23/01/2017

L'art de la fenêtre : Bioulès


Vincent Bioulès - Le mois de Janvier, 2015
Huile sur toile
Via Thunderstruck

22/01/2017

Une semaine dans les oreilles (7) : le ticket de 67 est toujours valable


Box Tops - The Letter, 1967
Mis en ligne par tabbap


Gimme a ticket for an aeroplane
Ain't got time to take a fast train
Lonely days are gone, I'm a-goin' home
My baby, just-a wrote me a letter...


M. Chat - Je vous parle d'un temps que les moins de... 
Mme Chat - Ouaou!! C'était quoi déjà ça, c'était quoi ?

20/01/2017

Une semaine dans les oreilles (5) : les dieux ont toujours soif


Alexandre Avanessov - Умереть за идею / Mourir pour des idées
musique et paroles originales de Georges Brassens




Avanessov chante Brassens en russe (en remerciant LËSHAT)

19/01/2017

Une semaine dans les oreilles (4) : musique pour nuages


Tōru Takemitsu - Musique pour Midaregumo / Nuages épars, de Mikio Naruse, 1967
Mis en ligne par TheUnknown837




Nuages épars est une splendeur crépusculaire et introuvable. Crépusculaire parce que c'est le dernier film de Naruse qui meurt deux ans plus tard, que Mizoguchi et Ozu sont déjà morts eux, depuis un bail, et que Kurosawa traverse alors le désert hollywoodien : fin d'une époque.

Introuvable en dvd (à ma connaissance il n'a jamais figuré que sur le canal Hulu de la Criterion collection) et jamais visible en salle, sauf miracle il vous faudra attendre une rétrospective Naruse en cinémathèque, mais dans ce cas-là précipitez-vous. Je me souviens l'avoir vu une seule fois, en 2003.




Mikio Naruse - Midaregumo / Nuages épars, 1967
Mis en ligne par yutorideath
(et désolé pour l'anamorphose...)



L'argument initial de Nuages épars est curieusement assez proche du Broken lullaby (L'homme que j'ai tué) de Lubitsch (1). Mishima tue involontairement Hiroshi dans un accident de la circulation. Il veut s'excuser auprès de sa veuve Yumiko et la dédommager, mais tout d'abord elle ne veut pas entendre parler de lui. Plus tard ils se retrouvent par hasard dans la même ville, elle après avoir été évincée par la famille de son mari défunt, lui muté par son entreprise. Leur seconde rencontre se transforme en un amour naissant - qui restera mort-né. De cet argument Naruse tire un mélodrame doucement inexorable. Deux solitudes parallèles cheminent dans la campagne japonaise, une expiation impossible se résout au final dans une implosion de tristesse partagée. Rares sont les films qui laissent à ce point un goût de fatalité - et les thèmes de Takemitsu n'y sont pas non plus pour rien.


Tōru Takemitsu (1930-1996) a composé la musique de dizaines de films, dont Kwaïdan, Dodes'kaden, La cérémonie, Une petite soeur pour l'été, L'empire de la passion, Ran, Pluie noire...

...mais encore ceci : 




Tōru Takemitsu - Handmade Proverbs : Four Pop Songs for Six Male Voices, 1986
sur un poème de Shuzo Takiguchi
I. Your Eyes II. Three Bonzes III. Cinderella's Misfortune IV. A Farewell Gift
Mis en ligne par George N. Gianopoulos





...ou, pour finir dans un bar :



Tōru Takemitsu - Valse
Musique pour Hiroshi Teshigahara - Tanin no kao / Le visage d'un autre, 1966
Paroles en allemand de Tatsuji Iwabuchi, chantées par Beverly Maeda
Mis en ligne par LoveExposure





(1) Pour la fin, il est plus proche de ce que François Ozon en a récemment refait.

18/01/2017

17/01/2017

Une semaine dans les oreilles (2) : valse, rolls et dalmatien


Lord Berners - Valses bourgeoises, 1 : Valse brillante, 1918
Pour deux pianos
Mis en ligne par almoro music





Gerald Tyrwhitt-Wilson, 14ème Baron Berners (1883-1950), compositeur, peintre et occasionnellement écrivain, plus communément connu sous le nom de Lord Berners, fut un excentrique anglais authentique, recevant toute la génération des Bright Young People dans sa demeure de Faringdon, Oxfordshire. Il aimait peindre ses colombes en rose ou turquoise, son dalmatien portait un collier de perles et sa Rolls avait un clavicorde incorporé. Et il aurait peut-être été un grand compositeur, s'il n'avait pas été si occupé à bavarder avec Gertrude Stein et Nancy Mitford, ou à prendre le thé avec son cheval. Mais il a écrit ces valses...





Lord Berners - Valse, 1943
Leon Forster, piano
Mis en ligne par Wellesz Theatre




...et aussi le poisson d'or.





Si on veut en apprendre un peu plus on peut lire (en anglais) The mad boy, Lord Berners, my grandmother and me, le livre écrit par Sofka Zinovieff, la petite-fille du compagnon de Lord Berners.

16/01/2017

Tango pour un Blue Monday (une semaine dans les oreilles, 1)


Alfred Schnittke - Tango dans une maison de fous
Tango (intermezzo) pour l'opéra La vie avec un idiot (1990-91)
Mis en ligne par frauzaurih




Pour vous divertir, pour ne pas vous laisser abattre par une certaine mélancolie, certes propre aux débuts des mois de janvier, mais aggravée cette année par un entassement lugubre de professions de foi pour soldats de plomb (1), l'œil des chats vous offre une semaine de musique et de chansons. A commencer par un tango de Schnittke.

La vie avec un idiot, l'opéra dont ce morceau est extrait, est adapté d'une nouvelle de Victor Erofeïev, qui est d'ailleurs l'auteur du livret. Vous trouverez ici (mais en anglais) un résumé substantiel de l'action, qui est d'un très noir burlesque (2). 

En encore plus bref, voici : le premier personnage, qui s'appelle Moi, ne s'intègre pas bien à la société; pour cela il est condamné à loger chez lui un fou qu'il doit choisir à l'asile : ce sera Vova, qui ne paie pas de mine, qui ne sait dire que ah... et qui prendra pourtant le pouvoir sur Moi et sur sa femme, détruira tout chez eux à commencer par la bibliothèque (tout particulièrement Proust), tuera la femme et s'en ira, laissant Moi devenir fou à sa place. On comprend mieux si l'on sait que Vova était le petit nom de Vladimir Ilitch Lénine - et que donc le petit monde que forment, indissolublement liés, le logis de Moi et l'asile de Vova, ce monde est une métaphore de la Russie soviétique. Une métaphore que Schnittke, né en 1934 à Engels sur la Volga,  pouvait filer sans problème.


De Victor Erofeïev on peut lire en français Ce bon Staline. Et ici deux entretiens à propos de la Russie d'aujourd'hui - enfin, de 2014... - puis toujours du même, là, quelques articles sur Boulevard Extérieur.

De Schnittke déjà, ici et .




(2) Il faut parfois un peu de (très) noir pour corriger le bleu de la mélancolie.






(1) Et pendant ce temps là...

15/01/2017

L'art de la fenêtre : John Nash


John Nash - The Garden under Snow, ca 1924-1930
Huile sur toile
Ulster Museum
Via poboh




John Nash avait un grand frère, Paul.






Et pendant ce temps-là...
..."les réseaux sociaux sont très utiles, ils procurent du plaisir, mais ils sont un piège" (en anglais) - Zygmunt Bauman,  19/11/1925-9/01/2017. En français : (1) - (2).

13/01/2017

Les vacances du bestiaire : fêtons les nombres premiers et les Vendredi 13


Sustai Ulanbaagen - Drunk cat on couch
Gravure sur bois
Source 



La caissière du cinéma - Bonjour, M. Chat ! Quelle bonne année s'annonce !

M. Chat (méfiant) - Ha bon, et pourquoi donc ?

La caissière (enthousiaste) - Parce que 2017 est un nombre premier !

M. Chat (prenant son ticket pour Ma' Rosa, film excellent mais d'une gaîté mesurée) - Voilà bien la première bonne nouvelle depuis longtemps...

La caissière (au comble de l'excitation) - Et en plus, nous sommes Vendredi 13 !

M. Chat (rassuré à l'idée que les nombres premiers font partie des rares ressources qui ne risquent pas de s'épuiser avant  longtemps, de même que les vendredi 13) - Je m'en vais fêter ça dès que l'héroïne du film sera tirée des mains de la police...

12/01/2017

Le clair de l'autre

La pointe, Balaruc, 1er janvier 2017 à 17h06



M. Chat - Ouvrant par hasard ma bibliothèque, je découvre que nous célébrons, selon Maxime Delcourt (1) le cinquantenaire de ces années qui ne se terminèrent...










Mme Chat - ...que trop tôt, hélas !

M. Chat - Et au fait, pourquoi faire commencer ces années, précisément, en 67 ?

Mme Chat - Frrrrt (elle compulse) Ah, voilà... Pour lui, c'est l'année d'Evariste, E=MC²...

M. Chat - avec cette chanson où les éléphants attendaient l'automne...

Mme Chat - et où brillait pour la première fois cette lumière venue d'ailleurs...

M. Chat - le clair de l'autre.

Mme Chat - Vite, où est passé l'électrophone ?




Evariste - Evariste aux fans, in E=Mc², 1967
Mis en ligne par zurnoise





(1) Publicité gratuite

11/01/2017

Une semaine Annenkov (7) : le peintre et ses modèles


Iouri Annenkov - Autoportrait, ca 1930
Bronze
Musée d'art moderne de Moscou







Iouri Annenkov - Portrait d'Elena Annenkova, femme de l'artiste, 1917







Iouri Annenkov - Portrait de V. Motyleva, 1920









Iouri Annenkov - Portrait d’une inconnue en vert (Marie Erikovna Pistolkors ?) sur fond de Tour Eiffel  
Musée des Beaux-Arts d’Arkhangelsk

10/01/2017

Une semaine Annenkov (6) : nous n’avons pas encore résolu le problème du bonheur d’une façon tout à fait précise


Iouri Annenkov - Portrait d'Evguéni Zamiatine, 1921
Via The Charnel-House




En 1920, Evgueni Zamiatine fut circuler le manuscrit d'un livre. Ce livre fut publié en Russie soixante-huit ans plus tard.



Les Tables... Collés sur le mur de ma chambre, leurs chiffres pourpres sur fond or me regardent d’un air à la fois sévère et tendre. Ils me rappellent malgré moi ce qu’autrefois on appelait l’« icône » et me donnent envie de composer des vers, ou des prières, ce qui revient au même. Ah ! que ne suis-je poète pour vous chanter comme vous le méritez, ô Tables, cœur et pouls de l’État Unique !

Nous tous, et peut-être vous aussi, avons lu, étant enfants, à l’école, le plus grand de tous les monuments littéraires anciens parvenus jusqu’à nous: l’« Indicateur des Chemins de Fer ». Mettez-le à côté des Tables et vous aurez le graphite et le diamant. Tous deux sont constitués de la même matière, de carbone, mais comme le diamant est transparent et éternel ! Comme il brille ! Quel est celui qui ne perd la respiration en parcourant les pages de l’« Indicateur » ? Eh bien, les Tables des Heures, elles, ont fait de chacun de nous un héros épique à six roues d’acier. Tous les matins, avec une exactitude de machines, à la même heure et à la même minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul numéro. À la même heure et à la même minute, nous, des millions à la fois, nous commençons notre travail et le finissons avec le même ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller à la bouche à la seconde fixée par les Tables ; tous, au même instant, nous allons nous promener, nous nous rendons à l’auditorium, à la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil...

Je serai franc : nous n’avons pas encore résolu le problème du bonheur d’une façon tout à fait précise. Deux fois par jour, aux heures fixées par les Tables, de seize à dix-sept heures et de vingt et une à vingt-deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules séparées. Ce sont les Heures Personnelles. À ces heures, certains ont baissé sagement les rideaux de leurs chambres, d’autres parcourent posément le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d’autres encore sont assis à leur table, comme moi actuellement.

On me traitera peut-être d’idéaliste et de fantaisiste, mais j’ai la conviction profonde que, tôt ou tard, nous trouverons place aussi pour ces heures dans le tableau général, et qu’un jour, les 86 400 secondes entreront dans les Tables des Heures.

J’ai eu l’occasion de lire et d’entendre beaucoup d’histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c’est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m’a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d’alors, tout primitif qu’il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d’heures exactes pour les repos ! On se levait et on se couchait quand l’envie vous en prenait, et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute la nuit et que toute la nuit on y circulait.

Evguéni Zamiatine - Мы / Nous autres, 1920, Note 3
Trad. française par B. Cauvet-Duhamel
Source




C''est de Nous autres, on le sait, que George Orwell  s'est inspiré pour écrire 1984 - il a même emprunté à Zamiatine une bonne partie de la trame de son roman. Nous autres, écrit en 20, est traduit en anglais en 24, et cette même année la publication du roman en Russie est interdite. La traduction tchèque paraît en 27, et immédiatement après  une revue pragoise en publie en russe des extraits - traduits du tchèque (1)... C'est à la suite de cette publication, mais deux ans plus tard, que Zamiatine est attaqué et exclu en 29 de la direction de l'Union des écrivains, qui condamne publiquement son roman. Il ne peut désormais plus publier que des traductions. Il écrit à Staline pour demander d'être autorisé à émigrer. Gorki le soutient. Il peut enfin quitter l'URSS en 31.

Zamiatine, en-dehors de sa propre production, a joué un rôle, à travers son activité de formation littéraire à la Maison de Arts de Pétrograd, dans la formation du groupe des Frères de Sérapion.

Et, il faut le rappeler, Zamiatine était un bolchevik d'avant la révolution, plusieurs fois condamné et exilé sous le tsarisme. Il s'était ensuite rapproché de l'aile gauche des socialistes-révolutionnaires. En 1919, les S-R de gauche deviennent la cible des persécutions. Zamiatine est interrogé : "Regrettez-vous d’avoir quitté et souhaitez-vous réintégrer le Parti bolchevique ?", Réponse : "Non".

D'abord réfugié à Berlin, Evguéni Zamiatine est mort à Paris en 1937.

On trouvera ici (en français) et là (en anglais) deux biographies. 



(1) D'après ce que dit Zamiatine dans sa lettre à la Literatournaïa Gazeta du 7 octobre 1929, reproduite par Annenkov, Souvenirs de mes rencontres, pp. 322-326. L'intérêt de ces Souvenirs tient aussi au fait qu'ils reproduisent intégralement des documents d'époque aujourd'hui oubliés, et le plus souvent non traduits du russe.

09/01/2017

Une semaine Annenkov (5) : parcs et jardins


Iouri Annenkov - Июнь / Juin, 1918 
Huile sur toile 
Galerie Trétiakov, Moscou

08/01/2017

Une semaine Annenkov (4) : la révolution leur a fait un grand tort, il faut leur donner à chacun un peu de chocolat


Iouri Annenkov - Portrait de Maxime Gorki, 1920




"A cette époque, Gorki lui-même était en voie à de sérieux doutes. La cruauté qui accompagna le coup d'état "sans effusion de sang" (1) l'avait profondément ébranlé. Le bombardement du Kremlin avait fait se lever en lui une foule de sentiments contradictoires. Il ressentit comme une blessure à son propre corps la brèche béante qui défigurait la coupole de Basile le bienheureux" (2).

"La chambre de Gorki et son cabinet de travail étaient encombrés de représentations sculptées du Bouddha, de laques chinoises, de masques, de sculptures chinoises polychromes, toutes choses que Gorki collectionnait avec passion. (...)

Détail curieux : dans la richissime bibliothèque de ce "marxiste" où s'entassaient des livres ayant trait à toutes les branches de la culture humaine, je ne trouvai pas (en dépit de mes recherches systématiques) un seul tome des œuvres de Karl Marx.
Gorki appelait Marx "Karlouchka" et Lénine "le  petit nobliau", ce qui, d'ailleurs, correspondait à la réalité(3).


Iouri Annenkov avait fait la connaissance de Maxime Gorki alors qu'il avait encore lui-même onze ans, et que Gorki habitait Kuokkala, banlieue finlandaise de Saint-Pétersbourg (4). Kuokkala était un refuge de membres de l'intelligentsia, où le père d'Annenkov avait lui aussi sa datcha. Lénine lui même y vécut en 1905-06, mais ceci est une autre histoire.

Le dessin est plus complexe que la plupart des portraits réunis dans son recueil de 1922. Et moins antibolchévik que le commentaire des Souvenirs. A l'époque où Annenkov les écrivait, au milieu des années 60, il était difficile de faire l'impasse sur la figure de Gorki écrivain officiel du stalinisme, préfaçant des odes au Biélomorkanal... avant d'être lui-même assigné à résidence en 34, et peut-être empoisonné avant d'être enterré en grande pompe, son cercueil porté sur l'épaule même du tyran. 

Ici deux éléments caractéristiques de l'avant-garde russe (du suprématisme en particulier), le losange rouge et la diagonale dynamique; sur cette ligne ascendante une manifestation porte un panneau : Vive la R.S.F.S.R. (5) vers des grues qui construisent la ville (Moscou ?) du socialisme à venir, surplombant trois malheureux petits bulbes - est-ce un rappel de celui de Basile le bienheureux endommagé en 17, ou simplement des vieilleries à déblayer ?

Mais cette diagonale peut se lire aussi en descendant, en suivant le regard de Gorki, vers le Bouddha et le vase de Chine : adieu aux œuvres du passé, ou nostalgie ? Certes, le Bouddha penche dangereusement (prêt à tomber dans l'oubli ?) pourtant notez que le vase de Chine se surimpose, intact, à la manifestation - sur son col, un dragon paraît même se fondre dans la foule en marche (6) - mais par construction, il tournerait en rond...

Portrait polysémique d'un Gorki pensif, envahi d'une foule de sentiments contradictoires, traversé par le losange rouge de l'avenir, tourné vers un passé menacé de disparition. Ne pas y voir un compromis conscient avec l'idéologie officielle, ici le conflit est interne à l'acte même de création.

Au moment où ce dessin est tracé, Annenkov et d'autres mettent en scène des spectacles de masse pour célébrer Octobre (le coup d'état "sans effusion de sang"), et Malévitch repeint les murs de Vitebsk aux couleurs suprématistes.



"Dans les rues principales, la brique rouge est recouverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. de carrés orange. De rectangles bleus. C'est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kasimir Malévitch est passé sur les murs de brique" (7).



Peintures murales de l'UNOVIS à Vitebsk, 1920



Ce sont les brèves noces de l'avant-garde et de la révolution. Malévitch sera forcé de quitter Vitebsk en 22, de fermer son institut de Pétrograd en 26. Annenkov émigrera en 24.

Et pourtant ces brèves noces étaient des noces de la faim. car ils mouraient de froid et de faim, les artistes, en 19, 20 et 21. 




Iouri Annenkov - Autoportrait durant l'hiver 1919-1920 à Saint-Pétersbourg



"Je commençai par brûler dans le poêle la porte qui séparait le bureau (...) de l'antichambre, ensuite la porte qui séparait le corridor de la cuisine. Après quoi ce fut le tour des lames du parquet : je commençai par l'entrée… Je fus ensuite saisi d'un sentiment d'horreur : encore un peu et je devrais commettre le sacrilège de brûler les étagères de la bibliothèque, voire les livres eux-mêmes" (8). 

Pour la mise en scène de la Prise du palais d'hiver, avec huit mille participants répartis en groupe de cent acteurs, cent cinquante projecteurs électriques...





Iouri Annenkov - Scénographie pour La prise du palais d'hiver, 1920




La prise du palais d'hiver, 1920 
Mise en scène de Nikolaï Evreïnov, ass. Iouri Annenkov, Gavrila Derjavine, Alexandre Kouguel, Nikolaï Petrov



...et toute la place du palais pour scène, le salaire d'Annenkov avait été 

"une ration de tabac à rouler pour faire cent cinquante cigarettes russes et deux kilos de pommes gelées" (9).

C'étaient les noces du froid et de la faim et pourtant en ces années ils restaient encore. Ils allaient voir Gorki chez qui "on ne manquait toutefois de rien : ami de Lénine est habitué de Smolny, Gorki appartenait à la catégorie des « camarades bien-aimés », qui jetaient les fondements d'une nouvelle classe de privilégiés..." (10).

Gorki qui avait fondé la Commission pour la Sauvegarde de l'Art et du Passé...

"Son apport à la lutte contre l'inertie destructrice de la révolution est inestimable." (11)

...ainsi que le Comité pour l'Amélioration du Quotidien des Savants, le CAQS.

"Cet organisme destiné à lutter contre la misère se trouvait rue Millionaïa. Les hommes de science y venaient, vêtus de haillons et chaussés de souliers en lambeaux, avec des sacs de grosse toile et des luges d'enfant. On leur donnait une ration d'une semaine : tant d'onces de viande de cheval, tant de gruau, de sel, de tabac, d'ersatz de graisse ainsi qu'une plaquette de chocolat. Un jour, dans une conversation avec Gorki, je me moquai de cette plaquette. Il dit d'un ton pensif : tous les hommes sont quelque peu des enfants et l'enfant continue à vivre même dans l'âme d'un savant chenu. La révolution leur a fait un grand tort. Il faut leur donner à chacun un peu de chocolat. Cela en réconciliera plus d'un avec la réalité qui les entoure et les soutiendra intérieurement" (11).



Et ensuite voilà qu'Annenkov dessine ce portrait d'un Gorki qui n'est ni bolchévik, ni anti-bolchévik. Ou encore, qui est l'un et l'autre.



(1) La révolution d'octobre.

(2) Iouri Annenkov, Journal de mes rencontres, trad. du russe par Marianne Gourg, Odile Melnik-Ardin et Irène Sokologorsky, éd. des Syrtes, 2016, p. 32.

(3) Iouri Annenkov, Journal de mes rencontres, p. 42. L'arrière grand-père de Lénine était un serf affranchi, mais son père avait été anobli au titre de la noblesse personnelle (et non pas héréditaire) qui s'acquérait automatiquement en accédant à un certain grade de fonctionnaire - dans le cas d'Ilia Oulianov, celui de directeur de l'enseignement pour le gouvernement de Simbirsk.

(4) Kuokkala se trouve aujourd'hui en Russie et s'appelle Repino en l'honneur d'Ilia Repine, qui y a vécu.

(5) République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie, depuis la Constitution de 1918 jusqu'au 25 décembre 1991 où elle devient, plus sobrement, Fédération de Russie.

(6) Des commentateurs y voient une allusion à la révolution chinoise de 1911.

(7) S. M. Eisenstein, cité in A. M. Ripellino, Maïakovski et le théâtre russe d'avant-garde, p. 80.

(8) Journal de mes rencontres, p. 100.

(9) Ibid, p. 534.

(10) Ibid, p. 41.
 
(11) Ibid, p. 33-34.

07/01/2017

Une semaine Annenkov (3) : la soie tire sur le lilas


Iouri Annenkov - Portrait d'Anna Akhmatova, 1921
Encre sur papier




На шее мелких чёток ряд,
В широкой муфте руки прячу,
Глаза рассеянно глядят
И больше никогда не плачут.

И кажется лицо бледней
От лиловеющего шелка,
Почти доходит до бровей
Моя незавитая челка.

И непохожа на полет
Походка медленная эта,
Как будто под ногами плот,
А не квадратики паркета.

А бледный рот слегка разжат,
Неровно трудное дыханье,
И на груди моей дрожат
Цветы небывшего свиданья.


Un fin chapelet autour du cou,
Dans le manchon je cache mes mains,
Mes yeux regardent distraitement,
Et plus jamais ne pleurent.

Mon visage paraît plus pâle :
La soie tire sur le lilas.
Et presque jusqu'au sourcil
Tombe une frange lisse.

Non, ça n'a rien d'un vol
Cette lente démarche,
C'est comme un radeau sous les pieds,
Mais pas les lames d'un parquet.


Bouche blême, desserrée,
Respiration haletante,
Contre ma poitrine tremblent
Les fleurs d'un vieux rendez-vous.

Anna Akhmatova - Подорожник / Le Plantain, 1921
Trad. française de Christian Mouze (1), éditions Harpo &, 2009





Iouri Annenkov - Portrait d'Anna Akhmatova, 1921
Gouache






(1) On traduit généralement le dernier vers par "les fleurs d'un rendez-vous manqué", mais Цветы небывшего свиданья se rendrait mieux par les fleurs d'un non-rendez-vous, ou d'un rendez-vous qui n'a pas (eu) lieu. J'ai conservé l'expression choisie par Christian Mouze. Comme la soie tire sur le lilas, c'est un belle infidèle assez violente, ce qui convient assez bien au sens du poème. De toute façon l'image elle-même est intraduisible sans briser le rythme. Les fleurs d'aucun rendez-vous conviendrait peut-être mieux, mais c'est également une infidèle, et les fautes de syntaxe se sentent aussi à l'oreille.

06/01/2017

Une semaine Annenkov (2) : je la rencontrai dans un boui-boui moscovite


Iouri Annenkov - Illustration pour Les Douze d'Alexandre Blok : Katka, 1918



En 1918, l'éditeur Samouïl Alinski, ancien camarade de lycée, propose à Annenkov d'illustrer Les Douze d'Alexandre Blok. Annenkov, qui habite alors Moscou, lui envoie une dizaine d'esquisses et Blok lui transmet le 12 août ses remarques. Les critiques portent surtout sur la représentation de Katka et du Christ.

"...Ce n'est pas du tout Katka. Katka est une fille russe au nez retroussé, à la bouillie rebondie, débordante de santé, passionnée : fraîche, simple, bonne elle s'y entend à jurer comme un charretier, verse des larmes sur les romans, embrasse à perdre la tête, toutes choses que ne contredit pas l'élégance de tout le centre de votre grand dessin (...). Une bouche fraîche, "une masse de dents", sensuelle (sur le petit dessin, c'est celle d'une vieille femme). Dans l'ensemble, elle est beaucoup plus fruste et inepte (peut-être sans nœud papillon). La bouille rebondie est très importante (saine et pure, même jusqu'à en être enfantine). Mieux vaut supprimer la cigarette (peut-être qu'elle ne fume pas)..." (1).

Annenkov s'exécute, et produit le dessin que nous connaissons.

Oui, je supprimai la cigarette et je trouvai une nouvelle Katka qui, toutefois, fumait elle aussi. Je la rencontrai dans un boui-boui moscovite et la dessinai d'après nature. Elle s'appelait Dounia et n'avait jamais entendu parler de Blok (2).




On trouvera ici l'ensemble des illustrations d'Annenkov pour Les Douze. Bon, on ne présente pas Les Douze sous peine d'être un peu ridicule. On trouvera ici le texte de la première traduction, celle de Serge Romoff. Et là la critique par Georges Nivat de cette traduction et de la plupart de celles qui ont suivi. Pour ma part je conseillerais celle d'Olivier Kachler qui a de plus l'avantage d'être bilingue et dont on peut lire une présentation par là.

Et si vous n'avez pas la patience d'avaler tout ça sachez (3) que Les Douze sont douze gardes rouges qui avancent dans Pétrogad sous la tempête de neige, et parmi eux Pierrot (Petka) qui voit passer son amie Katka et le riche Vania et Petka, jaloux, les tue tous les deux et les Douze continuent leur ronde



... Ils avancent ainsi d'un pas conquérant -
A l'arrière - le chien affamé,
A l'avant - avec le drapeau sanglant,
Et par-delà la tempête, invisible,
Et pour toutes les balles, invulnérable,
Avec une douce allure en surplomb des tempêtes,
Avec toute une floraison en perles de neige,
Et sa petite couronne de roses blanches-
A l'avant - Jésus-Christ.
trad. Olivier Kachler


Et Blok n'aimait pas non plus le Christ d'Annenkov - ce qu'il dit là-dessus est très beau,mais il vous faudra acheter le livre. Et Annenkov supprima le Christ...

"ou plus exactement, je supprimai complètement le Christ est le remplaçai par une silhouette transparente et sans forme, qui se fondait avec le drapeau. D'ailleurs, de façon générale, l'image littéraire du Christ dans le poème Les Douze suscitait de nombreux doutes chez Blok" (2).

Les bolcheviks avaient bien aimé Les Douze - c'est après tout le grand poème produit par la révolution - mais ce Christ poserait tout de même, toujours, un petit problème. On peut lire par exemple comment Léon Trotsky essayait de s'en dépatouiller



Iouri Annenkov - Illustration pour Les Douze d'Alexandre Blok : Le Christ, 1918



Et puis petit à petit - mais cela n' a rien à voir avec le Christ, plutôt avec l'esprit d'indépendance du poète - on se méfia de Blok, de plus en plus, et jusqu'à la fin. Ce qui est une autre histoire, et qu'Annenkov raconte très bien. Il l'a même dessinée.




(1) Lettre transcrite par Iouri Annenkov - Souvenirs de mes rencontres, pp. 74-75.

(2) Souvenirs de mes rencontres, p. 76.

(3) Mais vous ne saurez pas vraiment. Il faut ressentir le rythme, écouter la musique des Douze, même dans la traduction désuète de Somoff. Les Douze, comme Zone, The waste land ou les Cantos, fait partie de ces poèmes qui ont changé la langue à travers laquelle le monde s'exprime, et nous vivons toujours dans le monde que ces poèmes ont changé.