afrique de 1969.

Les Etats-Unis sont le seul pays non-africain représenté au festival, par une délégation assez particulière. C'est le Black Panther Party (BPP) qui tient l'Afro-American Information Center en plein centre d'Alger. C'est Emory Douglas, le ministre de la culture du Parti, qui y colle ses dessins sous les yeux des jeunes algérois amassés devant le vitrine. Il faut rappeler ce que fut, un bref moment, la stature internationale du BPP, son antenne reconnue en 1970 comme une quasi-ambassade à Alger - avec le droit d'émettre des passeports - alors que les Etats-Unis y avaient fermé boutique, et Huey Newton reçu un an plus tard par Chou En-Lai au nom du peuple chinois. 




Huey newton et Chou En-Lai, Septembre
 1971



Il faut faire un effort, imaginer ce que représentait alors la grande villa d'El Biar, avec sa très officielle plaque de cuivre International Section of the Black Panther Party


"Pendant les années 1960, des fugitifs américains de toutes couleurs et variétés s'éparpillaient de par le monde, mais c'est seulement en Algérie qu'ils trouvèrent un refuge où ils purent s'exprimer politiquement de façon concertée."
Kathleen Neal Cleaver - Back to Africa : the evolution of the International Section of the Black Panther Party (1969-1972), in Charles Jones (editor) - The Black Panther Party Reconsidered, Black Classic Press, Baltimore, 1998

En mai 1969, quand Eldridge Cleaver, ministre de l'information du BPP, arrive à Alger après un court séjour à La Havane, il vient échapper à la prison. Il est sous le coup de plusieurs chefs d'inculpation suite à une fusillade opposant plusieurs membres du parti à la police d'Oakland en avril 68, deux jours après l'assassinat de Martin Luther King. A la fin du mois son épouse Kathleen Cleaver le rejoint - on la voit également sur la photo. Ils reçoivent une petite pension du gouvernement algérien. D'autres panthers vont arriver via La Havane, ainsi se forme l'International Section du BPP. En 1970 la section s'installera dans une villa, au 4 rue Viviani, dans ce qui était jusque-là le siège algérois du FNL vietnamien. Mais revenons au festival.

Un troisième personnage, et non des moindres, atterrit à Alger, accompagnant son épouse Myriam Makeba, pour le festival. On le voit descendre de l'avion :




Stokely Carmichael et Myriam Makeba arrivant à Alger pour le festival panafricain
Mis en ligne par AP Archive



Stokely Carmichael a été, brièvement, Honorary Prime Minister du Black Panther Party pendant les quelques mois où il a cru pouvoir unifier le mouvement noir radical (SNCC et BPP) autour du slogan Black Power. Mais au moment du festival il a déjà rompu avec le parti dans une déclaration du 3 juillet 1969, rendue publique par Myriam Makeba, où il s'en prend au dogmatisme du BPP (1).

Cleaver et Carmichael se rencontreront à plusieurs reprises à Alger pendant le festival - et cela ne fera qu'envenimer la dispute. Après le festival Carmichael retourne à Conakry (2) auprès de Sekou Touré et Kwame Nkrumah - devenu strictement panafricaniste, il prend en leur honneur le nom de Kwame Ture.

Les panthères de la Casbah, quant à elles, mèneront une vie plus précaire. De 69 à 72, leur nombre oscillera entre trente et sept, et les échanges avec le parti états-unien seront de plus en plus tendus.  Et puis l'argent manque à Alger. Il y aurait bien une source de financement : les détournements d'avion.

C'est la grande époque du skyjacking. Peu de contrôles à l'embarquement, pas de portiques, les compagnies aériennes paient pour récupérer leurs clients d'abord, leur avion ensuite. Les avions sont le plus souvent détournés vers La Havane, jusqu'au moment où les cubains en ont assez.

Le premier vol hijacké vers Alger est le Western Airlines 701 Los Angeles-Seattle, le 2 juin 1972. Roger Holder, déserteur noir du Viet-Nam et Cathy Kerkow, sa copine blanche masseuse, prennent le contrôle de l'avion avec un attaché-case contenant, disent-ils, une bombe (3). Ils réclament 500.000 dollars et qu'on amène Angela Davis...







...en robe blanche sur le tarmac de San Francisco pour la faire évader dans l'avion. Sans Angela Davis (4) mais avec les 500.000 dollars ils atterrissent à Alger où ils obtiennent l'asile.




Bande-annonce pour le livre de Brendan Koerner
Mis en ligne par Crown Publishing Group



L'histoire a été racontée en détail en 2013 par Brendan Koerner dans son livre The skies belong to us.




Brendan Koerner - Le ciel nous appartient
Traduction française de Corinne Julve
Le Livre de poche éd. 2014


Puis vient le tour de Melvin et Jean McNair, George Wright, George Brown et Joyce Tillerson, sur le vol Delta Airline 841 Detroit-Miami, le 31 juillet de la même année. Pour l'occasion ils se réclament de la Black Liberation Army.

Joyce Tillerson est une jeune noire radicalisée - adjectif pour policiers - lors de son séjour à l'université d'Oberlin où elle travaillait comme secrétaire tout en suivant les cours de Black Studies. George Wright est un étudiant noir de Greensboro qui a braqué une station-service. 158 dollars seulement, mais son complice a tué le pompiste, alors George Wright prend de 15 à 30 ans. A la ferme-prison de Leensboro il fait la connaissance de George Brown, une jeune noir au parcours classique - pauvreté, humiliation, maisons de correction, et finalement prison. Où George Brown a rencontré les Black Panthers, s'est cultivé à leur contact, s'est radicalisé lui aussi. Les deux George parviennent à s'évader de Leensboro, filent à Detroit. 





Emory Douglas - Hallelujah! Hallelujah! Hallelujah! All power to the people! Hallelujah! Amen!
Dessin pour le journal The Black Panther



Melvin et Jean McNair, eux, se sont rencontrés dans une petite Université noire, à Winston Salem. Melvin est enrôlé, l'armée l'envoie à Berlin, Jean le suit. Il est sur la liste pour partir au Viet-Nam - dès qu'il l'apprend, il s'organise, il déserte. Jean l'accompagne, retour aux Etats-Unis. Faux numéro de sécurité sociale, Melvin retravaille. Ils habitent ensemble, à Detroit, avec Joyce et les deux George. Ils discutent, fument de l'herbe, sont végétariens. Tous, ils sont radicalisés - comme diraient, après les policiers, les journalistes - c'est-à-dire qu'ils étudient le mysticisme vaudou tout en admirant les Panthères, mais de loin, sur la télé. Et sur leur télé à eux, à Detroit, ils voient apparaître un jour les visages de Roger Holder et Cathy Kerkow.

Cela tombe bien : ils ont décidé de partir - George Brown a fait une mauvaise rencontre : les policiers du STRESS (j'ai déjà parlé du STRESS) qui l'ont clairement menacé de représailles, contre lui et ses amis.

Il existe trois documentaires vidéo (5) sur l'histoire des cinq du Delta Airline. Et deux livres; celui que quatre d'entre eux on écrit et publié en 1978 :







...et celui de Sylvain Pattieu, plus récent.




Plein Jour éd. 2017




Ces deux livres comme celui de Koerner sont à lire, vraiment, et en tenant compte de leurs démarches respectives - journalistique pour l'un, personnelle et militante pour l'autre, littéraire pour le troisième - chacune de ces approches impliquant forcément un angle de vue, une distance focale. Mais ces récits ont un arrière-plan historique un peu oublié. Presque un demi-siècle, cela fait de la poussière, et même des morts. 

Cet arrière-plan, on peut le rééclairer, derrière les silhouettes floues des panthères de la Casbah.




Le programme en 10 points : "10 - Nous voulons la terre, le pain, le logement, l'éducation, le vêtement, la justice et la paix"



Quand Cleaver arrive à Alger, le BPP est en pleine croissance, les chapters se comptent par dizaines (49 dans plus de 30 villes), les nouveaux adhérents par milliers. Deux ans plus tard, quand le Western Airlines 701 atterrit à Alger, le parti est en pleine crise. Il s'était développé sur la base d'un constat simple : les premiers effets du mouvement des droits civiques (droit de vote dans le sud, fin de la ségrégation ouverte des espaces publics et de l'université, etc...) mettent à jour mais laissent irrésolues les questions de fond : racisme structurel, pauvreté, ghettoïsation, plafonds de verre. 





A partir de cette butée des Civil Rights, ce sont des mouvement plus radicaux qui reprennent la balle : Malcolm X un peu trop tôt, puis le SNCC, toute une nébuleuse de mouvements grassroots très militants, et le BPP qui a touché un nerf : le contrôle géographique du ghetto (6). C'est sur cette base que le BPP a entrepris d'unifier le mouvement noir, de concert avec le SNCC, et veut coordonner l'ensemble des mouvements radicaux : Brown Berets chicanos, Young Lords porto-ricains, Red Guards chinois, Weathermen, groupes blancs locaux etc... 




Roz Payne - Des militants asio-américains et Chicanos protestant contre l'arrestation de Huey Newton, tribunal du comté d'Alameda, Oakland, 1968
© Roz Payne



Pourtant dès 1970 le rapport de force s'inverse, pour trois raisons :

- Les élites blanches, qu'elles soient démocrates ou républicaines, ont senti le vent du boulet. Des dispositifs ont été mis en place (quotas, accès aux emplois publics, busing, affirmative action etc...) ouvrant un espace institutionnel et des possibilités de promotion à des groupes qui se tournaient auparavant vers les radicaux. De même pour les élections : "depuis la fin de la Reconstruction (1869) jusqu'à 1969, il n'y avait jamais eu plus de six noirs en même temps à la Chambre des représentants. Mais deux ans plus tard seulement, la représentation noire avait plus que doublé, avec treize noirs siégeant à la Chambre de 1971" (7). L'effet est démultiplié au niveau local - les community organizers deviennent élus ou obligés d'élus.

- L'administration Nixon retire progressivement l'armée (et donc les conscrits noirs, en première ligne) du Viet-Nam, mettant fin au mouvement anti-guerre.

- L'action policière au niveau fédéral est bien mieux organisée, fine, sophistiquée à partir du moment où COINTELPRO coordonne les opérations d'infiltration, d'intoxication et de contre-information contre le BPP. Je ne m'étends pas sur le sujet, bien connu - certains documents sont là, par exemple.

Le BPP va se trouver devant une contradiction, qui le fera éclater : l'action policière et sa base militante décuplée mais étroite (une alliance étudiants noirs-lumpenproletariat, en partie forgée dans le creuset des prisons) vont le pousser vers des actions de plus en plus radicales. Dans le même temps son audience large, son bouclier contre la répression (community organizers noirs, élus démocrates locaux, militants civil rights...) se détourne progressivement de lui (8). Le parti est pris dans une spirale militaire et financière, les emprisonnements se multiplient, les frais de caution et de procédure s'accumulent. A un moment, il faut choisir et Huey Newton, libéré de prison en août 1970, fait ce choix. Le 18 novembre, dans un discours au Boston College, il énonce le survival program :

"Jusqu'au moment où nous pourrons accomplir une transformation totale, nous devons exister. Pour exister, nous devons survivre et, pour cela, il nous faut un kit de survie..."

Le kit de survie ce seront les programmes grassroot sur les besoins de base de la communauté : le célèbre petit déjeuner gratuit pour les enfants...



Le Free Breakfast Program


...les centres de soins, le programme de bus pour aller visiter les prisonniers, le programme de distribution de vêtements et de chaussures... Il y aura même à Winston Salem un service d'ambulance gratuit du BPP, agréé par le comté de Forsyth, fonctionnant 24h sur 24 avec 20 techniciens médicaux du parti. La plupart de ces programmes existent depuis 1968-69, encouragés par Bobby Seale - mais maintenant ils vont constituer l'essentiel de l'activité. Les fusils, mitrailleuses et bandoulières de cartouches disparaissent peu à peu du journal et des affiches. Et le mot d'ordre c'est survival pending revolution : survivre en attendant la révolution. Et le Parti se présentera, aussi, aux élections locales.




Emory Douglas - This year, I think I WILL vote...



Rapidement, le fossé s'élargit entre la majorité du parti derrière Newton est ceux qui continuent à prôner la lutte armée : une bonne partie du chapter de New-York, et la section internationale de Cleaver. Des exclusions sont prononcées et, le 26 février 71, le parti explose en direct à la télévision au Jim Dunbar A.M. Show, sur ABC-TV San Francisco : au téléphone, Cleaver demande à Newton de réintégrer les militants de New-York exclus et Newton refuse. Dans les semaines qui suivent, les insultes fusent et, les panthères étant ce quelle sont, la poudre se met à parler. Le groupe de Cleaver publie son propre journal, Right on!, et bon nombre de transfuges du BPP se retrouvent dans la Black Liberation Army, groupe aux frontières mouvantes.

Quand Roger Holder et Cathy Kerkow arrivent, ils sont donc reçus par une Section Internationale qui flotte dans le vide. De près de trente personnes en 71, elle est tombée à sept membres seulement. Et l'argent manque. Les royalties de Cleaver sur son livre à succès, Soul on ice, sont bloquées aux Etats-Unis, les donateurs se font rares.

Le 31 juillet 1972, les cinq de Detroit embarquent à bord du Delta Airlines 841 - en fait les cinq sont huit, ils emmènent avec eux les enfants des McNair, Johari et Ayana, ainsi que Kenya, la fille de Joyce Tillerson. Plus tard les média les appelleront la Famille Pirates. George Wright porte une soutane de prêtre catholique, il sort un 38mm qu'il braque sur le pilote. La famille réclame un million de dollars, livrés à l'arrêt de Miami par un agent du FBI que les pirates ont demandé en slip de bain...




Une photo qui fit le tour du monde



...pour des raisons de sécurité évidentes. Puis destination Alger via Boston. 

A l'arrivée le scénario sera le même, pour la famille pirates comme pour le duo Holder-Kerkow. Ils sont accueillis avec une grande politesse par un représentant algérien qui leur souhaite la bienvenue, on les escorte au salon VIP. Le 3 juin au soir, le jour de Holder et Kerkow, Cleaver est là pour leur serrer la main, son premier mot sera:


- Alors, il est où, ce fric ? (9)

Mais la police algérienne a déjà repris le sac.

A l'arrivée de la famille pirates, Cleaver n'est pas là. Pourtant, accompagné de Sekou Odinga, un autre membre de la Section, il arrive à rejoindre en voiture la navette qui transporte la Famille de l'aéroport de Maison-Blanche jusqu'à l'hôtel Aletti. Odinga se penche à la fenêtre et leur crie

- Ne laissez pas tomber le fric ! (9)

Les militaires algériens les encerclent. De toute façon l'argent a été confisqué, là aussi, dans le salon de l'aéroport.

Cleaver et les Panthers sont furieux. L'argent ramené par Holder et Kerkow a été remboursé (10) aux américains. Il en sera de même pour celui du Delta Airlines. L'Algérie est en cours de négociation avec les Etats-Unis pour l'exploitation du gaz naturel. Les membres restants de la Section hésitent entre faire un sit-in ou une manifestation devant le palais présidentiel. Cleaver décide d'adresser une lettre ouverte à Boumediène, il la lit lui-même aux journalistes rassemblés pour l'occasion. La réaction algérienne ne se fait pas attendre. Le lendemain, la police cerne le siège des Panthers, le perquisitionne, emmène les armes et les téléphones. Les occupants sont assignés à résidence sur les lieux et, sur ordre de la police politique algérienne, Cleaver doit être démis de ses fonctions de chef de la Section.

C'est Pete O'neal qui le remplace, mais il part bientôt pour la Tanzanie via Le Caire avec son épouse, suivi peu à peu par les autres membres, Larry Mack, Sekou Odinga. Donald Cox repart en clandestin pour les Etats-Unis. Cleaver finit totalement isolé, tant des Panthers états-uniens que vis-à-vis des autorités algériennes. Il part finalement dans sa Renault 16 le 1er janvier 1973, pour la France via la frontière tunisienne.

Dans ses derniers mois fantomatiques à Alger, la Section internationale se réduit aux pirates - le couple Holder-Kerkow et les cinq de Detroit, qui ont déjà renvoyé les enfants aux Etats-Unis. Les adultes de la famille pirates partent pour la France en mai 73, par une filière du réseau Curiel et avec le soutien de Cleaver. Holder et Kerkow  resteront les derniers à Alger jusqu'à leur passage en France en janvier 1974.

S'ensuit le dernier acte, français cette fois-ci, de la Section ou de ce qu'il en reste. Les premiers soutiens en France seront Ellen Wright et Julia Wright Hervé - la femme et la fille de Richard Wright, permanence de la Rive Noire - et Jean Genet; oui, on retrouve toujours les mêmes (11). Puis les usual suspects, Sartre-Beauvoir-Montand-Signoret, etc. Cleaver devra l'obtention de l'asile, paraît-il, à la maîtresse de Giscard d'Estaing (9). Il y eut des campagnes de soutien. Jean-Jacques de Felice fut, comme de juste, l'avocat de tous (je me souviens bien de la porte ouverte de De Felice, il fut aussi un peu notre avocat, pour d'autres causes dans ces mêmes années). Tous les pirates seront jugés en France, aucun d'eux ne sera extradé aux Etats-Unis.

C'est la nuit. Eldridge Cleaver est seul à Cannes, il est en crise.


"Nous avions une maison à Paris, et j'avais aussi un appartement dans le sud, sur la Méditerranée, un endroit que mon éditeur m'avait trouvé pour que je puisse écrire. Je pensais simplement descendre là-bas pour me foutre en l'air. Je me sentais si triste, je pensais que ma vie était finie.
Je me souviens de cette nuit, j'étais assis sur le balcon avec mon pistolet, j'attendais juste d'être dans le bon état d'esprit. Je regardais la lune là-haut, je pouvais voir un homme dans la lune... Subitement il se produisit quelque chose que je ne peux pas expliquer, comme de voir un film, ou quelque chose comme ça. L'homme que je voyais dans la lune s'est mis à se transformer. J'ai vu tous mes héros communistes, du début jusqu'à la fin depuis Karl Marx jusqu'à Vladimir Lénine, Joseph Staline, Mao-Tsé-Toung - Je pouvais voir leurs visages et puis, l'un après l'autre, ils disparaissaient, c'est tout. Et à la fin, j'ai vu l'image de Jésus-Christ."

Eldridge Cleaver - Target zero, a life in writing, 2006

Cleaver n'est plus marxiste, il est born-again christian, tente de se lancer dans la mode avec une nouvelle ligne de pantalons, retourne aux Etats-Unis en 77. S'en tire avec une peine de 1.200 heures de travaux d'intérêt général. N'arrive pas à vendre ses pantalons. Est déçu par le christianisme born-again. Essaie la secte Moon. Puis une synthèse Islam/Christianisme. Puis les Mormons. Politiquement, il est conservative republican. Il meurt en 1998. Que celui qui a déjà été pourchassés par le FBI pendant des années, qui a mis ses espoirs dans le Président Mao avant de le voir serrer la main de Richard Nixon, qui n'a plus eu comme alternative que l'exil ad vitam et qui a malgré tout gardée intacte sa foi marxiste-léniniste, que celui-là lui jette la première pierre. Pour le reste, Eldridge Cleaver reste l'auteur d'un livre halluciné, Soul on ice.

Holder et Kerkow sont arrêtés en en janvier 1975 à Paris, libérés en juin après un jugement pour faux papiers. 

La famille pirates est incarcérée, toujours en France, en 76 - à l'exception de George Wright, échappé en Guinée-Bissau. Ils sont jugés en 78, écopent de 5 ans dont 2 avec sursis pour les femmes.

Holder, lui, est jugé en 80, il ne prend que 5 ans avec sursis. Cathy Kerkow l'a quitté, ne s'est pas présentée au tribunal, a disparu, a probablement refait sa vie en Suisse ou en France, on ne l'a jamais retrouvée.

En France, Holder fait des allers-retours en hôpital psy - le Viet-Nam, quand même. Il revient volontairement aux Etats-Unis en 1986, est incarcéré, finalement condamné à quatre ans mais libéré en 89. Il meurt d'une rupture d'anévrisme en 2011, peu après que Koerner, journaliste à Wired, ait recueilli ses souvenirs.

Joyce Tillerson va travailler à la CIMADE, qui a aidé la famille pirates à son arrivée en France. Elle rejoint ensuite le bureau parisien de l'ANC sud-africaine, puis l'ambassade de l'Afrique du sud libérée de l'apartheid. Elle meurt en 2010, George Brown, lui, en 2015.

Melvin et Jean McNair s'installent à la Grâce-de-Dieu, près de Caen, en 1986. Ils se consacrent aux jeunes du quartier, Melvin est entraîneur de base-ball : ils sont community organizers, ici comme ils le seraient là-bas. En 2015 le terrain de sport du quartier est baptisé Complexe Melvin et Jean McNair. Jean McNair est morte en 2014.

Certains d'entre eux sont encore vivants, d'autres n'ont pas donné de nouvelles - ils ont été un temps la première et à ce jour la seule représentation à l'étranger du peuple noir des Etats-Unis d'Amérique.



Stephen Shames - Free Food for the Community Progamme, 1971, Oakland




Sur l'activité de la Section Internationale, il existe deux sources directes : 

- l'article de Kathleen Neal Cleaver - Back to Africa : the evolution of the International Section of the Black panther Party (1969-1972), que j'ai déjà cité (voir note 11). On en trouvera une traduction partielle en français, en ligne ici.

- cette version quasi-officielle est utilement complétée par les souvenirs d'Elaine Mokhtefi-Klein dont on trouvera un résumé ici sur le site de la LRB, et qui restent à paraître. Elaine Klein, états-unienne installée à Paris en 51 puis à Alger depuis l'indépendance, a travaillé en tant que traductrice, interprète et attachée de presse pour le FLN algérien, puis le gouvernement Ben Bella. Continuant à travailler pour la presse nationale après le coup d'état de Boumediène, elle fut un des principaux points d'appui de la Section Internationale en Algérie.


Il faut y ajouter la matière des entretiens avec Holder que Koerner a incorporée à son livre.

Sur les rapports de Cleaver avec la majorité du BPP au moment de la scission, on peut lire ce qu'en dit Elaine Brown dans ses mémoires, A taste of power (1992), dont on trouvera un extrait significatif ici.

Sur l'histoire du BPP, j'ai déjà signalé le livre de Joshua Bloom & Waldo E. Martin Jr - Black against Empire (7), ainsi que The Black Panther Party reconsidered, sous la direction de Charles E. Jones (11). Le livre de Hugh Pearson, Shadow of the panther, the price of Black Power in America, Da Capo Press 1995, est probablement l'ouvrage le plus controversé sur la question. On trouvera un essai d'historiographie du BPP ici.

Les discours et manifestes du BPP sont disponibles en français : All power to the people, textes réunis par Philip S. Foner, nouvelle édition et nouvelle traduction française, Syllepse éd. 2016.

Soul on Ice, d'Eldridge Cleaver, a été traduit en français sous le titre Un noir à l'ombre

Enfin William Klein, outre Le festival panafricain d'Alger (1969) (12) a également tourné Eldridge Cleaver, Black Panther (1970).




(1) A l'origine, une divergence de fond : depuis l'arrestation de Huey Newton le BPP privilégie l'alliance avec les radicaux blancs alors que Carmichael veut conserver un mouvement noir autonome. Sur ce désaccord on peut lire par exemple Peniel E. Joseph, Waiting 'til the midnight hour, a narrative history of Black Power in America, 2006, pp. 241-247. 

(2) La Guinée-Conakry, qui a refusé tout accord néocolonial avec la France, est alors le seul pays d'Afrique noire soutenant ouvertement les mouvements de libération des colonies portugaises et d'Afrique du sud. Elle abrite aussi Kwame Nkrumah après le coup d'état de 1966 au Ghana.

(3) En fait il contient un réveil, une boîte de rasoirs jetables et un exemplaire de La doctrine secrète de Mme Blavatsky. Après sa désertion Roger Holder s'était reconverti dans l'astrologie.

(4) Angela Davis est alors devant le tribunal de Santa Clara, accusée de complicité avec les Soledad brothers. Son procès ne se terminera que deux jours plus tard, par un verdict d'acquittement prononcé par un jury intégralement blanc. Davis de désolidarisera immédiatement des preneurs d'otages - "Heureusement, j'étais habillée en rouge. Si, ce matin là, j'avais mis une robe blanche, certains auraient sans aucun doute été convaincus que j'avais quelque chose à voir avec le détournement de l'avion" (Angela Davis, Autobiographie, Albin Michel éd. 1975).

(5) Nobody knows my name de James Nicholson, 2011, Melvin & Jean, An American Story de Maia Wechsler, 2012, et Les Enfants de la Grâce-de-Dieu de Delphine Aldebert, 2015.


(6) Il ne faut pas oublier qu'à l'origine le BPP - "Black Panther party for self-defense" - part de l'idée de "surveiller la police", suivant l'exemple du Community Alert Patrol de Watts (1966). Huey Newton eut l'idée d'ajouter à la pratique du CAP le port de fusils chargés, ce qui était autorisé par la loi californienne.

(7) Joshua Bloom & Waldo E. Martin Jr - Black against Empire : the history and politics of the Black Panther Party, University of California press, 2016.

(8) Je ne fais que reprendre les analyses de Bloom & Martin (voir note 7 ci-dessus) qui ont produit la synthèse la plus sérieuse sur la question. Pour un point de vue beaucoup plus critique (et d'ailleurs critiqué) voir Hugh Pearson, Shadow of the panther : Huey Newton and the price of Black Power in America. Pearson documente les rapports que le BPP, sur sa base principale d'Oakland, a entretenus avec les gangs et le narcotrafic : rapports d'opposition, mais aussi de taxation et finalement d'imbrication. La question de fond restant la suivante : cette involution du BPP (symbolisée par le destin de Newton, finissant drug addict dans une mare de sang après un règlement de compte) est-elle à compter parmi les causes ou les conséquences de son isolement politique, sachant que le survival program, c'est-à-dire la gestion économique du ghetto sans soutien extérieur, amenait de toute façon à gérer les gangs et les trafics ?

(9) D'après Brendan Koerner.

(10) A la hauteur de 487.300 dollars seulement sur les 500.000, toujours selon Kerner. La différence représente sans doute la commission de la police politique algérienne.

(11) "Un après-midi, Genet vint visiter les Cleaver dans leur appartement de Paris
- Pourquoi êtes-vous venus en France ? demanda-t-il à Eldridge
- Parce que Benjamin Franklin y est allé, répondit Cleaver. A l'époque, les Français ont soutenu la Révolution Américaine. Ils croient à «Liberté, Egalité, Fraternité»
Genet rugit de rire, mais Cleaver était sérieux."
Kathleen Neal Cleaver - Back to Africa : the evolution of the International Section of the Black panther Party (1969-1972), in The Black Panther Party reconsidered, s.l.d. de Charles E. Jones, 1998.

(12) La version diffusée en DVD par Arte a été, semble-t-il, expurgée.