15/04/2014

Les formes de la conversation (1) : le thé



George Luks - Tea party, 1922
Huile sur toile
Via poulwebb



Il y a les peintres qu'on admire et/ou ceux avec qui on pourrait boire un coup. George Luks, qui commença tout jeune dans le music-hall et qu'on trouva mort dans une rue de New York un petit matin de 1933 après une rixe de bar, fait partie de ces derniers.


"I'll tell you the whole secret! Color is simply light and shade. You don't need pink or grey or blue so long as you have volume. Pink and blue change with light or time. Volume endures."

George Luks - Entretien avec Helen McCloy, "Color and George Luks", Parnassus, Mars 1934.

14/04/2014

Signes et prodiges : Zoey Frank


Zoey Frank - Street Crossing, 2013
Huile sur toile
Via Zoey Frank

12/04/2014

Dans le style ornementé


Marilis Orionaa - Sent Jan 
de l'album Damn, 2007 
Olivier Kléber-Lavigne, guitare - Nicolas Martin-Sagarra, percussions
Mis en ligne par Vaelnahan64


Puisque j'ai commencé avec Manciet, je continue avec Marilis Orionaa. Qui chante en gascon, et plus exactement en béarnais

- mais le béarnais, c'est du gascon...
- je n'entrerai pas dans cette discussion...
- mais...
- non...
- bien...

...bref qui chante, comme elle le dit, "dans le style ornementé du Béarn et des Pyrénées, tout d’arabesques et de fioritures". Et qui s'obstine à chanter dans ce langage

- le gascon ?
- disons, pour le moment, le béarnais

et dans ce style, ce qui fait que vous aurez beaucoup de mal à trouver ses disques car dans notre beau mais vieux pays, ne pas chanter dans la langue de Molière et de Patrick Sébastien vous expose à ne pas foisonner dans les bacs des supermarchés. Seul son dernier album est disponible ici. Vous vous consolerez en sachant que vous faites partie des happy few, fans de la plus grande chanteuse française qui ne chante pas en français. Mais qu'on peut sous-titrer.

- Mais tout ça, c'est de l'occitan, non ?
- alors là, vous entrez dans un débat où la chanteuse aurait des choses à dire, et à juste raison...

11/04/2014

Ciel... Morandi


Giorgio Morandi - Cortile di Via Fondazza
Via Bo Fransson

10/04/2014

Deshayes encore : le coin de l'œil et le fil des ans


Emile Deshayes - Portrait d'un jeune garçon (Liège), 1918 
Huile sur panneau 
Collection privée





Emile Deshayes - Portrait de vieil homme, 1917 
Huile sur carton

09/04/2014

Le bar du coin : crayon caché


cliquer pour agrandir
Emile Deshayes - Qui cherchez-vous ? ca 1930 
Plume et crayons sur papier journal 
Collection particulière



Dans le courant des années 1930, Emile Deshayes, peintre, dessinateur et architecte belge, croquait à la plume et au crayon les personnages rencontrés à Liège, le plus souvent dans des cafés. Pour ne pas se faire remarquer de ses modèles il dessinait sur une page de journal étalée devant lui, d'où le nom donné à cette collection de dessins dont 148 sont conservés à l'Université de Liège : le crayon caché.


Crayon sur papier journal
Collection privée



1932
Crayon sur papier journal 
Collections artistiques de l'Université de Liège n° 39512



Au café de Paris, 1931
Crayon sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg n° 39511



Au café de Paris, 1937 ? 
Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg, n° 39485



Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg, n° 39477



Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg n° 39510



"Au Café de Paris", 1931
Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg, n° 39443



1931
Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg n° 39525



L'accordéoniste au "As Ouhès", Liège 1931 
Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg, n° 39445



Liégeoise, 1931 
Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg, n° 39470 



Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg n° 39441



Dame au grand chapeau, au Castillan, 1931
 Crayons sur papier journal 
Collections artistiques de l'ULg n° 39444



Pour la reprise des affaires
Plume et crayons sur papier journal
Collection privée




Source des images : Flickr/simonis2







Et pendant ce temps-là...
...une autre façon de visiter Liège : la recherche du boulet


08/04/2014

Signes et prodiges : la main, la voix et le violon


Mains négatives, ca 5000 AEC
Cueva de las manos, Santa Cruz (Argentine)
Source (Via invisible stories)




Marguerite Duras - Les mains négatives, 1979 
Photo : Pierre Lhomme 
 Musique : Amy Flamer
Mis en ligne par BelofBradford



Petit addendum à l'anniversaire de MD, et pour écouter encore une fois le violon d'Amy Flamer (Ami Flammer).

07/04/2014

Un par extravagance




Un me dishoren lo cèu de desbòrd
d'eth separat a tròc  mèi dont se'n plenha 
huec qui de huec e se liva e se vrenha
d'eth mèi a l'enavant eth de tot bòrd


On nous a dit le ciel un par extravagance,
de soi-même distrait car comble de lambeaux,
feu qui naîtrait du feu, et se vendangerait,
plus lui-même car lui-même de toutes parts.






se s'esbrigalha es lutz e non pas mòrt
shens variar mès vibrar com ventenha
shens esposar mès non pas sens estrénher
e d'eth a d'eth e criculari e tòrt


S'il s'éparpille c'est lumière et non pas mort,
invariable mais de tempête vibrant,
et qui jamais n'épouse, étreignant sans merci,
allant de soi à soi par un circuit boiteux.





ò mas amors en còs desseparats
amassa! Hai de cap a l'Arren sonque
mèi en avant viste desemparats :


Vous autres, mes amours, en corps désassemblés
ensemble! hâtons-nous vers le néant, toujours
plus avant et plus vite encor désemparés.






aquí los sòs lo hèir deu nòste leit
aquí la pluja que trauca lo teit
e l'ostessa que truca e nos destronca 


En attendant, il faut payer le fer du lit,
la pluie, au même prix, qui traverse le toit
et l'hôtesse heurte à la porte et nous dérange.


Bernat Manciet (1923-2005)
Sonets / Sonnets, I - XXI
Jorn éd. 1996
Version française de l'auteur (1)






Et les vrais poètes sont immortels, comme disait le Monsieur mercredi dernier, à la bibliothèque publique du Nouveau Panier à Chats - Manciet, on le voit de temps en temps, et il aime le vin blanc !




(1) Les autotraductions de Manciet ne sont pas littérales,  et sa langue d'oc n'est pas l'occitan référentiel mais le gascon et même le gascon noir des Landes - qu'on peut écouter ici, par exemple.





Et pendant ce temps-là...
...ce n'est pas de gaîté de cœur, non...

05/04/2014

Bleu nuit : l'homme qui accrochait son micro dans les arbres pour écouter les bagnards chanter


American Music League - Recueil "Negro songs of protest", 1936
Exposition "Nancy Cunard - Negro Anthology"
Musée du quai Branly, 4 mars - 18 mai 2014



C'est l'histoire d'un jeune New-yorkais nommé Lawrence Gellert, né en Hongrie en 1898 dans une famille juive convertie au catholicisme et émigrée en 1906. Au milieu des années 20 du XXème siècle - disons à partir de 1924 (1) - il parcourait les deux Carolines et la Géorgie (2), collectant et enregistrant des chants traditionnels noirs (Negro, Noir, comme on disait avant le Black Power) sur des disques de zinc, à l'aide d'un appareil qu'il avait confectionné à partir d'un phonographe de salon à main et qu'il avait installé sur une Velie...





...transformée pour transporter le dispositif. Le machin sur roue fut (paraît-il) baptisée Larry's Nigger Hoo Doo Shack on Wheels. Le phono bricolé fut remplacé dans les années 30 par un enregistreur électrique Presto



Lawrence Gellert enregistrant des soldats pendant la seconde guerre mondiale


Avec le Presto il pouvait, comme le firent aussi John et Alan Lomax, enregistrer des chants de chain gangs.




Lightning - Long John
Chain Gang song (chant de bagnards) traditionnel
en forme Call & Response
Mis en ligne par abanks47 
Transcription par George Cleanington
Le chant original fut enregistré par John et Alan Lomax à la ferme-prison de l'état du Texas à Darrington, en 1934. On peut en trouver une autre version plus courte .
Il s'agit peut-être ici encore d'un enregistrement Lomax.
Lightning est le nom du bagnard qui chante la partie leader du Call & Response



Long John, Long John he's long gone long gone. Well if I had listened - to what Rosie said, - I could been at home - in Rosie's bed. - But I wouldn't listen, - got to running around.- First thing I know - I was jail-house bound. - Well I got in jail-  (with my mouth closed now?) - Well now I'm in the Pen - and I can't get out. - CHORUS - Well what John made - is a pair of shoes - were the funniest shoes - that was ever seen - had a heel in front - and a heel behind, - and they didn't know where - that the boy was flying.- - CHORUS - Give me 2-3 minutes,- let me catch my wind - and in 2-3 minutes - I'm gone again. - CHORUS. Gonna call this Summer, - ain't gonna call no more,- if I call next Summer, - I'll be in Baltimore. - CHORUS. - like the lord said - in chapter 14 - if a man lives - and he's in between.- Long John he's long gone X2 - like a turkey to the corn.- through the tall corn - Long John Marble eyed John - well he's long gone - like a tender footed dope - With his long coat on, - he's a skipping through the corn - CHORUS.-  - When you go to jail, - what the captain said, - if you gonna work, - gonna treat you pretty well, - but if you don't work, - gonna give you plenty hell.- CHORUS - well if we don't starve - well you read old John - stop at chapter 16 - what the real John said - If you boys roll - I'm stopping on down - with my wheat and cane? - lord they're in my hand -  gonna kill every weed - ever in this land - I'm a long gone - What did John say - in  chapter 14 - if a man die - he can live again -





Selon les dires de Larry Gellert, il avait inventé un procédé pour enregistrer discrètement les chain gang songs, en attachant son micro dans un arbre au bout d'un fil d'une trentaine de mètres, et en se cachant.

Il revenait à New York de ces campagnes de collectes et  publiait les chants - dans Music Vanguard, l'éphémère revue de Charles Seeger, musicologue de gauche dont j'ai déjà un peu parlé ici et père de Pete Seeger - mais surtout dans New Masses, le magazine culturel-révolutionnaire édité par Mike Gold dans la ligne d'un Proletkult soviétique qui aurait assimilé la littérature ouvrière yiddisch du Nouveau Continent. C'était l'époque glorieuse du Communist Party USA (CPUSA pour les intimes), celle du Popular Front et, dans le domaine artistique, de ce qu'on a appelé le Cultural Front (3). C'est sur le terreau du Cultural Front musical que des artistes comme Woody Guthrie, Leadbelly, Sonny Terry & Brownie McGhee ou encore Josh White on pu se développer un peu plus tard, au début des années quarante.

Des journalistes proclamèrent que les Protest Songs recueillis par Gellert constituaient un genre à part, qu'il était visiblement le seul à avoir découvert - des chants plus politiques et combatifs que le reste du folklore noir, mais qui cadraient avec la conception que le CPUSA pouvait avoir d'un folklore prolétarien.

Ils étaient aussi en harmonie avec la production graphique d'Hugo Gellert, frère de Lawrence et dessinateur influent de New Masses - mais aussi du New-Yorker. La vision qu'avait Hugo Gellert de la classe ouvrière...



Hugo Gellert - The working day



...était celle d'un prolétariat viril et salvateur, sûr de sa force et devant prochainement triompher d'une bourgeoisie décadente. 



Hugo Gellert - Illustration pour Karl Marx, Le Capital : L'accumulation primitive, 1933
Lithographie



(Réalisme socialiste ? A la mode de Jdanov et du fameux discours de 1934 sur les ingénieurs des âmes ?  Ce serait un  un peu trop facile et rapide, ce type d'imagerie vient de plus loin, au moins d'aussi loin que du Démolisseur de Signac...)



Cette conception du rôle de l'artiste donna lieu a un débat fort intéressant dans les cercles de New Masses et du John Reed club, entre Hugo Gellert et Louis Lozowick, artiste dont j'ai déjà parlé. En gros, Gellert voulait peindre la classe ouvrière telle qu'elle aurait dû être et Lozowick, telle qu'elle était.




Louis Lozowick - Thanksgiving dinner, 1938 
lithographie
Source : Smithsonian American Art Museum




Revenons à nos chansons. Les protest songs noirs collectés par Gellert furent donc publiés en 1936 par l'American Music League, une organisation du Cultural Front. 



 Negro songs of protest
Dessin de couverture par Hugo Gellert
Via Confetta



Ce mince volume, qui fut un succès aujourd'hui oublié, est actuellement présenté dans un petit coin de l'exposition Nancy Cunard - Negro Anthology au quai Branly. Il contenait des chansons comme celle-ci :


Cause I'm a Nigger

You take mah labor

An' steal mah time
Give me ol' dish pan
An' a lousy dime
'Cause I'm a nigger, dat's why

White man, white man
Sit in de shade
Heah in de hot sun
I sweat wid his spade
'Cause I'm a nigger, dat's why

I feel it comin', Cap'n

Goin' see you in Goddamn
Take mah pick an' shovel
Bury you in Debbil's lan'
'Cause I'm a nigger dat's why


Negro Songs of Protest donna lieu - donne toujours lieu - à un débat chez les folkloristes. En effet la tonalité du protest song ne correspond pas à celle de l'immense majorité du folklore noir de l'époque, qui est plutôt une plainte teintée d'humour, ou un désespoir à double-sens - bref ce qui fait le fond même du blues. Car le bleu nuit n'est pas le noir, mais pas le rouge non plus.

On accusa Gellert d'avoir contrefait ses protest songs. La querelle fut envenimée par sa concurrence avec les Lomax (4) et par le refus que Gellert opposait à toute demande d'identification de ses sources, au motif que les nommer serait les exposer à la répression. 

Il y a trois versions chez les commentateurs des recueils Gellert - celle de Steven Garabedian :  Gellert est un héros, l'Alan Lomax du prolétariat noir - celle des révisionnistes qui pensent que Gellert a fortement édité, voire réécrit tout ou partie des protest songs - et celle plus nuancée de Bruce Conforth dans son livre African American Folksong and American Cultural Politics - The Lawrence Gellert Story. Pour Conforth, qui a le mérite d'avoir étudié en détail la collection, une grande partie du matériel réuni dans les Negro songs of protest n'a pas vraiment un caractère révolutionnaire ou revendicatif. Il s'agit de chants traditionnels, work songs ou complaintes dont on retrouve les variantes dans bien d'autres collections. Une faible minorité des chants du recueil sont plus précisément politiques, et ce sont ceux dont on peut penser, toujours selon Conforth, qu'ils ont subi soit un travail d'édition, soit des influences directes dans leur composition. Et c'est à la présentation, au packaging du recueil qu'on devrait donc l'illusion de la découverte d'un genre musical à part.

Mais, toujours d'après Conforth, la polémique sur les protest songs est l'arbre qui cache la forêt de la part non publiée de la collection Gellert, beaucoup plus diverse et d'une importance méconnue, plus de deux cents disques contenant dans certains cas les plus anciennes versions orales de thèmes très répandus, y compris de nombreux blues commerciaux et de spirituals.

C'est une curieuse histoire que celle du lore (5) : ceux qui l'enregistrent pour la première fois sur leurs modernes machines sont dans la position de Christophe Colomb - ils découvrent et nomment ce qui n'avait nul besoin d'être découvert et nommé puisque cela existait avant eux pour d'autres hommes déjà là. En même temps, ces découvreurs sont des médiums inévitables : sans eux, le lore ne nous parvient pas - la seule histoire du lore, c'est celle de ses trahisons, de ses captations, de ses appropriations. Dans ses notes d'enregistrement, Larry Gellert n'utilise pas le terme protest song, et il est très probable que ses premières campagnes de collecte n'avaient aucune signification politique. Celle-ci lui vint par la suite, de son frère Hugo et du milieu radical New-yorkais. C'est pourtant à travers ce prisme déformant que New Masses, le même milieu New-yorkais et, à travers eux, une bonne partie du public blanc de l'époque prirent pour la première fois contact avec le folklore noir (6).

Mais c'était déjà trop tard pour Larry Gellert : les Lomax avaient déjà publié leur anthologie American Ballads and Folk Songs (1934) et c'est eux et eux seuls qui deviendraient les grands intermédiaires, les papes du folk - certes avec leur propre idéologie, celle d'un folklore enfin pur, ramené à l'origine, systématiquement dépouillé de toute autre influence - du jazz, par exemple. 

Larry Gellert passera le reste  de sa vie à essayer de publier sa collections de chants, n'y parviendra qu'au goutte à goutte dans quelques revues, essuiera les refus, pourra croire un bref moment son heure revenue lors du folk revival des années 60 mais finira semi-clochard hantant MacDougal street, vivant dans un trou à rats de Greenwich Village pour finalement disparaître sans laisser d'autre trace qu'un avis de recherche de Missing Person affiché par le New York Police Department. Ainsi finissent les médiums, ainsi deviennent-ils des fantômes - il en reste ces minces feuillets, dans une vitrine, à Paris.



(1) Bruce Conforth, dans son livre sur Gellert, a précisément daté ces premiers enregistrements, de la fin 1924 ou du début 1925. Cela fait de Gellert le premier à avoir effectué sur disque des enregistrements de terrain de folksongs afro-américains. John et Alan Lomax ne commenceront que dans les années 30.

(2) Et plus tard, dans les années 30, l'Alabama et le Mississippi.

(3) Pour comprendre les rapports compliqués, souvent contradictoires, ente le Cultural Front et le CPUSA, lire Michael Denning, The Cultural Front, Verso, 1997. Sur New Masses, voir en particulier pp. 201-204.

(4) John Lomax et son fils Alan Lomax, tous deux musicologues. Alan Lomax et Lawrence Gellert se trouvaient en concurrence dans le même champ, celui de l'ethnomusicologie politiquement radicale sous l'influence du CPUSA.

(5) J'emploie ce mot anglais pour éviter les nuances dépréciatives du folklore en français, ainsi que toutes les confusions que charrie le terme folk.

(6) Ce qui explique au passage que quand Nancy Cunard voulait apprendre quelque chose sur la protestation dans le folklore noir, elle allait voir Larry Gellert.


Petit rappel biblio- et webographique :

J'ai déjà cité:

- sur le Cultural Front le livre de Michael Denning, lourde et passionnante somme où on voit défiler John Dos Passos, Orson Welles, Josh White, Duke Ellington et même ces scénaristes de Disney qui étaient plus radicaux qu'on ne le pense...
- sur Larry Gellert le livre de Bruce Conforth, qu'on peut se procurer sous forme électronique et d'où je tire la majeure partie de mes informations.

Il existe un pendant graphique à cette histoire, documenté chez Andrew Hemingway, Artists on the Left, American Artists and the Communist Movement, 1926-1956 et, en ce qui concerne les graveurs - très importants aux Etats-Unis - le livre d'Helen Langa Radical Art, Printmaking and the Left in 1930's New York.

Je ne voudrais pas donner l'impression de diminuer l'art d'Hugo Gellert. On trouvera ici et également ses illustrations pour le Capital, et sur cette page un émouvant rappel de ses derniers moments.

Et, s'agissant de MacDougal street, on peut lire le livre de Dave Van Ronk ou, pourquoi pas, voir le beau film que les Coen en ont tiré - vous savez, il y a un chat, et même plusieurs, dedans :



Joel & Ethan Coen - Inside Llewyn Davis, 2013
Mis en ligne par Rolling Stone


04/04/2014

Célébrations : MD


Marguerite Germaine Marie Donnadieu, dite Marguerite Duras (4 avril 1914 - 3 mars 1996)


Ce n’est plus la peine de nous faire le cinéma de l’espoir socialiste. De l’espoir capitaliste. Plus la peine de nous faire celui d’une justice à venir, sociale, fiscale, ou autre. Celui du travail. Du Mérite. Celui des femmes. Des jeunes. Des Portugais. Des Maliens. Des intellectuels. Des Sénégalais.

Plus la peine de nous faire le cinéma de la peur. De la révolution. De la dictature du prolétariat. De la liberté. De vos épouvantails. De l’amour. Plus la peine.

Plus la peine de nous faire le cinéma du cinéma.
On croit plus rien. On croit. Joie : on croit : plus rien.
On croit plus rien.
Plus la peine de faire votre cinéma. Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça  : plus la peine.
Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma.
Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique. 

Marguerite Duras - Le Camion, premier projet écrit au cours d'un entretien avec Michelle Porte, 1977


2014 n'est pas seulement l'année Cortazar, c'est aussi, pour le meilleur et pour le pire, l'année MD. On va rejouer MD, reprojeter (peut-être...) MD, relouanger, se ressouvenir que ce qu'il y a d'encore un peu vivant dans la littérature franco-hexagonale, ici ou , tient en bonne partie au legs de MD.

Et donc, et bien que je ne l'aie rencontrée que deux ou trois fois dans ma vie, je voudrais mêler ma voix au concert - au nom de tous ceux nombreux dans ma génération qui n'ont rien publié, rien filmé, rien monté sur les planches mais qui un jour ou l'autre ont dû à MD quelque chose de précieux. Lui ont dû leur sécurité pour un temps, leur survie aléatoire, leur liberté d'expression, leur simple droit d'ouvrir leur gueule dans un Paris dont on n'imagine pas à quel point il était encore plus policier qu'aujourd'hui.

Marguerite hôtesse. Car dans ces années-là rares étaient les portes qui s'ouvraient à un déserteur ou à un insoumis, même pour quelques heures, qui soient des portes sûres - c'est-à-dire dont on savait que la police ne les franchirait pas. On ne pouvait pas tous aller chez Sartre. On allait donc au 5 rue Saint-Benoît. MD ouvrait la porte, rameutait la bande, on abritait quelqu'un, on organisait une conférence de presse. On avait certes des rapports utilitaires, et elle nous regardait du coin de l'oeil en rigolant...

Héhé, les petits jeunes.

Sans trop se faire de souci, elle qui avait connu de tout autres risques.

Voilà. Plus tard, ce fut au tour des copines. Déjà les copines taraudaient de l'intérieur notre minibolchevisme autoritaire, les copines allaient boire le thé rue St Benoît. C'était l'époque du Camion et du texte bien connu que j'ai mis en exergue, qui correspondait si bien à ce que nous pensions à l'époque et qui correspond si bien, mais d'une autre façon, à ce que nous vivons aujourd'hui. Les copines revenaient, annonçaient avec fierté 

- Marguerite nous écoute, on luit dit doukonvien, oukonva, cekonpense, elle écoute, Marguerite

nous les garçons, on était jaloux, pensez-vous.
Héhé, les petits jeunes.

C'était Marguerite-magnétophone, cela ressortirait plus tard, ou pas, dans cette fabuleuse bande-son, de cette voix-off qui est comme la vieille voix de notre jeunesse, et qui nous manque tant aujourd'hui que nous sommes devenus vieux.




Marguerite Duras - Aurelia Steiner (Melbourne), 1979
Mis en ligne par Collectif Jeune Cinéma

01/04/2014

L'art de la lecture : Suzuki Harunobu


Suzuki Harunobu - Femme assise à son écritoire regardant la pluie tomber
Via poboh

31/03/2014

L'art de l'achat et de la vente : Lozowick


Louis Lozowick - Spring on 5th Avenue / Printemps sur la 5ème avenue, 1940 
Lithographie
Via Smithsonian American Art Museum

30/03/2014

L'art de la lecture : Jeremy Miranda


Jeremy Miranda - Library and cold sea
Via jeremymiranda




Jeremy Miranda : sur Etsy / sur son site

29/03/2014

Deux fois Millard Sheets (2) : Chavez Ravine



Millard Sheets - Chavez Ravine, 1929
huile sur toile



Chavez Ravine était un quartier pauvre de Los Angeles habité par des Chicanos. En 1950, la ville décida d'y construire un grand ensemble de logement social (public housing). De nombreux résidents mexico-américains furent progressivement poussés à quitter le quartier par des offres financières d'abord généreuses, puis de moins en moins intéressantes, suivant une technique éprouvée. 



Millard Sheets - Chavez Ravine
huile sur toile


Quand, suite à un changement d'équipe municipale (1), le projet de public housing fut abandonné, ce fut pour y installer le stade de base-ball des Dodgers

Le 9 mai 1959, après neuf ans de résistance, les quelques résidents Chicanos qui s'accrochaient encore furent surpris et expulsés par les bulldozers et les policiers en armes. 



The battle of Chavez Ravine
Mis en ligne par amarus12


La Bataille de Chavez Ravine a été documentée par un film de Jordan Mechner (un extrait ici) et un disque de Ry Cooder.



Ry Cooder - Chinito Chinito -  de l'album Chavez Ravine
Mis en ligne par Eoghain Bellamy






(1) Sur le contexte politique, voir Mike Davis, City of Quartz, pp. 122-123.



Sur Los Angeles on peut lire, outre évidemment City of Quartz (dont, faut-il le rappeler, l'édition française est amputée d'un bon chapitre) l'autre livre de Mike Davis consacré à la ville : Ecology of fear - Los Angeles and the imagination of disaster, dont seuls des extraits ont été traduits en français. Sur le même sujet les cinéphiles pourront découvrir le livre passionnant de Mark Shiel, Hollywood Cinema and the real Los Angeles (une critique ici) qui détaille les interactions et parallèles entre le développement de l'industrie du cinéma et celui de la mégalopole.