Ceci est une publicité gratuite à l'usage des lendemains de commémoration. Un contrepoint aux hymnes à la paix qu'on n'entonne qu'après les carnages. Un complément à la célébration des maréchaux-sauf-un-parce-que-c'est-compliqué. Un aide-mémoire à l'attention du bon peuple au nom duquel on acquitta Raoul Villain. Un livre consacré à ce dont on parle le moins parce que c'est la banalité même de la guerre, sa bêtise consubstantielle : l'erreur de commandement.
Pierre Miquel - Le gâchis des généraux, les erreurs de commandement pendant la guerre de 14-18, Plon éd. 2001.
Les chats en profitent pour signaler à l'attention du public l'ouvrage immortel (mais édité en 1960) de Pierre Devaux, Le livre des Darons Sacrés, traduction (partielle, hélas) de la Bible en argot (1)...
...lisible sur Gallica. Les épisodes animaliers sont évidemment parmi les meilleurs - les chats recommandent tout spécialement le déluge. (1) Et, puisque la préface est de Cocteau, on peut lire l'article de Johanne Bénard sur Les Enfants terribles et l'Ancien Testament, une autre intersection possible avec le Lévitique 11, précisément, à propos d'écrevisses (et autres arthropodes....).
The Spinners - Kick the cat Mis en ligne par Mystery Vinyl
(Et toujours une réédition de 2009, actualisée...) Revenons sur les Spinners. Ils se lançaient parfois dans l'adaptation folk de textes contemporains, par exemple dans l'album Not quite folk de 1969...
...où figure Kick the cat, petit chef-d'œuvre de sociologie express. L'auteure (l'autrice ?) est Pat McIntyre, dont on peut faire la connaissance dans le livre de Daniel Meadows, The bus.
Ça parle de la langue et du social status : pour ceux qui ont encore quelqu'un à mépriser en-dessous d'eux ça va encore mais quand on a réussi à vous classer tout en bas de l'échelle, tout ce qui vous reste c'est le coup de pied au chat, kick the cat...
Oh it is hard you will agree To know your place in Britain's meritocracy It's most important you should know The people who're above you and the ones below Oh oh you should know The people who're above you and the ones below
If Parliament's where you would be Be sure you come from Oxford with a good degree For then you may in your accent smooth Persuade the shiftless workers to the polling booth
A redbrick university Puts you on the lower branches of the tree And even there you'll have a ball Scorning those who never reach the tree at all
Lawyers, doctors, dentists pass Their examination to the middle class Especially if they've just scraped through I'll give you ten to one that they'll look down on you
If proper status you would win Be sure to hang your curtains with the right side in No one's below you, fancy that Then your only consolation is to kick the cat
Ewan MacColl - Dirty Old Town, 1949 chanté par The Spinners, Gregsons Well pub, Liverpool, ca 1960
(On peut voir ici l'intégralité de l'émission d'où est extraite cette séquence)
(une republication augmentée - toujours d'un billet de 2009) Dans la bande-son d'Of time and the city - le film que Terence Davies a tiré de et tourné sur sa ville natale, Liverpool - on entend Dirty Old Town, ce succès inusable des pubs et des cafés musicaux (les chats l'entendent quasiment tous les mois dans leur bar du coin).
Et quand on entend cette chanson on pense le plus souvent aux Dubliners et aux Pogues. Pourtant, bien avant eux ce sont les Spinners qui ont popularisé le Dirty old town écrit en 49 par Ewan MacColl pour un intermède théâtral.
Les Spinners étaient actifs sur la scène folk de Liverpool dans les années 60, et plus largement dans les 70. C'est leur version de Dirty Old Town qu'on entend dans le film de Davies - allez, on la réécoute par ici telle qu'elle fut gravée sur disque.
I found my love, by the gaswork croft
Dreamed a dream, by the old canal
Kissed my love, by the factory wall
Dirty old town, dirty old town
Heard a siren from the dock
Saw a train cut the night on fire
Smelled the spring on the sulfured wind (1)
Dirty old town, dirty old town
I'm going to make a good sharp axe
Shining steel tempered in the fire
I'll cut you down like a dead old tree
Dirty old town, dirty old town
I Met my love, by the gaswork croft
Dreamed a dream, by the old canal
Kissed my love, by the factory wall
Dirty old town, dirty old town
Et voici la version de Joan & Steve. Si vous n'aimez pas Joan & Steve, c'est que vous n'avez pas de cœur.
Joan & Steve - Dirty old town Mis en ligne par tubefella
Pour finir, qu'est devenu le (2) Gregsons Well, direz-vous, eh bien :
(1) Le texte original d'Ewan MacColl (3), natif de Salford (Lancashire), disait "smelled a spring on the Salford wind". Il le corrigea suite aux protestations du conseil municipal. Car Dirty old town, ce n'est pas Dublin ni Liverpool, c'est bien Salford... Si vous connaissez bien les paroles de la version princeps, celle de 56 en duo avec Peggy Seeger, vous noterez que pour MacColl ce vent printanier sentait la fumée (smokey wind), mais que pour les Spinners c'était plutôt du soufre... (2) Les Gregsons Well, il y avait deux pubs du même nom, face à face...
Terence Davies - Distant voices, still lives, 1988 - "In the black midwinter" In the black midwinter (Christina Georgina Rossetti / Harold Darke) chanté par Mary Seers
Mis en ligne par Emerson Goo
(Réédition d'un billet de 2009) Terence Davies, cinéaste de la remémoration élégiaque, est un lecteur de T.S. Eliot. Leur affaire commune, c'est le temps, la méditation, la rumination du temps éternellement présent, irrémissible...
Time present and time past Are both perhaps present in time future, And time future contained in time past. If all time is eternally present All time is unredeemable(1)
Chez l'un comme chez l'autre la même obsession de la composition exacte. Autre point de contact avec Eliot le converti, l'amour-haine de Davies pour le catholicisme populaire pour le moins rigoureux dans lequel il fut élevé. Ce n'est donc pas par hasard si au nombre des poèmes dont la récitation rythme Of time and the City, se trouve Little Gidding, qui clôt le cycle mystique des Quatre quatuors.
With the drawing of this Love and the voice of this Calling We shall not cease from exploration And the end of all our exploring Will be to arrive where we started And know the place for the first time. J'éprouve une immense gratitude envers Eliot (2), pour mes nuits d'internat passées dans East Coker avec une lampe de poche, et quand j'avais fini je reprenais au début.
In my beginning is my end.
East Coker (1943) et plus particulièrement sa troisième partie, O dark dark dark..., c'est le chaudron central, le trou noir, la noche oscura de la poésie post-moderniste (3) - sans compter que les dix premiers vers sont aujourd'hui d'une grande actualité. Et, puisque Eliot trouvait parfois l'inspiration dans le métro - et qu'il le reconnaît d'ailleurs ouvertement dans ce passage - voici une lecture de ce troisième mouvement d'East Coker au long d'un petit trajet dans ce premier cercle de l'enfer londonien, la Circle line.
T. S. Eliot - East Cocker, IIIème partie : O dark dark dark... Mis en ligne par MetaBob
O dark dark dark. They all go into the dark, The vacant interstellar spaces, the vacant into the vacant, The captains, merchant bankers, eminent men of letters, The generous patrons of art, the statesmen and the rulers, Distinguished civil servants, chairmen of many committees, Industrial lords and petty contractors, all go into the dark, And dark the Sun and Moon, and the Almanach de Gotha And the Stock Exchange Gazette, the Directory of Directors, And cold the sense and lost the motive of action. And we all go with them, into the silent funeral, Nobody's funeral, for there is no one to bury.
Vue de la cabine, la Circle line 2 du métro londonien, de Victoria à Great Portland street
Mis en ligne par poshJosh69
I said to my soul, be still, and let the dark come upon you Which shall be the darkness of God. As, in a theatre, The lights are extinguished, for the scene to be changed With a hollow rumble of wings, with a movement of darkness on darkness, And we know that the hills and the trees, the distant panorama And the bold imposing facade are all being rolled away— Or as, when an underground train, in the tube, stops too long between stations And the conversation rises and slowly fades into silence And you see behind every face the mental emptiness deepen Leaving only the growing terror of nothing to think about;
Mabel Dwight - Abstract thinking, 1932
Or when, under ether, the mind is conscious but conscious of nothing— I said to my soul, be still, and wait without hope For hope would be hope for the wrong thing; wait without love, For love would be love of the wrong thing; there is yet faith But the faith and the love and the hope are all in the waiting. Wait without thought, for you are not ready for thought: So the darkness shall be the light, and the stillness the dancing. Whisper of running streams, and winter lightning. The wild thyme unseen and the wild strawberry, The laughter in the garden, echoed ecstasy Not lost, but requiring, pointing to the agony Of death and birth.
You say I am repeating Something I have said before. I shall say it again. Shall I say it again? In order to arrive there, To arrive where you are, to get from where you are not, You must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know You must go by a way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess You must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not You must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know And what you own is what you do not own And where you are is where you are not.
Là où vous êtes est là où vous n'êtes pas : à East coker, petit village du Somerset d'où les ancêtres d'Eliot partirent pour l'Amérique au XVIIème siècle et où le principal divertissement - outre l'entretien de la tombe du poète - semble être le grand concours d'épouvantails, ou bien dans la Liverpool engloutie que ressasse un cinéaste désespérément en quête de producteur - là où
...l'obscur sera lumière; le repos danse. Mumures d'eaux vives, éclairs d'hiver; Le thym sauvage inaperçu, la fraise des bois, Les rires au jardin, extase réverbérée Non point perdue, mais requérant, mais s'efforçant vers, l'agonie De la mort et de la naissance. (4)
Terence Davies - The long day closes, 1992, séquence de fin Paroles et musique de Gilbert & Sullivan interprétées par Pro Cantione Antiqua
(2) Eliot le réactionnaire (ah, Little Gidding et sa référence sous-jacente au pauvre roi Charles Ier...) Eliot l'antisémite (franchement, Gerontion et Sweeney among the nightingales, il faut se les avaler...) - et pourtant oui, Eliot. (3) C'est-à-dire, celle d'après Zone et The waste land, celle du ressac, de la reconfiguration d'après le grand craquement des années 10. Cet entre-deux, ce tremblement (au bord du retour à l'ordre), nous y sommes toujours. (4) East Coker, 129-134, trad. Pierre Leyris, qui a travaillé en contact étroit avec Eliot en 1947 à Londres. Il existe d'autres traductions mais celle de Leyris reste la seule autorisée par l'éditeur qui détient les droits et les défend fermement contre les tentatives concurrentes, parfois même antérieures au travail de Leyris.
Terence Davies - Distant voices, still lives, 1988
C'est probablement cette copie récemment restaurée du film que l'on pourra voir (1) aux Rencontres des cinémas d'Europe, à Aubenas du 17 au 24 novembre. On pourra aussi y revoir Of time and the City (2009), Sunset song (2016) et Emily Dickinson, a quiet passion (2017). Terence Davies sera présent au festival (rencontre prévue le vendredi 23 à 22h).
Distant voices, still lives est l'assemblage de deux films étroitement interconnectés mais tournés l'un en 1986 (Distant voices) l'autre en 88 (Still lives). Tous deux racontent la vie d'une famille ouvrière anglaise de Liverpool (années 40 et tout début des '50 pour le premier, années 50 pour le second); c'est la famille de Davies, ses parents (2) son frère et ses deux soeurs, mais le personnage de Davies lui-même est absent, contrairement à ses autres autobiographies filmées (3). La narration est elliptique, alternant les passages traumatiques, les plans fixes quasi-photographiques et les moments d'émotion fusionnelle. Davies a comparé la structure du film à celle des rides circulaires qui se forment à la surface de l'eau quand on y jette des pierres - ou au fonctionnement de la mémoire (4). Mais Davies est un cinéaste de la forme, calculée et maîtrisée, tout autant que de l'autobiographie, d'où une tension constante, esthétique, entre l'émotion et la stase. Distant voices, par-delà les années 50, est aussi un film de l'époque thatchérienne (5), un film de critique sociale mais de cette critique souterraine et d'autant plus efficace, montrant la classe ouvrière telle qu'elle est et non telle que les militants la rêvent, avec sa violence familiale interne, genrée et ses moments d'évasion (le pub, le cinéma). Ce qui allait à rebours, à la fois du cinéma politique de contenu et de l'idéologie dominante de l'époque (qui prêchait l'individualisme néo-libéral au-dehors et le retour aux valeurs familiales traditionnelles à la maison) (6). Rappelons enfin que Time out a classé en 2011 les 100 meilleurs films britanniques et que Distant voices était 3ème, juste derrière Le troisième homme (7).
Les chats vont en profiter pour dépoussiérer et republier trois vieux billets sur Davies et ses alentours - cela date déjà d'il y a neuf ans, Of time and the City, comme le temps passe...
(1) en VO non sous-titrée, car elle vient juste de sortir sur les écrans britanniques, le 31 août. (2) Dans le film-annonce (vidéo ci-dessus) on peut voir dans la séquence d'ouverture (le mariage d'Eileen) la photo du père de Davies, sur le mur du fond. (3) Children (1976), Madonna and child (1980), Death and transfiguration (1983), réunis en 1984 dans The Terence Davies trilogy; The long day closes, 1990. (4) "The film is about memory, and memory moves in and out of time all the while". (5) A plus d'un titre : le premier volet, Distant voices, a bénéficié des dernières subventions publiques alimentées par l'Eady Levy (équivalent britannique de la taxe CNC sur les entrées en salle), supprimée en 85 par le gouvernement Thatcher. Pour le second volet c'est Channel 4 qui a dû compléter le financement du BFI; cf Wendy Everett, Terence Davies, Manchester University Press, 2004, pp. 57-58. (6) Voir Tony Williams, The masochistic fix : gender oppression in the films of Terence Davies, in Fires were started, British cinema and Thatcherism, 1993.