13/06/2016

Ayons congé : à cette époque-là, c'était toujours la fête








C'est l'été, les chats sont partis sur les collines. Mais les chats reviendront un jour. Prenez soin de vous.





Et pendant ce temps là...

11/06/2016

L'art de la rue : Misonne


Léonard Misonne - La ruelle, crépuscule, 1931
Via poboh



De Léonard Misonne, déjà.

10/06/2016

Une semaine Fénéon, et un huitième jour : pour une fois, quelqu'un


Lucie Cousturier - Autoportrait, 1905-10
Huile sur toile
Indianapolis Museum of Art
Source


"Lucie Cousturier, dont le dernier numéro du Bulletin enregistre hâtivement la mort, n'avait guère exposé au Salon des Indépendants : c'était – nus, paysages,  portraits, fleurs – des tableaux d'une saveur aigüe, ou jouaient les seules teintes du prisme dans un subtil lacis d'arabesques. C'était aussi d'élégantes, prestes et elliptiques aquarelles nées en Guinée et au Soudan et que Paris connaîtra l'hiver prochain à la faveur d'une exposition particulière.

Cette aptitude à exprimer le mouvement des êtres, la courbe des arbres et du sol, les variations de la lumière, on la retrouve dans ses livres, – mais refrénée au bénéfice de qualités spécifiquement littéraires. Depuis quelques années, écrire l'intéressait surtout. Des inconnus chez moi (1921), Mes inconnus chez eux (dont le premier volume, « Mon amie Fatou, citadine », vient de paraître chez Rieder, et dont l'autre, « Mon ami Soumaré, laptot », est sous presse) ont pour personnages les noirs d'Afrique. Par contraste aux vertus qu'elle voyait chez eux et au mordoré de leur peau, elle estimait les blancs grossiers d'esprit et fades d'aspect. Elle-même était de teint assez foncé, cheveux d'ébène un peu crépus, yeux de velours brun, bouche aux contours plein. L'orgueil qu'elle n'en tirait pas eût été légitime.

Personne moins qu'elle ne fut dupe des superstitions sociales. Peut-être était-elle allée en Afrique pour les fuir ; mais, sous d'autres formes, elle les avait non sans tristesse retrouvées dans les tribus. Sauf pendant cette période, c'est à Paris et à Fréjus quelle peignit ses toiles lumineuses et écrivit ses pages frémissantes de sensibilité et d'ironique révolte."
Bulletin de la vie artistique, notice non signée attribuée à Félix Fénéon, 1er juillet 1925




Lucie Cousturier née Lucie Brû, peintre pointilliste, fit la connaissance pendant la première guerre mondiale de tirailleurs sénégalais parqués, avant de monter au front, dans le campement de Fréjus (1) situé à côté de sa maison. Elle fit leur portrait dans Des inconnus chez moi, puis parcourut l'Afrique occidentale dite française en observatrice de la colonie dotée de l'oeil aiguisé du peintre; elle en ramena Mes inconnus chez eux, et écrivit dans Le Paria, journal lié au PCF du temps (avant 1936) où ce dernier était anticolonialiste.

A l'annonce de son décès, Fénéon vint pour une dernière visite et rencontra Léon Werth dans l'escalier - "pour une fois, lui dit-il, quelqu'un est mort".


(1) Que cite Prévert dans Etranges étrangers.

09/06/2016

Une semaine Fénéon, 7 : au travail

Félix Vallotton - Félix Fénéon au bureau de la revue Blanche, ca 1896 
Huile sur carton 
Collection privée





Un qui s'est payé la trombine des visiteurs, c'est Vallotton : il nous montre une tripotée de femmes, des jeunes et des vieilles à la baignade, y en a à poil, d'autres en chemise; c'est tout plein gondolant ! Par exemple, ses gravures sur bois sont très chic.
Félix Vallotton - Balade chez les artisses indépendants, article non signé pour Le Père Peinard, 30 avril 1893



Pour le Père Peinard, Fénéon rédigeait ses critiques d'art dans le style du journal

08/06/2016

Une semaine Fénéon, 6 : ayons congé (à Mazas)


Maximilen Luce - Fénéon à Mazas - "Dans la cellule", 1894 
Lithographie




Les dessins de Luce… sont des croquis de prisonniers hâtivement posés par moi en 94 dans son atelier de la rue Cortot où il préparait son album de lithographies "à Mazas" sur un vieux texte de Vallès.
Félix Fénéon - lettre à Jean Paulhan, janvier 1944 (1)




Sur la table, quelques livres. Il y en avait peu à la bibliothèque de la prison mais Fénéon avait pu y trouver Northanger Abbey, de Jane Austen, en anglais. Il entreprit de le traduire à l'aide d'un dictionnaire que Stuart Merrill lui avait apporté. Cette traduction revue avec l'aide de John Gray parut à la Revue Blanche en 1898 sous le titre de Catherine Morland. On peut la trouver ici, ou .




Aristide Bruant - A Mazas, chanté par Patachou
Mis en ligne par BnF Collection Sonore





(1) cité in Félix Fénéon, Œuvres plus que complètes t. II, Illustrations, VII. Il en est de même des deux autres lithographies déjà reproduites ici. Fénéon étant au secret Luce n'a pas pu le rencontrer à Mazas.

07/06/2016

Une semaine Fénéon, 5 : éparpillement des réprouvés




Henri de Toulouse-Lautrec - La danse mauresque ou Les Almées, 1895
Huile sur toile
Musée d'Orsay




En 1895, Louise Weber dite La Goulue décide de quitter le Moulin-Rouge pour voler de ses propres ailes. Elle compte se produire comme danseuse orientale dans une baraque de foire, pour laquelle elle passe commande à Toulouse-Lautrec de deux panneaux décoratifs démontables.

Le premier panneau la montre au Moulin-Rouge avec Valentin le désossé. Le second anticipe le spectacle de la barque de foire - une almée et un percussioniste à turban pour la touche orientale. La Goulue y semble plutôt douée pour le can-can que pour la danse du ventre, qui n'inspirait probablement pas Lautrec. Mais le vrai spectacle est dans le public massé devant la baraque, et au piano.

Au piano à l'extrême-gauche, Maurice Tinchant, qui fut le pianiste du Chat Noir, est un fantôme. A la date où Lautrec peint ses deux toiles il est déjà mort de puis deux ans et demi, à Lariboisière d'une fluxion de poitrine, à trente-deux ans. Au rang du public, on a d'abord les habitués de la bande à Lautrec : de gauche à droite Paul Sescau et Maurice Guibert, les deux amis photographes, et le cousin-docteur Gabriel Tapié de Céleyran. Au tout premier rang devant la baraque, une dame au grand chapeau, Jane Avril. Et derrière elle, l'essentiel du tableau.


Henri de Toulouse-Lautrec - La danse mauresque ou Les Almées, 1895, détail


A gauche Oscar Wilde puis, identifiable par sa taille, son melon et son écharpe, Lautrec - et enfin Fénéon.

"C'est moi, sans que j'eusse posé, qu'on voyait en petit feutre mou et coude à coude avec Wilde à l'avant-plan dans les badauds qui entouraient l'estrade de la Goulue et non pas le Désossé, hôte en haut de forme d'autres compositions de Lautrec. Nous avions, il faut croire, des analogies et qui n'étaient flatteuses pour aucun des deux."
Félix Fénéon, lettre publiée par M. Saint-Clair dans Galerie Privée, Gallimard, 1947 (1).

En mai 1895, Wilde attend le jugement final de son second procès, Regina vs Wilde for sodomy and gross indecency. En avril, le premier procès, où il attaquait en diffamation, s'est mal passé pour lui - il a voulu pousser l'ironie trop loin...


Le 7. - Epoque à laquelle Oscar Wilde regretta d'avoir parlé.
Félix Fénéon, Passim, La Revue Blanche, 15 avril 1895


Lautrec connaît Wilde de Paris. Il est à Londres et veut faire son portrait; il le rencontre le soir, la veille du verdict. Wilde est trop angoissé pour poser - ses amis le pressent de filer à Douvres et de s'embarquer pour la France, il hésite. Lautrec retourne à son hôtel et fait le portrait, de mémoire.



Henri de Toulouse-lautrec - Portrait d'Oscar Wilde, 1895
Aquarelle 
Collection privée



Le lendemain...



Le 25. - En contraste à la lugubre bouffonnerie de telle proclamation française, – ces paroles de la reine Ranavalo : « nous avons scrupuleusement observé les traités avec les Français, bien qu'on ait dit le contraire. Nous avons essayé de supporter les injures dont il nous accablaient depuis neuf ans sans ombre de raison. Ils ont rompu le traité, ils exigent notre terre : et nous refusons naturellement avec indignation de céder à cette demande. Mieux vaut disparaître que de devenir les sujets asservis de la France ou de toute nation étrangère. Nous aurons donc la guerre. Mon peuple et moi combattrons contre une puissante nation. Nous lutterons pour la défense de nos droits et de nos foyers, non seulement jusqu'à la défaite ou l'infortune, mais, si besoin est, tant qu'un homme restera debout, jusqu'à ce que le sang malgache ait inondé la plaine et la montagne et que notre nom est notre peuple ne soient plus qu'un souvenir. »

Condamnation de M. Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés.
Félix Fénéon, PassimLa Revue Blanche, 1er juin 1895

La commande de La Goulue datait du mois d'avril; la rencontre de Londres a probablement précédé et inspiré le panneau de baraque. Lautrec a repris son dessin quand le Théâtre de l'Œuvre, l'année suivante, monte Salomé.




Henri de Toulouse-Lautrec - Programme pour le Théâtre de l'Œuvre : Raphaël de Romain Coolus et Salomé d'Oscar Wilde


Wilde sortira de prison, brisé, le 18 mai 1897. Sur le panneau, Fénéon le regarde ostensiblement. Et la position de Lautrec entre ces deux emprisonnés - l'un pour homosexualité, l'autre pour terrorisme - est évidemment un signe. La baraque de foire - le Spectacle dans sa jeunesse encore sauvage - sous les yeux de trois En-dehors, comme aurait dit Zo d'Axa. Le rendez-vous des réprouvés.

La Goulue abandonna rapidement la danse orientale pour un spectacle...







de dompteuse de fauves, avec son mari Joseph Droxier, jusqu'au jour où...







...ils furent attaqués par leurs bêtes, abandonnant alors le dressage. La Goulue vécut ensuite de petits rôles, son mari mourut à la guerre en 1914, elle sombra peu à peu - et quant au panneaux de Lautrec...



...Un jour de dèche, elle les lava.
François Gauzi - Lautrec et son temps, 1954, p. 80



C'est-à-dire qu'elle les vendit. De revendeur en acquéreur, les panneaux tombèrent entre les mains de la galerie Hodebert qui en 1926 les découpa en huit morceaux et quelques chutes, pensant en tirer ainsi un meilleur prix. 

Puis les réprouvés ainsi éparpillés furent de nouveau réunis quatre ans plus tard - on peut nettement voir les coutures autour de Fénéon.

Le portrait de Wilde connut un sort tout aussi étrange, puisqu'il est la propriété d'un collectionneur qui ne le prête - au compte-gouttes - que sous la condition expresse que ni son nom ni même le pays où il réside ne soient divulgués. Comme on n'en connaît que des reproductions  plus ou moins fidèles, il n'est pas étonnant que ceux qui s'en inspirent tâtonnent quelque peu sur la couleur exacte des cheveux de WildeEnfermés à double tour, éparpillés aux quatre vents, ainsi tournent les réprouvés.




(1) cf. Félix Fénéon, Œuvres plus que complètes, I, Illustrations, V.




06/06/2016

Une semaine Fénéon, 4 : une vie de lapin


Roland Topor -  Le lapin
10 Lithographies illustrant les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, 1975, André Sauret éd.
Lithographie colorée au pochoir





"Le Lapin de Montmartre (Lucien Undreiner) est arrêté. On le soupçonne d’un cambriolage (Asnières) et d’un meurtre (Courbevoie)."
Félix Fénéon - Nouvelles en trois lignes, 1906





On sait que chacune des Nouvelles en trois lignes relate de façon véridique un de ces faits qu'on appelle divers. Mais qui était donc le lapin de Montmartre ? Premier indice, concordant, en 1906...





La Croix, n°7141, 12 juillet 1906





Réapparaît, en 1910, à la prison de Caen un homme d'une force peu commune - mais est-ce le même ?




Le Bonhomme Normand
Journal des évènements, bruits et nouvelles du Calvados & de la région, 46ème année, n°46, du 18 au 24 novembre 1910
Source





Enfin, troisième et dernière trace...





Liste des bagnards de Guyane
Source :  © Guy Marchal




05/06/2016

Une semaine Fénéon, 3 : la substance irrévélée où s'opère l'unification


Henri de Toulouse-Lautrec - Programme du Théâtre de l'Œuvre, 4ème soirée de la saison 1894-95
pour Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, pièce en cinq acte d'après la pièce du théâtre indien attribuée au roi Soudraka, 1894
Lithographie à l'encre bleue sur papier saumon (détail)
Le personnage représenté en haut à droite est Félix Fénéon dans son rôle de récitant





Janvier 1895 au Théâtre de l'Œuvre - première représentation du Chariot de terre cuite. Félix Fénéon s'avance, nu sous un drapé de lin, et déclame :




Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite : Bénédiction



"Puis il se retira à pas lents et cadencés, et le théâtre éclata en applaudissements" (1). La pièce fait un triomphe, un des plus grands succès de Lugné-Poe. Les applaudissement s'adressaient surtout surtout à un homme, Fénéon, précédemment accusé de terrorisme, qui venait d'être libéré de prison et qui était encore suivi dans ses déplacements par deux policiers en civil.

Mrichhhakatikâ (मृच्छकटिका), Le Chariot de Terre Cuite, est une pièce en 10 actes, classique du théâtre indien sanscrit. La tradition l'attribue à Shûdraka (शूद्रक), prince, poète et auteur dramatique indien probablement imaginaire et dont on ne sait à peu près rien sauf ce qui en est dit dans le prologue de la pièce. C'est une histoire d'amour, d'oppression et de révolte.




Henri de Toulouse-Lautrec - Couverture pour Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, 1895



Les personnages principaux sont Vasantasena, prostituée, son amant Chârudatta, brahmane ruiné, son soupirant Samsthanaka, prince imbécile et cruel. 



Léon Carré - Illustration pour une édition du Chariot de terre cuite, 1921



A la fin triomphent l'amour, le bouddhisme et la révolution.




Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, Acte V, scène XV et dernière



Léon Carré - Illustration pour une édition du Chariot de terre cuite, 1921



La pièce avait été pour la première fois adaptée en français et en cinq actes par Joseph Méry et Gérard de Nerval, sous le titre Le chariot d'enfant, créée au Théâtre de l'Odéon le 13 Mai 1850.

La seconde adaptation est due à Victor Barrucand, toujours en cinq actes, pour le Théâtre de l'Œuvre. Le programme et les décors de l'acte V sont de Toulouse-Lautrec. C'est peut-être à la suite de ces dessins que Lautrec adoptera parfois un monogramme à l'éléphant :






Un des monogrammes de Toulouse-Lautrec



"Au théâtre de l'Œuvre sera joué, adaptation du sanscrit son Chariot de terre cuite, cinq actes souriants et terribles, d'un hindoustanisme authentique, où l'on trouve de si aimables filles et ce voleur qui, au moment de trouer le mur de la maison à dévaliser, hésite : donnera-t-il à la brèche la forme d'un croissant, d'une cruche ou d'un lotus ?"
Félix Fénéon - Victor BarrucandPortaits du prochain siècle, 1894 (2).



Barrucand, lui aussi anarchiste, collaborera ensuite avec Fénéon à une rubrique de la Revue Blanche intitulée Passim, série de notules politiques dont voici la seconde :

"Du 1er au 6 janvier.  A l'occasion des fêtes du Nouvel An, nous avons eu la dégradation du capitaine Dreyfus, et, autour, le noble spectacle de l'immobilité servile des uns et la fureur lyncheuse des autres. Il y a, disait Renan à une séance du prix Monthyon, un jour dans l'armée où la vertu est récompensée.  Arrestations variées (monde politico-financier). Souhaitons que cesse enfin cette manie de l'épuration : les gens n'auraient qu'à s'imaginer que ce sera propre, après."
Revue Blanche, 1er février 1895


On remarquera que certaines de ces réflexions sont toujours d'actualité.





Pour qui voudrait poursuivre :

Victor Barrucand avait écrit dans Les Temps Nouveaux et il sera l'animateur de la campagne pour Le Pain Gratuit. En 1900 il écrira Avec le feu (3),  l'histoire romancée d'Emile Henry, Félix Fénéon et quelques autres. Et pour beaucoup plus d'informations on peut se référer au site de Céline Keller.

On trouvera la traduction du texte sanscrit du Chariot, par Paul Regnaud, ici. (tome I de IV). Et l'adaptation par Claude Roy, en 1969, .

Et on lit toujours avec intérêt et profit le blog Revue Blanche de François Bourrelier, par exemple ici.




(1) Joan Ungersma Halperin, Félix Fénéon, Gallimard 1991, p. 338.

(2) Félix Fénéon, Œuvres plus que complètes, tome II, Droz éd. p. 604.

(3) Gratuit ici et pas gratuit .

04/06/2016

Une semaine Fénéon, 2 : portrait craché


Paul Signac - Sur l'émail d'un fond rythmique de mesures et d'angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890 (1)
Huile sur toile 
Museum of Modern Art, New York




– Pourquoi tout rabaisser ? Ne pouvait-il aussi bien se passionner pour la liberté, dit Brandal. La preuve que Vaillant comprenait que l’autorité est la source de tous nos maux, c’est son attaque peu équivoque aux représentants du pouvoir.

– La bombe est autoritaire, remarqua Meyrargues.

– Qui donc est libre ? dit Marchand. Quel est celui qui a rompu complètement avec le monde, avec les sentiments ? Il y a les femmes, la vie, la famille, les amis, et tant de considérations dont on ne peut faire fi… que par sécheresse de cœur.

– On peut avoir connu ces joies, dit Meyrargues, et les dépasser, en chercher d’autres, aller plus loin. Toute jouissance est une destruction ; la destruction consciente, la grande négation sans bornes, l’ivresse de la nuit définitive, c’est peut-être la plus haute jouissance ! Ne rien espérer, ne rien craindre et s’anéantir, c’est peut-être se posséder éternellement dans une minute supérieure au temps. Mon âme n’est point capable de ces mouvements, mais je les comprends. Pour ma part, j’ai choisi l’amour qui nous disperse et la critique intellectuelle qui nous éloigne des choses. La mort !… mais ce serait trop beau. Elle reste insaisissable !

Il eut, en disant cela, un sourire de mansuétude indicible, un long regard sur soi-même, les yeux mi-clos, en dedans. Sa physionomie aux grands traits asymétriques et ses petits yeux bridés reflétaient le ravissement intérieur d’un Bouddha, et la troublante componction d’un Anatole France.

Robert seul le comprit et lui répondit par une pensée italienne : 


Due cose belle ha il mondo : Amore e Morte.


— J’appelle ça ne pas répondre, dit Marchand en se levant. Ils se taisaient.
Victor Barrucand - Avec le feu, 1900



Sans trop forcer les clefs dans un roman à clef, mettons que Brandal soit (un peu) Signac et Meyrargues (beaucoup) Fénéon, vus par quelqu'un qui les connaissait bien.


03/06/2016

Une semaine Fénéon, 1 : Signac/Luce/Fénéon (avant d'aller vers le grand massacre...)


Paul Signac - Luce lisant La Révolte, 1890
Encre, lavis d'encre de Chine et aquarelle sur crayon
Collection privée
Source




"Luce venait régulièrement voir Fénéon chez lui. Quand arrivaient d'autres amis, Luce était là, assis à table tranquillement avec son litre de vin ordinaire, lisant La Révolte ou quelque autre feuille anarchiste. Ses manières et ses façons de s'habiller étaient à l'opposé de celles de son hôte. Il enlevait rarement son chapeau de feutre avachi, et ses pantalons n'étaient jamais repassés. Il pouvait paraître bourru à ceux qui ne le connaissaient pas, car il parlait peu, et quand il parlait il était bref et grossier."
Joan Ungersma Halperin - Félix Fénéon
Yale University Press, 1988
Trad. Dominique Aury avec la collaboration de Nada Rougier, Gallimard 1991, p. 137.


Années 1890-1895, années d'un fourmillement de couleurs...




Maximilien Luce - Le Louvre et le pont du Carrousel, effet de nuit, 1890
Huile sur toile
Collection privée


...et de la Terreur Noire.




Le Petit Journal du 23 Décembre 1893


L'avant-garde esthétique est divisionniste, la radicalité politique est anarchiste - et les deux ont tendance à se confondre. La plupart des artistes de la première, Maximilien Luce, Cross, Pissaro, AngrandSignac, Théo Van Rysselberghelisent les feuilles de la seconde comme La Révolte de Jean Grave. Le journal qui continue La Révolte, Les Temps Nouveaux, est financé entre autres par Signac, qui y écrit. 



Les Temps Nouvaux, 1ère année n°3, 17 Mai 1895
(article d'Elisée Reclus)
Source : Gallica/BnF




Luce y fait paraître ses dessins, comme Van Rysselberghe.




Maximilien Luce - Frontispice pour Les Temps Nouveaux, 1898
Lithographie, collection Michel Dixmier



On retrouve Luce au Père Peinard d'Emile Pouget, dans les journaux de Zo d'Axa, La Feuille et L'EnDehors

Luce, Cross, Fénéon... c'est la génération qui avait dans les dix ans au moment de la Commune (1), et qui en garde un vivant souvenir. Luce surtout, qui a assisté (2) aux massacres et qui peindra plus tard...






 Maximilien Luce - Une rue de Paris en Mai 1871, 1903-1905
Musée d'Orsay





Maximilien Luce - L'exécution de Varlin, 1914-1917
Musée de l'Hôtel-Dieu, Beaune



En un sens, Luce et Fénéon sont deux témoins parallèles de l'époque. Fénéon, comme Jean Grave, est  pris dans les grandes rafles anti-anarchistes d'Avril 1894, tous deux sont dans le même sac du Procès des Trente. Luce est arrêté un peu plus tard, après l'assassinat de Sadi Carnot. Luce et Fénéon se retrouvent tous deux emprisonnés à Mazas. Pendant un peu plus d'un mois il s'y côtoient (sans pouvoir se rencontrer, Fénéon étant au secret) avant d'être libérés en Août.





Maximilien Luce - La main de l'artiste, autoportrait à la prison de Mazas, 1894





Photo anthropométrique de Félix Fénéon le lendemain de son arrestation, 26 Avril 1894








Maximilien Luce - Fénéon à Mazas
Lithographies
in Jules Vallès - Mazas, 1894



Les Lois Scélérates de 1894 eurent raison des feuilles anarchistes - Jean Grave en prison pour deux ans, Pouget ne pouvant continuer le Père Peinard que depuis son exil Londonien.



Le Père Peinard au populo - Elections législatives de mai 1898 : avant l'élection / après l'élection
Dessin de Maximilen Luce



Dès lors, c'est le syndicalisme qui va abriter la propagande libertaire - Pouget et Grave étant à l'initiative du premier journal de la CGT, la Voix du Peuple, en 1900. Luce est toujours là.



Maximilien Luce - Dessin pour La Voix du Peuple, 1er Mai 1911



The medium is the massage. Le vrai congrès de fondation de la CGT n'est pas celui de Limoges (1895) mais celui de Montpellier en 1902, et la Voix du Peuple n'y a pas été pour rien. La Charte d'Amiens est votée en 1906

L'avant-garde divisionniste et le syndicalisme révolutionnaire s'effaceront presque de concert. Pour la fin de la première, on peut retenir le moment où Fénéon (en fait Natanson, qui le finançait) met la clé sous la porte de la Revue Blanche en 1902 - Cross meurt en 1910, Luce abandonne progressivement le pointillisme, Signac se retire à Saint-Tropez pour s'y cloîtrer résolument pendant la guerre, Angrand  se réfugie dans le pastel, Van Ryssenberghe retourne au classicisme. 

A la CGT, c'est à partir des grèves perdues de Draveil en 1908 et des Postes en 1909, après une campagne massive d'arrestations et d'emprisonnements, dont ceux de Victor Griffuelhes et d'Emile Pouget, que la direction échappe progressivement des mains des anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires pour passer à celles des pragmatistes, d'abord Louis Niel puis Léon Jouhaux.

Puis vient la grande boucherie...






En 1908, lors du congrès de Marseille, la CGT donnait comme mot d'ordre de répondre "à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire". 

Le 28 Juillet 1914, le comité confédéral déclare : "Dans la situation présente, la C.G.T. rappelle à tous qu’elle reste irréductiblement opposée à toute guerre. La guerre n’est en aucune façon une solution aux problèmes posés. Elle est et reste la plus effroyable des calamités humaines. À bas la guerre ! Vive la paix !"

Mais au moment de la mobilisation générale du 1er Août, le syndicat se rétracte : "Les événements nous ont submergés. Le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’humanité des horreurs d’une guerre… Pouvions-nous demander à nos camarades un sacrifice plus grand ? Quoiqu’il nous en coûte, nous répondons : Non."

"Aux obsèques de Jaurès, le 4 août, Jouhaux s’écrie : “Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand.” L’émotion est à son comble. On pleure. Maurice Barrès applaudit avec force. Un sénateur qui fut un ennemi acharné de la C.G.T. s’écrie : “Et dire que voilà des hommes que nous voulions faire emprisonner”. Ainsi la C.G.T., rompant avec ses décisions antérieures, prend sa place dans l’Union sacrée." (3)

Jean Grave et Kropotkine passent du côté des bellicistes, et signent le Manifeste des seize. Maximilien Luce ne le signera pas mais soutiendra lui aussi la guerre, au contraire de Signac.

Fénéon reste fidèle à ses convictions anarchistes - ce qui ne l'empêche pas d'écrire à des soldats, à des prisonniers pour leur soutenir le moral. Le 19 août 1914 il écrit à Luce, sa lettre commence ainsi :

"Mon cher Luce,
Vuillard garde un pont, je ne sais où..." (4).

Mais Fénéon, tout au long de la guerre, cachera chez lui un déserteur.




Toujours à propos de Maximilien Luce, on peut lire ce texte d'Anne Klein.

De Félix Fénéon : 
- Œuvres plus que complètes tomes I et II, Librairie Droz, 1970
- Nouvelles en trois lignes (dans le journal Le Matin, Mai à Novembre 1906, et en ligne, ici)
- Rappelons que l'œuvre de Félix Fénéon est dans le domaine public depuis le 1er Janvier de cette année...
...et qu'il dispose d'un compte Twitter.


(1) Vallotton, Vlaminck, Derain, Van Dongen - nabis ou fauvistes, également anarchistes du moins dans leur jeunesse - sont nés plus tard.

(2) A l'âge de treize ans, rentrant de l'école, pendant la Semaine Sanglante, il voit fusiller en masse hommes et femmes alignés contre un mur, voir Joan U. Halperin, op. cit. p. 137. Luce avait débuté comme apprenti et gagnait sa vie comme ouvrier graveur sur bois - différence sociale notable d'avec les autres néo-impressionnistes. Tout au long de leur vie Luce et Fénéon restèrent très proches. D'après Joan Halperin "leur amitié de poursuivit dans la génération suivante, lorsque Frédéric, le fils de Luce, devint apprenti comme avait été son père, il dînait souvent chez Fénéon" op. cit. pp. 137-138.

(3) Extrait, comme les citations précédentes, du manuel minimal de base à l'usage des vieilles générations : Georges Lefranc - Le syndicalisme en France, Collection Que sais-Je n°585, P.U.F., 1953 (Via).

(4) Cité in Joan U. Halperin, Félix Fénéon, p.370.