30/03/2026

Ronde de nuit : Kertèsz/Giraud


André Kertèsz - Paris, 1934
 



— Les greffiers, c'est bon à faire, y a l'Arménien de Maubert qui les achète.

— Lequel, celui de l'impasse ?

— Oui, celui de l'impasse, tu devrais essayer…

C'était peu de temps après l'occupe, la fourrure et le charbon étaient rares, ce qui avait donné naissance à une nouvelle industrie, l'exploitation de la peau de chat. Le pelage de ce carnivore, chargé paraît-il d'électricité, possède le pouvoir, avec celui de tenir chaud pour un prix relativement modique, de guérir les rhumatismes. Les notices publicitaires l'affirment.

— Tu crois qu'y a moyen d'en retrousser ?

— Pourquoi pas, après tout…

Déjà j'étais dans le métier, je le sentais, aucun besoin d'apprentissage.

Les turfs ont leurs champs d'exploitation, leurs mines d'or, les biques aussi. Les chats possèdent leurs rues, leurs places, leurs jardins, leurs avenues. Tous ceux de Paris ne sont pas bons, il s'en faut. À rayer tout de suite de la carte des minous, les beaux quartiers, les chouettes aux bonnes baraques en dur. La nuit, c'est rideau, aussi bien pour les patrons que pour les bestiaux. Les chats de riches ça a des idées de luxe, de confort. Ils possèdent un coussin brodé, un collier de cuir rouge – le rouge va tellement bien aux siamois –, une assiette où est écrit leur nom qu'ils lèchent avec attention quand ils boivent leur lait chaud bien sucré, ils sont fragiles comme un bibelot de Saxe. Au fait, on ne met jamais un bibelot dehors, il pourrait s'enrhumer, un chat de salon est un chat de salon, que diable.

Les autres qu'il fallait piéger, les sauvages de la ville qu'on ne peut tenir en laisse, les coureurs toujours à la recherche d'une fille, d'un piaf, d'un pigeon ou plus simplement encore d'un morceau de bidoche qui prend l'air sur un rebord de fenêtre. Les chats de la nuit sont des truands, leur instinct qui les pousse paraît-il à redevenir eux-mêmes à l'heure où s'allument les loupiotes. Le jour les retrouve se dorant l'oignon satisfaits de leur course ou endormis peinards sur les genoux de leur pipelette de probloque. Les chats du commun sont des manchards de la pire espèce. Comme les frappeurs de la Maube ils ont leurs adresses à eux pour se garnir le ventre dix fois sur un circuit sans rien offrir d'autre que le ronron à peine correct avant d'aller voir ailleurs. En pieds-de-biche conscients et organisés, ils possèdent leur clientèle qu'ils viennent taper aux heures connues pour ne jamais tomber sur un bec. Les risques, aucun, l'accueil est partout égal dans les cours, les boutiques et les rez-de-chaussée.

— Ce doit être un chat perdu ou abandonné, chaque soir il vient chercher sa croûte… et il est gentil avec ça, pauvre bête…

Le sournois apprécie la came, renifle, flaire, s'en occupe ou au contraire laisse tout glisser et pousse plus loin, la moustache en éventail.

Trop sûr de lui souvent, c'est ce qui le couillonne. Le trappeur, qui est un curieux animal, sait attendre le moment propice pour fabriquer son collègue aux pattes de silence.

Robert Giraud - Le vin des rues, Denoël éd. 1955


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