14/03/2018

D'après vous... est-ce-que c'était mieux, avant ?


Jacques Debronckart - Ecoutez, vous ne m'écoutez pas 
De l'album Je vis, 1973
Mis en ligne par Agnès Roure







Oui, les chats ont une playlist des chanteurs morts (1) et oubliés (2). Et d'ailleurs les chats sont repartis, fêter leurs anniversaires. Ils seront de retour le 1er avril. Ne vous découvrez pas d'un fil.


(1) Trop tôt.
(2) Très injustement.

13/03/2018

L'art de la lecture : le quatrième mur


Ferenc Pintér - Ill. de couverture pour Cesare Pavese, Avant que le coq chante, Mondadori, 1970
Via Langhe




Stefano savait que ce pays n'avait rien d'étrange, et que les gens y vivaient au jour le jour, que la terre produisait, que la mer était la mer, comme partout ailleurs. Stefano trouvait sa joie dans la mer : en y allant, il l'imaginait comme un quatrième mur de sa prison, un vaste mur de couleurs et de fraîcheur, où il aurait pu entrer et oublier la cellule. Les premiers jours, il allait jusqu'à remplir son mouchoir de galets et de coquillages. Il avait trouvé le brigadier très humain, quand ce dernier, tout en regardant ses papiers, lui avait répondu : "Mais bien sûr. L'important, c'est que vous sachiez nager."
(les premières lignes de ) Cesare Pavese - La prison, in Avant que le coq chante, 1948
Trad. de Nino Franck et Mario Fusco, Gallimard éd. 1953, 2008.




Via Paolo Rinaldi





Comme c'est étrange, dit M. Chat. Ce sont ces îles qui servaient au Confino di polizia, l'exil en résidence surveillée du temps fasciste, l'exil que décrit Pavese dans La prison, ce sont ces même îles donc où l'on trie aujourd'hui les réfugiés pour les dubliner, comme ils disent. Etranges étrangers, et bizarres frontières. Quand j'étais petit la France, me disait-on, allait de Dunkerque à Tamanrasset. Puis j'ai grandi, un peu, et Tamanrasset a disparu. Aujourd'hui on me dit que les frontières de l'Europe vont de Ceuta (1) en pays Berbère à Utsjoki, où vivent les Samis, ou de Dunquin la gaélique à Constanța, cet exil pour poètes. Puis on m'annonce tout à coup que nos frontières se rapprochent, à Vintimille, à La Roya. Ou  encore à Calais, sur la route dangereuse d'un pays qui est peut-être en Europe, et peut-être pas, qui sait. Les frontières vont et viennent, vont et viennent gendarmes et carabiniers. Qui me dira un jour ce que signifient ces drapeaux qu'on me presse d'agiter, jusqu'où vont ces sillons qu'un sang impur abreuve ?


(1) Mais peut-être aussi des rives du Maroni, où vivent les Wayana, les Apalaï et les Teko. Mais aussi de Tahiti ou de Mayotte, tant il est vrai que sur l'Europe, le soleil ne se couche jamais.

12/03/2018

11/03/2018

Le bar du coin : Jehan Jonas


Jehan Jonas - Garçon... Donnez-moi 
Mis en ligne par Thibault Azu






On peut visiter le site officiel de Jehan Jonas (1944-1980). 

10/03/2018

L'art de la rixe : sur les quais


Boris Taslitzky - Riposte, 1951
Huile sur toile
Tate Modern



La guerre d'Indochine commence en novembre 1945 (1). Les troupes et les armes partent depuis les ports de Marseille, Port-de-Bouc, La Pallice ou Brest... En 1949-50 Le PCF et la CGT des dockers lancent une série d'actions pour bloquer par la grève ces embarquements. Le tableau de Taslitzky illustre un épisode de ces grèves à Port-de-Bouc : la police charge avec des chiens les dockers en grève. 





Gérard Singer - Le V2 à la mer ou 14 juillet à Nice, 1950-51
Huile sur toile
Musée national de Szczecin, Pologne





"Le 13 février 1950, en pleine période des fêtes carnavalesques, on apprit qu'une rampe de lancement V2, que l'on disait destinée à l'Indochine, devait être embarquée le lendemain au port de Nice. Le Mouvement de la Paix, le P.C.F. et la C.G.T. alertèrent leurs adhérents. Le 14 février, le Patriote publia un appel du Mouvement de la Paix et les dockers surveillèrent les événements. Lorsque le convoi arriva le 17 février 1950, protégé par des gardiens de la paix et des C.R.S., les sirènes donnèrent l'alarme. 

On vit alors les bus, les trolleys et les tramways des T.N.L. se diriger vers la place de l'Ile-de-Beauté, tandis que les travailleurs accouraient des entreprises, métallurgistes, gaziers et électriciens, postiers, ouvriers du bâtiment, ainsi que de nombreux jeunes et femmes. Ils étaient bientôt des milliers, rassemblés non loin du monument aux morts, devant un barrage de policiers. Des caisses de grandes tailles étaient transportées près d'une grue ; ce fut alors la ruée. Le barrage de police opposa une résistance symbolique et les manifestants arrivèrent aussitôt sur les C.R.S. L'un deux braqua sa mitraillette ; un jeune électricien se campa alors devant lui et découvrit sa poitrine : "tires, si tu oses !". Le C.R.S. ne tira pas. Que pouvaient-ils, à 30 ou 40, contre des milliers de manifestants ? Bientôt les caisses disparurent dans les eaux du port. Une autre rampe fut embarquée huit jours plus tard, sous la protection de l'armée."





J'ai déjà parlé de Boris Taslitzky (1911-2005) dont le parcours est proche de celui de Fougeron : l'A.E.A.R., la Maison de la Culture de Paris, l'adhésion au PCF (en 35), l'engagement dans la Résistance communiste en 41. Mais Taslitzky est arrêté le 13 novembre 41, condamné (motif : "a effectué plusieurs dessins destinés à la propagande communiste") à deux ans de prison. Il les fait, mais à leur issue est maintenu en détention comme interné administratif. D'abord au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, puis à Buchenwald où il restera 9 mois, jusqu'à l'insurrection du 11 avril 45 à laquelle il participe. En camp, il réalise les fresques de Saint-Sulpice et l'œuvre qui le rendra célèbre, les Dessins de Buchenwald. On trouvera sur le site officiel une biographie détaillée. Je reviendrai sur Boris Taslitzky.

Gérard Singer (1929-2007) abandonne la peinture réaliste en 1953, pour la sculpture monumentale, souvent en polystyrène et résine epoxy, représentant des paysages fictifs élaborés en courbes de niveaux. Son œuvre la plus connue est le Canyoneaustrate du parc de Bercy.



   


(1) En prenant pour date de début celle du bombardement d'Haïphong le 23 novembre. A l'exception de quelques mois (2) la France aura été en guerre du 3 septembre 1939 au 19 mars 1962 (3).

(2) Très exactement du 2 septembre au 23 novembre 1945 et du 21 juillet au 1er novembre 1954.

(3) A noter que pendant la même période la France intervient également à Sétif, Guelma et Kherrata, contre l'insurrection de Madagascar et dans la Guerre du Cameroun.

09/03/2018

L'art de la cuisine : ayons congé (Fougeron, suite et fin)


André Fougeron - Les coings ou La cuisinière endormie, 1947
Huile sur toile
Musée de la Piscine, Roubaix
Via amare-habeo



Toile de transition, qui amorce seulement la période "Nouveau Réalisme" du peintre - on sent encore l'influence de Picasso mais aussi, peut-être celle des italiens - dont Guttuso - qu'il vient de côtoyer lors de son voyage de 1946.

Peler les coings est un travail long et pénible, et la cuisinière s'en ressent. Fougeron est un des rares peintres de son temps à aborder pleinement le travail féminin dans le cadre domestique : le travail ménager et l'approvisionnement. Que ce soit dans les Parisiennes au marché ou dans le Retour du marché, on n'est plus dans la scène de genre mais dans une forme de peinture critique : les instruments, les gestes sont ceux de la travailleuse, la fatigue est sensible, le sérieux souligné, les équivalents monétaires mis en exergue (voir le Retour du marché). Les femmes de Fougeron ne sont pas des kolkhoziennes, des tractoristes ou des travailleuses des filatures mais, tout en restant au foyer, elles s'affranchissent progressivement de l'image (pieuse) de la femme-dans-un-intérieur...




André Fougeron - Personnage à la cafetière, 1942
Huile sur toile sur panneau



...elles sont en quelque sorte la contamination de ces deux figures : ce sont des ménagères, et plus explicitement des (double) travailleuses domestiques - une exception et une percée notable dans la peinture française du temps.





André Fougeron - Femme épluchant des légumes, 1948-1949 
Huile sur toile 
Musée d'art moderne de Saint-Etienne
Comme dans le Retour du marché, le modèle est Henriette Fougeron.

08/03/2018

Le ciel et la trieuse (Fougeron, toujours)


André Fougeron - de la série Le pays des mines, 1950




André Fougeron - La trieuse, de la série Le pays des mines, 1950




L'inscription Nos 3000 - Unité, peinte sur le mur de la première image, fait référence à la grande grève des mineurs de 1948, durement réprimée (1) : 3000 Mineurs arrêtés, 1500 emprisonnés, 1342 condamnés (713 dans le Pas-de-Calais), 3000  licenciés, dont 117 délégués syndicaux. 

Au passage et pour mémoire, le slogan "CRS-SS" n'est pas né en mai 1968 mais en novembre 1948. Les SS avaient été envoyés contre les mineurs du Nord-Pas-de-Calais lors de la grève de 1941, faisant 94 fusillés. Les CRDS (Compagnies républicaines de sécurité, ou CRS) étaient intervenues brutalement contre les grévistes de 48, tirant dans certains cas à balles et faisant 4 morts chez les mineurs, qui avaient fait le rapprochement. Le slogan CRS=SS était alors apparu sur les murs des fosses. Voir ici des images d'archive sur la grève de 1948.




Photo de 1948
Ina, Via mineur de fond



Les femmes travaillaient aussi aux mines - y compris au fond jusqu'à ce que la loi du 19 mai 1874 le leur interdise. Puis elles furent affectées au tri, c'est-à-dire à la séparation du charbon et des terres stériles. C'était un travail pénible fait à la main sur un convoyeur à bande. On appelait cafus les trieuses, du nom de la coiffe qui leur couvrait la tête pour protéger les cheveux des poussières de charbon.


Les deux images de ce billet, via agnostimasia.





(1) On trouvera ici un florilège des qualificatifs appliqués à Jules Moch, ministre socialiste de l'intérieur dans le gouvernement Schuman, par les partisans des grévistes.



Et pendant ce temps là...



07/03/2018

L'art de l'achat et de la vente : Fougeron, encore


André Fougeron - Retour du marché, 1953
Huile sur toile
Tate Modern




Henriette Fougeron, l'épouse de l'artiste, est peinte dans la cuisine du couple, à Montrouge.




Et pendant ce temps-là...

06/03/2018

Duos : Fougeron


André Fougeron - Les coqueleux, de la série Le pays des mines, 1950
Huile sur toile
Tate Modern



L'histoire, et pas seulement l'histoire de l'art, a fait de Fougeron un oublié. Fougeron fut un temps le peintre officiel du PCF au nom du réalisme socialiste. Fougeron était le peintre à son créneau (1), tantôt encensé, tantôt vilipendé par par Aragon au fil des sinuosités du stalinisme français. Mais on peut tout aussi bien ne pas l'enfermer dans le jdanovisme et considérer Fougeron comme un peintre qui, comme tous les peintres, a évolué (2).

Né dans une famille ouvrière, apprenti-dessinateur, ouvrier métallurgiste puis chômeur, peintre formé aux cours du soir et militant des Maisons de la culture (3), Fougeron fait partie du groupe des Indélicats, avec Edouard Pignon. Il adhère au PCF en 1939 quand ce n'est pas vraiment à la mode. Actif dans la résistance communiste, il est l'imprimeur clandestin de Vaincre et des Lettres françaises. Il cofonde le Front National des Arts (4). En 1946, le montant du Prix National des Arts lui permet de faire le voyage d'Italie - d'où la rencontre avec Renato Guttuso, dont j'ai déjà parlé.

Jusque là il est surtout classé dans la suite de Matisse, et proche de Pignon ou de Jacques Villon. C'est le Parti - et Aragon - qui le transforment en champion du jdanovisme à la française, avec les Parisiennes au marché de 1947 - l'autre artiste-phare du PCF de l'époque étant Boris Taslitzky, lui aussi résistant, déporté ayant entre autres dessiné Buchenwald de l'intérieur

La grande période de Fougeron, qui dure de 47 à 54,  coïncide avec l'hégémonie d'Auguste Lecœur au sein du parti. Maurice Thorez, atteint d'hémiplégie, est soigné à Moscou. André Marty et Charle Tillon ont été purgés (mais Duclos reste aux aguets). Auguste Lecœur, l'homme du Nord au sein du parti, tient l'appareil d'une main de fer, et apparaît comme le dauphin désigné. C'est alors qu'intervient, à la mort de Staline, l'affaire du portrait (5). 




Le Staline jeune dessiné par Picasso, publié par Aragon en première page des Lettres françaises, soulève l'indignation des lecteurs communistes qui ne reconnaissent pas leur petit père. Une campagne se déclenche contre Aragon, probablement à l'initiative de Lecœur.  Fougeron y participe activement et Aragon lui gardera une rancune tenace. Une fois Lecœur écarté au retour de Thorez, Aragon, conforté à la direction de la politique culturelle du Parti, exécutera Fougeron à travers sa critique de...




André Fougeron - Civilisation atlantique, 1953
Huile sur toile
Tate Modern



Civilisation atlantique, présenté au Salon d'automne de 1953. L'œuvre était déjà bien éloignée du "réalisme socialiste" officiel...



André Fougeron - Civilisation atlantique, 1953, détail



...mais ce n'était pas là le premier souci d'Aragon : "Mais l'invraisemblable ici [...], c'est la peinture même, hâtive, grossière, méprisante, du haut d'une maîtrise que l'on croit posséder une fois pour toutes, la composition antiréaliste, sans perspective vraie, par énumération de symboles, sans lien, sans respect de la crédibilité [...]. Il faut dire halte-là à Fougeron" (6). Ironie de l'histoire, c'est au moment où Fougeron prend ses distances d'avec le réalisme socialiste qu'Aragon le condamne... au nom d'un réalisme socialiste que lui-même jettera bientôt aux orties.

En décembre de la même année, une série d'articles dans la Nouvelle Critique, la revue théorique du Parti, clôt ce "débat sur la peinture" en désavouant implicitement Fougeron.

Même si son pontificat est terminé, le peintre reste fidèle au parti. Sa peinture a déjà évolué, elle évoluera encore...





André Fougeron - Tableau cynégétique 
ou l'hallali de Gustave Courbet, 1976



...ayant de plus en plus recours aux effets de collage et de déconstruction...




André Fougeron - Sans titre mais pas sans mauvaises intentions, 1983
Huile sur toile
Musée d'art moderne de Saint-Etienne



...qui sont aussi ceux de ses cadets de la figuration narrative.

Les Coqueleux font partie d'une série de quarante tableaux et dessins produits lors d'un séjour de plusieurs mois dans le bassin minier, à l'invitation de la fédération CGT des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais et sous l'égide d'Auguste Lecœur.  Cette série - une des réussites de la période "réaliste socialiste" - comprend en particulier Les Juges, exposés à Beaubourg.

Le tableau est au fond Fougeron de la Tate Modern : huit œuvres, dont trois majeures (avec les Coqueleux, Civilisation atlantique et le Retour du marché) et deux en exposition permanente. Il est assez amusant de constater que les anglais, qui n'ont jamais renié le réalisme en peinture, exposent Fougeron mieux que nous.


Pour aller plus loin sur les sujets abordés ici, on peut se reporter en ligne à un intéressant article de Lucie Fougeron sur le réalisme socialiste français dans les arts plastiques. La monographie la plus récente est celle du catalogue de l'exposition à la Piscine de Roubaix en 2014 : André Fougeron : voilà qui fait problème vrai, aux éditions Gourcuff-Gradenigo. Une courte biographie également, ainsi que deux jolies huiles, à la galerie Ceysson & Bénétière.






(1) André Fougeron, "Le peintre à son créneau", La Nouvelle Critique. Revue du marxisme militant, n°1, décembre 1948, p. 96-98.

(2) Et pour comprendre que les frontières du "réalisme" étaient fluctuantes il faudrait tirer de l'ombre un pan oublié de l'histoire de la peinture française entre 45 et 60, l'époque où un critique de droite, Pierre Restany, lançait autour de Bernard Buffet un mouvement baptisé Nouveau réalisme, pour faire pièce à cette autre Nouveau Réalisme impulsé par le PCF. L'époque où Fernand Léger pouvait naviguer entre ces lignes ennemies, l'époque enfin où l'Europe ne faisait pas grande différence entre le Nouveau Réalisme... et le pop art.

(3) Les premières, celles des années 30 nées grâce à Vaillant-Couturier, Aragon et l'A.E.A.R.

(4) Le Front National de l'époque, faut-il le rappeler, est l'organisation de résistance du PCF. On peut lire ici en ligne un résumé de l'activité de Fougeron dans la Résistance.

(5) Sur cette affaire voir par exemple Lucie Fougeron Une "affaire" politique : le portrait de Staline par Picasso, Communisme, n°53/54, 1998.

(6) Louis Aragon - "Toutes les couleurs de l'Automne", Les Lettres françaises, 12-19 novembre 1953, en remerciant René Merle pour cette citation.

03/03/2018

L'art de l'achat et de la vente : Guttuso, encore


Renato Guttuso - La Vucciria, 1974
Huile sur toile
Palazzo Steri, Palerme




La Vucciria est un des marchés traditionnels du centre de Palerme. Guttuso est né à Bagheria, une ville sicilienne à 15 kilomètres de là.

02/03/2018

Deux fois deux, amours et bandages


Renato Guttuso - Les adieux de Francfort, 1968
Huile sur toile
Collection privée




Renato Guttuso, dont j'ai un peu parlé hier, fait actuellement l'objet d'une rétrospective à la GAM de Turin : Renato Guttuso - L'arte rivoluzionaria nel cinquantenario del '68 - du 23 février au 24 juin. Ceux qui ont laissé la peur du rouge aux bêtes à cornes seront comblés, notamment par les impressionnantes Funérailles de Togliatti, mais on pourra aussi y voir ces amoureux bientôt cinquantenaires...








...peut-être inspirés (1) de cette photo prise dans la cour de la Sorbonne, publiée en Italie par la revue Epoca au début de Juin 1968...





Renato Guttuso - Giovani innamorati, 1968
Huile sur toile et collage sur papier entoilé
Collection privée





...ainsi que d'une affiche d'époque.













La jeunesse est souvent inquiète. C'est une de ses grandes qualités.

Si vous passez par Turin, donc... Après tout c'est encore une des rares ville d'Europe qui sache bien garder ses mystères.




(1) Selon Chiara Perrin, Cronaca e partecipazione, il Sessantotto di Renato Guttuso, Palinsesti, Vol. 1 N°4, 2014 Gli anni di piombo.





Et pendant ce temps-là...

01/03/2018

Politique de l'oubli : bombardement, constitution


Peter de Francia - Le bombardement de Sakiet, 1959
Huile sur toile
Tate Gallery
Via Art Stringer



Le 8 février 1958, en représailles à des attaques de l'ALN (1) algérienne menées depuis ses bases en Tunisie - attaques au cours desquelles les Algériens ont fait quatre prisonniers français - l'aviation française prend pour cible la petite ville tunisienne de Sakiet Sidi Youssef. Un marché est mitraillé par les chasseurs volant en rase-mottes et les bombardiers, en trois vagues successives, pilonnent la ville, notamment une école et une mission de la Croix-Rouge. Les pertes civiles tunisiennes sont d'au moins 70 morts et 80 blessés.

Le bombardement de Sakiet soulève une indignation générale et déclenche l'intervention diplomatique des Etats-Unis (2). Une mission anglo-américaine dite de "bons offices" est dépêchée auprès d'un gouvernement français paralysé qui refuse le modus vivendi proposé, notamment l'évacuation des troupes françaises encore présentes en Tunisie. 

Le 10 avril Le président Eisenhower adresse au Président du Conseil français une lettre le pressant d'accepter la médiation - en filigrane, cette interrogation : peut-on régler enfin la question de l'indépendance algérienne, ce qu'aucun homme politique français de l'époque n'ose publiquement envisager (3) ? 

S'ensuit, le 12 avril, la plus longue séance de conseil des ministres de la IVème République (de 9h30 à 20h30), une partie des ministres refusant les "bons offices". Le Conseil se met finalement d'accord pour soumettre la proposition états-unienne à l'Assemblée, qui vote contre dans la nuit du 16 avril. Le gouvernement Félix Gaillard est renversé par 321 voix contre 259, ce sera le dernier vrai gouvernement de la IVème. 

Former un nouveau ministère qui devra répondre aux mêmes questions ? Un mois de vaines tractations et, le 13 mai, des activistes d'extrême-droite occupent le Gouvernement Général à Alger sans opposition de l'armée ni de la police, et proclament un Comité de Salut Public. Le général Jacques Massu, de la 10ème Division parachutiste, en prend la tête avec l'accord du général Raoul Salan, commandant en chef des armées en Algérie. Ce dernier fait alors appel au général De Gaulle, le 15 mai, en s'adressant à la foule du balcon du gouvernement général. Le gouvernement Pflimlin (13-28 mai 1958) ne sera ensuite qu'un jouet entre les mains des gaullistes d'une part, du Comité de Salut Public de l'autre. Le 1er juin 1958, moins de quatre mois après Sakhiet, le général De Gaulle devient le dernier Président du Conseil de la IVème République, avec les mains libres pour préparer la suivante.




Peter de Francia - Le bombardment de Sakiet, 1ère version, 1958
Huile sur toile



Il n'est pas inutile de le rappeler : c'est le bombardement de la population civile d'une petite ville étrangère, en violation de toutes les règles internationales, qui est à l'origine du régime étrange dans (et sous) lequel nous vivons aujourd'hui. Dans ce tableau, voyez votre république, in statu nascendi. Une bizarrerie présidentielle (4) dans une Europe de régime parlementaire. Non que le régime parlementaire doive être paré de tous les bienfaits - pour autant, préférer végéter sous un semblant de monarque, cela ne témoigne-t-il pas d'une sournoise abdication, d'une arriération toute particulière ? Remarquez ainsi que les autres régimes européens du même type (au Portugal et en Pologne) le sont à l'issue d'une (r)évolution démocratique à partir de dictatures extrêmes, alors qu'en France c'est de l'inverse qu'il s'agit : un coup d'état légalisé, d'une double matrice militaire et d'extrême droite. Pensez-en ce que vous voudrez, mais nous vivons encore sous ces bombes ou, si vous préférez, sous leur ombre politiquement portée.



Actualités British Movietone : Après le bombardement de Sakiet


Peter de Francia (1921-2012) né à Beaulieu-sur-mer d'un père génois et d'une mère britannique, fit ses études aux Beaux-Arts de Bruxelles avant de s'échapper de Belgique envahie pour rejoindre l'armée anglaise. Après la guerre il continue sa formation à la Slade school à Londres puis il fait partie en Italie du cercle du peintre communiste Renato Guttuso; à travers lui, il se relie à Picasso - on retrouve des échos de Guernica dans le Bombardement de Sakhiet. Puis il revient enseigner à Londres, y compris au Royal College of Arts

De Francia fut un temps le compagnon d'Anya Berger et resta toute sa vie engagé à l'extrême-gauche. Le Bombardement de Sakhiet est à la Tate Modern, prêté par l'ambassade de Tunisie. On peut voir d'autres tableaux à la galerie James Hyman

Et on peut en entendre un peu plus sur Sakhiet, ici. Si par ailleurs l'on s'intéresse à l'histoire coloniale de la France (l'une des plus mal digérées au monde, faut-il le rappeler) on peut se référer au site Histoire coloniale et post-coloniale qui a repris les archives de La LDH-Toulon depuis le décès de François Nadiras.


(1) Armée du FLN algérien. On est à ce moment (début 1958) en pleine bataille des frontières le long de la Ligne Morice.

(2) La suite de la crise est décrite dans ses détails par Georgette Elgey, Histoire de la IVème République - La République des Tourmentes, Tome III, La fin, 1954-1959, Arthème Fayard éd. 2008, pp. 710-730.

(3) Selon l'historien Irwin M. Wall, Robert Murphy, sous-secrétaire d'état et médiateur du côté états-unien "paraissait presque souhaiter l'échec de la mission de bons offices pour pouvoir aborder brutalement avec Paris la question algérienne" - cf. Georgette Elgey, op. cit. p. 720 en note. Sur le livre d'Irvin M. Wall, éclairant sur cette période, on peut lire en ligne une synthèse ici.

(4) Semi-présidentielle en fait, car il ne s'agit pas tout à fait  d'un régime à l'américaine. Il reste quelques traces de contrôle parlementaire (le fameux couple motion de censure / engagement de responsabilité), mais avec un parlement tellement réduit à l'état de croupion qu'on dirait qu'il ne lui reste plus d'autre fonction que de s'asseoir, précisément. Les récents développements ne font que creuser la même ornière.