27/06/2026
23/03/2026
Le lapin qui n'était pas coaché
John Tenniel - The white rabbit, Ill. pour Alice in Wonderland, 1865
Quand nous sommes arrivés dans la ville, dit M. Chat, on a tout de suite remarqué le restaurant, tout près de chez nous. Une façade à l'ancienne en bois peint en rouge, patinée, Cuisine traditionnelle et des plats à l'avenant.
Dont le lapin à la moutarde.
On avait envie de s'y glisser et de s'y asseoir en soupirant d'aise.
Mme Chat - On va y aller, ça a l'air bien, hein ?
On allait y aller, après avoir testé les autres, lentement.
Et le jour où on s'est dit On y va, il a fermé.
Un temps, on a vu le vieux monsieur dans sa vitrine, le matin, en train de faire ses sudoku ou ses mots croisés, après son petit déjeuner.
Il est malade, nous a dit une voisine. Le cœur.
Et puis un jour il n'y a plus eu personne, dans la vitrine.
Il est mort, a dit la voisine. Le cœur.
Le restaurant a été remplacé par un truc qui s'est avéré éphémère mais qui ne l'avait pas prévu. Et qui a fermé, assez vite.
Le quartier est plutôt populaire - quoique près de l'hyper-centre. Pas mal de commerces sont restés dans leur jus, ajoutez-y quelques vieux alternatifs qui persistent. Mais en haut de la rue, vers l'hyper-centre, on voit des enseignes qui parient sur une hypothétique gentrification, contredite plutôt qu'annoncée par une floraison de minuscules kebabs/tacos/burgers/pizzas...
Ou alors ce pourrait être une gentrification-du-pauvre, avec des airbnb qui servent à loger ces gens qui après le petit déjeuner vont ailleurs, plus loin, vers l'hypercentre, voir ce qu'il y a à voir, comme on dit.
De fait la gentrification-du-pauvre n'est pas une hypothèse à écarter par les temps qui courent, comme tous les trucs-du-pauvre.
Bref, chaque fois qu'on passe devant l'ancien restaurant on a ce pincement au cœur en pensant au lapin à la moutarde.
Le lapin à la moutarde a tendance à disparaître. Même dans les néo-bouillons qui s'installent un peu partout et font dans le décongelé rapido-facile (pour les fractions moyenne et inférieure de la classe-moyenne-du-pauvre(1)).
Mais, encore une fois bref, on n'y aura pas goûté.
Ce matin, je lis dans Libération (que je lis encore un peu et qui est de moins en moins cher car financé par un milliardaire, ou plusieurs milliardaires, et ce financement durera, je pense, jusqu'à la prochaine présidentielle après quoi basta dira/diront le ou les milliardaires) (et cette encre sur papier que je lis quand même (2) donne une idée de ce qu'on peut servir à la classe-moyenne-du-pauvre pour qu'elle rêve encore, oui encore un moment s'il vous plaît que tout ira bien, qu'elle pourrait être un peu moins dominée à condition de se tenir tranquille en votant centre-centre--gauche de temps en temps) donc ce matin je lis dans Libération, ce journal quasi-gratuit, que des chefs étoilés ou qui veulent l'être un jour se font conseiller par des coachs culinaires (qu'ils payent un bras, bien sûr) et même que, par exemple
et tandis que j'absorbe ce discours qui garde tongue in cheek ses distances tout en dealant de la fascination pour les chefs de la haute (3), je me dis que le vieux monsieur qui faisait ses sudoku dans la vitrine n'a pas eu la chance de s'appuyer sur les neurosciences, la fréquence des atomes, les énergies, ou l'impact des émotions (4) sur les cellules. Pourtant, il faisait du lapin à la moutarde et un goût (dans tous les sens du terme) s'est perdu, comme se perdent tant de choses.
Le local du restaurant est toujours vide. La dernière fois qu'on y a vu de la lumière, c'était pour deux jours de Pokémon pop-up store.
(1) À propos des classes moyennes et de leur déréliction programmée, se rappeler de Nathalie Quintane. Ne voir aucun snobisme, non plus qu'aucun mépris dans mes déblatérations. Je reconnais expressément faire partie de la fraction inférieure susmentionnée, j'ai même testé le néo-bouillon le plus proche, il était bien rapido-facile.
(2) Au souvenir des amis qui y ont travaillé dans les débuts, et du fric que j'ai versé, comme une partie de ma génération, pour faire vivre ce journal, une colère aveugle me saisit quand je lis des choses comme ça.
(3) La pression du service pub ? Le placement de produit ? La bête envie d'être admis dans le salon de Mme Verdurin ou de s'installer dans le Luberon ? Qui dira ce qui travaille les entrailles d'un journaliste ?
(4) C'est à l'insistance des discours sur les-émotions qu'on peut mesurer les progrès de l'insensibilité.
25/09/2025
22/09/2025
05/09/2022
L'art de la cuisine : reversals and negation
Thoughts and dreams are often transcribed on the page in a
private note hand, a channeling of my subconscious that heightens my
engagement with the process. This writing is essential to my journals,
also on view. (...)
Reversals and negation are important. I
often rediscover the white of the page or obliterate and reconfigure an
image by dry erasing, wetting and scrubbing with fine bristle brushes,
and occasionally scratching, scraping and sanding. My essential tool is
sustained observation. I have worked in this room with these subjects
for thirty-three years. For me, the pages combine looking, memory,
association, accident, improvisation, and imagination into extended
meditations on self and world.
Charles Ritchie - 16 pages pour Bravinlee Programs, 7 septembre - 16 octobre 2017
Et de Charles Ritchie, déjà (avec un virus et du Piémont dedans).
01/06/2022
Les intérieurs sont habités : Kurelek, toujours
Technique mixte sur isorel
Art Gallery of Ontario, Toronto
22/05/2021
Cuisine de siège (mais au moins les restaurants sont ouverts)
Huile sur toile
Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis
En second choix des Rots : Le chat flanqué de rats.
16/05/2021
L'art de la fenêtre : Strøbek encore
Huile et tempéra sur carton
Musée d'art moderne d'Aarhus
Mme Chat - Ah, là, c'est bien un citron...
M. Chat - En danois, on dit : Citron.
25/02/2021
Tôt ou tard (où l'on trouvera trois oiseaux, un menu avec viande pas forcément adapté au protocole sanitaire des cantines scolaires, et une petite goutte de Zarathoustra) (une semaine avec des ailes, 7)
Technique mixte sur panneau
Eau-forte en couleurs
McNay Art Museum
Huile sur panneau de chêne
Viele sterben zu spät, und Einige sterben zu früh. Noch klingt fremd die Lehre: „stirb zur rechten Zeit!“
Stirb zur rechten Zeit: also lehrt es Zarathustra.
Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent trop tôt. La doctrine qui dit : « Meurs à temps ! » semble encore étrange.
Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra.
Friedrich Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Henri Albert , I, 21, Vom freien Tode / De la mort volontaire
10/02/2021
L'art de la cuisine : tout, oui, absolument tout va bien se passer
M. Chat - Il n'y a rien dans l'assiette...
Mme Chat - Du calme, ça mijote. Tu veux des croquettes en attendant ?
M. Chat - Mmmmm...?
Mme Chat - Elles sont bio, véganes, sans gluten et produites par un maraîcher de proximité.
M. Chat - Celui de Saint-Félix-de-Gargouillette ?
Mme Chat - Oui, le monsieur avec un grand chapeau.
M. Chat - Celui qui retransmet les infos des forums Qanon, qui vote pour Asselineau et qui pense que le virus du Covid a été développé par des Martiens dans un laboratoire russe ?
Mme Chat - Il votait pour Asselineau. Maintenant il est indécis.
M. Chat - Un complotiste indécis ? Et tu me proposes de manger ce qu'il produit ?
Mme Chat - Du calme, ça mijote.
M. Chat - Et d'abord, pourquoi est-ce qu'on voit de plus en plus de complotistes ? Tu sais...
Mme Chat - Oui ?
M. Chat - Parfois, j'ai l'impression que tout le monde est complotiste, comme si...
Mme Chat - Comme s'il y avait un vaste complot où tous les complotistes comploteraient ?
M. Chat - Exactement. Tu vois, quand tu dis ça, mes poils s'électrisent...
Mme Chat - Du calme, regarde au fond de l'assiette.
22/12/2019
La vie privée des choses : Bustos
Huile sur toile
Via amare-habeo
Et jadis, aussi, dans une revue disparue...
...par Octavio Paz.
19/07/2019
17/04/2019
21/03/2019
L'art de l'achat et de la vente : Wayne Thiebaud
Via Biblioklept
03/02/2019
L'art de la cuisine : l'art de l'achat et de la vente : l'art de la censure
27/01/2019
L'art de la cuisine : Bang
Huile sur toile
Source
16/07/2018
l'art de la cuisine : londonien et coopératif
Georges Montbard - La cuisine coopérative des réfugiés communistes, passage Newman
Dessin pour The Graphic, 1872
Via Melton Prior
Jules Vallès - (nécrologie de) Charles Baudelaire
...puis, tout comme Vallès, Montbard se battit dans les rangs communards, échappa au massacre avant de s'enfuir à Londres, où il travailla ensuite pour divers journaux anglais, dont l'Illustrated London News ou, ici, The Graphic. Cette cuisine communiste (ou plutôt communarde) de Newman Passage se trouvait dans un quartier alors accueillant aux anarchistes et aux exilés. L'occasion de rappeler que les réfugiés, économiques ou politiques, ce sont aussi les artistes comme on peut le voir tout au long d'une exposition en cours.
06/07/2018
Quatre cafés et trois fois Hirsch (2) : oui, mais après le subjonctif et les asperges
C'est un déjeuner. Le café n'arrive qu'à la fin, avec une glace et, bien sûr, avant l'addition.
Vous l'avez déjà lue, cette nouvelle, on vous l'a peut-être fait avaler comme à moi en cours d'anglais, dit M. Chat - ou Somerset Maugham était-il déjà tellement passé de mode ? Je l'ai relue bien des années plus tard, et - comme quand on rouvre Bérénice un jour de pluie, qu'on est surpris d'y prendre plaisir - ce n'était plus un pensum. Etonnamment la seule chose dont je me souvenais, c'était cette forme de subjonctif quasiment désuète
"we waited for the asparagus to be cooked"
qu'on devait apprendre par cœur, car cela nous servirait, plus tard, c'était sûr... Essayez donc avec le premier Anglais de rencontre :
"nous attendîmes que les asperges fussent cuites..."
Bien sûr ces asperges - big, delicious and appetizing, et dans la première version de cette nouvelle, celle de 1908, elles sont aussi grosses comme le bras - ces asperges sont lourdes du même symbolisme que celles de Proust... Mais le subjonctif, mode du doute, de la condition et du report, n'est probablement pas là par le plus grand des hasards. Rien n'était plus étranger à Maugham que la notion de coming-out - voir là-dessus le livre de Selina Hastings, et vous en trouverez un résumé par ici.
Maugham n'était pas un auteur de génie mais il avait le knack, le tour de main, ce talent qui happe le lecteur, lisez donc The moon and sixpence, son roman de Gauguin...
...récemment réédité aux Editions du Sonneur.
The Luncheon
I saw her in the theatre. I sat down beside her during the interval. It was long since I had last seen her and if someone had mentioned her name I hardly think I would have recognized her. She addressed me brightly.
Eugène Atget - Restaurant Foyot / hôtel meublé de Joseph II, 33 rue de Tournon, 6ème arrondissement, Paris
Les asperges...
(1) Rappelons que, quatorze ans avant que Maugham ait l'idée d'écrire The Luncheon (2), le Foyot fut le théâtre d'un spectaculaire attentat anarchiste au cours duquel Laurent Tailhade perdit un oeil. Tailhade, lui-même écrivain libertaire, était accompagné de Julie Mialhe. Selon certaine source (3), Félix Fénéon aurait été l'auteur de l'attentat.
(2) l'attentat eut lieu le 4 avril 1894. La première version de la nouvelle date de 1908 sous le titre de Cousin Amy; elle fut ensuite réécrite pour paraître en juin 1924 sous le titre définitif.
(3) La source est André Salmon dans ses mémoires, Souvenirs sans fin, où il cite le témoignage d'un ami "plus que nonagénaire". Sur cette attribution assez douteuse voir Philippe Oriol, A propos de l'attentat Foyot, Editions du Fourneau, 1993.




































