30/03/2015

Une semaine de chanteuses : fée clochettes


Lily Pons - Où va la jeune Indoue, (air des clochettes)
Léo Delibes - Lakmé
Mis en ligne par PopoliDiTessalia



Où va la jeune Indoue,
Filles des Parias,

Quand la lune se joue,
Dans les grands mimosas?
Elle court sur la mousse
Et ne se souvient pas

Que partout on repousse
L'enfant des parias;
Le long des lauriers-roses,
Rêvant de douce choses, Ah!

Elle passe sans bruit
Et riant à la nuit.
Là-bas dans la forêt plus sombre,
Quel est ce voyageur perdu?
Autour de lui
Des yeux brillent dans l'ombre,

Il marche encore au hasard, et perdu!
Les fauves rugissent de joie,
Ils vont se jeter sur leur proie,

Le jeune fille accourt
Et brave leur fureurs:

Elle a dans sa main la baguette
où tinte la clochette des charmeurs!
Enchanté
L'étranger la regarde,
Elle reste éblouie.
Il est plus beau que les Rajahs!
Il rougira, s'il sait qu'il doit
La vie à la fille des Parias.
Mais lui, l'endormant dans un rêve,
Jusque dans le ciel il l'enlève,
En lui disant: 'ta place est là!'
C'était Vishnou, fils de Brahma!
Depuis ce jour au fond de bois,
Le voyageur entend parfois
Le bruit léger de la baguette
Où tinte la clochette des charmeurs!

29/03/2015

Une semaine de chanteuses : toujours très optimiste, Léontine


Laura Betti - La Belle Léontine
Paroles de Goffredo Parise, traduites en français par Jean Rougeul, musique de Gian Franco Maselli 
éd. Disques Orphée, 1962
Mis en ligne par gianluca meis



28/03/2015

Une semaine de chanteuses : où l'on quitte tous les soucis


Teresa Stratas - Youkali, tango habanera
Musique de Kurt Weill, 1934
Paroles de Roger Fernay, 1946
Extrait de September songs (Larry Weinstein, 1995)
Mis en ligne par Alik Zubr
En remerciant l'excellent Dormira Jamais



C’est presque au bout du monde
Ma barque vagabonde
Errant au gré de l’onde
M’y conduisit un jour
L’île est toute petite
Mais la fée qui l’habite
Gentiment nous invite
À en faire le tour
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Youkali, c’est la terre où l’on quitte tous les soucis
C’est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L’étoile qu’on suit, c’est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les vœux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali
Et la vie nous entraîne
Lassante, quotidienne
Mais la pauvre âme humaine
Cherchant partout l’oubli
A, pour quitter la terre
Su trouver le mystère
Où nos rêves se terrent
En quelque Youkali
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Youkali, c’est la terre où l’on quitte tous les soucis
C’est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L’étoile qu’on suit, c’est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les voeux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali






27/03/2015

Une semaine de chanteuses : sillage et lune


Liza - Мне приснилась / J’ai fait un rêve  (Dmitri Kantor)
Mis en ligne par Stengazeta



J’ai fait un rêve de silence et de paix…
Ce rêve ne se réalisera jamais.
Loin, loin, mes pensées,
Dans ton sillage, se sont enfoncées.

D’apparence, aucune route ne mène à toi,
Dans mon cœur, ton image se défait.
La vie, au fil de brumeuses pensées,
Passe au loin de moi.

Et par la fenêtre, regarde la lune, comme auparavant,
Celle qui, pour nous deux, brilla
Et, rit de moi, le printemps,
De ta sonnante voix.

Mais, vers toi, mes routes ne mènent pas,
Dans mon cœur ton image se défait.
La vie, au fil de brumeuses pensées,
Passe au loin de moi.



Paroles et musique de Dmitri Kantor
Traduction en français de Sara P. Struve

26/03/2015

Portrait craché : peut-être un inconnu, mais peut-être après tout...


Jean-Louis Forain (?) - Rimbaud (?), 1872 
Lavis
Via Afroui




Authentifié par Jean-Jacques Lefrère, mais douteux selon Jacques Bienvenu. Bref, un cas. En somme, un parfait Rimbaud.


Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier
Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j'ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l'âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l'assentiment des grands héliotropes.


Arthur Rimbaud - Oraison du soir





Brigitte Fontaine - Comme Rimbaud (1968) 
Vidéo : Jean-Christophe Averty, 1969 
Avec la participation de : Mouna
Mis en ligne par marcel68901




Et les chats  partent en voyage, les chats vont se ressourcer au pays où les particules sont plus fines - entre-temps, une semaine de chanteuses...

25/03/2015

Les vacances du bestiaire : le zoologiste


Robert Collett, zoologiste norvégien (1842-1913) nourrissant des oiseaux
Source

24/03/2015

Ciel... David Carmack Lewis, encore


David Carmack Lewis - Commute, 2009
Via Carmackart

22/03/2015

Les lilas flamboyants du dimanche de la vie, et les poèmes écrits sur des murs de prison


Claude Monet - Lilas au soleil, 1873 
Huile sur toile
Musée Pouchkine, Moscou


Импрессионизм

Художник нам изобразил

Глубокий обморок сирени
И красок звучные ступени
На холст как струпья положил.

Он понял масла густоту, -

Его запекшееся лето
Лиловым мозгом разогрето,
Расширенное в духоту.

А тень-то, тень все лиловей,

Свисток иль хлыст как спичка тухнет.
Ты скажешь: повара на кухне
Готовят жирных голубей.

Угадывается качель,

Недомалеваны вуали,
И в этом сумрачном развале
Уже хозяйничает шмель.




Camille Pissaro - Place du Théâtre-Français, printemps, 1898 
Huile sur toile 
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg




Camille Pissaro - Boulevard Montmartre à Paris, 1897
Huile sur toile 
Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg




Impressionisme

Ce qu'il nous peint tout d'abord,
C'est la syncope des lilas,
Et comme des squames il posa 
les couleurs aux degrés sonores.

De l'huile il comprit l'épaisseur :
Son été croûteux se réchauffe
Avec de la cervelle mauve
Et s'élargit dans la touffeur.

Et l'ombre, toujours plus violette !
Sifflet ou fouet : un feu languit.
Des pigeons gras, aurait-on dit,
Qu'au four les cuisiniers apprêtent.

On devine une balançoire,
Des voilages peints à moitié,
Et dans la ruine ensoleillée
Un bourdon s'affaire au hasard.


Ossip Mandelstam, 23 mai 1932
Traduction française d'Henri Abril
in Ossip Mandelsam - Les poèmes de Moscou (1930-1934) Circé éd. 2009




A cette date, les trois tableaux qui inspirent - surtout le premier - le poème étaient exposés au Musée de l'Art occidental moderne de Moscou. Les toiles impressionnistes sont également évoquées dans un chapitre du Voyage en Arménie (1), dernier livre publié du vivant de Mandelstam, qu'il finit d'écrire à la même époque que ce poème. 

Depuis janvier 32, Mandelstam habite avec Nadejda une chambre humide de 10 m2 ("avec le robinet d'eau potable dans des cabinets putrides") à la Maison des écrivains, 2 rue de Tver. Pourtant, il lui aura encore fallu le soutien de Boukharine pour l'obtenir. Il reçoit une maigre pension de 200 roubles "pour sa contribution à la littérature russe du passé". Cela fait deux ans que Maïakovski s'est suicidé; la persécution des artistes et écrivains est à l'ordre du jour : le 23 avril 32, un décret du parti dissout toutes leurs organisations pour les fondre d'autorité dans l'Union des écrivains soviétiques. Dans un an et demi, Mandelstam écrira l'épigramme sur Staline, encore six mois et la Guépéou frappera à sa porte (2). Quand il écrit Impressionisme il lui reste un peu plus de six ans avant de mourir de faim, de froid et d'épuisement dans un camp de la Kolyma.

Plus tard, Nadejda Mandelstam put recueillir les souvenirs de ceux des zeks qui l'avaient côtoyé. Elle raconte qu'un jour, quelqu'un avait raconté à Mandelstam "que dans l'une des cellules des condamnés à mort de la prison de Lefortovo, des vers d'un de ses poèmes avaient été griffonnés sur le mur :

Est-ce que j'existe réellement
Et la mort viendra-t-elle vraiment ?

En apprenant cela, Mandelstam était devenu plus gai et plus calme pendant quelques jours" (3).



(1) "ces lilas flambaient sur la paroi d'un buisson..." (brouillons du Voyage en Arménie, trad. d'Henri Abril dans ses notes). C'est de ces flammes et de ces ombres que naît la métaphore des pigeons gras - sur les difficultés de traduction de cette image, voir la fin de cet article.

(2) Comme on sait, peu après l'arrestation de Mandelstam Staline passa un coup de fil à Pasternak. Bien des années plus tard, Sergueï Tchoudakov en fit un poème.

(3) Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir, Souvenirs, traduit du russe par Maya Minoustchine, Gallimard éd. 1972, p. 485 de l'édition Tel, 2012. 




21/03/2015

Samedi, on va à la pêche


J. Roubière - Dessin publicitaire pour Melleril, la phénotiazine tranquillisante, Laboratoires Sandoz
in La France à table, bimestriel, décembre 1960
Via Chautois






Rockwell Kent - Illustration pour Herman Melville - Moby Dick or the Whale, Random House 1930
Via Illustration Art

Voir les autres planches de Rockwell Kent pour Moby Dick sur Book Graphics.

20/03/2015

Le vendredi, promenade au phare


Eric Ravilious - Belle Tout lighthouse / Le phare de Belle Tout
Via Book Snob




Oui, bien sûr, s’il fait beau demain... 


Yes, of course, if it's fine to-morrow...


19/03/2015

Ciel... c'est jeudi


Erich Buchwald Zinnwald - Landschaft / Paysage, 1919
Gravure sur bois
Via Ugo Banarosa

17/03/2015

Le mardi, Saint-Germain tue Maubert


Maxime Lalanne - Démolitions pour le percement du Boulevard Saint-Germain, 1863 
Eau-forte
Via Los Angeles County Museum of Arts




Le quartier de la place Maubert avant le percement des rues Monge et des Écoles et du boulevard Saint-Germain
La place Maubert est dans la continuité des rues Galande et Saint-Victor
Plan de Tardieu, 1839




Marc Ogeret - À la place Maubert d'Aristide Bruant
Mis en ligne par Klim Samguine





Pour plus d'explications sur l'argot de Bruant, voir ici.

16/03/2015

Le lundi, fenêtre et thrénodie


Thomas Burke - From My Study Window, ca 1938-1940 
Huile sur toile 
Williamson Art Gallery & Museum
Via irinaraquel




N3rdistan - "To everything" (Likouli)  
Abu al-Baqa al-Rundi - Thrénodie  Andalouse
Mis en ligne par N3erdistan

15/03/2015

Les destructions de Paris : Devambez, encore


André Devambez - Illustration pour André Couvreur, Une invasion de Macrobes (1), supplément littéraire à l'Illustration des 6, 13, 20 et 27 Novembre 1909
Via GROT BOT




Voir les autres illustrations produites par Devambez pour cet ouvrage, chez Le Chasseur De Chimères
Une invasion de Macrobes a été republié en 1998 chez Ombres.

Et de Devambez, déjà.




(1) Les macrobes sont des microbes rendus géants par un savant fou, le professeur Tornada, qui les lâche sur Paris pour être enfin reconnu à sa juste valeur.

14/03/2015

Société du spectacle : Devambez



André Devambez - L'ouvreuse, ca 1900 
Lithographie en couleur sur vélin
Via Hauk Sven

13/03/2015

Fantômes à la rencontre : Decasia


Bill Morrison - Decasia, 2002, extrait
Musique de Michael Gordon
Mis en ligne par Bill Morrison




Bill Morrison a fabriqué Decasia en utilisant des métrages endommagés (decayed) de vieux films muets, trouvés pour certains dans les archives de l'Université de Caroline du Sud. Les distorsions, irisations et autres effets ne sont pas dûs à des procédés mis en œuvre par Morrison, mais à l'état dans lequel il a trouvé les nitrates originaux. Les films de Bill Morrison sont principalement distribués par Icarus Films.


Voir le site de Bill Morrison.


Et ce billet est un écho à celui de Tororo sur la Collecția Costică Acsinte.

12/03/2015

Duos : Shen té et Shui Ta - où les chats vont au théâtre et n'y comprennent rien


Bertolt Brecht - Der gute Mensch von Sezuan / La bonne âme de Sé-Tchouan, 1940 
Mise en scène de Fritz Umgelter pour la Süddeutscher Rundfunk, 1966 - Nicole Heesters dans les rôles de Shen Te et Shui Ta (1)
Mis en ligne par Richard von Weizsäcker



M. Chat (au sortir de la représentation, dans la mise en scène de Bellorini) - C'est bizarre...
Mme Chat - Oui, c'est un peu bizarre, les costumes à la Deschiens...
M. Chat - Ces Dies irae, ces scènes d'amour esthétisantes sous la pluie...
Mme Chat - Cela dit, je n'ai pas dormi.
M. Chat - Moi non plus, mais est-ce un critère ?
Mme Chat (inquiète) - Le V-effekt, ça marche même quand on dort ?
M. Chat (béatement doctoral) - Là n'est pas le problème - si l'objet du théâtre épique est d'éviter à tout pris l'illusion théâtrale, l'identification et la catharsis - alors on pourrait soutenir que l'endormissement est un moindre mal...
Mme Chat (à demi rassurée ) - Ha bon.
M. Chat - Mais si pour jouer Brecht au XXIème siècle il faut faire marcher le public à l'ébahissement émotionnel, comme dit un excellent critique (2), alors c'est que le spectacle a gagné...
Mme Chat - En plus, on n'a même pas pu boire un coup à l'entr'acte, vu la pagaille au buffet...


Intermède autoroutier
Mis en ligne par Chemindepierre


M. Chat (ils se réinstallent au panier une demi-heure plus tard) - Du coup, j'ai eu tout bon à l'alcootest... À toute chose malheur est bon.
Mme Chat - Si on revoyait du Brecht d'avant que le spectacle ait définitivement gagné ?
M. Chat - Très bonne idée, mets la télé à remonter le temps sur "on" et règle le tuner sur la SDR...
Mme Chat - C'est tout en allemand sans sous-titres...
M. Chat - Effectivement...
Mme Chat - J'y comprends rien !
M. Chat - Moi non plus, mais ça renforce le V-effekt.



(1) Dans la bonne âme, comme chacun sait, la prostituée Shen Té est la seule à accueillir les dieux à la recherche d'une bonne âme; ils la récompensent d'une somme d'argent qui lui permet d'acheter un débit de tabac. Elle le gère tant bien que mal en venant au secours de tous - pour éviter la banqueroute elle se dédouble en se déguisant en cousin Shui Ta, patron de choc.

(2) L'excellent critique souligne le fait que la mise en scène de Bellorini coupe l'explication finale de Shui Ta/Shen Té : «Allons, mon cher public, ne sois pas trop fâché! Mais oui on le sait bien, ce n’est pas une bonne fin. (…) où est la solution ? (…) Fallait-il quelqu’un d’autre ? Ou bien un monde autre ? Ou alors d’autres Dieux ? Ou pas de Dieu du tout ? (…) Devant ce désarroi, le seul recours serait et vite, et tout de suite, que vous réfléchissiez à la meilleure manière, au moyen le plus fin, de mener une bonne âme vers une bonne fin. Cherche donc, cher public, la fin qui fait défaut car il faut qu’elle existe ». Cette explication, on peut l'entendre à 2h 57' dans la mise en scène de 1966. Terminer la bonne âme sur le seul cri de désespoir se Shen Té - au secours ! - et passer pour pertes et profits cette tirade finale  : voilà qui est bien d'un temps et d'un espace où il paraît superflu (excessif ? inconvenant ? relou ? plus à la mode ? dangereux pour les subventions ?) d'exhorter trop ouvertement le public à réfléchir à la meilleure manière, à un monde autre, à une bonne fin.





11/03/2015

Les lectures de M. Chat : et toujours les oiseaux


Tsuguharu Foujita - Titre inconnu
Via Anne Demay










"Il (Lautréamont) avait recopié des pages entières de l'Encyclopédie du docteur Chenu, sur les oiseaux. Plus tard, j'ai été ravi en découvrant, dans les Lèvres nues, le texte fondateur de Debord et Wolman sur le détournement (...) Le docteur Chenu connaissait parfaitement le vol des oiseaux, il le décrivait très bien. Pourquoi s'en priver ? Pourquoi recommencer en moins bien ce qu'il avait déjà exprimé ?"


Raoul Vaneigem, in Gérard Berréby & Raoul Vaneigem, Rien n'est fini et tout commence, Allia éd. 2014, pp. 68-69




Renee van der Stelt - Migration series - Starlings in flight (étourneaux en vol), 2/18/2011, 4 seconds
graphite sur papier
"Les bandes d'étourneaux ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et régulière, telle que serait celle d'une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef. C'est à la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d'évolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties, et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l'effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes, lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner, les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux pour le terme de leurs fatigues et le but de leur pèlerinage.

Isidore Ducasse - Les chants de Maldoror, Chant V






"Tout ce qui touche au Grand Lac Salé est excessif: la chaleur, le froid, le sel et l’eau saumâtre. C’est un paysage si étrange qu’on ne sait jamais vraiment ce dont il s’agit.
Au cours de ces sept dernières années, le Grand Lac Salé a débordé, puis il a reflué. Le Refuge d’oiseaux migrateurs de Bear River, dévasté par l’inondation, se remet lentement. Des volontaires travaillent à reconstruire les marais, tout comme je m’efforce de reconstruire ma vie. Je suis assise par terre dans mon bureau, avec les carnets de mon journal intime éparpillés tout autour de moi. Je les ouvre, des plumes tombent d’entre leurs feuilles, des grains de sable font craquer leur dos, des brins de sauge mis à sécher entre des pages de souffrance laissent échapper leur parfum – et je me souviens du pays qui est le mien, de la manière dont il façonne mon existence.
La plupart des femmes de ma famille sont mortes. Cancer. À l’âge de trente-quatre ans, je suis devenue l’aînée des femmes de ma parentèle. Les pertes auxquelles j’ai dû faire face au Refuge d’oiseaux migrateurs de Bear River, alors que les eaux du Grand Lac Salé ne cessaient de gonfler, m’ont aidée à affronter les pertes au sein de ma famille. Au moment où la plupart des gens abandonnaient tout espoir concernant le Refuge et déclaraient que tous les oiseaux avaient disparu, j’ai ressenti le besoin de saisir son essence. De la même manière, beaucoup battent en retraite devant quelqu’un en train de mourir; moi j’ai choisi de rester.
La nuit dernière, j’ai rêvé que je me promenais au bord du Grand Lac Salé. Un oiseau violet flottait sur l’eau, et les vagues le berçaient doucement. Je suis entrée dans le lac et, avec mes mains en coupe, je l’ai pris pour le ramener sur le rivage. L’oiseau violet est devenu doré, il a baissé la queue, puis il s’est mis à creuser un trou dans le sable blanc où il s’est retiré avant de s’y enfermer, bouchant l’orifice avec du sel. Je suis partie. C’était à la tombée de la nuit. Le lendemain, je suis retournée au lac. Un encadrement de porte en bois était posé là, formant une arche sous laquelle je devais passer. Tout à coup, il s’est transformé en temple d’Athéna. L’oiseau n’était plus là. Il ne me restait plus que mon souvenir."





Henri Guérard



Et dans ce refuge, les Chevêches des terriers, courlis corlieu, aigrettes neigeuses, hirondelles rustiques, chevalier criard, bécasseaux  sanderling et autres oiseaux,  les descendantes des pèlerins mormons arrivés en charrettes à bras et pour lesquels "tous les êtres humains, les oiseaux, les joncs et toutes les autres formes d'existence avaient une vie spirituelle avant d'apparaître sur terre" - et par suite l'association Audubon, le refuge des oiseaux migrateurs de Bear River, le Grand Lac Salé, ses utopies échouées ou non, ses désastres écologiques, ses cancers, et ses bombes nucléaires.


"J'appartiens au clan des femmes aux seins coupés. Ma mère, mes deux grands-mères et six de mes tantes on toutes subi l'ablation d'u sein. Sept d'entre elles sont mortes. Les deux qui sont encore en vie viennent de terminer leurs séances de chimiothérapie et de rayons (...) C'est une histoire bien connue dans l'Ouest désertique. "Le jour où on a lancé une bombe sur l'Utah" ou plus précisément les années où l'on a lancé des bombes sur l'Utah : les essais nucléaires de surface dans le Nevada ont eu lieu du 27 janvier 1951 au  11 juillet 1962. Non seulement les vents poussaient les retombées ces le nord, les disséminant au-dessus de "populations d'une utilité toute relative"  et entraînant la mort de troupeaux de moutons dans leur sillage, mais le climat de l'époque s'y prêtait."

Ibid. pp. 305  & 308.





Et précédemment, justement tout à côté, ici et  dans le Nevada.

10/03/2015

Ciel... Ragnar Ungern


Ragnar Ungern - Un nuage, 1935
Via Intercepted by Gravitation




...Et pendant ce temps-là...
...hommage de Panagiotis Grigoriou à Yórgos Ioánnou - Yórgos Ioánnou traduit par Michel Volkovitch, ici et  - Douleur du Vendredi saint, traduit par Michel Volkovitch, sur publie-net (4,99€).

09/03/2015

Actualité économique : que tout vient à son heure


Jean Moral - Paris, ca 1930
Via undr




Un chômeur se promène de long en large 
en répétant d'une voix morne


LE CHÔMEUR

Achetez-moi des allumettes.


Arrive un gros bien vêtu avec chaîne de montre, 
qui s'arrête un instant
et le regarde comme une bête curieuse.


LE CHÔMEUR

Achetez-moi des allumettes, je n'ai pas de travail, c'est la crise.


LE GROS BIEN VÊTU

La crise... la crise... Vous me faites rire... ça n'existe pas la crise... j'm'en fous... Tenez, c'est comme vos allumettes, j'en ai pas besoin... J'ai un briquet.


Il sort un énorme briquet de sa poche, 
l'allume et l'éteint brusquement en ricanant.


LE GROS BIEN VÊTU

Eh... Eh... !


Soudain il s'arrête 
et s'apercevant à la lueur de son briquet
que le chômeur est bossu, il s'avance vers lui.


LE GROS BIEN VÊTU

Vous permettez ?


LE CHÔMEUR, résigné.

Bien sûr...


Le gros lui touche et lui retouche sa bosse 
en poussant de petits cris de joie, 
puis sort une pièce de monnaie de sa poche 
et la donne au chômeur.


LE GROS BIEN VÊTU

Tenez, mon brave... Attendez-moi un instant, je vais chercher ma femme.




Jacques Prévert - extrait de La Crise, ou Gros-Doré, sketch destiné au scénario du film tchèque Dolina de Georg Höllering (non réalisé, 1933) et intégré par la suite au répertoire du groupe Octobre.

in Jacques Prévert - Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre 1932-1936, textes réunis et commentés par André Heinrich, Gallimard, 2007 (pp. 462-463).