06/05/2021

Petite musique de nuit attribuée à tort


The phonograph man

 

Le tableau a été attribué (à tort) à John Vicat Cole, l'auteur de Lights o' London, figurant sur mon billet d'hier. Je commence une série sur la famille Cole et donc, dans cette famille, cherchons l'usurpateur (et cherchez le chat, aussi, tiens).

 

05/05/2021

Ronde de nuit : Swinging London (with a harp)


Reginald Rex Vicat Cole - Lights o'London, nd (ca 1930 ?)

 

Mme Chat - C'est très chromo, non ?

M. Chat - Tout à fait chromo. Limite affiche pour British Railways. Mais j'aime bien. Surtout la harpe, c'est la harpe qui fait le charme.

Mme Chat - Ha oui, la harpe...

 

 



Musiciens de rue, Londres, début du XXIème siècle
Mis en ligne par settime2588

04/05/2021

Les rois mages existent, je les ai rencontrés en 1990


James Tissot - Les rois mages en voyage, ca 1894

Huile sur toile

Brooklyn Museum

 

 


André Ricros & Louis Sclavis quartet - Mes amics (trad., arr. Louis Sclavis)
de l'album Le partage des eaux, Silex éd. 1990
Mis en ligne par Elwood P. Dowd


 

Qu'est-ce que j'ai pu écouter ça en 1990. Pas le plus connu de Sclavis, mais tout ce disque est une superbe résurgence trad-jazz.

Et puis bon, se dit M. Chat, c'est un occitan limousin assez compréhensible - d'autant que très vieux-croyant - je ne vais pas le traduire...


Mes amics que n'ai ausit
Un ange que cantava
Cantava qu'èra Nuèch,
Vira la mièja-nuèch,
Que la vièrga enfantava.
Un portava de l'ór,
E l'autra de la mirra.
E l'autra de l'encens,
Cadun emb son present,
E totse tres l'adorèron.

 

Et de Tissot, bien sûr, déjà

03/05/2021

Ciel... encore un autre déconfinement

Andrew Robertson - Brick impressionism

 

Mme Chat - Ça y est !

M. Chat - Ça y est quoi ?

Mme Chat - On peut y aller, à plus de dix kilomètres !

M. Chat - Et alors, qu'est ce qu'il y a, hein, au onzième kilomètre ?

Mme Chat - Oh, toi, tu n'aimerais pas aller plus loin, vraiment ? Mais où est-ce que tu aimerais aller, à la fin ?

M. Chat - Moi ? J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

 

D'Andrew Robertson, déjà.

 
 

02/05/2021

Sabes que ese disco está rayado (mais on va le glisser sur la platine quand même parce qu'on l'aime bien)

 


Mme Chat - J'en ai marre,  je veux danser... 

M. Chat - Euh, voyons voyons...  Ah,  voilà

 

 

Sierra Maestra - No me llores más
de l'album Dundunbanza, 1994 
Mis en ligne par Sierra Maestra

01/05/2021

Théâtre de mémoire et préférence pour l'oubli (avec un excursus sur les terrae nullius ou terres bonnes à prendre)


Radu Jude - Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares, 2019
 
 

Le film de Radu Jude, qu'on peut visionner gratuitement sur Arte.tv jusqu'au 4 mai inclus, est un exercice de fiction documentaire en abyme. Il prend pour héroïne une metteuse en scène qui monte avec la participation de la population et de la municipalité d'une ville roumaine (le film est tourné à Bucarest) un spectacle commémorant les massacres d'Odessa (1) - jusqu'au moment où les édiles et une partie des habitants se rendent compte qu'on veut leur rappeler ce qu'ils préfèreraient oublier. La préférence pour l'oubli est un affect intéressant à creuser et, évidemment, à mettre en scène.


 
 
(1) Entre 1941 et 1944, le régime fasciste roumain d'Ion Antonescu a massacré 250.000 juifs (2), principalement en Bessarabie, Bucovine (3) et Ukraine (où il participait à la guerre contre l'URSS aux côtés des allemands). On estime que le massacre d'Odessa, perpétré par les Roumains, a fait 100.000 morts juifs. Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares est une phase prononcée par Antonescu.
 
Une particularité de l'antisémitisme roumain a été la participation d'une bonne partie de la population (sous l'uniforme ou en civil) à la politique d'extermination, par exemple lors du pogrom de Iași.
 
(2) Sur la Shoah roumaine on peut lire en français le livre de Matatias Carp, Cartea Neagra. Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie 1940-1944, Denoël, 2009, présenté ici par son éditrice, Alexandra Laignel-Lavastine (4). Pour une introduction il existe ce numéro de la Revue d'histoire de la Shoah (et dans le cas où vous voudriez une étude approfondie, le livre de Jean Ancel en anglais, cité dans le film de Radu Jude).
 
(3) La Bessarabie et la Bucovine du nord, principaux théâtres de tels événements, avaient et ont encore une particularité : provinces perdues au profit de l'URSS en 1940, reconquises en 1941, reperdues en 1944 (et, dans le cas de la Bessarabie devenue Moldavie, toujours disputée) ce sont alors, à l'instar de la Pologne, des sortes de Terrae nullius où l'on pouvait tout se permettre. La Terra nullius, Terre sans maître selon la définition juridique tirée du droit du plus fort, c'est cet espace politiquement labile où les frontières vont et viennent, où les ordres s'instaurent et s'abolissent rapidement. C'est l'Amérique latine du XVIème, l'Afrique et l'Océanie (5) du XIXème, le Moyen-Orient, le Sahel ou la Libye d'aujourd'hui. La Terra nullius est, pour le pire (6) ou parfois pour du meilleur, le laboratoire des ordres nouveaux (7).
 
(4) De Laignel-Lavastine, les amateurs de Cioran, Ionesco ou Eliade peuvent lire avec profit l'étude qu'elle leur a consacrée, Cioran, Eliade, Ionesco, L'oubli du fascisme, PUF 2002 (8).
 
(5)  Sur l'Australie comme Terra nullius, lire le beau livre de Sven Lindqvist.
 
(6) Il est dangereux d'habiter une Terra Nullius, comme ont pu le constater les juifs roumains de Bessarabie et de Bucovine, ou comme vous le feraient remarquer tous ceux qui traversent aujourd'hui, au hasard d'esquifs de fortune, les eaux de la Méditerranée.
 
(7) Il existe une hypothèse de généralisation de la Terra Nullius, c'est celle de la tropicalisation du monde.

(8) Je me souviens encore du regard sourcilleux de ce (pourtant très recommandable) libraire parisien, que j'imagine admirateur de Cioran et qui, me voyant saisir ce livre à l'étalage, murmura : "vous voulez vraiment lire ça ?"... Préférence pour l'oubli, toujours.



 

30/04/2021

Ciel... Nissky


Georgy Grigorievich Nissky - En Route (1958-1964)

 

Et de Nissky, déjà.
 

29/04/2021

Regarde la route : Gérard Delahaye


Gérard Delahaye - Camions 
de l'album Le grand cerf-volant, 1976, éd. Nevenoe
Mis en ligne par MisterFurniture

28/04/2021

Dans les forêts de la nuit (Katherine Schmidt, encore)


Katherine Schmidt - Tiger Tiger, 1933

Huile sur toile

Whitney Museum of American Art, New York

 

 

William Blake - The Tyger, 1794
Mis en ligne par i2belong

27/04/2021

L'art de la conversation : Katherine Schmidt

Katherine Schmidt - The Old Man Talks, 1938

Huile sur toile

Whitney Museum of American Art, New York
 

26/04/2021

Planètes inachevées passées au casse-noisette (Serpents et Araignées, #8 et fin)


Vincent Di Fate - Ill. de couverture pour The Big Time, ACE Books 1982 

(de gauche à droite un centaure vénusien, Greta, un lunien et Erich-"welcome from the void kamerad")

 

Dans son autobiographie, Leiber explique qu'il n'avait jamais écrit en musique, sauf à trois occasions : pour sa novella Ship of shadows, pour The Big Time et A deskful of girls.

 

Pour The Big Time, c'était la Pathétique de Beethoven et...

 

Franz Schubert - Symphonie n°8 "Inachevée", 1822
Dir. Wilhelm Furtwängler
Mis en ligne par Robert J
 
 
 
 
 
 

Kelly Freas - Ill. de couverture pour The Magazine of Mystery and Science Fiction, Avril 1958

 

Mais pour A deskful of girls, il avait choisi :
 

 

Piotr Ilitch Tchaïkovski - Casse-noisette, 1892
Dir. Peter Wohlert
 
 
 
(oui, ça pique les oreilles, mais la couverture pique les yeux, aussi) 
 
 
 
Ed Emsh - Ill. de couverture pour The Magazine of Mystery and Science Fiction Juillet 1969
 
 
 
Enfin, pour conclure cette semaine (et un jour) Serpents et Araignées voici l'accompagnement sur lequel Leiber écrivit Ship of shadows (1) :

 
 
Gustav Holst - The planets, 1918
Royal Philharmonic Orchestra  
Mis en ligne par Classical Music11
 
 

 

 

(1) Le navire des ombres en version française, disponible, par exemple, dans l'édition Mnémos chroniquée hier.

 

25/04/2021

Éternellement vôtres (Serpents et Araignées, #7)

Graphisme : Atelier octobre rouge

 

 

En attendant la conclusion de cette semaine Serpents & Araignées, interlude publicitaire gratuit pour cette édition récente (janvier 2021) des textes (un roman, une novella et dix nouvelles) écrits par Fritz Leiber et ayant trait aux (ou même dont les héros sont des) félidés (il y en a même un qui parle). Le tout préfacé et entièrement révisé et annoté par Timothée Rey, comme l'édition de la Guerre uchronique. Et cela ne vous coûtera que l'équivalent de deux boîtes de masques FFP2, et même moins qu'une boîte de FFP3, pensez...

On n'y trouvera pas, néanmoins, ce roman apocalyptico-choral dont un des personnages principaux est une féline d'un type spécial, et que vous devrez vous procurer par (tous) vos propres moyens.

 

 

Sergio Macedo - Ill. de couverture pour Fritz Leiber -  Le Vagabond

éd. J'ai lu, 1975

 

 

(à suivre)

 
 

 

24/04/2021

Bibliographie uchronique (avec un excursus sur les univers parallèles de Jean et d'Ursula) (Serpents et Araignées, #6)

 

En anglais et sur le papier, la façon la plus simple de lire The Big Time est cette jolie édition...


Ill. de Couverture par The  Chopping Block

 

 

...de chez TOR Books. Mais on n'y trouvera qu'une partie de la saga de la Guerre uchronique. Si l'on veut le reste des nouvelles et novellas, il faudra se procurer l'intégrale (en anglais et en papier toujours) compilée par Kevin A. Straight chez Creative Minority Productions en 2016.

Bon, si on la met bien en vue dans la bibliothèque, et si on la regarde souvent...



 

...on finira par avoir un peu mal aux yeux, et peut-être même par faire des cauchemars récurrents. Cela dit, cela vous rapproche des soldats et amuseuses démon(e)s de The Big Time, qui font eux/elles aussi des cauchemars récurrents après leur résurrection aux bons soins des médecins araignées. Et c'est le prix à payer pour lire le vieux Fritz dans le texte.

D'un autre côté, si on n'est pas accro au papier et si on se contente de The Big Time tout nu, on le trouvera gratuitement en ligne, grâce au Projet Gutenberg

D'un troisième côté (il y toujours un troisième côté), on peut se procurer pour une somme modique la totalité de la Guerre uchronique (roman, novellas et nouvelles) en français et sur du papier, dans l'édition Mnémos de 2020 : 

 

Illlustration : Elisabeth Fredriksson / Arcangel

Graphisme : Atelier octobre rouge

 

Et c'est même encore plus complet que chez M. Straight, car cela inclut quatre nouvelles que ce dernier avait écartées. Et pour ladite somme modique, on a les traductions revues et corrigées par Timothée Rey, un grand article de sa plume sur les images de l'araignée et du serpent  dans l'œuvre de Fritz Leiber et une abondance de notes. Les notes ne sont pas inutiles car Leiber était d'une grande culture et sous-entendait que ses lecteurs la partageaient. A titre d'exemple il fait partie des rares auteurs de SF états-uniens de ces années-là à pouvoir vous citer Aucassin et Nicolette, au passage, en incipit. Bref, c'est une véritable Guerre Uchronique dans la Pléiade qu'on a là.

Et à propos de Pléiade, l'équivalent états-unien de cette collection, la Library of America (LOA) propose ces deux volumes :


 

 

...soit les classiques de l'Âge d'Or y compris, bien entendu, The Big Time. Et toujours by the way (ou : soit dit en passant), la Pléiade états-unienne, c'est aussi ça, voyez-vous :

 



 

Volumes 281 et 296 de la Library of America

 

 

...(et je ne vous détaille pas les trois volumes de Philip K. Dick de la même collection).

 Comparativement, l'écrivain le plus récent (i. e. le plus récemment mort) de notre Pléiade à nous c'est :

 

 



Considérez l'écart.

 

Mme Chat - Oui, mais il y a aussi Kundera, il est plus jeune, même s'il n'est pas mort...

M. Chat - Certes, mais mon point porte sur ce qu'on appelle la littérature de genre et la place qu'on lui attribue, à qualité égale - voire largement inégale en sa faveur, en l'espèce - dans les collections de prestige, tu vois... Et puis au fait, pourquoi Kundera et pas Cortázar ?

Mme Chat - Quel rapport ?

M. Chat - J'attends toujours Cortázar dans la Pléiade. Gallimuche a les droits, d'autant que...

 

Via Libreria del Salento

 

Et le rapport ? Cortázar a obtenu la nationalité française en même temps que Kundera, en 1981, on peut les écouter là quand ils reçoivent leurs papiers.

Mme Chat - Ha oui, c'est pas mal ce qu'il dit Cortázar, c'est plus développé que l'autre... C'est Mitterrand qui a fait ça ?

M. Chat - Voui. Redoutable vieux matou, Mitterrand. Tu comprends ?

Mme Chat - Kwadonc ?

M. Chat - Un coup pour les Serpents, un coup pour les Araignées...


Mais je reparlerai des félins.

 

 

(à suivre)






23/04/2021

Si nous n'avons pas oublié que nous avons oublié (Serpents et Araignées, #5)



Bruce Pennington - Ill. de couverture pour Fritz Leiber - The Big Time 
New English Library, 1969

 

Dans son autobiographie, Not much disorder and not so early sex (1) Fritz Leiber raconte comment il a écrit The Big Time "en cent jours depuis la première idée jusqu'à l'envoi du manuscrit" sous la pression du matériau inconscient accumulé pendant trois années improductives. Années (1954 à 56) qui correspondaient à sa première crise aiguë d'alcoolisme. Suivirent quatre mois passés à s'en sortir à coups de somnifères, et la résurrection - "ma machine à écrire était brûlante, et il en sortait des choses presque automatiquement". Parmi ces choses, outre The Big Time, il y avait deux autres morceaux plus ou moins rattachés au cycle de la Guerre uchronique (Change War dans l'original) : Try and Change the Past et A Deskful of Girls (2).

The Big Time mêle deux thèmes qui étaient déjà classiques en 1957 (4) : le voyage dans le temps et ses paradoxes d'une part, l'uchronie et ses frayeurs rétrospectives, de l'autre. Ils étaient d'ailleurs déjà classiquement mêlés. La fin de l'éternité (Isaac Asimov, The End of Eternity, 1955) et La patrouille du temps (Poul Anderson, Time patrol, 1955) avaient déjà mis en scène ces polices temporelles dont l'objectif est d'empêcher d'éventuels perturbateurs de modifier la trame historique standard. Pour que surtout rien ne change dans le cours prévu par de bienveillante entités super- (ou supra-) humaines réfugiées dans un lointain futur - et pour la continuation du mode de vie du lecteur supposé standard, mâle blanc états-unien du milieu du XXème siècle.

C'est précisément là que Leiber introduit une petite nouveauté.

 

 

Fritz Leiber en officier des Araignées lors d'un bal masqué, 1962

 

Dans The Big Time, le temps est l'enjeu d'une bataille entre deux entités également lointaines et malveillantes, les Serpents et les Araignées. Elles se font la guerre et l'ennemi est l'ennemi, point. Elles ressuscitent des humains (ou des centaures vénusiens venus du futur, etc...) qui leur servent de soldats - et des filles qui seront infirmières/femmes de réconfort (3). Les araignées sont plutôt à l'ouest, et les Serpents à l'est. Ça me rappelle quelque chose.

 


 

D'ailleurs, les Araignées emploient les grands moyens. côté Ouest, les nazis sont plus efficaces, ils vont donc arriver jusqu'au Kansas. Les Serpents ne sont pas en reste, d'ailleurs.

On peut donc ranger The Big Time dans les rangs (serrés) des métaphores SF de la Guerre Froide. Mais avec un correctif : c'est une Guerre Froide où il n'y a pas de gentils. Ne reste que l'angoisse infinie des Démons, résurrectés comme mercenaires par les deux factions belligérantes à un point donné de leur ligne de vie, et qui se demandent lesquels de leurs souvenirs correspondent encore à une réalité soumise à des modifications permanentes.

 

 
Mais je me demande parfois si nos mémoires sont aussi bonnes que nous le croyons, si le passé en entier n’a pas été complètement différent de tout ce dont nous nous souvenons et si nous n’avons pas oublié que nous avons oublié.

Fritz Leiber - L'Hyper-temps, trad. française d'Hervé Denès, révisée par Timothée rey, Mnémos éd. 2020

 

Je me souviens du monde bipolaire, qu'Erri de Luca décrit quelque part comme les deux côtés, pile et face, d'une  même pièce de monnaie (5). je suis né dans ce monde biface, et je l'ai vu se modifier quelque peu (6). Je me souviens qu'à la fin des années 1970 on nous annonçait la Fin hégélienne de l'Histoire ou, à tout le moins, la Fin des Grands Récits. Certes, me disais-je in petto (7), nous nous sommes un peu raconté des Histoires, mais voyons un peu s'il me reste un récit. Ah, oui.

Les Serpents et les Araignées.

 

Ne vous est-il jamais arrivé de vous poser des questions sur votre mémoire qui prend comme un malin plaisir à vous rapporter d’un jour sur l’autre une image différente du passé ? Ne vous est-il jamais arrivé de ressentir que votre personnalité était en train d’évoluer sous l’influence effrayante de forces échappant à votre connaissance et, à plus forte raison, à votre contrôle ? L’intuition d’une mort foudroyante, prête à fondre sur vous à l’improviste, vous a-t-elle parfois serré la gorge ? Avez-vous déjà eu peur des fantômes – non, pas ceux des bouquins fantastiques – mais la pensée de ces millions et ces millions d’êtres qui furent à un moment donné si vivants, si forts, qu’il est bien difficile de les croire tous envolés à jamais, bien rangés dans un sommeil immatériel et inoffensif ?

 

Ne vous arrive-t-il pas, à vous aussi, que vos souvenirs, voire vos convictions politiques se brouillent ? N'entendez-vous pas de plus en plus souvent parler de post-vérité, de faits alternatifs, de triangulation ou de storytelling ? Je vous le dis...

Les Serpents et les Araignées.

Un peu comme si le Vieux Fritz était toujours à la manœuvre. On me murmure d'ailleurs que certains ne se cachent même plus... Et ça, vous allez me prouver que ce n'était pas un coup des Araignées ? Quant aux Serpents, ils ne se débrouillent pas mal non plus.

Oui, je sens que vous allez me traiter de complotiste - pourtant, des méthodes éprouvées nous ont confirmé la valeur heuristique de la paranoïa ou de la démonologie... 

Bon. J'arrête. Je ne voudrais pas vous inquiéter.


(à suivre)

 


 

 

(1) Berkley books, 1984.

(2) Un météore de calibre 32 et Pavane pour les filles-fantômes, trad. française d'Eric Chedaille, Le Masque éd. 1979.

(3) j'utilise cette expression pour rendre le caractère ambigu de leurs prestations dans The Big Time. Dans le texte ce sont des amuseuses et Leiber prend d'infinies précautions pour ne pas mentionner de prestations sexuelles (qui restent constamment sous-entendues, bien sûr). Donc, officiellement, elles restent dans le domaine du care, elles réconfortent les héros fatigués. On est dans les années 1950, dans une SF restée assez prude, particulièrement en ce qui concerne les relations sexuelles avec les extraterrestres (4), qui sont pour l'inconscient états-unien une métaphore du sexe interracial - il faut rappeler qu'en 1957 les miscegenation laws sont encore en vigueur sur une bonne partie du territoire états-unien. L'Affaire Loving date de 1958.

(4) Philip José Farmer publie certes la nouvelle The Lovers en 52, mais après qu'elle ait été plusieurs fois refusée, notamment par Campbell.

(5) Je me permets de développer pour mon propre compte : capitalisme libéral, capitalisme d'état.

(6) Se modifier, et non pas disparaître. Non, il n'est pas disparu en 1989 à Berlin, il a commencé à se modifier, bien plus tôt, sur la Rivière des Perles. Et il est - un peu moins, mais toujours largement - pile et face, majoritairement néo-libéral d'un côté, majoritairement capitaliste d'état de l'autre. 

(7) In petto, c'est-à-dire au creux de ma poitrine, il faut se rappeler des très individualistes (et étouffantes) années 1980, où l'on ne pouvait se dire certaines choses qu'in petto



Et pendant ce temps-là...

...J'ai fêté pas mal d'anniversaires à Buffalo Grill

22/04/2021

Le fils du compétiteur (Serpents et Araignées, #4)

 

  George Cukor - Camille (en V.F. Le roman de Marguerite Gautier), 1936 -  on reconnaît Fritz Leiber (de face, tunique noire) dans le rôle de Valentin, et RobertTaylor à l'extrême-droite (Via Will Hart)

 

 

Fritz Leiber naît par un soir de Noël, le 25 décembre 1910, dans une famille de comédiens. Le père, Fritz senior, était un acteur shakespearien qui trouvait aussi son gagne-pain au cinéma :


Fritz Leiber (Senior) en Jules César dans le film de J. Gordon Edwards, Cleopatra, 1917, avec Theda Bara dans le rôle éponyme


Un père compétitif. Quand Fritz junior se met aux échecs "Il s'initia au jeu en me regardant l'apprendre et il me battit à notre première rencontre.  Je fondis littéralement en larmes. Mon père était terriblement bon pour absorber les choses ainsi, c'était un compétiteur infatigable (...) Le croiriez-vous ? Quand j'ai commencé à écrire des histoires et à les envoyer à des magazines, mon père s'est mis immédiatement à faire de même. Il en a même bâti trois ou quatre..." (1).

Mais ce père partagea toutefois la scène avec son fils - qui tenait de plus petits rôles -  par exemple dans Le Bossu de Notre-Dame de William Dieterle. De cette époque il nous reste un tableau (2) représentant...




...Fritz junior en Edgar, dans le Roi Lear.

Ledit Fritz junior entame donc une carrière d'acteur au théâtre et au cinéma, tout en suivant à Chicago des études de philosophie puis de théologie, jusqu'à devenir diacre et même un temps, exercer comme ministre de l'église épiscopalienne (3) dans le New Jersey, puis il doute et bifurque... Il exerce divers métiers, rédacteur d'encyclopédie, professeur de diction, vérificateur qualité chez Douglas Aircraft, responsable éditorial dans une petite revue scientifique. Il est vrai que ses occupations préférées, outre l'écriture, étaient les échecs, l'escrime et le tennis.

Bien sûr, il publie pendant ce temps, essentiellement des nouvelles pour  Weird Tales ou  l'Astounding de John W. Campbell. Mais insuffisant, et de très loin, pour faire bouillir la marmite. Il entretient aussi une correspondance avec H. P. Lovecraft, de 1936 à 1937 (4).

C'est The Big Time, prix Hugo en 1958, qui lui permet de vivre de sa plume. Le début de ce qu'il appelait sa middle period, où il écrit notamment son second pris Hugo, Le vagabond - et qui se termine abruptement par la mort de Jonquil, sa femme. Il replonge dans l'alcool et les barbituriques (5), devient un habitué des Alcooliques Anonymes - et de la dèche, aussi. Quand Harlan Ellison le retrouve, bien plus tard à San Francisco, il habite une pièce dans un hôtel miteux du Tenderloin, tapant ses nouvelles sur une machine à écrire même pas électrique et posée en travers de l'évier. C'est là, au 811 Geary Street...

 


 

qu'il écrit ce noir chef d'œuvre...

 

  Ron Walotsky - Ill. de couverture pour The magazine of Fantasy & Science Fiction, Janvier Février 1977

 

The Pale Brown Thing, connu également sous le titre Our Lady of Darkness soit, chez nous :

 

  Ill. de couverture par Pascal Moret

 

où Leiber se décrit sous le nom de Franz Westen, observant depuis sa fenêtre (qui ressemble fort à celle de Leiber sur Geary street) une colline au loin, Corona Heights - et plus précisément, là-bas, quelque chose de brun, qui s'agite et...

...et vous lirez la suite, si vous voulez, ou, si vous êtes paresseux, si encore vous n'avez pas les treize euros à faire tinter dans la poche d'un casseur de livres, un bref résumé

Et puis, un jour, Fritz junior s'est remarié. Et quatre mois plus tard il est mort, le 5 septembre 1992. Mais certains murmurent que, dans d'autres univers, parfois même en intersection avec le nôtre, Fritz Leiber court toujours.



Fritz Leiber (au pemier plan) dans le rôle d'Arthur Waterman en 1965-66, dans Equinox (ou: The Equinox: Journey into the Supernatural), film de Jack Woods, 1970



(à suivre)




(1) Fritz Leiber dans son autobiographie, Not much disorder and not so early sex, Berkley books 1984 - NMD dans la suite des notes.

(2) Reproduit dans NMD. Le peintre est François de Brouillette

(3) Recherche métaphysique certes, mais aussi une façon de ne pas mourir de faim au creux de la grande Dépression, explique-t-il dans NMD. 

(4) Correspondance initiée par sa femme, Jonquil, et publiée par J. S. Szumskyj et S. T. Joshi : Fritz Leiber and H. p. Lovecraft : writers of the dark, Wildside Press, Holicong Pa, 2003.

 (5) Il y avait déjà sombré entre 54 et 56. J'y reviendrai.















(1) Dans The Ghost Light, Berkley Books, 1984. Non traduit.la façon dont il

21/04/2021

Twenty-nine and a party girl (Serpents et Araignées, #3)

Virgil Finlay - Ill. Pour The big Time de Fritz Leiber, Galaxy, mars 1958: Entrent trois hussards...


My name is Greta Forzane. Twenty-nine and a party girl would describe me. I was born in Chicago, of Scandinavian parents, but now I operate chiefly outside space and time—not in Heaven or Hell, if there are such places, but not in the cosmos or universe you know either.

I am not as romantically entrancing as the immortal film star who also bears my first name, but I have a rough-and-ready charm of my own. I need it, for my job is to nurse back to health and kid back to sanity Soldiers badly roughed up in the biggest war going. This war is the Change War, a war of time travelers—in fact, our private name for being in this war is being on the Big Time. Our Soldiers fight by going back to change the past, or even ahead to change the future, in ways to help our side win the final victory a billion or more years from now. A long killing business, believe me.

 

 Emsh (Edmund Emshwiller) - Ill. de couverture pour Fritz Leiber - The Big Time, première publication en volume, ACE 1961

 

You don’t know about the Change War, but it’s influencing your lives all the time and maybe you’ve had hints of it without realizing.

Have you ever worried about your memory, because it doesn’t seem to be bringing you exactly the same picture of the past from one day to the next? Have you ever been afraid that your personality was changing because of forces beyond your knowledge or control? Have you ever felt sure that sudden death was about to jump you from nowhere? Have you ever been scared of Ghosts—not the storybook kind, but the billions of beings who were once so real and strong it’s hard to believe they’ll just sleep harmlessly forever? Have you ever wondered about those things you may call devils or Demons—spirits able to range through all time and space, through the hot hearts of stars and the cold skeleton of space between the galaxies? Have you ever thought that the whole universe might be a crazy, mixed-up dream? If you have, you’ve had hints of the Change War.

 

 

Fritz Leiber - Le grand jeu du temps 

Le masque éd. 1978, 4ème de couv.


 

 

Je m’appelle Greta Forzane. J’ai vingt-neuf ans et je suis le genre de fille que les hommes aiment emmener danser, si cela vous dit quelque chose. Je suis née à Chicago, de parents scandinaves, mais j’opère désormais principalement hors de l’espace et du temps – non, pas en enfer ou au paradis, comme vous y allez et qui vous dit que ça existe seulement, hein ? – mais pas non plus au sein du cosmos ou de l’univers que vous connaissez.

Je n’ai pas tout à fait l’enchanteresse beauté romantique de l’immortelle star de cinéma qui porte, aussi, mon prénom, mais je dois avouer sans fausse modestie que je ne manque pas de charme. Heureusement, car mon travail consiste à dorloter pour les remettre sur pied les Soldats que la plus grande guerre de tous les temps a mis mal en point jusqu’à ce qu’ils aient recouvré leur raison et leur sang-froid. Quelle guerre ? La Guerre Modificatrice, une guerre que se livrent des voyageurs du temps, ce qui explique notre façon de désigner entre nous les participants de cet affrontement gigantesque : ceux du Super Temps.

Le combat, pour les Soldats, consiste à aller dans le passé, pour modifier des événements et parfois même à plonger dans l’avenir pour le changer dans le sens de nos intérêts. Tout cela pour assurer la victoire, dans un ou deux milliards d’années, de l’un ou l’autre camp. Un boulot tuant – et de longue haleine ! vous pouvez m’en croire.

Vous n’avez jamais entendu parler de la Guerre Modificatrice, mais elle n’en cesse pas pour autant d’affecter votre vie et il vous est sans doute déjà arrivé d’en avoir un bref aperçu sans même vous en rendre compte.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous poser des questions sur votre mémoire qui prend comme un malin plaisir à vous rapporter d’un jour sur l’autre une image différente du passé ? Ne vous est-il jamais arrivé de ressentir que votre personnalité était en train d’évoluer sous l’influence effrayante de forces échappant à votre connaissance et, à plus forte raison, à votre contrôle ? L’intuition d’une mort foudroyante, prête à fondre sur vous à l’improviste, vous a-t-elle parfois serré la gorge ? Avez-vous déjà eu peur des fantômes – non, pas ceux des bouquins fantastiques – mais la pensée de ces millions et ces millions d’êtres qui furent à un moment donné si vivants, si forts, qu’il est bien difficile de les croire tous envolés à jamais, bien rangés dans un sommeil immatériel et inoffensif ? Vous êtes-vous déjà posé des questions sur ces créatures, diables ou démons, capables de voyager librement à travers le temps et l’espace, à travers le cœur brûlant des étoiles et le squelette glacé du vide intergalactique ? Vous êtes-vous déjà dit que l’univers n’était sans doute que le rêve confus d’un fou ? Si vous répondez oui à l’une quelconque de ces questions, c’est que vous avez déjà eu un ou plusieurs aperçus de la Guerre Modificatrice.


 Trad. française d'Hervé Denès, 1978.

 

 

Bruce Pennington - Ill. de couverture pour Fritz leiber - Le grand jeu du temps, Le Masque éd. 1978

 

 

(à suivre)