20/07/2015

He come grooving up slowly


Avishai Cohen Trio - Come Together (Lennon/McCartney) 
Live @Leverkusen, 2007
Mis en ligne par teresa pontes



Et d'Avishai Cohen, déjà

14/07/2015

Ciel... L'Europe


"Toutes les étoiles ne sont pas égales"
Via @menacius





...Et pendant ce temps-là...

11/07/2015

Adespotes


Marcel Braconnier - Monument aux habitants et maquisards victimes du massacre de 1943 à Thines
Malarce-sur-la-Thines, Ardèche







Village de Thines - Initiative locale au profit des chats adespotes (1).


(1) Αδέσποτες - adespote : sans maître, en grec.

08/07/2015

Été grec


Φλερυ Νταντωνακη (Fleury Dandonaki) - Summertime (Gershwin-Heyward)
Mis en ligne par optionsC




Et pendant ce temps-là...
"...Nous sommes partis à la bataille en pensant que nous avions les mêmes armes qu’eux. Nous avons sous-estimé leur pouvoir. C’est un pouvoir qui s’inscrit dans une vraie fabrique de société, dans la façon de penser des gens. Il se fonde sur le contrôle et le chantage. Nous avons très peu de leviers face à lui. L’édifice européen est kafkaïen."
Un conseiller du gouvernement grec, sous réserve d'anonymat, à un journaliste français (sur abonnement)

04/07/2015

Célébrations : Old sun


Eddy Louiss (2 mai 1941 - 30 juin 2015) - That lucky old sun
(Beasley Smith - Haven Gillespie)
de l'album Sang Mêlé, 1987
Mis en ligne par Jacques Bongiovanni

02/07/2015

Célébrations : une optimiste (1)




Grace Lee à 18 ans
Photographie par Edward Lee
Via chickeneggpics



Cela fait déjà quatre jours que Grace Lee Boggs a eu cent ans, j'ai un peu de retard pour fêter cet anniversaire. Mais donc, voici la première partie d'une biographie fragmentaire.


1911 

Ching Dong Goon et sa seconde femme Ying Lan débarquent à Seattle; ils ont voyagé pendant plus d'un mois depuis la Chine, dans l'entrepont de dernière classe du Siberia. Ils partent pour la côte Ouest où le mari ouvre un petit restaurant à Lawrence, Massachusetts.

1915

Providence, Rhode Island. C'est le troisième restaurant dans l'ascension sociale de Ching Dong Goon, après Lawrence et Boston.

27 Juin, dans le logement situé au-dessus de la salle, naissance de Yuk Ping ("paix de jade") Chin.


"Quand je pleurais, les serveurs avaient l'habitude de dire "mettez-la sur la colline et laissez-la mourir, ce n'est jamais qu'une fille". Plus tard, on m'a expliqué que c'était une plaisanterie" (1).

Lee était le "prénom social" (zi, prénom donné à l'âge adulte) du père, que les états-uniens nommeront Chin Lee. Son père donne à Yuk Ping le prénom américain de Grace en souvenir de la femme qui lui a appris l'anglais. Elle sera donc Grace Chin sur son passeport, et on l'appellera Grace Chin Lee, ou Grace Lee. 

1924

La famille emménage à New York dans le Queens. A cette date les immigrants chinois n'ont pas le droit de posséder un terrain et le père de Grace doit passer par un prête-nom.

1931-1935 

Grace Lee entre à Barnard College. Il n'y a que trois étudiant(e)s de couleur sur le campus, deux sino-américaines dont elle, et une Japonaise. Étudie l'allemand, puis se tourne vers la philosophie et obtient sa graduationVice-présidente de la Women's Athletic Association du campus de Columbia. Participe à une manifestation pour la paix en soutien au pacte Briand-Kellogg.

1935-1937 

Obtient une bourse pour entrer en à Bryn Mawr College près de Philadelphie pour des études postgraduate de philosophie. Complète sa bourse en travaillant comme fellow et reader dans le département de philo. Suit l'enseignement de Paul Weiss, disciple de Whitehead. Découvre Kant. Surtout, premiers voyages dans la Phénoménologie de l'esprit et la Science de la Logique de Hegel...

"...que je trouvais atrocement difficile. Mais je m'obstinai à lutter avec ces livres car je sentais dans mes tripes que comprendre Hegel était la clef du reste de ma vie" (2).

1937 

Master of Arts en philosophie. Commence une dissertation de Ph.D sur George Herbert Mead (3).

1940 

Ph.D (doctorat) en Juin. 

"Je n'avais pas de plan pour l'avenir. C'eût été une perte de temps pour moi, femme, chinoise, avec un Ph.D en philosophie, de chercher un poste d'enseignant à l'Université. De toute façon je n'avais pas étudié la philosophie pour l'enseigner" (4).

Décide de militer contre la guerre qui vient, prend contact avec divers groupes : isolationnistes, Parti Socialiste, Parti Communiste (encore anti-guerre à cette date) mais n'est attirée par aucun d'entre eux.

Prend le train pour Chicago...



Jack Delano - Pullman Porter at the Union Station, Chicago, Illinois, Janvier 1943 
Bibliothèque du Congrès - Source
"Don't call me George" (5).




...et trouve un travail à la bibliothèque de philosophie de l'Université, pour 10$ par jour. Vit dans une cave qui lui est prêtée gratuitement. 

S'engage par hasard dans un comité de défense de locataires, la South Side Tenants Organisation, animée par le Workers Party. Premiers contacts réels avec des Afro-américains, qui s'ouvrent plus spontanément à une asiatique en butte elle aussi à la discrimination, même si c'est à un degré moindre.

1941

Participe à la campagne de la Marche sur Washington pour l'accès des noirs aux emplois dans l'industrie de défense, à l'appel d'Asa Philip Randolph, président de la Fraternité syndicale des Pullman Porters (5). 



Albert Parker - Brochure pour la Marche sur Washington, 1941

Une semaine avant le jour fixé pour la marche, Roosevelt promulgue l'Executive Order 8802, mettant fin à la discrimination raciale pour ces postes. La marche sera annulée par Randolph, mais c'est le début d'une nouvelle ère : les portes des grandes entreprises s'ouvrent - lentement - aux noirs américains.

"Je découvrais aussi la capacité que la communauté noire a en elle-même le pouvoir de de changer ce pays quand elle se met en mouvement. En conséquence je décidai que ce que je voulais faire pour le restant de mes jours était de devenir une activiste de la communauté noire." (6)

Adhère au Workers Party (voir notes 8 et 14) qui compte alors une quinzaine de membres à Chicago, tous blancs. Se lie avec Martin Abern, un des fondateurs du parti et du trotskysme américain.

1942 

Assiste à la convention du Workers Party à New York. La nature de l'URSS ("état ouvrier" ou non) est au centre des débats. Elle rejoint les positions de C.L.R. James (7) et Raya Dunayevskaya (8) pour qui le système soviétique est un capitalisme d'état sans rien d'«ouvrier» - pour Grace Lee cette position est plus conforme à la dialectique hégélienne. 


"Faisant remonter les idées de Marx à leurs racine hégéliennes, (Ils) voyaient la révolution socialiste comme la libération des "puissances naturelles et acquises" des travailleurs plutôt qu'en terme de rapports de propriété" (9).

Lit Marx et Lénine. Pour travailler avec C.L.R. James, elle décide de retourner à New York où elle trouve un emploi comme secrétaire de James Grover McDonald. A compter de ce moment, fait partie de la tendance Johnson-Forest (10) du Workers Party. Réunions de travail avec C.L.R. James et Raya Dunayevskaya au 629 Hudson street (11).  Le groupe est une cocotte-minute intellectuelle. Dunayevskaya, qui fut secrétaire de Trotsky, est russophone et analyse les statistiques soviétiques disponibles, fait un séminaire sur le Capital, déterre en bibliothèque une traduction russe des Manuscrits de 1844, alors inconnus aux Etats-unis; Grace Lee est la philosophe du groupe, elle traduit l'original allemand en anglais, la tendance Johnson-Forest sera le premier éditeur états-unien des Manuscrits, en 1947. Dunayevskaya traduit du russe les notes de Lénine sur la Science de la logique de Hegel, d'où James tire ses Notes on dialectic

1945

Travaille comme câbleuse dans une usine d'armement. A cette époque ces industries recrutent à tout de bras pour des salaires honnêtes, c'est un melting pot social et culturel où se côtoient hommes, femmes, blancs, latinos, noirs ou asiatiques. Les intellectuels du Workers Party y côtoient enfin la classe ouvrière réelle - notamment sa fraction noire. Et la question noire - the negro question (12) - provoque un débat dans le parti. La direction défend une ligne abstraite d'unité du prolétariat ("Black and White, unite and fight") qui de fait passe sous la table les potentialités du Black Protest. De son côté Johnson-Forest veut soutenir le mouvement noir en tant que tel du fait de ses potentialités révolutionnaires. Lors de la Harlem Rebellion de 1943 (6 morts, 700 blessés, pillage et destruction des magasins tenus par des blancs) alors que les média dans leur ensemble (13) parlaient de riot (émeute) et le maire de honte (shame) James et Grace Lee ont intitulé leur article du Labor Action (l'hebdo du Workers Party) : "Les Noirs de Harlem protestent contre la discrimination raciale ("Jim Crow discrimination").

Les débats à l'intérieur du Workers Party ont déjà été âpres, tant au sujet de l'URSS (14) que de la "question noire". Mais la victoire sur le Japon hâte les échéances : les bureaucraties syndicales et le PC états-unien (CpUSA) qui avaient soutenu l'effort de guerre et les accords anti-grèves dans les usines d'armement n'ont plus des même arguments pour arrêter les grèves sauvages (wildcat) qui éclatent face aux licenciements et aux problèmes de reconversion.



Alfred Palmer - Ouvrières travaillant sur le fuselage de queue d'un bombardier B17 "Forteresse volante" à l'usine Douglas de Long Beach, Californie, Octobre 1942
Photographie pour l'Office of War Information


Johnson-Forest se retrouve du côté des wildcat strikes, mais les majoritaires du Workers Party de leur côté, ont souvent des responsabilités syndicales qui les rendent plus dociles, et avancent des objectifs plus nuancés : le WP va se contenter d'une insipide campagne Plenty for All (Abondance pour tous) sans trop parler des grèves. 

L'heure est venue des choix pour la tendency (15). Mais pour le moment c'est New York, années 40 et il fait beau. Un trio bigarré se promène, du côté d'Hudson street ou vers Sutton Place, ils ont 25, 30 et 40 ans et...



"CLR, Raya et moi nous étions inséparables. Dans le New York d'aujourd'hui, nous voir ensemble - un grand et bel homme noir, flanqué de deux femmes, l'une, intellectuelle juive un peu voûtée, l'autre, asiatique au visage rond - pourrait ne pas attirer l'attention. Mais dans les années 1940 beaucoup de gens devaient se demander d'où nous venions et ce que nous faisions...(16)


De g. à d. : Raya Dunayevskaya, C.L.R. James, Grace Lee, années 1940


...ils préparent la révolution mondiale. Ils sont d'un optimisme qui ne les quittera jamais.


(1) Living for change, an autobiography, University of Minnesota Press, 1998,  p. 1. Pour la traduction, seuls les chats sont à blâmer.

(2) Living for change, p. 31.

(3) Grace Chin Lee - George Herbert Mead : The Philosopher of the Social Individual, New York, King's Crown Press, 1945.

(4) Living for change, p. 34.

(5) La Fraternité des porteurs de wagons-lits fut la première organisation syndicale à direction noire à être enregistrée par l'American Federation of Labor - cela lui prit dix ans, de 1925 à 35, autant de temps que pour être reconnue par la compagnie Pullman. Jusqu'au milieu des années 30, les Pullman Porters dépendaient essentiellement des pourboires des voyageurs, ce qui leur valait d'être considérés par beaucoup de ces derniers comme un mélange d'esclave et de domestique. Il était de règle de les appeler tout indistinctement George (le prénom de George Pullman). Au point d'ailleurs que certains clients, prénommés eux aussi George, et fâchés de la confusion, formèrent la Société pour empêcher d'appeler les porteurs de wagons-lits "George". Les Porters étaient nombreux, mobiles, bien répartis sur le territoire et syndiqués. La Fraternité fut un des vecteurs historiques du Civil Rights Movement, et Asa Phillip Randolph, son président, le principal organisateur de deux Marches sur Washington, la première, annulée, de 1941 et l'autre,   celle de 1963.

(6) Living for change, p. 39.

(7) Je ne fais pas ici la biographie de C.L.R. James, né à Trinidad, écrivain, journaliste, critique de cricket, adhérent en Angleterre à l'ILP, militant panafricaniste, seul noir présent à la conférence de fondation de la IVème internationale en 1938, envoyé par Trotsky aux Etats-Unis pour s'occuper de la "question noire" au sein du partietrotskiste états-unien, le SWP. Et auteur d'au moins deux grands livres, The Black Jacobins (sur la révolution haïtienne au temps de Toussaint Louverture) et Mariners, Renegades & Castaways (sur Melville) qu'il écrivit pendant 6 mois d'internement à Ellis Island, en instance d'expulsion des Etats-Unis comme "étranger subversif".

(8) Raya Dunayevskaya naît en 1910 en Ukraine, près de la frontière Roumaine. Arrive en 22 aux Etats-Unis avec sa famille. Milite à partir de 25 à la Youth Workers League (jeunesse communiste) de Chicago; écrit pour son journal le Young Worker, et travaille aussi pour le Negro Champion, journal de l'American Negro Labor Congress. En 1928 demande à pouvoir discuter le pour et le contre lors du vote d'une résolution contre Trotsky, qui vient d'être exclu du PC soviétique. Immédiatement exclue de la YWL, elle part sur la côte Est, à la recherche de trotskistes. Adhère à l'Independent Communist League, une des premières organisations trotskistes américaines, fondée à Boston par Antoinette Konikow, femme-médecin précurseur du birth control, elle-même née en Russie et membre fondatrice du mouvement communiste américain. L'ICL rejoint la Communist League of America de James P. Cannon, Max Shachtman et Martin Abern. Dunayevskaya écrit pour son journal Militant, parcourt le pays, est en Californie lors de la grève générale de San Francisco en 1934. Activités de soutien aux luttes des sharecroppers (métayers) noirs du Sud. Veut partir se battre en Espagne - c'est le moment où la Lincoln Brigade se forme - mais on ne veut pas des femmes. Part à Mexico en 1937, sans avoir l'aval du parti, pour devenir la secrétaire en langue russe de Léon Trotsky. Revient aux Etats-Unis en 1938 à la mort de son père et de son frère. Avec les jeunes socialistes recrutés lors de leur période entriste, les trotskistes forment le Socialist Workers Party. En 1940, le SWP se scinde suite à l'invasion de la Finlande par l'URSS et au Pacte Germano-soviétique. La minorité refuse la "défense inconditionnelle de l'URSS" imposée par Trotsky et fonde le Workers Party. Dunayevskaya et C.L.R. James en font partie.

(9) Living for change, p. 50.

(10) Johnson est le pseudonyme de C.L.R. James, Forest celui de Raya Dunayevskaya. La tendance durera de 1940 à 1955, date de son éclatement entre partisans de James d'un côté et ceux de Raya Dunayevskaya de l'autre. Johnson-Forest est en quelque sorte l'équivalent états-unien de  Socialisme ou Barbarie en France. Les deux groupes ont d'ailleurs établi des liens, mais Johnson-Forest a largement précédé les socio-barbares.

(11) C.L.R. James y habite un appartement appartenant à Lyman Payne, architecte et militant de la tendance Johnson-Forest.

(12) Terme utilisé par les militants blancs de l'époque, y compris dans le Workers Party, et que "certains noirs trouvaient choquant, tandis que chez les autres il déclenchait l'hilarité", Living for change, p. 55.

(13) Remarquez que c'est aussi le cas de la page Wikipédia consacrée à cette révolte - page par ailleurs honnête. La sémantique est politique, et cela perdure.

(14) La direction du Workers Party (essentiellement Max Shachtman d'où le nom de Shachtmanites donné aux militants du WP) décrivait le système soviétique comme un troisième mode de production (dans la terminologie marxiste de l'époque) différant à la fois du capitalisme et du socialisme  : le collectivisme bureaucratique, cela à la différence, à la fois des trotskistes qui le considéraient  comme un état ouvrier (fondé sur lapropriété collective des moyens de production) et de Johnson-Forest qui voyaient le capitalisme des deux côtés du rideau de fer et en convergence progressive. A noter que, de même que la position trotskiste amenait à opter systématiquement pour la défense de l'URSS chaque fois que la guerre froide se réchauffait, de même la position shachtmanite devait progressivement amener ses tenant à opter pour l'Ouest - au motif quel collectivisme bureaucratique était décidément bien trop brutal et retardataire. L'évolution de Shachtman lui-même (adhésion au PS états-unien, position "faucon" pendant la guerre du Viêt-Nam) en est un signe.

(15) Qui ne représente de toute façon que 60 à 70 militants contre plusieurs centaines pour la majorité du WP.

(16) Living for change, p. 60.



(à suivre...)

Une bonne partie des informations provient évidemment de l'autobiographie de Grace Lee Boggs, Living for change, 1998, non traduite en français. L'anniversaire a donné lieu à un récent documentaire disponible, je le signale, sur le Netflix états-unien.

Il n'existe pas à ma connaissance d'étude d'ensemble sur la Johnson-Forest Tendency. On peut lire ici une introduction de Loren Goldner, (en anglais). Pas mal de textes de la tendance sont accessibles (également en anglais) par exemple ici (1947), là (1950) ou encore là (1958, avec Castoriadis/Chaulieu). On peut se référer aux diverses biographies de C.L.R. James (surtout celles de Kent Worcester et de Frank Rosengarten). Les mémoires de Constance Webb, une des compagnes de James, et leur correspondance sont également d'un grand intérêt pour qui veut connaître la vie quotidienne d'un groupe politique révolutionnaire états-unien de ces années-là.

Un certain nombre de textes de C.L.R. James sur la "question noire" ont été traduits aux éditions Syllepse.







01/07/2015

Les occupations solitaires : Le SMS


Jean-Luc Godard - Adieu au langage, 2014
Mis en ligne par erion bubullima

29/06/2015

Lectures d'été : chaleur sur la ville


Dan Georgakas & Marvin Surkin - Detroit, I do mind dying, a study in urban revolution
1st edition : St. Martin's Press, 1975
2nd edition : South End Press, 1998
Couverture : Beth Fortune, photographie extraite de : Stewart Bird, Rene Lichtman & Peter Gessner, produced in Association with the League of Revolutionary Black Workers - Finally got the news, 1970



Dans la série : lectures d'été. Avec une petite quarantaine d'années de retard, un éditeur français (Agone) publie la traduction de Detroit I do mind dying, devenu depuis un classique de l'histoire noire / ouvrière / urbaine états-unienne.

L'auteur : Dan Georgakas, poète, historien, critique cinématographique, spécialiste de la diaspora hellénique  aux Etats-Unis, fit partie des fondateurs de Black Mask / Up against the wall motherfucker (1) et des Creative Vandalists. C'est aussi un historien et mémorialiste de l'ancien Detroit : voir par exemple ici ou .

Le sujet noir : La League of Revolutionary Black Workers (LRBW) naît en juin 1969 et se sépare en juin 1971 (2). C'est, avec le BPP, une des grandes expériences de mouvement révolutionnaire noir états-unien.

Le sujet ouvrier : la spécificité de la LRBW, ce qui la différencie hautement du BPP par exemple, est d'être issue de comités de base noirs des usines automobiles de Detroit, les RUM (Revolutionary Union Movements). Le premier RUM, le Dodge Revolutionary Union Movement, DRUM, apparaît en Juin 1969 à l'usine Chrysler (anciennement Dodge) de Hamtrack. Il y déclenche une grève sauvage suivie par 4000 ouvriers et se présente comme une alternative au syndicat UAW dirigé par des ouvriers blancs polonais dans une usine à 70% noire. Les RUM font ensuite traînée de poudre dans les autres usines de Detroit : Ford de River Rouge (FRUM), Chrysler Eldon (ELRUM), Cadillac (CADRUM), Mount Road Engine (MERUM), Dodge Truck (DRUM II) etc... ainsi que dans d'autres professions : hospitaliers (HRUM), travailleurs de la presse du Detroit News (NEWRUM) et chauffeurs/livreurs d'UPS (UPRUM)... La LRBW apparaît ensuite comme coordination de ces différents comités de base, avec une équipe stable de quelque 80 militants. A partir de sa pratique, elle fait l'analyse de la condition du travailleur noir face à une triple domination - patronat de l'automobile, pouvoir politique (police, justice, municipalité), syndicalisme "majoritaire" de bureaucrates blancs.

Le sujet urbain : le développement de la LRBW est inséparable du mouvement de la ville-Detroit, la liste des RUM, en elle-même, en constitue la psychogéographie ouvrière. Les DRUM naissent deux ans à peine après la révolte (Great rebellion) de Juillet 67 - entre les deux dates se développe un journal indépendant, l'Inner City Voice, qui se veut une continuation par d'autres moyens de la Rebellion, et qui sera un des porte-voix de la LRBW. Au même moment, John Watson transforme pour un temps le South End, journal de l'Université Wayne, en feuille révolutionnaire distribuée aux ouvriers. Au même moment encore les ouvriers chantent Please Mr. Foreman, écrit par un bluesman en 1965 quand il travaillait à la chaîne à la Ford de River Rouge.


Joe L. Carter- Please Mr Foreman, 1965 
Mis en ligne par Madeline Burke



Please Mr. Foreman... Slow down your assembly line
Please Mr. Foreman... Slow down your assembly line
You know I don't mind workin'
But I do mind dyin'

S'il vous plaît, monsieur le contremaître... ralentissez votre chaîne de montage
Vous savez que je suis d'accord pour travailler 
Mais je  ne suis pas d'accord pour mourir

My wife is very sickly... you know she can't help me by taken on a job
My wife is very sickly... you know she can't help me by taken on a job
And we got five little children to feed
Lord why do you want to make my life so hard

Working 12 hours a day
Seven long days a week
I lay down and try to rest
But I'm too tired to sleep

Please Mr. Foreman... why don't you slow down your assembly line
Lord you can look at me and see I don't mind workin'
Lord knows I do mind dyin'

Mr. Foreman Mr. Foreman why don't you slow down your assembly line
Yes my wife is very sickly
Whoa I can't feed my five little children when I come home
Yes every week I bring my paycheck home
Lord you know I catch a bus every day I do



C'est aussi le moment où le blues est remplacé par le Motown Sound (3), et où Detroit devient pour des années le moteur musical du pays...



Martha Reeves and The Vandellas - Nowhere to run, 1965 
(Il se peut que vous ne puissiez pas visionner cette vidéo directement ou que, comme moi,  vous ne supportiez pas la pub indésirée - dans ce cas cliquer sur le lien ci-après en ouvrant une autre fenêtre : Mis en ligne par MyMotownTunes0815007)



...l'époque aussi où les cinéastes radicaux de newsreel viennent filmer la LRBW à Detroit...




Stewart Bird, Rene Lichtman & Peter Gessner, produced in Association with the League of Revolutionary Black Workers - Finally got the news, 1970
Mis en ligne par Radical Documentaries



...l'époque enfin où les échanges entre DPD (Detroit Police Department) et militants noirs (ou noirs tout court, la différence étant peu flagrante aux yeux d'un policier) deviennent de plus en plus violents - le fait le plus marquant étant le New Bethel Incident de 1969. Au point que le DPD décide en 1971 de constituer une unité secrète baptisée STRESS (Stop The Robberies, enjoy Safe Streets) et spécialisée dans les provocations : un policier venant jouer la "victime idéale" dans un quartier bien choisi et les autres attendant qu'il soit pris à partie : tactique propice à tous les dérapages, et qui propulsa immédiatement Detroit à la première place des villes états-uniennes pour le ratio civils tués / nombre de policiers : 7,17 pour 1000 en 71, loin devant Houston : 5, Baltimore : 2,93, Chicago, New York et Philadelphie - enjoy, comme ils disaient. Tout cela vous rappelle peut-être quelque chose de peu nouveau sous le soleil. 





Le reste, vous pourrez le lire dans le livre de Georgakas et Surkin, on le trouvera en français ici et en anglais  chez Haymarket - South End Press, l'éditeur de Zinn et Chomsky - rien que ça - ayant fermé ses portes, mon exemplaire va bientôt devenir un collector... Pour les fauchés de chez fauché, la première édition en anglais est ici.

On peut voir une présentation en français de l'ouvrage ici sur Youtube. Et lire un assez long extrait là chez Terrains de lutte.

Côté musique, je ne peux que recommander le bouquin de Suzanne E. Smith, Dancing in the street, Motown ant the cultural politics of Detroit, et évidemment celui de Pierre Evil, Detroit Sampler. Pourquoi le gars qui a écrit ça rédige en même temps les discours de François Hollande, ça reste un mystère pour moi...

Et quelques chansons pleines de sens ici. Ou .




(1) Une légende urbaine veut que cette charmante interpellation ait été reprise dans les paroles d'une chanson du Jefferson Airplane avec une bonne partie d'un tract des Motherfuckers. Mais les légendes urbaines disent parfois la vérité - sgdc (4).

(2) Suite à un violent débat interne opposant, en gros, sa composante "ouvrière" (ouvriériste, selon ses adversaires) et sa composante "politiste" (petite-bourgeoise et pro-blanche, vue de l'autre camp) initiatrice du Black Workers Congress, mouvement national mort-né. Après 71, une survivance de la LRBW est en fait prise en main par une organisation maoïste états-unienne, la Communist League, alors que la première LRBW était une organisation plus ouverte, coordination d'organisations de base (grass-root). Voir Detroit I do mind Dying,  2nd edition 1998, pp. 133-135 & pp. 147-150.

(3) Motown (Motor town) records est fondé à Detroit en 1959 par Berry Gordy, ancien boxeur et fils d'un ouvrier de l'automobile.

(4) Sans garantie des chats.

26/06/2015

Duos : kind of


Stan Barstow - A kind of loving, 1960
Penguin books ed.



Barstow, fils de mineur devenu dessinateur industriel, fait partie de cette génération littéraire qu'on regroupe sous l'appellation un peu fourre-tout d'angry young men, et qu'on regrettait déjà vingt ans plus tard.



Where are all the angry young men now?
Where are all the angry young men now?
Barstow and Osborne, Waterhouse and Sillitoe,
Where on earth did they all go?
And where are all the protest songs?
Yes, where have all the angry young men gone.
The Kinks - Where are they now ? 1973 




Barstow, comme John Braine et Alan Sillitoe, fait partie des young men tout droit issus de la classe ouvrière - père mineur, lui-même devenu dessinateur industriel, il se met à écrire en 51 et met neuf ans à se faire connaître avec Kind of loving, son premier roman, éducation sentimentale douce-amère d'un jeune lad du Yorkshire coincé entre désir sexuel, soif de liberté et honnêteté envers lui-même et les autres. A kind of loving a eu le rang d'un classique, étudié dans les écoles anglaises - aujourd'hui il paraîtra peut-être daté à ceux qui pensent que la révolution sexuelle (et sociale) est derrière nous, ce qui n'est pas si sûr.

En 62 John Schlesinger et Keith Waterhouse (autre angry) en firent un film grâce à Joseph Janni, un des producteurs qui firent la British New Wave (1). C'était le moment même où le cinéma entrait pour la première fois dans de vrais pubs, montait dans de vrais bus et parlait dans l'anglais des gens.




John Schlesinger - Kind of loving, 1962
Alan Bates, June Ritchie et le bus 157 pour Cross Green
Mis en ligne par Ian Nisbet



On peut voir le film de Schlesinger en entier et en anglais sans sous-titres ici. Et se le procurer avec tradoche, . Il existe, notez-le, une série télévisée qui reprend l'ensemble de la trilogie dont A kind of loving constitue le premier volet. On trouvera par ici une étude intéressante sur la British New Wave. A kind of loving, le roman, n'a pas été traduit en français, on le trouve assez facilement en anglais pour une somme modique. Et le bus est .



Sur ce l'œil des chats, profitant de la chaleur pour réduire le temps de travail, va se faire irrégulier voire sporadique, si ce n'est carrément imprévisible et pour tout dire complètement paresseux, cela jusqu'à la fin du mois de Septembre. Bon été et prenez soin de vous.



(1) Qui a finalement peu de choses en commun avec notre Nouvelle Vague, comme en littérature d'ailleurs : cherchez dans la même génération française des écrivains d'origine ouvrière du calibre et ayant l'écho d'un Sillitoe ? Meckert ? Il est né en 1910. Franchement, dans cette classe d'âge je ne trouve que Claire Etcherelli (et Albertine Sarrazin, la prison vaut bien l'usine). Mon vieux pays - sauvé par les femmes.

25/06/2015

Ronde de nuit : avis aux riverains du Panthéon


Alain Cornu - Toit, de la série Sur Paris
© Alain Cornu
Source



Exposition Sur Paris par Alain Cornu, du 7 mai au 24 juillet 2015, le Salon du Panthéon, 13 rue Victor Cousin 75005 Paris. Voir le site du photographe.


24/06/2015

La forme d'une ville : avis aux riverains de l'Orb


Ernest Pignon-Ernest - Les expulsés, 1979
Via Laboratoire urbanisme insurrectionnel




Du 19 juin au 20 septembre 2015, rétrospective de l'œuvre d'Ernest Pignon-Ernest, de 1970 à nos jours : Espace d'Art contemporain de Bédarieux, en collaboration avec la galerie Paul Lelong.

Cette photo des expulsés illustre par ailleurs l'instructive brochure 1944-2014, 70 ans d'habitat public en France, aux bons soins du Laboratoire urbanisme insurrectionnel. Et aussi. Et le site d'Ernest Pignon-Ernest.


23/06/2015

Ciel... Heorhiy Narbut


Heorhiy Narbut - Paysage avec une comète, 1910
Source

22/06/2015

Ronde de nuit : cuisine fantôme


Bien après minuit
Paroles d'Albertine Sarrasin, musique d'Alain Poirier
Albertine Sarrazin : Chansons et poèmes
interprétés par Myriam Anissimov, Polydor, 1969
Mis en ligne par discoPhilippe



Bien avant d'écrire les biographies d'auteurs tout à fait estimables, Myriam Anissimov a chanté les poèmes  d'Albertine Sarrazin. Ce sont des poèmes de prison.




Lire les poèmes prisonniers d'Albertine Sarrazin (entre autres) sur le site de Bruno des Baumettes

Lire (en anglais) le point de vue de Patti Smith : Sainte Albertine du stylo bic et de l'interminable crayon sourcil.





21/06/2015

L'art au travail : pires que les évêques


Francis Poulenc - Les tisserands (des Huit chansons françaises), 1946 - The Cambridge singers
Mis en ligne par margotlorena2









Et pendant ce temps-là...

20/06/2015

Je tiens absolument à cette virgule - il portait un fusil à deux coups


Charles Baudelaire - Les fleurs du mal, épreuves d’imprimerie de la première édition, corrigées de la main de l'auteur, 1857, p. 6, Au lecteur
Source : Gallica


Charles Baudelaire (?) - Autoportrait, 1848 ?
Crayon rehaussé au carmin
Via Les Mauvaises fréquentations



Autoportrait donc, si l'on considère s'il s'agit là du fameux dessin qui servit de modèle à l'eau-forte de Bracquemond, et que ce dernier attribue à Baudelaire lui-même en le datant de 1848. Rien n'empêche d'imaginer là l'apprenti-barricadier du 24 février, en paletot sac et cravate rouge, venant de piller une armurerie au carrefour de Buci...

...il portait un beau fusil à deux coups luisant et vierge, et une superbe cartouchière de cuir jaune tout aussi immaculée; je le hélai, il vint à moi simulant une grande animation: "Je viens de faire le coup de fusil !" me dit-il. Et comme je souriais, regardant son artillerie tout brillant neuve - "Pas pour la République, par exemple !" - Il ne me répondait pas, criait beaucoup, et toujours son refrain : il fallait aller fusiller le général Aupick (1).


Le dessin a été retrouvé en 2011 dans les dossiers du sculpteur Adolphe-Victor Geoffroy-Dechaume (1816-1892) qui le tenait peut-être d'Honoré Daumier (2). Peu de temps avant cette découverte, la BnF avait mis en ligne les épreuves corrigées de la première édition des Fleurs par Poulet-Malassis.




(1) Souvenirs de Jules Buisson, cités par Eugène Crépet, Charles Baudelaire, 1906, pp. 78-79.

(2) On peut en lire l'histoire en détail sur le blog de Thierry Savatier.