19/07/2018

L'art de la rue : toujours en feuilletant The Graphic (mais aussi une semaine Renouard, #1)


Paul Renouard, d'après nature - Le recrutement des Hommes-sandwichs : ceux qu'on accepte
Dessin pour The Graphic du 27 janvier 1894
Via M/m




Paul Renouard, d'après nature - Le recrutement des Hommes-sandwichs : ceux qu'on refuse
Dessin pour The Graphic du 27 janvier 1894
Via M/m







Et pendant ce temps-là...

18/07/2018

Société du spectacle : en continuant de feuilleter The Graphic...


Godefroy Durand - Saturday night at the Victoria Theatre 
Dessin pour The Graphic  du 26 Octobre 1872
Source

17/07/2018

Louons maintenant les modèles : deux fois deux


Gravure d'après le tableau d'Emile Sacré - Les deux modèles, présenté au pavillon belge de l'exposition internationale de Londres (1870-74) 
The Graphic, 4 juillet 1874 Vol X n° 240




Wojciech Weiss - Modèle et mannequin, 1934





Un sujet tout ce qu'il y a de plus classique, dit M. Chat, mais qui me permet de continuer à feuilleter The Graphic.

Et de Wojciech Weiss, déjà.

16/07/2018

l'art de la cuisine : londonien et coopératif


Georges Montbard - La cuisine coopérative des réfugiés communistes, passage Newman
Dessin pour The Graphic, 1872
Via Melton Prior




Charles-Auguste Loye, dit Georges Montbard (1841-1905) dessina pour La Rue, le journal de Jules Vallès, dont le directeur, parfois, se trompait lourdement...







"Aura-t-il dix ans d'immortalité ? A peine !"
Jules Vallès - (nécrologie de) Charles Baudelaire
La Rue, 7 septembre 1867
Source : Gallica/BnF




...puis, tout comme Vallès, Montbard se battit dans les rangs communards, échappa au massacre avant de s'enfuir à Londres, où il travailla ensuite pour divers journaux anglais, dont l'Illustrated London News ou, ici, The Graphic. Cette cuisine communiste (ou plutôt communarde) de Newman Passage se trouvait dans un quartier alors accueillant aux anarchistes et aux exilés. L'occasion de rappeler que les réfugiés, économiques ou politiques, ce sont aussi les artistes comme on peut le voir tout au long d'une exposition en cours.

15/07/2018

Le greffe : au pays


John Morris - Alice aux pays des merveilles
Bois peint

14/07/2018

Veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ?


Marc Chagall - N’importe où hors du monde, 1915-1919 
Huile sur carton monté sur toile
Musée d'art moderne de Gunma, Japon



En 1915, année où il commence ce tableau, Chagall est à Vitebsk - et y épouse Bella. Après la révolution il devient Commissaire aux Beaux-Arts de la ville et à partir de janvier 1919, y anime L'Ecole Populaire d'Art dont il est nommé président. Doboujinski est institué directeur, mais il est remplacé très vite  par Alexandre Romm. El Lissitzky arrive à Vitebsk en mai 1919 à l'invitation de Chagall, Malévitch s'y installe lui aussi, avec ses élèves, en décembre de la même année. Dès 1919 s'ouvre le conflit entre Chagall et les suprématistes - d'abord entre Chagall et Romm, puis avec les élèves de Malévitch - pour aboutir à la scission de l'école, puis, après la victoire de Malévitch,  au départ de Chagall pour Moscou en juin 1920. Il ne reverra jamais sa région natale.

On résiste à la tentation d'attribuer à ces vicissitudes le titre du tableau, qui s'est d'abord appelé Le village, puis La tête coupée. En effet la date est incertaine, l'œuvre porte celle de 1915 mais Franz Meyer (1) la rapproche des tableaux de la période post-révolutionnaire de Vitebsk. Les peintures, comme les âmes humaines, sont comme possédées du désir de changer de lit...

  





Charles Baudelaire - Anywhere out of the world, 1867
Emile-Paul éd. 1917
Source : Gallica/BnF






(1) Franz Meyer, Marc Chagall, 1961, trad. de l'allemand par Philippe Jaccottet, Flammarion éd. 1995. Cité par Angela Lampe, Catalogue de l'exposition Chagall Lissitzky Malévitch, l'avant-garde russe à Vitebsk 1918-1922, Centre Pompidou, 2018, p. 71.


13/07/2018

Les destructions de Paris : dans la perspective


Paul Mantes - Arc de triomphe, de la série Paris détruit
Huile sur carton entoilé



Paul Mantes - Arche de la Défense, de la série Paris détruit
Huile sur carton entoilé

11/07/2018

Hirsch toujours : l'art de l'achat et de la vente


Joseph Hirsch - Soybeans unchanged / Soja inchangé, 1972
Huile sur toile




L'indice du soja est, avec celui du maïs, un des plus importants du commerce agro-industriel états-unien. Les Etats-Unis sont le plus gros producteur mondial de soja, en volume (88,6 millions de tonnes dont 94% OGM) comme en superficie (88 millions d'acres).





Joseph Hirsch - Transaction, 1979
Huile sur toile





10/07/2018

Trois fois deux : Hirsch, encore, au petit déjeuner


Joseph Hirsch - Bubble at breakfast, 1979
Huile sur toile





Joseph Hirsch - Eyes
Lithographie

09/07/2018

Quatre cafés (4) : l'art du petit déjeuner, Roubaud/Hawthorne


Charles Webster Hawthorne - Le café du matin, ca 1918 
Huile sur toile
Coll. particulière





Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements. Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance. Je verse un fond de café en poudre, de la marque ZAMA filtre, que j’achète en grands verres de 200 grammes au supermarché FRANPRIX, en face du métro Saint-Paul. Pour le même poids, cela coûte à peu près un tiers de moins que les marques plus fameuses, Nescafé, ou Maxwell. Le goût lui-même est largement un tiers pire que celui du nescafé le plus grossier non lyophilisé, qui n’est déjà pas mal dans son genre. Je remplis mon bol au robinet d’eau chaude de l’évier. Je porte le bol lentement sur la table, le tenant entre mes deux mains qui tremblent le moins possible, et je m’assieds sur la chaise de la cuisine, le dos à la fenêtre, face au frigidaire et à la porte, face au fauteuil, laid et vide, qui est de l’autre côté de la table. À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles. Je pense : « Et l’affreuse crème/Près des bois flottants/. » (1) Je ne mange rien, je bois seulement le grand bol d’eau à peine plus que tiède et caféinée. Le liquide est un peu amer, un peu caramélisé, pas agréable. Je l’avale et je reste un moment immobile à regarder, au fond du bol, la tache noire d’un reste de poudre mal dissoute.
Jacques Roubaud - Dès que je me lève, in Quelque chose noir (2), 1986, Gallimard éd. (3)





(1) Arthur Rimbaud, Les amis, in Comédie de la soif, 1872.

(2) A propos de Quelque chose noir - en tant que chant de deuil et, accessoirement, sujet de concours, voir par exemple ici - et en tant que sujet de concours et, accessoirement, cible d'alerte à la bombe, par là.

(3) Voir également cette page dans Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres. Récits, avec incises et bifurcations (1985-1987), 1989, Seuil éd.





Et de Jacques Roubaud, déjà

06/07/2018

Quatre cafés et trois fois Hirsch (2) : oui, mais après le subjonctif et les asperges


Joseph Hirsch - Portrait de Somerset Maugham, 1942 
Huile sur toile




C'est un déjeuner. Le café n'arrive qu'à la fin, avec une glace et, bien sûr, avant l'addition. 

Vous l'avez déjà lue, cette nouvelle, on vous l'a peut-être fait avaler comme à moi en cours d'anglais, dit M. Chat - ou Somerset Maugham était-il déjà tellement passé de mode ? Je l'ai relue bien des années plus tard, et - comme quand on rouvre Bérénice un jour de pluie, qu'on est surpris d'y prendre plaisir - ce n'était plus un pensum. Etonnamment la seule chose dont je me souvenais, c'était cette forme de subjonctif quasiment désuète 

"we waited for the asparagus to be cooked"

qu'on devait apprendre par cœur, car cela nous servirait, plus tard, c'était sûr... Essayez donc avec le premier Anglais de rencontre : 

"nous attendîmes que les asperges fussent cuites..."

Bien sûr ces asperges - big, delicious and appetizing, et dans la première version de cette nouvelle, celle de 1908, elles sont aussi grosses comme le bras - ces asperges sont lourdes du même symbolisme que celles de Proust...  Mais le subjonctif, mode du doute, de la condition et du report, n'est probablement pas là par le plus grand des hasards. Rien n'était plus étranger à Maugham que la notion de coming-out - voir là-dessus le livre de Selina Hastings, et vous en trouverez un résumé par ici.

Maugham n'était pas un auteur de génie mais il avait le knack, le tour de main, ce talent qui happe le lecteur, lisez donc The moon and sixpence, son roman de Gauguin...




Le livre de poche, Paris, 1962 n° 867
Dessin de couverture par Daniel Dupuy



...récemment réédité aux Editions du Sonneur.



The Luncheon

I saw her in the theatre. I sat down beside her during the interval. It was long since I had last seen her and if someone had mentioned her name I hardly think I would have recognized her. She addressed me brightly.
“Well, it is many years since we first met. How time does fly! Do you remember the first time I saw you? You asked me to luncheon.” Did I remember? It was twenty years ago and I was living in Paris. I had a small apartment in a Latin Quarter and I was earning only just enough money to keep body and sole together. She had read a book of mine and had written to me about it. I answered, thanked her, and presently I received from her another letter saying that she was passing through Paris and would like to have a chat with me. Would I give her a little luncheon at Foyot’s? Foyot’s is a restaurant at which the French senators eat and it was so far beyond my means that I had never even thought of going there. But I was flattered and was too young to have learned to say no to a woman. I had eighty francs (gold francs) to last me the rest of the month and a decent luncheon should not cost more than fifteen. If I stopped drinking coffee for the next two weeks I could manage well enough.



Foyot’s is a restaurant at which the French senators eat... 
Eugène Atget - Restaurant Foyot / hôtel meublé de Joseph II, 33 rue de Tournon, 6ème arrondissement, Paris


I answered that I would meet my friend at Foyot’s on Thursday at half past twelve. She was not so young as I expected. She was in fact a woman of forty and she gave me the impression of having more teeth than were necessary for any practical purpose. She talked a lot, but since she seemed inclined to talk about me I was prepared to be an attentive listener.

I was startled when the menu was brought, for the prices were a good deal higher than I had expected. But she assured me. “I never eat anything for luncheon,” she said.

“Oh, don’t say that!” I answered generously.

“I never eat more than one thing. I think people eat far too much nowadays. A little fish, perhaps. I wonder if they have any salmon.”

Well, it was early in the year for salmon and it was not on the menu, but I asked the waiter if there was any. Yes, a beautiful salmon had just come in, it was the first they had had. I ordered it for my guest. The waiter asked her if she would have something while it was being cooked.

“No,” she answered. “I never eat more than one thing. Unless you have a little caviar. I never mind caviar.” My heart sank a little. I knew I could not afford caviar, but I could not very well tell her that. I told the waiter to bring caviar. For myself I chose the cheapest dish on the menu and that was a mutton chop.

“I think you are unwise to eat meat,” she said. “I don’t know how you can expect to work after eating heavy things like chops. I don’t believe in overloading my stomach.”

Then came the question of drink.

“I never drink anything for luncheon,” she said.

“Neither do I,” I answered immediately. “Except white wine,” she continued as though I had not spoken. “These French white wines are so light. They are wonderful for the digestion.” “What would you like?” I asked, hospitable, but not exactly emotional. She gave me a bright and friendly flash of her white teeth.
“My doctor will not let me drink anything but champagne.”

I imagine I turned a little pale. I ordered half a bottle. I mentioned casually that my doctor had absolutely forbidden me to drink champagne.

“What are you going to drink then?”

“Water.”

So she ate the caviar and then salmon. She talked happily of art and literature and music. But I wondered what the bill would come to. When my mutton chop arrived she took me quite seriously to task.

“I see you are in the habit of eating a heavy luncheon. I am sure it is a mistake. Why don’t you follow my example and just eat one thing? I am sure you would feel so much better for it.”

“I am only going to eat one thing,” I said as the waiter came again with the menu.

She waved him aside with an airy gesture.

“No, no, I never eat anything for luncheon. Just a bite, I never want more than that, and I eat that more as an excuse for conversation than anything else. I couldn’t possibly eat anything more - unless they had some of those great asparagus. I should be sorry to leave Paris without having some of them.”





My heart sank. I had seen them in the shops and I knew that they were horribly expensive.

“Madam wants to know if you had any of those great asparagus,” I asked the waiter.

I tried with all my might to will him to say no. A happy smile spread over his face, and he assured me that they had some so large, so tender, and so very rich, that it was a miracle.

“I am not in the least hungry,” my guest sighed, “but if you insist I don’t mind having some asparagus.” 

I ordered them.

“Aren’t you going to have any?”

“No, I never eat asparagus. I know there are people who don’t like them. The fact is, you ruin your palate by all the meat you eat.”

We waited for the asparagus to be cooked. Panic seized me. It was not a question now how much money I should have left over for the rest of the month, but whether I had enough to pay the bill. It would be mortifying to find myself ten francs short and be obliged to borrow from my guest. I could not bring myself to do that. I knew exactly how much I had and if the bill came to more I made a decision that I would put my hand in my pocket and with a dramatic cry startup and say it had been stolen. Of course, it would be unfortunate if she had not money enough either to pay the bill. Then the only thing would be to leave my watch and say I would come back and pay later. The asparagus appeared. They were big, delicious and appetizing. I watched the shameless woman thrust asparagus down her throat and the smell of the melted butter hit my nose. At last she finished.

“Coffee? I said.

“Yes, just an ice cream and coffee,” she answered.

I was past caring now, so I ordered coffee for myself and an ice cream and coffee for her.

“You know there is one thing I thoroughly believe in, “ she said, as she ate the ice-cream. One should always get up from a meal feeling one could eat a little more.”

“Are you still hungry?” I asked weakly.

“Oh no, I’m not hungry: you see, I don’t eat luncheon. I have a cup of coffee in the morning and then dinner but I never eat more than one thing for luncheon. I was speaking for you.” 

“Oh, I see!” 

Then a terrible thing happened. While we were waiting for the coffee, the headwaiter with a pleasant smile on his false face came up to us bearing a large basket full of big peaches. They were beautiful; they had the rich tone of Italian country. But surely peaches were not in season then? God knew what they cost. 

“You see, you have filled your stomach with a lot of meat” – my one miserable little chop - and you can’t eat any more. But I have just had a snack and I shall enjoy a peach.”

The bill came and when I paid it I found that I had only enough for a quite inadequate tip. Her eyes rested for an instant on the three francs I left for the waiter. But when I walked out of the restaurant I had the whole month before me and not a penny in my pocket.

“Follow my example,” she said as we shook hands, “and never eat more than one thing for luncheon. 

“I will do better than that,” I answered. “I will eat nothing for dinner tonight.”

“Humorist!” she cried happily, jumping into the cab. “You are quite a humorist.”

But I have had my revenge at last. I do not believe that I am a vindictive man, but when the immortal gods take a hand in the matter it is pardonable to observe the result with complacency. Today she weighs one hundred and thirty-three kilograms.


Le déjeuner

Quand je l’aperçus au théâtre, elle me fit signe de venir la rejoindre : je vins m’asseoir près d’elle pendant l’entracte. Je ne l’avais pas vue depuis des siècles et, si quelqu’un n’avait pas mentionné son nom, je ne crois pas que je l’aurais reconnue. Elle m’interpella gaiement :

— Que d’années depuis notre première rencontre ! Comme le temps file ! Nous ne rajeunissons ni l’un ni l’autre. Vous rappelez-vous notre première entrevue ? Vous m’aviez invitée à déjeuner.
Comment ne pas m’en souvenir ?

C’était vingt ans plus tôt et j’habitais Paris. J’occupais au quartier Latin un meublé minuscule, qui donnait sur un cimetière, et gagnais tout juste de quoi vivre. Elle avait lu un de mes livres et m’avait écrit pour m’en parler. Je lui avais répondu pour la remercier et, peu après, j’avais reçu d’elle une seconde lettre, m’informant de son prochain passage à Paris et de son désir d’échanger avec moi quelques idées. Mais son séjour serait bref, et elle ne disposerait d’un moment de loisir que le jeudi suivant : elle devait passer la matinée au musée du Luxembourg et me demandait si je voulais bien, au terme de sa visite, l’emmener déjeuner chez Foyot. Foyot est le nom d’un restaurant que fréquentent les sénateurs et ses prix étaient tellement au-dessus de mes moyens que l’idée même d’y prendre un repas ne m’avait jamais effleuré. Mais je me sentais flatté et j’étais encore trop jeune pour avoir appris à dire non à une femme (ajouterai-je que peu d’hommes acquièrent cette faculté avant d’être trop vieux pour que les femmes attachent la moindre importance à leurs paroles ?). Je disposais de quatre-vingts francs (des francs-or) pour aller jusqu’à la fin du mois, et un déjeuner sans excès ne devrait pas me revenir à plus de quinze francs. En me privant ensuite de café pendant quinze jours, j’arriverais assez bien à boucler mon budget.




Graham Sutherland - Somerset Maugham, 1942
Huile sur toile
Tate Modern



Je répondis à mon amie – par correspondance – que je l’attendrais au restaurant Foyot le jeudi à midi trente. Elle était moins jeune que je ne l’escomptais et son extérieur était plus imposant qu’irrésistible. En fait, elle avait quarante ans (un âge plein de charme mais qui n’engendre pas des coups de foudre) et ses grandes dents blanches, régulièrement plantées, me semblèrent plus nombreuses que de raison. Elle parlait trop mais, vu son inclination à me prendre pour thème, j’étais prêt à lui tendre une oreille attentive.

Je fus saisi quand on me présenta le menu, car les prix qu’il portait étaient très supérieurs à ce que j’avais prévu. Mais les paroles de mon invitée me réconfortèrent.

— Je ne mange jamais rien à midi, déclara-t-elle.

— Oh, vous n’allez pas me dire ça ! répondis-je dans un élan de générosité.

— Je ne prends jamais qu’un plat. Je trouve que les gens mangent beaucoup trop de nos jours. Un peu de poisson, peut-être. Je me demande s’ils ont du saumon.

À vrai dire, ce n’était pas encore l’époque du saumon, qui, d’ailleurs, ne figurait pas sur le menu. Je demandai, pourtant, au serveur si on pouvait en avoir. Mais oui : on venait de leur livrer une pièce superbe, la première de la saison. J’en commandai une part pour mon invitée. Le garçon demanda si elle désirait quelque chose en attendant que le poisson fût prêt.

— Non, répondit-elle. Je ne prends jamais qu’un plat. À moins que vous n’ayez un peu de caviar ? Je n’en refuse jamais.

J’eus un pincement au cœur. Je savais que mes moyens ne me permettaient pas de me payer du caviar, mais comment le lui dire ? Bien sûr, je priai le garçon d’en apporter. Quant à moi, j’optai pour le plat le moins cher du menu, à savoir une côtelette de mouton.

— Manger de la viande n’est pas très raisonnable, dit-elle. Comment espérez-vous travailler après avoir mangé quelque chose d’aussi lourd que des côtelettes de mouton ? Il n’est pas bon, je trouve, de se charger l’estomac.

On en vint aux boissons.

— Je ne bois jamais rien à midi.

— Moi non plus, m’empressai-je de répondre.

— Sauf du vin blanc, continua-t-elle comme si je n’avais rien dit. Ces vins blancs français sont tellement légers. Il n’y a rien de mieux pour la digestion.

— Qu’aimeriez-vous prendre ? lui demandai-je d’un ton toujours civil mais sans ferveur notable.
Un sourire enjoué et amical découvrit ses dents blanches.

— Mon docteur ne me permet que le champagne.

Je dus pâlir un peu. Je ne commandai qu’une demi-bouteille de champagne, arguant incidemment d’une interdiction stricte de mon médecin.

— Qu’allez-vous boire alors ?

— De l’eau.

Elle mangea le caviar, puis elle mangea le saumon. Elle discourait allègrement sur l’art, la littérature et la musique. Pour ma part, je supputais le montant de l’addition. Lorsqu’on m’apporta la côtelette, elle me fit très sérieusement la leçon.

— Je vois que vous avez l’habitude de vous charger l’estomac à midi. Je suis persuadée que vous avez tort. Pourquoi ne pas suivre mon exemple en prenant un seul plat ? Vous ne vous en sentiriez que mieux après, j’en suis convaincue.

— Mais j’ai bien l’intention de ne prendre qu’un plat ! répondis-je, en voyant le garçon rapporter le menu.

D’un geste désinvolte, elle lui signifia de repartir.

— Non, non, je ne mange jamais rien au repas de midi. Juste un morceau, ça me suffit toujours. Et encore, c’est surtout un prétexte à bavarder. Je serais bien incapable de manger quoi que ce soit d’autre à moins qu’ils n’aient de ces asperges géantes ? Ce serait dommage de ne pas en goûter avant de quitter Paris.

Le cœur me manqua. J’en avais vu dans les boutiques et je savais qu’elles étaient horriblement chères. L’eau m’était souvent venue à la bouche en les regardant.

— Madame voudrait savoir si vous n’auriez pas de ces asperges géantes ? demandai-je au garçon.
De toutes mes forces, j’essayai de lui souffler une réponse négative. Un sourire béat s’épanouit sur son gros visage sacerdotal et il m’assura qu’ils en avaient de si grandes, de si magnifiques, de si tendres, que c’était un miracle.

— Je n’ai pas faim du tout, fit mon invitée dans un soupir mais, si vous insistez, j’accepterai de goûter quelques asperges.

Je passai la commande.

— N’en prenez-vous pas ?

— Non, je ne mange jamais d’asperges.

— Je sais que certaines personnes ne les aiment pas. À vrai dire, toute cette viande que vous consommez vous gâte le goût.

Pendant que cuisaient les asperges, je fus pris de panique. La question n’était plus de savoir combien d’argent me resterait pour finir le mois, mais si j’en aurais assez pour régler l’addition. Ce serait humiliant de découvrir qu’il me manquait dix francs et de me voir contraint d’emprunter de l’argent à mon invitée. Je ne pouvais m’y résoudre. Je savais précisément combien je possédais et, pour le cas où l’addition s’élèverait à une somme supérieure, je pris la décision de porter la main à ma poche puis, en poussant un cri théâtral, de me lever d’un bond et de proclamer qu’on m’avait subtilisé mon portefeuille. Ce serait gênant, bien sûr, si elle non plus n’avait pas assez d’argent pour régler la note. Dans ce cas, le seul recours serait de laisser ma montre en gage en disant que je reviendrais payer plus tard.

Les asperges...




Laurent Tailhade et Julie Mialhe
au moment de l'attentat du restaurant Foyot (1)
(Le Petit Journal. Supplément Illustré, n°178 du 16 avril 1894) 
Dessin de J. Belon




firent leur entrée, énormes, charnues, appétissantes. L’odeur du beurre fondu me chatouillait les narines, comme l’odeur des holocaustes que les sages Hébreux brûlaient sur son autel chatouillait celles de Jéhovah. Tout en regardant cette femme impudique enfourner voluptueusement jusqu’au fond de son gosier d’énormes bouchées d’asperges, je m’étendais, sans me départir de ma courtoisie habituelle, sur la situation du théâtre dans les Balkans. Enfin, elle vint à bout de sa portion.

— Un café ? lui proposai-je.

— Oui, rien qu’une glace et un café.

Je n’en étais plus à me faire du souci. Je commandai donc un café pour moi et, pour elle, une glace avant le café.

— Vous savez, il n’y a qu’une chose dont je suis tout à fait sûre, dit-elle en dégustant la glace. C’est qu’on devrait toujours se lever de table en ayant l’impression qu’il vous reste un petit creux.

— Avez-vous encore faim ? demandai-je d’une voix faible.

— Mais non bien sûr, puisque je ne mange pas à midi. Le matin, je bois une tasse de café, et je dîne le soir mais, à midi, je ne prends jamais qu’un seul plat. Ce que j’en disais c’était pour vous.

— Je vois !

C’est alors que survint une catastrophe. Tandis que nous attendions le café, le maître d’hôtel, qui arborait sur son visage de traître un sourire insinuant, vint jusqu’à nous, pour mettre sur la table un grand panier rempli d’énormes pêches. Le rose de leur duvet évoquait une jeune vierge ; leur jaune intense un paysage d’Italie. Mais ce n’était pourtant pas la saison des pêches ? Dieu savait ce qu’elles pouvaient coûter. Un peu plus tard, je l’appris moi-même, car, tout en devisant, mon invitée s’empara de l’une d’entre elles d’un geste distrait.

— Voyez-vous, vous vous êtes rempli l’estomac avec des quantités de viande – ma seule malheureuse côtelette – et, à présent, vous n’avez plus de place pour le reste. Mais moi qui n’ai pris qu’un repas léger, je vais pouvoir savourer une pêche.

L’addition arriva et, quand je l’eus payée, je vis qu’il me restait tout juste de quoi donner un trop maigre pourboire. Son regard se posa un instant sur les trois francs que j’avais laissés pour le serveur : j’étais sûr qu’elle me trouvait ladre. Mais, en sortant du restaurant, j’avais devant moi la perspective d’un mois complet sans un sou en poche.

Au moment où nous nous quittions sur une poignée de main, elle me sermonna :

— Suivez mon exemple : ne prenez jamais plus d’un seul plat pour le repas de midi.

— Je vais faire mieux encore, répliquai-je, je ne mangerai rien ce soir pour le dîner.

— Humoriste ! s’écria-t-elle d’un ton enjoué en sautant dans un fiacre. Quel humoriste vous faites !

Mais j’ai, enfin, pris ma revanche. Je ne crois pas être rancunier mais, quand les dieux immortels se mettent de la partie, il devient pardonnable de jouir du résultat. Cette femme pèse aujourd’hui plus de cent trente kilos !

William Somerset Maugham - The Luncheon / Le déjeuner
Trad. Joseph Dobrinsky




(1) Rappelons que, quatorze ans avant que Maugham ait l'idée d'écrire The Luncheon (2), le Foyot fut le théâtre d'un spectaculaire attentat anarchiste au cours duquel Laurent Tailhade perdit un oeil. Tailhade, lui-même écrivain libertaire, était accompagné de Julie Mialhe. Selon certaine source (3), Félix Fénéon aurait été l'auteur de l'attentat.

(2) l'attentat eut lieu le 4 avril 1894. La première version de la nouvelle date de 1908 sous le titre de Cousin Amy; elle fut ensuite réécrite pour paraître en juin 1924 sous le titre définitif.

(3) La source est André Salmon dans ses mémoires, Souvenirs sans fin, où il cite le témoignage d'un ami "plus que nonagénaire". Sur cette attribution assez douteuse voir Philippe Oriol, A propos de l'attentat Foyot, Editions du Fourneau, 1993.