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03/06/2016

Une semaine Fénéon, 1 : Signac/Luce/Fénéon (avant d'aller vers le grand massacre...)


Paul Signac - Luce lisant La Révolte, 1890
Encre, lavis d'encre de Chine et aquarelle sur crayon
Collection privée
Source




"Luce venait régulièrement voir Fénéon chez lui. Quand arrivaient d'autres amis, Luce était là, assis à table tranquillement avec son litre de vin ordinaire, lisant La Révolte ou quelque autre feuille anarchiste. Ses manières et ses façons de s'habiller étaient à l'opposé de celles de son hôte. Il enlevait rarement son chapeau de feutre avachi, et ses pantalons n'étaient jamais repassés. Il pouvait paraître bourru à ceux qui ne le connaissaient pas, car il parlait peu, et quand il parlait il était bref et grossier."
Joan Ungersma Halperin - Félix Fénéon
Yale University Press, 1988
Trad. Dominique Aury avec la collaboration de Nada Rougier, Gallimard 1991, p. 137.


Années 1890-1895, années d'un fourmillement de couleurs...




Maximilien Luce - Le Louvre et le pont du Carrousel, effet de nuit, 1890
Huile sur toile
Collection privée


...et de la Terreur Noire.




Le Petit Journal du 23 Décembre 1893


L'avant-garde esthétique est divisionniste, la radicalité politique est anarchiste - et les deux ont tendance à se confondre. La plupart des artistes de la première, Maximilien Luce, Cross, Pissaro, Angrand, Signac, Théo Van Rysselberghe, lisent les feuilles de la seconde comme La Révolte de Jean Grave. Le journal qui continue La Révolte, Les Temps Nouveaux, est financé entre autres par Signac, qui y écrit. 



Les Temps Nouvaux, 1ère année n°3, 17 Mai 1895
(article d'Elisée Reclus)
Source : Gallica/BnF




Luce y fait paraître ses dessins, comme Van Rysselberghe.




Maximilien Luce - Frontispice pour Les Temps Nouveaux, 1898
Lithographie, collection Michel Dixmier



On retrouve Luce au Père Peinard d'Emile Pouget, dans les journaux de Zo d'Axa, La Feuille et L'EnDehors. 

Luce, Cross, Fénéon... c'est la génération qui avait dans les dix ans au moment de la Commune (1), et qui en garde un vivant souvenir. Luce surtout, qui a assisté (2) aux massacres et qui peindra plus tard...






 Maximilien Luce - Une rue de Paris en Mai 1871, 1903-1905
Musée d'Orsay





Maximilien Luce - L'exécution de Varlin, 1914-1917
Musée de l'Hôtel-Dieu, Beaune



En un sens, Luce et Fénéon sont deux témoins parallèles de l'époque. Fénéon, comme Jean Grave, est  pris dans les grandes rafles anti-anarchistes d'Avril 1894, tous deux sont dans le même sac du Procès des Trente. Luce est arrêté un peu plus tard, après l'assassinat de Sadi Carnot. Luce et Fénéon se retrouvent tous deux emprisonnés à Mazas. Pendant un peu plus d'un mois il s'y côtoient (sans pouvoir se rencontrer, Fénéon étant au secret) avant d'être libérés en Août.





Maximilien Luce - La main de l'artiste, autoportrait à la prison de Mazas, 1894





Photo anthropométrique de Félix Fénéon le lendemain de son arrestation, 26 Avril 1894








Maximilien Luce - Fénéon à Mazas
Lithographies
in Jules Vallès - Mazas, 1894



Les Lois Scélérates de 1894 eurent raison des feuilles anarchistes - Jean Grave en prison pour deux ans, Pouget ne pouvant continuer le Père Peinard que depuis son exil Londonien.



Le Père Peinard au populo - Elections législatives de mai 1898 : avant l'élection / après l'élection
Dessin de Maximilen Luce



Dès lors, c'est le syndicalisme qui va abriter la propagande libertaire - Pouget et Grave étant à l'initiative du premier journal de la CGT, la Voix du Peuple, en 1900. Luce est toujours là.



Maximilien Luce - Dessin pour La Voix du Peuple, 1er Mai 1911



The medium is the massage. Le vrai congrès de fondation de la CGT n'est pas celui de Limoges (1895) mais celui de Montpellier en 1902, et la Voix du Peuple n'y a pas été pour rien. La Charte d'Amiens est votée en 1906

L'avant-garde divisionniste et le syndicalisme révolutionnaire s'effaceront presque de concert. Pour la fin de la première, on peut retenir le moment où Fénéon (en fait Natanson, qui le finançait) met la clé sous la porte de la Revue Blanche en 1902 - Cross meurt en 1910, Luce abandonne progressivement le pointillisme, Signac se retire à Saint-Tropez pour s'y cloîtrer résolument pendant la guerre, Angrand  se réfugie dans le pastel, Van Ryssenberghe retourne au classicisme. 

A la CGT, c'est à partir des grèves perdues de Draveil en 1908 et des Postes en 1909, après une campagne massive d'arrestations et d'emprisonnements, dont ceux de Victor Griffuelhes et d'Emile Pouget, que la direction échappe progressivement des mains des anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires pour passer à celles des pragmatistes, d'abord Louis Niel puis Léon Jouhaux.

Puis vient la grande boucherie...






En 1908, lors du congrès de Marseille, la CGT donnait comme mot d'ordre de répondre "à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire". 

Le 28 Juillet 1914, le comité confédéral déclare : "Dans la situation présente, la C.G.T. rappelle à tous qu’elle reste irréductiblement opposée à toute guerre. La guerre n’est en aucune façon une solution aux problèmes posés. Elle est et reste la plus effroyable des calamités humaines. À bas la guerre ! Vive la paix !"

Mais au moment de la mobilisation générale du 1er Août, le syndicat se rétracte : "Les événements nous ont submergés. Le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’humanité des horreurs d’une guerre… Pouvions-nous demander à nos camarades un sacrifice plus grand ? Quoiqu’il nous en coûte, nous répondons : Non."

"Aux obsèques de Jaurès, le 4 août, Jouhaux s’écrie : “Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand.” L’émotion est à son comble. On pleure. Maurice Barrès applaudit avec force. Un sénateur qui fut un ennemi acharné de la C.G.T. s’écrie : “Et dire que voilà des hommes que nous voulions faire emprisonner”. Ainsi la C.G.T., rompant avec ses décisions antérieures, prend sa place dans l’Union sacrée." (3)

Jean Grave et Kropotkine passent du côté des bellicistes, et signent le Manifeste des seize. Maximilien Luce ne le signera pas mais soutiendra lui aussi la guerre, au contraire de Signac.

Fénéon reste fidèle à ses convictions anarchistes - ce qui ne l'empêche pas d'écrire à des soldats, à des prisonniers pour leur soutenir le moral. Le 19 août 1914 il écrit à Luce, sa lettre commence ainsi :

"Mon cher Luce,
Vuillard garde un pont, je ne sais où..." (4).

Mais Fénéon, tout au long de la guerre, cachera chez lui un déserteur.




Toujours à propos de Maximilien Luce, on peut lire ce texte d'Anne Klein.

De Félix Fénéon : 
- Œuvres plus que complètes tomes I et II, Librairie Droz, 1970
- Nouvelles en trois lignes (dans le journal Le Matin, Mai à Novembre 1906, et en ligne, ici)
- Rappelons que l'œuvre de Félix Fénéon est dans le domaine public depuis le 1er Janvier de cette année...
...et qu'il dispose d'un compte Twitter.


(1) Vallotton, Vlaminck, Derain, Van Dongen - nabis ou fauvistes, également anarchistes du moins dans leur jeunesse - sont nés plus tard.

(2) A l'âge de treize ans, rentrant de l'école, pendant la Semaine Sanglante, il voit fusiller en masse hommes et femmes alignés contre un mur, voir Joan U. Halperin, op. cit. p. 137. Luce avait débuté comme apprenti et gagnait sa vie comme ouvrier graveur sur bois - différence sociale notable d'avec les autres néo-impressionnistes. Tout au long de leur vie Luce et Fénéon restèrent très proches. D'après Joan Halperin "leur amitié de poursuivit dans la génération suivante, lorsque Frédéric, le fils de Luce, devint apprenti comme avait été son père, il dînait souvent chez Fénéon" op. cit. pp. 137-138.

(3) Extrait, comme les citations précédentes, du manuel minimal de base à l'usage des vieilles générations : Georges Lefranc - Le syndicalisme en France, Collection Que sais-Je n°585, P.U.F., 1953 (Via).

(4) Cité in Joan U. Halperin, Félix Fénéon, p.370.




15/06/2009

Le gai haut de forme

Charles Angrand - Autoportrait, 1892


De Charles Angrand, grand expérimentateur et artiste discret, on se souvient surtout par les chroniques que Félix Fénéon consacra à chacun de ses accrochages. Pour le pauvre Angrand, qui était d'une timidité maladive quand il s'agissait de ses oeuvres, il ne devait pas être facile de voir le plus grand critique d'art de l'époque fourbir sur elles ses métaphores et ses néologismes, sans gentillesse excessive du reste : "...sa brosse, d'une violence rusée, travaille et triture ingénieusement une pâte épaisse et plastique, la configure aux reliefs, l'érafle, l'écorche, la guilloche et la papelonne..." (1)

Fénéon n'aimait pas les empâtements.





Charles Angrand - Un gardeur de dindons, 1881


Membre fondateur du Salon des Indépendants, Angrand avait participé à la première exposition de 1884, dans le bureau de poste temporaire installé à l'emplacement des Tuileries incendiées par la Commune - c'était le Salon où la
Baignade à Asnières de Seurat avait été reléguée au buffet.

Puis Angrand fit partie du petit groupe autour du même Seurat - avec Signac, Maximilien Luce, Charles-Edmond Cross, et Dubois-Pillet le gendarme-peintre.
Son atelier était situé au 47 boulevard des Batignolles, pas loin du café Guerbois, du café d'Athènes et du Chat Noir.
Il était des rares vrais intimes de Seurat, qui ne révéla qu'à lui et Signac sa liaison avec Madeleine Knobloch, la jeune femme se poudrant.

Le grand Félix était tout indulgence à partir du moment où un artiste avait connu le chemin de Damas du divisionnisme.
"Diversifié à l'infini pour rendre le luisant d'un wagon, le tohu-bohu d'un ciel, la furtivité de l'eau, le fouillis des herbes, son jeu atteignait à un maximum de virtuosité quand, vers 86, ce peintre adopta le système de la division scientifique du ton et annula dans l'uniforme facture néo-impressionniste ses ragoûts de pâte et ses ruses de brosse. Privés des adminicules coutumiers, ses tableaux d'abord pâtirent; leur saveur s'affaiblit, leur polychromie s'anémia; mais un surcroît de transparence, de luminosité et de justesse légitima tôt son évolution." (2)



Charles Angrand - La Seine à Courbevoie - La Grande Jatte, 1888


"Opposée à la nappe chatoyante et reflétante du fleuve, une nappe de gazon se bleute par places de l'ombre d'arbres; des retombées de feuillages à peine balancés restreignent le ciel qui rosit à leur contour ; l'autre rive se quadrille de maisons rouges, de maisons blanche ; deux voiliers glissent ; l'habileté de M. Angrand à choisir ses thèmes et à les agencer est bien sensible dans cet A la Grande Jatte et dans les tableaux qui l'accompagnent" (3).

La bienveillance de Fénéon avait des limites : un an plus tôt il n'avait pas laissé passer ce qu'il estimait être l'échec d'une toile ambitieuse d'Angrand, Un accident, essai acrobatique de pointillisme nocturne...



Charles Angrand - Un accident, 1887


"...éclairée par les becs de gaz et par des globes pharmaceutiques, une foule s'accumule sur le trottoir. Le dessin s'ankylose et les teintes délinquent. Donner, en un tableau destiné à être vu à la lulière naturelle, la sensation des éclairages factices, - la tentative est intéressante et complexement ardue : plongé dans la lumière jaune du gaz, l'observateur l'estime blanche, adoptant ainsi un terme de comparaison inexact auquel vont se rapporter toutes les couleurs ; - il devient pratiquement daltonien. Et tant d'autres difficultés..." (4)


Qui aime bien châtie bien... et pourtant quel plus bel éloge, venant de Fénéon, que cette critique en argot dans le journal d'Emile Pouget : "Autre prolo : celui-là se trémousse devant un four assez chaud pour fricasser le Mont-Blanc en cinq minutes. Ca fait partie d'une série de dessins au crayon noir, de Charles Angrand. Dans ces dessins, faut pas chercher des détails : le camerluche s'est occupé que des ensembles, et il y a foutu de la poésie sans trouducuterie et du mystère sans battage." (5)

Vers la fin du siècle, Angrand retourne dans son pays de Caux natal et abandonne progressivement la couleur pour de grands dessins au crayon Conté...



Charles Angrand - Fin de moisson



"...qui glissent du noir au blanc par lentes houles impeccablement dégradées. Dans cette brume lumineuse les bêtes, les choses, les gens de la campagne apparaissent selon des formes simples qui résumaient les trouvailles de l'observateur sans garder trace de rien d'anecdotique." (6)
Puis à la fin de sa vie il revient à la couleur, par le pastel.

En 1890 et 1891, Georges Seurat peint ce qui sera son dernier grand chef-d'oeuvre, Le Cirque, qu'il expose sans l'avoir fini au 8ème Salon des Indépendants...





Geoges Seurat - Le Cirque, 1890-91



...et avant même que le Salon ferme ses portes, Seurat meurt de la diphtérie.

Le Cirque
- qui ne sera jamais terminé - fait partie des oeuvres qui marquent l'extrême limite de la grande tradition figurative, avant que la couleur prenne son autonomie, avant que les formes se fractionnent. A
u moment de ce 8ème Salon le groupe des Nabis vient de se former, le cloisonnisme est à ses débuts, Van Gogh est déjà à Auvers-sur-Oise, Gauguin parti pour Tahiti, Cézanne peint les Joueurs de cartes. Et vingt ans seulement séparent les Poseuses des Demoiselles d'Avignon. Peut-on seulement imaginer, comme le demande Linda Nochlin (7) ce qu'aurait été "la face de l'art du XXème siècle (...) si Seurat, plutôt que Cézanne, était tenu pour le peintre moderniste par excellence" ?

"Avec Le Cirque," dit-elle, "ce qui est en jeu c'est le phénomène moderne du spectacle et son corollaire, la passivité du public. Le tableau parodie la production artistique, allégoriquement représentée par un numéro éblouissant de virtuosité, paralysé dans sa gestuelle, avec culbutes et sauts périlleux pour satisfaire l'assistance tenue en haleine. Jusqu'aux artistes qui paraissent figés dans le dynamisme de leurs poses, bloqués dans les arcs décrits par leurs membres, diagrammes désincarnés du mouvement. La relation des spectateurs au spectacle telle qu'elle est exposée dans Le Cirque admet d'ailleurs des grilles d'interprétation plus sinistres encore. S'ils sont là pour représenter le public des amateurs d'art, ces gens saisis dans un état proche de la transe hypnotique ne sont pas sans évoquer les masses fascinées par les maîtres qui les manipulent. On pense en les regardant à l'inquiétant roman de Thomas Mann, Mario et le magicien, à la foule de Nuremberg électrisé par Hitler ou, plus près de nous, à l'électorat américain et à ses candidats-acteurs qui énoncent leurs slogans et gesticulent avec une habilté consommée devant les caméras de télévision. Sous sa forme d'allégorie anti-utopiste, Le Cirque est dans une certaine mesure une oeuvre d'anticipation qui porte inscrite en elle la problématique sociale de son époque" (8).

Pousser Le Cirque jusqu'à Nuremberg, dira-t-on, n'est-ce pas surinterpréter ? Pourtant le concept d'allégorie anti-utopiste - inspiré à Nochlin par Ernst Bloch - s'applique aussi bien au Cirque qu'à la Grande Jatte. Le Cirque est bien une allégorie de l'art dans un monde frelaté, de la beauté sans illusion. C'est la grimace sous le sourire, la contorsion sous la grâce, le dressage au fouet sous l'éclatant tour de force. Ce fouet qui serpente, magnifié par ce que peut avoir de masochiste la technique pointilliste, c'est celui du marché de l'art en plein développement - et peut-être aussi celui des querelles intestines, de ce noeud de vipères qu'était le cercle néo-impressionniste à l'instar de touts les groupes d'avant-garde.

Si Seurat tenait tant à exposer rapidement Le Cirque, c'était aussi, on le sait, pour réaffirmer son rang dans le groupe où une concurrence feutrée l'opposait à Signac. Sur Signac, Fénéon avait publié un livre et Seurat avait fort mal pris de ne pas y être cité une seule fois. Quand le critique, pour se réconcilier formellement, vint le visiter dans son nouvel atelier il y trouva porte close alors qu'il savait pertinemment que le peintre était là. Ce que Fénéon ignorait comme bien d'autres c'est que Seurat y cachait à tous, et d'abord à sa propre famille, la naissance du fils qu'il venait d'avoir de sa maîtresse, Madeleine Knobloch.

Suivit un échange de lettres raturées et contrariées qui ne régla en rien le différend. Et au Salon de 1891 le tableau qui triompha ne fut pas Le Cirque mais Sur l'émail d'un fond rythmique, le portrait par Signac de Félix Fénéon...

Angrand joua un petit rôle dans cette brouille - il fut un des rares à rendre visite à Seurat pour le consoler après la parution du Signac de Fénéon - et il semble que Seurat l'hypersensible en ait encore été vexé (8)...



Seurat a disposé ses spectateurs, comme le voulait très probablement le prix des places au cirque Fernando, dans une stricte séparation de classes qui n'ont pas beaucoup changé en cent dix-huit ans: tout en haut les ouvriers...






...à mi-hauteur les petits-bourgeois...






...et en bas, au plus près des artistes, les riches.






En 1926, Fénéon écrit un papier à l'occasion de la mort de Charles Angrand. C'est alors qu'il se souvient :
"entre la queue du cheval et le clown qui fait le saut périlleux, on voit, au Louvre, dans Le Cirque de Seurat, immédiatement derrière la banquette...







...un spectateur coiffé d'un gai haut de forme : Angrand en 1891.
" (9)


Hommage ironique, cette banquette de première classe pour un spectateur privilégié, Charles Angrand, l'homme du mystère sans battage.


(1) Félix Fénéon, Compte-rendu de la IIème exposition de la Société des artistes indépendants, du 20 août au 27 septembre, rue des Tuileries, in Oeuvres plus que complètes, p. 44.

(2) et (3) Félix Fénéon, Compte-rendu de la seconde exposition de la Société des Trente-Trois, La Cravache, 19 janvier 1889, in Oeuvres plus que complètes, p. 134.

(4) Félix Fénéon, Le néo-impressionnisme, L'Art moderne, 1er mai 1887, in Oeuvres plus que complètes, p. 75.

(5) Félix Fénéon, Balade chez les artisses indépendants, Le Père Peinard, 16 avril 1893, in Oeuvres plus que complètes, p. 227.

(6) Linda Nochlin, La Grande Jatte de Seurat, une allégorie anti-utopiste, in Les politiques de la vision, p. 243

(7) Linda Nochlin, ibid. pp. 263-264.


(8) Sur toute l'affaire, lire le chapitre VII de la biographie de Fénéon par Joan Ungersma Halperin - c'est aussi à Joan Halperin qu'on doit la publication des Oeuvres plus que complètes de FF chez Droz.

(9) Félix Fénéon, B V A, in Oeuvres plus que complètes, p. 481.


25/07/2019

Ayons congé : célébration


Pierre Bonnard - Femme assoupie sur un lit ou L'indolente, 1899
Huile sur toile
Musée d'Orsay, ancienne collection Félix Fénéon



Il y aura plus de monde aux deux expositions Fénéon, présente et à venir (1), qu'à l'incinération du critique, collectionneur et anarchiste (c'est le sous-titre du catalogue) : le 4 mars 1944 ils étaient huit (2) en tout et pour tout : André Berne-Joffroy, François Michel, Bernard Groethuysen, Alix Guillain, René Delange, Maria Van Rysselberghe, César de Hauke et, bien sûr, Jean Paulhan.








La collection Fénéon, où s'assoupissait l'indolente, fut dispersée en plusieurs lots de 1941 à 1944. On trouvera ici, par exemple, le catalogue de la première vente.

C'est une année Fénéon qui s'est ouverte. Les œuvres complètes, publiées il y a presque un demi-siècle (3) chez Droz par Joan Halperin, vont être rééditées aux éditions du Sandre ; le premier volume serait attendu le 17 octobre.


Et, à propos de Fénéon, déjà.




(1) Félix Fénéon (1861-1944) Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse, au Musée de l'Orangerie du 16 octobre 2019 au 27 janvier 2020, et Félix Fénéon - Les arts lointains, Musée du quai Branly, du 28 mai 2019 au 29 septembre 2019.

(2) "...interminable incinération - le charbon manque en cette fin de guerre" selon Claire Paulhan, Joan Ungersma Halperin et Flora Vinatier, "Histoire vraie", catalogue de l'exposition, p. 54.

(3) Sous le titre d'Œuvres plus que complètes  - "car le goût de Fénéon pour l'anonymat et son fréquent recours à des pseudonymes ont rendu ma tâche hasardeuse : croyant reconnaître notre auteur, je lui peut-être parfois attribué une fausse paternité" Joan U. Halperin, Au lecteur, en tête des Œuvres plus que complètes, Droz éd. 1970. Il est toujours fascinant de voir qu'une œuvre peut ainsi déborder son auteur.

05/06/2016

Une semaine Fénéon, 3 : la substance irrévélée où s'opère l'unification


Henri de Toulouse-Lautrec - Programme du Théâtre de l'Œuvre, 4ème soirée de la saison 1894-95
pour Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, pièce en cinq acte d'après la pièce du théâtre indien attribuée au roi Soudraka, 1894
Lithographie à l'encre bleue sur papier saumon (détail)
Le personnage représenté en haut à droite est Félix Fénéon dans son rôle de récitant





Janvier 1895 au Théâtre de l'Œuvre - première représentation du Chariot de terre cuite. Félix Fénéon s'avance, nu sous un drapé de lin, et déclame :




Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite : Bénédiction



"Puis il se retira à pas lents et cadencés, et le théâtre éclata en applaudissements" (1). La pièce fait un triomphe, un des plus grands succès de Lugné-Poe. Les applaudissements s'adressaient surtout à un homme, Fénéon, précédemment accusé de terrorisme, qui venait d'être libéré de prison et qui était encore suivi dans ses déplacements par deux policiers en civil.

Mrichhhakatikâ (मृच्छकटिका), Le Chariot de Terre Cuite, est une pièce en 10 actes, classique du théâtre indien sanscrit. La tradition l'attribue à Shûdraka (शूद्रक), prince, poète et auteur dramatique indien probablement imaginaire et dont on ne sait à peu près rien sauf ce qui en est dit dans le prologue de la pièce. C'est une histoire d'amour, d'oppression et de révolte.




Henri de Toulouse-Lautrec - Couverture pour Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, 1895



Les personnages principaux sont Vasantasena, prostituée, son amant Chârudatta, brahmane ruiné, son soupirant Samsthanaka, prince imbécile et cruel. 



Léon Carré - Illustration pour une édition du Chariot de terre cuite, 1921



A la fin triomphent l'amour, le bouddhisme et la révolution.




Victor Barrucand - Le chariot de terre cuite, Acte V, scène XV et dernière



Léon Carré - Illustration pour une édition du Chariot de terre cuite, 1921



La pièce avait été pour la première fois adaptée en français et en cinq actes par Joseph Méry et Gérard de Nerval, sous le titre Le chariot d'enfant, créée au Théâtre de l'Odéon le 13 Mai 1850.

La seconde adaptation est due à Victor Barrucand, toujours en cinq actes, pour le Théâtre de l'Œuvre. Le programme et les décors de l'acte V sont de Toulouse-Lautrec. C'est peut-être à la suite de ces dessins que Lautrec adoptera parfois un monogramme à l'éléphant :






Un des monogrammes de Toulouse-Lautrec



"Au théâtre de l'Œuvre sera joué, adaptation du sanscrit son Chariot de terre cuite, cinq actes souriants et terribles, d'un hindoustanisme authentique, où l'on trouve de si aimables filles et ce voleur qui, au moment de trouer le mur de la maison à dévaliser, hésite : donnera-t-il à la brèche la forme d'un croissant, d'une cruche ou d'un lotus ?"
Félix Fénéon - Victor Barrucand, Portaits du prochain siècle, 1894 (2).



Barrucand, lui aussi anarchiste, collaborera ensuite avec Fénéon à une rubrique de la Revue Blanche intitulée Passim, série de notules politiques dont voici la seconde :

"Du 1er au 6 janvier. — A l'occasion des fêtes du Nouvel An, nous avons eu la dégradation du capitaine Dreyfus, et, autour, le noble spectacle de l'immobilité servile des uns et la fureur lyncheuse des autres. Il y a, disait Renan à une séance du prix Monthyon, un jour dans l'armée où la vertu est récompensée. — Arrestations variées (monde politico-financier). Souhaitons que cesse enfin cette manie de l'épuration : les gens n'auraient qu'à s'imaginer que ce sera propre, après."
Revue Blanche, 1er février 1895


On remarquera que certaines de ces réflexions sont toujours d'actualité.





Pour qui voudrait poursuivre :

Victor Barrucand avait écrit dans Les Temps Nouveaux et il sera l'animateur de la campagne pour Le Pain Gratuit. En 1900 il écrira Avec le feu (3),  l'histoire romancée d'Emile Henry, Félix Fénéon et quelques autres. Et pour beaucoup plus d'informations on peut se référer au site de Céline Keller.

On trouvera la traduction du texte sanscrit du Chariot, par Paul Regnaud, ici. (tome I de IV). Et l'adaptation par Claude Roy, en 1969, là.

Et on lit toujours avec intérêt et profit le blog Revue Blanche de François Bourrelier, par exemple ici.




(1) Joan Ungersma Halperin, Félix Fénéon, Gallimard 1991, p. 338.

(2) Félix Fénéon, Œuvres plus que complètes, tome II, Droz éd. p. 604.

(3) Gratuit ici et pas gratuit là.