18/06/2018

Les occupations solitaires : la chaise


Douglas Smith - Titre inconnu, de la série Thrillers
Dessin sur carte à gratter
Via Fubiz



Et on peut voir ce que fait Douglas Smith sur Behance.




Et pendant ce temps-là...
...c'est la saison

17/06/2018

Paix aux chaumières : Chagall


Marc Chagall - Paix aux chaumières – guerre aux palais, 1918 
Projet de panneau décoratif à Vitebsk pour le premier anniversaire de la Révolution d’Octobre
Aquarelle et mine de plomb sur papier
Galerie Trétiakov, Moscou





...qu'on peut voir à l'exposition Chagall, Lissitzky, Malevitch, l’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922), Beaubourg, galerie 2, jusqu'au 16 juillet 2018.

Dans le coin inférieur droit, on lit la seconde partie du mot d'ordre, ВОИНА ДВОРЦАМ - Guerre aux palais. Il fait référence à l'appel de Georg Büchner dans Le Messager de Hesse (Der Hessische Landbote) en 1834 : Friede den Hütten, Krieg den Palästen !



Et à propos de Vitebsk, également ici.



16/06/2018

L'art au travail : Mabel Dwight


Mabel Dwight - Museum guard / Gardien de musée, 1936



"Quand je travaillais au Metropolitan Museum, je discutais avec les gardiens. Ils me disaient combien les longues heures debout les fatiguaient. Il n'y a pas de tabourets pour eux, comme dans les musées en Europe. La direction prétend que les gardiens s'endormiraient s'il pouvaient s'asseoir. C'est comme si ce travail avait un effet paralysant sur ceux qui le font, il y en a qui s'effondrent. Un jour, dans les salles des meubles d'époque, une copiste s'est mise à sermonner un gardien; elle lui reprochait son indifférence, alors qu'il avait la chance inespérée d'étudier l'histoire de l'ameublement... Elle l'interrogeait : "savez-vous la différence entre les pieds d'une chaise Louis XV et ceux d'une Louis XVI ?" "Eh bien madame, répondit-il,  je m'en fiche, des pieds de Louis, ce que je sais, c'est que les miens me font mal".
Mabel Dwight, in Thomas Craven, A treasury of American prints, 1939
(cité dans le catalogue raisonné de Susan Barnes Robinson & John Pirog)




A propos de Mabel Dwight, déjà. Et aussi.

15/06/2018

L'art de la rue : entre autres choses


Marche pour une éducation non sexiste, l'égalité de genre et la fin de la violence machiste, entre autres choses
Santiago du Chili, 
6 juin 2018
Photo Ivan Alvarado/Reuters

14/06/2018

Une semaine Spruance, bonus du huitième jour : baleine blanche et expérience de laboratoire


Benton Spruance - The Whiteness of the Whale - du portfolio Moby Dick - The Passion of Ahab, 1965-1966




Mauro Biani, pour Il Manifesto, 12 juin 2018




 Mauro Biani, pour Il Manifesto, 13 juin 2018
"Nous faisons partie d'une nouvelle expérimentation - comme rats de laboratoire"

13/06/2018

Une semaine Spruance (7) : le sport


Benton Murdoch Spruance - Forward Pass (Football), 1944 
Lithographie en 5 couleurs

12/06/2018

Une semaine Spruance (6) : duo


Benton Murdoch Spruance - Caustic comment  / Remarque caustique, 1936
Lithographie

11/06/2018

Une semaine Spruance (5) : l'art au travail (de nuit)


Benton Murdoch Spruance - The People Work - Night, 1937 
Lithographie



Cette litho fait partie d'une série de quatre (matin, midi, soir et nuit).

10/06/2018

Une semaine Spruance (4) : ayons congé


Benton Murdoch Spruance, Prelude to Rest / Prélude au repos, 1935
Lithographie 
Smithsonian American Art Museum, Washington



Spruance, né à Philadelphie le 25 juin 1904, étudie à l'Académie des beau-Arts de cette même ville; il séjourne ensuite à Paris, par deux fois, y apprend la lithographie à l'atelier Desjobert et la peinture avec André Lhote, à l'Académie Montparnasse. Retourné à Philadelphie, il y enseigne, notamment au Beaver College (Arcadia University). Dans les années 30 ses thèmes relèvent de l'art social, parfois dans une manière diffuse et méditative comme dans Prelude to rest. Comme chez d'autres artistes de l'époque, son œuvre a un versant expressionniste, particulièrement évident quand il dépeint les horreurs de la seconde guerre mondiale (1), signant par exemple l'inoubliable Fathers and sons.

Un autre aspect de son travail, ces grands portraits de femmes, mélancoliquement hiératiques et silencieux, comme Soliloquy, qui se multiplient au fil des années 40. Ensuite, il produit des lithos à thèmes religieux (chrétiens ou mythologiques). Souvenir de Lidice (1942) marque probablement une transition entre ces deux thématiques (les horreurs de la guerre et la spiritualité). Dans les années 50 Spruance participe activement au renouveau de la lithographie en couleurs - Subway playground en étant la réussite la plus évidente, ainsi que ses groupes de footballeurs.

Peintre, graveur et enseignant, Spruance était aussi actif dans l'Artists Equity, une association/syndicat d'artistes au niveau national, dont il présida un temps la section de Philadelphie. A ce titre, il est à l'origine du "un pour cent de Philadelphie" (one per cent ordinance, signée par le maire le 24 décembre 1959) qui prévoyait qu'un pour cent au plus du montant total de la construction d'immeuble, de pont, d'arche ou de toute autre structure financée pour tout ou partie par la Ville serait consacré à l'ornementation artistique. C'est ce percent for art de Philadelphie qui fut ensuite étendu aux Etats-unis, puis à d'autres pays. Quand vous voyez sur un rond-point (ou ailleurs) une œuvre qui vous plaît (ou ne vous plaît pas) Benton Spruance y est pour quelque chose et un artiste en vit, un peu.

Il existe un site dédié.


(1) Spruance tenta sans succès de s'engager, mais cette disposition n'eut pas pour effet d'adoucir son regard sur la guerre. On a oublié que bien des war artists états-uniens de la seconde guerre n'étaient pas simplement des embedded, mais portaient aussi une vision réaliste et critique de leur guerre, tels David Fredenthal ou Joseph Hirsch.


09/06/2018

Une semaine Spruance (3) : les occupations solitaires


Benton Murdoch Spruance - Soliloquy / Soliloque, 1949
 Lithographie

08/06/2018

Une semaine Spruance (2) : transports en commun


Benton Murdoch Spruance - Subway Playground, 1951
Lithographie couleurs

07/06/2018

Comme on en lit sur le journal


Marc Ogeret (25 février 1932 - 4 juin 2018)
chante Louis Aragon - J'entends j'entends
(du recueil Les poètes, 1960) 
dans l'album Marc Ogeret chante Aragon, 1967
L'adaptation et la musique sont à l'origine (1961) de Jean Ferrat
Mis en ligne par DYM AND DESTROY




(jour imprévu survenant dans la semaine en cours)

06/06/2018

05/06/2018

Une science et un oiseau


Gavarni - I'm tired !, 1866
Aquarelle et gouache


Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait receler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage tous les raffinements de l’amour moderne, qui a la justesse d’une science et la mobilité d’un oiseau.
Gustave Flaubert - L'Education sentimentale,  IIème partie, chap. I



C'est au bal chez Rosanette, le morceau de bravoure qui ouvre la seconde partie. Flaubert n'avait pas besoin de préciser ce qu'était une débardeuse, tout le monde savait. Et tout le monde a oublié.

Les demoiselles en pantalon du XIXème siècle, nous les connaissons par les dessins de Gavarni. Est-ce vraiment lui qui a inventé la débardeuse, ou les débardeuses qui ont fait sa réputation ? Dans cette série de lithos (et parfois d'aquarelles) qui commence en 1830, celle-ci se distingue car elle parle anglais - parce que Gavarni a souvent vécu en Angleterre.

Le débardeur est le docker parisien du XIXème siècle - à l'origine il débarde du bois pour le transport fluvial. Son costume - pantalon de velours large et court (1), blouse de travail, ceinture de couleur - devient un costume de carnaval...






et, surtout, ce costume est unisexe. Une des rares occasions pour une femme de porter à Paris un pantalon en public - pour Carnaval (2) - sans avoir besoin...






...d'une permission de travestissement conformément à la fameuse Ordonnance du Préfet de police de Paris en date du 16 brumaire an IX (7 novembre 1800) (3).

Bien sûr le pantalon, de large, se fait moulant...



Gavarni - Va enfant !  Va te livrer aux brefs plaisirs de ton âge !
Le Carnaval à Paris (Les Débardeurs), 1843
crayon, encre et lavis sur papier



et la fête est aussi expérience...



Bertall - Couple de Parisiens en Carnaval



des marges conquises, permises...



- Est-ce que vous n'en avez pas bientôt assez Angélina du Carnaval ?
- T'es malade ?



...et de leurs limites.




Gavarni - ...être fichues au violon comme des rien du tout ! deux femmes comme il faut... vingt-Dieu !



De la charge érotique que portaient les défilés de débardeuses, on peut entendre un écho dans ces pages souvent citées de Julien Gracq, connaissant ses premiers émois charnels lors du Carnaval de Nantes en 1923...





...Il m'en est resté quelques marques : une certaine vulgarité hardie dans la provocation chez la femme, un rien de canaillerie dans l'expression du désir, ne m'ont jamais, depuis, laissé tout à fait insensible.
Julien Gracq - La forme d'une ville, 1985
Oeuvres complètes, T. II pp. 851-853, Gallimard éd.



Sur la question fort sérieuse de ce que portent les femmes au-dessous de la ceinture, on peut lire avec profit l'ouvrage de Christine Bard, Une histoire politique du pantalon, Seuil éd. 2010. Et sur le carnaval parisien, le livre d'Alain Faure, Paris, Carême-prenant, du Carnaval à paris au XIXème siècle, 1800-1914, Hachette-Littérature, 1978.








(1) Court pour l'époque, c'est-à-dire qu'on voit la cheville.

(2) Le Carnaval de Paris - bien avant les bals du 14 juillet - a longtemps été la grande fête populaire de la Ville; il s'est éteint à partir des années 1930. Toujours à propos du Carnaval de Paris, voir ici, ou encore .

(3) Remarquez que, contrairement aux annonces ministérielles - d'essence purement médiatique - cette ordonnance n'a pas été officiellement abrogée, comme l'a fait remarquer Christine Bard.

04/06/2018

Duos : comme ça


Fritz Lang dirigeant Brigitte Helm sur Metropolis, 1926

03/06/2018

Où étais-tu pendant tout ce temps ?


Elaine Brown - The meeting (hymne du Black Panther Party), 1969
Chanté par Colette Magny, de l'album Chansons pour Titine, 1983
piano : Anne-Marie Fijal
Mis en ligne par A Most Human Human




Yes he turned and he walked
Past the eyes of my life
And he nodded and sang without sound
And his face had the look
Of a man who knew strife
And a feeling familiarly came around
I said man
Where have you been for all these years
Man where were you when I sought you
Man do you know me as I know you
Man am I coming through

And he spoke in a voice

That was centuries old
And be smiled in a way that was strange
And his full lips of night
Spoke about our people's plight
And a feeling familiarly came around
I said man
Where have you been for all these years
Man where were you when I sought you
Man do you know me as I know you
Man am I coming through

And we sat and we talked

About freedom and things
And he told me about what he dreamed
But I knew of that dream
Long before he had spoke
And a feeling familiarly came around
I said man
Where have you been for all these years
Man where were you when I sought you
Man do you know me as I know you
Man am I coming through



Et, à propos 





étudiante, serveuse de bar dans un club de strip-tease, journaliste, songwriter et chanteuse, militante puis ministre de l'information et enfin présidente du Black Panther Party, entre autres, ici.




02/06/2018

Transports en commun : Wunderwald, toujours

Gustav Wunderwald - Le S-Bahn à la station de Spandau, 1928
Huile sur toile 
Museum Europäischer Kulturen, Berlin
Source


Wunderwald, déjà.

31/05/2018

Dans tes rêves : ne pas s'appartenir / sans interruption


Marcel Cravenne - L'éducation sentimentale, 1973
Jean-Pierre Léaud (Frédéric Moreau) Françoise Fabian (Mme Arnoux) 
Mis en ligne par Carochoupi



Le dialogue est une "compression" du chap. 6, IIème partie. Pour l'échange final le texte de Flaubert est le suivant : Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir. Cette convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs épanchements.



Étant enfant - j'en étais un il y a encore quelques années, - je rêvais volontiers que je me trouvais dans une vaste salle bondée - en me dotant, il est vrai, pour ce qui était du côté de la voix et de l'esprit, d'un peu plus de force que je n'en avais à ce moment-là - et que je lisais intégralement L'Éducation sentimentale à haute voix, sans interruption, pendant autant de jours et de nuits qu'il se révélait nécessaire, en français naturellement (ô ma chère prononciation !), et si fort que je faisais vibrer les murs...
Franz Kafka - Lettre à Felice, Nuit du 4 au 5 décembre 1912
Traduction de Marthe Robert


Kafka, on le sait, gardait toujours sous la main - y compris sur sa table de travail - son exemplaire de l'Education sentimentale (1). Et quant à Mme Arnoux, on se souvient aussi qu'elle fait au même chapitre un autre rêve, le rêve du trottoir de la rue Tronchet, qui fait basculer le roman le lendemain, 22 février 1848 à 15 heures - en ces journées précisément où le roman n'est pas le seul à basculer.


Remarquez que c'est aussi un bon livre à lire quand on est malade. Et que dans la foulée, si on ne va pas mieux, on peut aussi lire Dolf Oehler (sur les promenades à Fontainebleau). Et, pourquoi pas, Bourdieu si votre cas s'aggrave. Mais que le meilleur commentaire critique à ce jour, c'est encore celui d'Emile Zola.


(1) "C'est un livre qui, pendant de nombreuses années, m'a touché d'aussi près que l'ont fait à peine deux ou trois être humains." Lettre à Felice, 25 novembre 1912.

30/05/2018

Ronde de nuit : jamais du réel


Richard Tuschman - Couple in the street, 2014, de la série Once upon a time in Kazimierz



Lorsque quelque chose est mauvais, disait mon maître (Mairena s'adresse ici à ses élèves), efforçons-nous d'imaginer quelque chose d'autre, qui soit bon; si d'aventure nous trouvons cette chose-là, essayons de trouver mieux encore. Il faut toujours partir de l'imaginé, du supposé, de l'apocryphe. Jamais du réel.
Antonio Machado - Juan de Mairena - maximes, mots d'esprit, notes et souvenirs d'un professeur apocryphe, 1936
Trad. française de Catherine Martin-Gevers, Anatolia éd. du Rocher, 2006



Tuschman fabrique à la main ses dioramas miniatures, à la dimension d'un théâtre de poupées, pour y incruster les modèles qu'il a photographiés grandeur nature. Il a ainsi réalisé les Hopper Meditations, puis ces fables de Kazimierz - le vieux quartier juif de Cracovie, où la famille de l'artiste et celle de son épouse résidaient jusqu'au début du XXème siècle. Les tableaux décrivent le quotidien et les tourments intimes d'une famille juive des années 1930, dans un quartier alors habité par la part la plus pauvre et la plus religieuse de la communauté.

D'après ceux qui l'ont connu, Hopper pouvait raconter l'histoire supposée des personnages de Nighthawks ou d'Office at night, et Tuschman imagine ici aussi le bref roman de la femme du tailleur. Car Kazimierz a disparu, englouti, et tous ses habitants sont partis dans le réel. Aujourd'hui Kazimierz est un quartier plutôt branché où les seuls juifs sont des touristes. Comme pour le bar de Nigthawks, que tout le monde cherche en vain dans le New York réel, tout ce qui reste de Kazimierz il faut le trouver dans l'apocryphe, comme dirait Juan de Mairena, dans le drame minuscule qui se joue aux maisons de poupées de Richard Tuschman. Partons du supposé, même si c'est un drame ce sera toujours mieux que le réel.

29/05/2018

Les intérieurs sont habités : Spilliaert


Léon Spilliaert - Intérieur avec oignon, 1909
Gouache, aquarelle et crayon sur papier
Via huariqueje

28/05/2018

Que le parti des fous est le plus grand qui soit au monde



Antoine Boësset - Ballet des fous et des estropiés de la cervelle
Interprétation : Le poème harmonique - Vincent Dumestre

Mis en ligne par Gilade74


Réédition d'un vieux billet qui avait perdu sa musique et qui faisait lui-même suite à cet autre du 19 novembre 2010, également  sur Rabel. Boësset, surintendant de la musique de la chambre de Louis XIII, composait les musiques des ballets dont Daniel Rabel (1578-1637) dessinait les costumes - les illustrations ci-dessous sont toutes issues de son atelier.

Il s'agit d'une partie du Ballet des fées de la forêt de St Germain, dansé au Louvre pour Carnaval le 9 février 1625, par le roi (Louis XIII) et sa cour, pour le roi et sa cour. Livret de René Bordier, musique d'Antoine Boësset, réalisation d'Henri de Savoie, duc de Nemours.


Entrées successives de cinq fées - Guillemitte la quinteuse, fée de la musique, Perrette la hasardeuse, fée des joueurs...




...accompagnée d'un chat


...puis Jacqueline l'Entendue, fée des estropiés de la cervelle... 



(et son hibou)



...qui se fait annoncer par son récit :


Il n'est si fameux Empirique,
S'il affronte mon art magique,
Qui ne reçoive un pié de nez:
Le chef-d'oeuvre que je projette,
Gist en la caballe secrette
De guerir les embabouinez.




Entrée des Embabouinés


Ils ont l'œil creux, le corps ectique,
Le poil et l'habit à l'antique,
Qui les font remarquer de poing :
La vanité leur sert de guide,
Et de meubler leur chambre vuide
Les Chimeres ont un grand soing.


Pressez de leur humeurs bourrües
Tout le jour ils courent les rües,
Et toute nuict ont l'œil ouvert:
Moy, pour esgayer leur folie,
J'ordonne à leur melancolie
De se couvrir d'un bonnet vert.




Entrée des Fantasques


Parmy tant de rares pensées
Qui sont diversement blessées
Les fantasques me gastent tout,
Leurs fougues ne sont point communes,




Entrée des Demi-fous


Et les demy-foux ont des Lunes,
Dont je ne puis venir à bout.

Et quand à vous, Esperlucates,





Entrée des Esperlucates


Vos complexions delicates
Veulent un traictement fort doux :
Mais en vostre mal qui m'estonne,
Tout le remede que j'ordonne
C'est que je m'en rapporte à vous.




Puis un embabouiné fait en quelque sorte son autocritique :



Esprits adjustez comme il faut,
Je reconnois bien mon defaut
Et les caprices dont j'abonde:
Mais puis que le party des Foux
Est le plus grand qui soit au monde,
Je veux en estre comme vous.




Ce caractère était dansé par Henri de Talleyrand-Périgord, comte de Chalais, nouveau favori du Roi. Comme on voit, son autocritique n'était que partielle. 

Un des demi-fous se sent partagé... 




Si j'ai le sens troublé, ce n'est qu'en apparance
Amour et le dieu Mars partagent mes désirs
Qui sont si bien reiglez que mes plus chers plaisirs
Sont d'adorer Caliste, et de servir la France.


...il était dansé par Monsieur, frère du roi.

Vient la quatrième fée, Alizon la hargneuse, fée des vaillans combattants :



...et son dragon



Finissons ces combats faicts pour le passetemps,
Il me reste un poinct à vous dire,
C'est que les Ennemis du Chef des Combattans
Auront plus à pleurer qu'à rire.




Entrée des Vaillants Combattants  



Parmi ces Combattants, le Roi lui-même prend la parole :


France, qui dans les mains me vois des armes peintes,
Dont les exploits ne sont que des jeux et des feintes
Ne croy que je m'en serve avecque passion :
Pour moi tous passetems ont un charme inutile,
Amour fera bien tost place à l'ambition
Et l'Ennemy saura que je sçuis un Achille.



Entrée des Coupe-têtes



Les Coupe-têtes quant à eux ont de faux bras et de fausses têtes en carton, qu’ils se coupent à coups de sabres et font voler dans tous les sens. Enfin la cinquième fée... 



Macette la cabrioleusefée de la danse :


Rien n'est si divin que ma gaule,
Sa vertu que le ciel espaule
Me donne cent mille suivans
Et faict, tant le monde radotte,
Passer pour des hommes vivans...




Entrée des Bilboquets escamotés


...Des bilboquets que j'escamotte.



(puis Grand Ballet, et fin).



Il ya un sous-texte à ce livret : 






Le premier des Embabouinés, Henri de Chalais, nouveau favori du Roi au moment du ballet, se laisse enrôler l'année suivante par le plus important des Demi-fous... 





...Gaston, Monsieur frère du roi, et par la duchesse de Chevreuse dans une conspiration - dite de Chalais (1) en vue de faire fuir le frère du roi, voire d'assassiner Richelieu et, peut-être, de mettre Gaston sur le trône. Chalais, cependant, se met à jouer les agents doubles, faisant des confidences tantôt à Richelieu tantôt aux conjurés. A ce jeu-là avec le cardinal, il fallait, comme pour souper avec le diable, une plus longue cuiller que celle du comte de Chalais. Richelieu l'utilise pour se renseigner d'abord, puis pour faire un exemple sur le membre le plus faible et le moins titré de la conspiration. Chalais arrêté et interrogé dans sa prison, Monsieur prend très peur, cafarde tout le monde et surtout Chalais qui sert enfin au cardinal pour envoyer à Gaston un message de la plus grande fermeté. Jugé de façon expéditive, Chalais est condamné à mort. Pour le sauver ses complices paient les bourreaux de Nantes pour qu'ils se démettent, mais on recrute alors un autre condamné, le savetier Davy (2), prêt à faire office d'exécuteur en échange de sa propre vie. Mais ce nouveau coupe-tête...







...manquant d'expérience, est seulement muni d'une épée d'apparat mal affûtée et d'une hache de tonnelier. Il ne lui faut pas moins de cinq coups d'épée, suivis de vingt-neuf coups de hache (2), pour détacher la tête du comte de Chalais. 

Gaston épousa Mlle de Montpensier, fut fait duc d'Orléans, continua à comploter sans résultat notable. On raconte que quand on lui annonça la mort de Chalais alors qu'il était en train de jouer, il leva à peine la tête.

Dans la grande salle du Louvre, le 9 février 1625, il est fort probable que le cardinal de Richelieu, survivant de bien des complots et grand escamoteur de bilboquets s'il en fut...






...garde un œil attentif sur Monsieur, frère du Roi et sur le comte de Chalais, qui dansent. Cela ne fait qu'un an que Richelieu est revenu en faveur, et au Conseil du Roi. L'homme qui a dit un jour 


Donnez-moi deux lignes de la main d'un homme, et j'y trouverai de quoi suffire à sa condamnation

et qui sera parmi les inventeurs (3) de la forme d'Etat moderne regarde gigoter cette haute noblesse qu'en vingt ans il va mettre au pas, rogner, tailler en pièces et réduire à merci. Il n'est pas de divertissement innocent.




On trouvera ici une description en détail du Ballet des fées de Saint-Germain - malheureusement une bonne partie des sites présentant en lien les livrets des opéras et ballets n'est plus accessible. Un livret (partiel ?) est accessible sur Gallica et certains des textes sur la base Philidor. Les dessins aquarellés du Ballet des fées sont conservés à la BnF (Estampes) et peuvent être consultés sur le site de la RMN ou sur Gallica, source des images ici présentes. 

Quatre des airs de ce ballet ont donc été enregistrés par le Poème Harmonique et sont disponibles chez Alpha et sur les sites habituels de streaming.

Sur la conspiration de Chalais, on peut lire, par exemple, l'opuscule de Louis Grégoire.

Et, à propos du cardinal, déjà.


(1) Ou de l'aversion au mariage. Il s'agissait pour les conjurés d'éviter à tout prix le mariage de Monsieur avec Mlle de Montpensier, pour lui garder ouvertes toutes les possibilités d'alliance avec des maisons étrangères. Louis XIII n'avait pas encore de descendance et Gaston était premier dans l'ordre de succession. Pour les lecteurs d'Alexandre Dumas, rappelons que la duchesse de Chevreuse, qui ourdit cette conspiration avant tant d'autres, tenta plus tard de précipiter Anne d'Autriche dans les bras du duc de Buckingham.

(2) Les sources varient : le savetier Davy ou encore un soldat; vingt coups seulement selon certains, trente-quatre selon d'autres. La relation la plus souvent reproduite est celle du Mercure français de 1626. Alexandre Dumas cite l'exécution de Chalais dans le Comte de Monte-Cristo, et Victor Hugo dans le dernier jour d'un condamné.

(3) En tant que praticien. Bien entendu il y a, aussi, Bodin et Hobbes dans ce mouvement qui fait de l'Etat moderne une causa sui.