George Grosz - Ill. pour Rudolf Omansen, Das unheimliche Huhn, 1958 Coll. privée
George Grosz fuit l'Allemagne en janvier 1933, pour les Etats-Unis. Sous le régime nazi, des centaines de ses œuvres sont confisquées, détruites ou perdues. Grosz et sa femme ne reviennent en Allemagne qu'en 1959 ; ils ont déjà entamé une procédure pour être dédommagés conformément aux lois dite de restitution et de compensation (en abrégé, Bundesentschädigungsgezetz & Bundesrückerstattungsgesetz).
Les procédures sont lentes et labyrinthiques ; Grosz est malade, alcoolique et dépressif ; pour appuyer sa demande il a recours au docteur Rudolf Omansen, du Bureau berlinois des compensations.
Omansen devient son ami. Grosz illustrera sa nouvelle, Das unheimliche Huhn / Le poulet maléfique, l'histoire d'un poulet imaginaire qui devient de plus en plus réel et persécute un pauvre professeur d'archéologie - métaphore des blessures psychiques que diagnostiquait Omansen - entre autres, chez ses patients en attente de compensation.
Grosz mourra deux mois après son retour en Allemagne, d'une chute dans les escaliers après avoir trop bu une nuit durant. La nouvelle d'Omansen attendra soixante ans avant d'être publiée.
Il existe un excellent (et maléfique) roman sur le retour des exilés allemands, aux prises avec les procédures de restitution/compensation en Allemagne fédérale après la seconde guerre mondiale : d'Ursula Krechel, Landgericht / Terminus Allemagne dans la traduction française, Carnets Nord éd. 2014.
Brosse, plume, calame, aquarelle et encre de Chine
En bas à droite : "To Walter an old friend, hommage & happy birthday from George Böff, Douglaston, 44 May". Grosz habitait à Douglaston, dans le Queens. Il lui arrivait de signer George Böff dans des lettres à des amis.
Le dessin, exécuté en 1927 lors d'un voyage en France, a été offert par Grosz à Walter Mehring pour son anniversaire en 1944 alors que tous deux étaient réfugiés aux Etats-Unis. La France et le marin devaient rappeler à Mehring son parcours d'exilé - enfermé en 1939 avec d'autres allemands antinazis au camp français de Saint-Cyprien, sauvé grâce au Comité de Secours américain de Varian Fry, et parti en 1941 sur le Wyoming (1), un cargo mixte en direction de la Martinique.
À propos de Grosz, déjà. Et de Walter Mehring, aussi.
Il y a de cela cinquante ans et un jour, à Berlin. George Grosz, rentrant d'une soirée bien arrosée, rate une marche dans l'escalier de sa cave, tombe et meurt.
George Grosz - Peace, 1934 Plume, calame, fusain, lavis et blanc couvrant sur papier Collection Judin, Berlin
Grosz a quitté l'Allemagne pour les Etats-Unis en 1932. Le premier grand plan de réarmement allemand (pour une armée de 300.000 hommes) est annoncé en décembre 1933 et accéléré à partir d'avril 34 ; il est opérationnel en octobre. Dans la même année la Grande-Bretagne dénonce ce réarmement dans un livre blanc, mais son gouvernement temporisera dès 1935.
Ill. pour Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, New York, 1941
La scène croquée par Grosz et décrite par Ben Hecht se déroule au restaurant Le Moal, où se retrouvaient les Français en exil, à l'angle de la 3ème avenue et de 50th Street.
The bar is a little crowded, the tables not entirely. Nothing is here to be noted except a plainness and a dinginess a trifle below the Third Avenue standard. This is because matters of the spirit are not for the eye. M. Le Moal’s little collection of tables and chairs and cutlery is not a café. It is Paris still breathing near the corner of our own 50th Street. When you look a little more closely at the men standing at the bar you notice they are mostly sailors. They are off the Normandie and other French ships locked away in our river. They have no money and they wait for a good Samaritan to come in and buy them a drink or a meal. In return they will talk of the glories of the French Navy and its undiminished threat to the Nazis.
In the meantime they stand about talking hardly at all. Solemnly and with a curious patience they study the faded murals over M. Le Moal’s bar. These reveal scenes on the Brittany coast. Not too well drawn, but nonetheless rugged fishermen are gathering oysters off the Brittany sea bottom. At the tables inside are not diners but a cast—a cast brought over intact from Paris. Fernand Léger, the painter, sits over his chicken casserole. A plump and literary industrialist once famed for his output of linen is sipping his vin ordinaire. You may be sure that for this hour he has forgotten the loss of his factory and the increasing need of a job. At another table sits one Henri Szamota, bicycle-racing champion of Paris in 1936 and now a salesman for a NewJersey soda-water manufacturer. And you may be sure that Henri is not thinking of soda-water sales. There is present another painter, Mané-Katz. He is a Polish Jew, long a resident of Paris and recently escaped from a concentration camp. In this camp he met Picasso. “What can we do now?” this Mané-Katz inquired desperately. “We can get out of here, with luck,” said Picasso, ‘ “and give a show.” Mané-Katz got out, painted his head off, and gave a show at the Sterner Gallery.
La couverture du menu
Over all this a phonograph plays. French military marches come scratching out. Maurice Chevalier sings. Tino Rossi croons and Trénet, called the Singing Fool, comes from the records. All is the same, nothing altered, nothing added or subtracted. Paris still breathes despite a slight geographical dislocation. And sitting in this ghostly survival of a vanished day, I wonder if Tony Canzoneri and Irving Berlin and Damon Runyon and Oscar Levant and Jimmy Johnston and Billy Rose and all the other Lindy habitués will be sitting sometime in an odd far-away street trying to recapture the soul of a way of eating, talking, and night-haunting stolen out of the world by the Luftwaffe.
Ben Hecht - 1001 Afternoons in New York, Viking Press, 0ctober 1941
Ceci est un exercice de traduction - le petit défi étant de transposer le tétramètre iambique allemand en octosyllabe français, évidemment plus lourd - et merci à toute personne qui me signalerait des erreurs, il y en a, forcément. C'est en même temps une évocation d'une partie de l'exillitteratur - la part des morts.
Les douze poèmes de Brief aus der Mitternacht - cette dixième lettre en est le sommet - ont été composés par Walter Mehring au long de son odyssée, de Vienne en novembre 1937 à Marseille en janvier 1941 - voyage qui se termina à New York, dans un "sous-sol d’une maison de Brownstone, Manhattan uptown, bonne pour la démolition" comme il le décrit dans La bibliothèque perdue.
Ces poèmes sont adressés et furent envoyés (1) à Hertha Pauli qu'il avait rencontrée à Vienne en 1937 et dont il était immédiatement tombé amoureux - d'un amour non partagé qui constitue, tout au long de ces lettres, une métaphore du non-réalisé - un état dans lequel bien des choses restèrent de 1940 à 44 et depuis. Mehring et Pauli restèrent amis et surtout vécurent, ensemble la plupart du temps, le parcours hasardeux des exilés anti-nazis jusqu'au bureau de Varian Fry à Marseille. Tous deux font partie (avec Ernst Weiss et Hans Natonek) des quatre signataires du télégramme d'appel à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee et de la mission de Varian Fry.
Enfin, il faut rappeler que Walter Mehring est l'un des deux grands poètes allemands de la période. Certes l'autre, Bertolt Brecht, bénéficie d'une plus grande notoriété. Mais Brecht avait le soutien de forces politiques puissantes et même d'États constitués. Mehring, lui, n'avait pour le suivre que le cortège des fantômes, lutins, gnomes et farfadets qui hantent ses poèmes. Mais Les fantômes survivent aux États constitués.
Voici donc la dixième lettre, et ses onze fantômes.
An meine Kammer, wo ich welk, Pocht zwölfmal an das Neue Jahr, Spricht zugig hohl: Es war... es war... Hängt seinen Jahrkranz ans Gebälk, Verblüht - von Lügenluft erstickt – Erschlagen - von der Not geknickt: Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Marseille, Saint-Sylvestre 1940 / 41. In Memoriam
À la chambre où je me flétris Douze fois frappe l’An Nouveau Et de sa voix creuse et glacée Il répète : C’était… c’était… Exténué, aussi fané Que la couronne de l’année Qu’il vient suspendre à ma charpente, Hagard, étouffant de mensonges : Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Hänse Herrmann - Erich Mühsam (avant 1911)
MUEHSAM: Poet und Promethid, Erdrosselt wie ein räudiger Hund – OSSIETZKY, den man so zerschund. Daß er, voltairisch lächelnd schied... Als man den Friedenspreis ihm bot. Schloß er grad Frieden mit dem Tod... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Carl von Ossietzky au camp de concentration d'Esterwegen, 1934
MUEHSAM: poète et Prométhide Étranglé comme un chien galeux (2) – OSSIETZKY, qu’ils ont massacré (3). A-t-il bien ri, en voltairien, Après le Nobel de la paix ? La paix… signée avec la mort ? (4) Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Timbre émis par la RFA à l'occasion du 50ème anniversaire de la mort de Kurt Tucholsky
Es weht ein Blatt - kaum leserlich: „Die Dummheit, die wir persifliert... Die macht Geschichte. Die regiert... Herzlichst TUCHOLSKY ... Ohne mich!...“ In Scliweden, krank, doch unbekehrt, Hat er den Schierlingstrank geleert... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Au vent vole un feuillet - à peine peut-on lire : « cette bêtise Que nous persiflons - elle règne… Et fait l’histoire maintenant. très sincèrement, TUCHOLSKY … Cela sera sans moi ! » – en Suède Malade mais impénitent Il but sa coupe de cigüe (5). Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Ernst Toller pendant son emprisonnement à la forteresse de Niederschönenfeld, 1919-24
ERNST TOLLER, Freund aus Jugendland, Bestimmt, um Bühnen, Meetings, Zelln Mit ernster Tollheit zu erhelln, Löschte sich aus mit eigner Hand... In Übersee, weitab der Schlacht – Warum hat er sich umgebracht...! - Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben…
TOLLER, l’ami de ma jeunesse Que sa très sérieuse folie Sur scène, en meetings, en prison Vouait à éclairer les âmes S’est éteint de sa propre main (6) Outre-mer et loin du combat – Pourquoi a-t-il choisi sa fin ? Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Lotte Altmann - Joseph Roth à la terrasse du restaurant Almondo à Ostende, été 1936
Wo in der Welt wächst nun die Art Von Stammtisch, nah dem Luxembourg Rechtspolitik und Linkskultur, Die JOSEPH ROTH um sich geschart…? Von dessen Bart Weissagung troff. Sich weise drum zu Tode soff... Welch edler Jahrgang reicher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Où croît encore ce cépage ? À la table des habitués, Là où Joseph Roth rassemblait Près du Luxembourg, politique De droite et culture de gauche… ? De sa moustache débordaient Les prophéties et sagement Il se saoula jusqu’à la mort (7). Ce noble cru de riches vignes Fut perdu avant les vendanges...
Ernst Weiss (s.d.)
Kurz vor dem Fall der Stadt Paris, Wo ich nach langer Haft Dich fand. Besucht uns oft der Emigrant ERNST WEISS, der dort sein Leben ließ.. Arzt, Dichter: mischt er Giftarznei, Nahm sie beim ersten Hunnenschrei... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Peu avant qu’ils aient pris Paris Où nous nous étions retrouvés Après mon long séjour en camp (8) ERNST WEISS qui avait émigré Vint souvent nous rendre visite C’est alors qu’il perdit la vie (9)… Médecin, poète, il mélangeait Les poisons pour les avaler À la première alerte aux Huns (10)… Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Theodor Lessing, s.d.
Hugo Erfurth - Walter Hasenclever, ca 1917
LESSING, der Denker, Fehm-gekillt… Und HASENCLEVER, einst vernarrt In den esprit - im Camp verscharrt Von Frankreich... Welch Komödienbild! CARL EINSTEIN: auf der Flucht erhenkt. OLDEN, vor Kanada versenkt... Ein edler Jahrgang deutscher Reben Nutzlos verschüttet, ließ sein Leben.
Anita Rée - Portrait de Carl Einstein, avant 1921
Photo d'identité de Rudolf Olden pour sa carte de presse,
ca 1927
LESSING, le penseur (11), que tua La Vehme (12)… Aussi HASENCLEVER (13), Qui fut amoureux de l’esprit – Enterré au camp par la France Quelle scène de comédie ! Et CARL EINSTEIN qui s’est pendu (14) En fuyant. OLDEN, qui coula En voguant vers le Canada (15)… Ce noble cru du sol allemand On l'a répandu et perdu Sans la plus petite raison.
Plaque en hommage à Ödön von Horvath sur la façade du théâtre Marigny
Doch HORVATH, den ein Baum erschlug. Damit solch Kleinod im Exil Den Säuen nicht zum Fräße fiel, Starb ganz er selbst: ein Satyr-Spuk... Die Türe knarrt... zwölfmal pocht’s an: Die tote Elf - der Sensenmann... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Et HORVATH, tué par un arbre (16). Pour qu'un tel joyau en exil Ne soit pas jeté aux pourceaux, Il s'en est mort tout seul : en spectre Satirique… La porte grince… Douze fois on vient y frapper : Les onze morts – puis la Faucheuse... Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
George Grosz - Der Schriftsteller Walter Mehring, 1926
In dieser Kammer, wo ich, welk, ich in Marseille, Du in New York - Wo ausgejätet und auf Borg Und fruchtlos in Erinnerung schwelg Drauf wartend, daß die Freundes-Elf Gelinde mir hinüberhelf... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Cette chambre où je me flétris, - Moi à Marseille, toi à New York – J'y vis sans le sou, à crédit Plongé dans de vains souvenirs Et j’attends que les onze amis M’aident à passer gentiment… Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Eric Schaal - Walter Mehring, Ascona, 1960
... war mir ein Etwas noch vergönnt, Weil Neu-Jahr ist, so sei’s: ich könnt, Sturmläutend jeden Nervenstrang Dich hautdicht, duftnah herbeschwörn, Dich atmen, tasten, schauen, hörn Dank einem rauschhaft heilenden Trank.. Aber der Wein, daß ich genese, Reift nicht, zerstört längst vor der Lese…
Mais on m’a accordé un petit quelque chose Après tout c'est le Nouvel An, et je pouvais En faisant résonner chaque fibre nerveuse Invoquer ton parfum, le contact de ta peau, Te respirer, te toucher, te voir et t’entendre Grâce à une boisson qui enivre et soulage… Mais pour ce vin qui me guérit, Les raisins ne mûrissent pas, La vigne est ravagée bien avant les vendanges...
(1) "M’arriva
de la Martinique un courrier de Mehring. Je déchirai l’enveloppe,
bouillant d’impatience de savoir comment ça s’était passé pour lui. Il
en tomba un paquet de poèmes - Les Lettres de minuit en mille et un vers - qui m'étaient dédiés " Hertha Pauli - Der Riß der Zeit geht durch mein Herz /La déchirure du temps, 1970, trad. Elisabeth Landes 2024.
(2) Au camp d’Oranienburg dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934. Les S.S. somment Mühsam de se suicider. Il refuse. Il est battu et étranglé, traîné dans les latrines et pendu par les gardes pour simuler un suicide. J'en ai déjà parlé par là.
(3) Zerschund, de Zerschänden, profaner. J’ai choisi massacré plutôt que mutilé. Ossietzky est mort en 1938, de tuberculose et des conséquences des mauvais traitements subis en camp de concentration. Après une campagne internationale, le Nobel lui avait été accordé en 1936 (rétroactivement, au titre de 1935) alors qu’il était en camp depuis 33. Selon certaines sources le bacille de Koch lui aurait été injecté à l’infirmerie du camp d’Esterwegen. D’où, je pense, le profané écrit par Mehring, la nouvelle ayant peut-être circulé dans les milieux émigrés.
(4) Ossietzky est le principal représentant du pacifisme radical pendant la période de Weimar. Il est à l'initiative du mouvement Nie wieder Krieg et est condamné en 31 à la prison pour haute trahison après avoir diffusé des informations secrètes sur le réarmement clandestin de la Reichswehr.
(5) Tucholsky, réfugié en Suède et malade, prend des somnifères le 20 décembre 1935 et meurt le lendemain. Il était un des principaux contributeurs de la Weltbühne, l'hebdomadaire d'Ossietzky, notamment pour sa chronique antimilitariste.
(6) Réfugié à New York, Toller se pend le 22 mai 1939.
(8) Mehring est interné au camp de Falaise de l'automne 1939 à février 1940 comme "étranger ennemi", ainsi que le gouvernement français considérait les allemands restés en France, y compris les antinazis réfugiés. Le nous de nous nous étions retrouvés désigne Mehring et Hertha Pauli.
(9) Ernst Weiss s'empoisonne le 14 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Paris déclarée ville ouverte. Il meurt à l'hôpital le lendemain. Il est l'auteur du Témoin oculaire, le premier roman biographique écrit sur Adolf Hitler.
(10) Ici les Huns désigne les nazis. Mehring reprend le qualificatif utilisé par les adversaires des Allemands pendant la première guerre mondiale.
(11) Theodor Lessing, professeur juif que les discriminations antisémites empêchèrent de trouver un poste universitaire, enseigna la philosophie dans l'enseignement technique dont il fut chassé par une campagne des nationalistes après avoir écrit un article où il se moquait de Hindenburg. En 1933 il fuit en Tchécoslovaquie mais une récompense est offerte pour sa capture dans les journaux Sudètes. Il est assassiné le 30 Août 1933 d'un coup de revolver tiré par la fenêtre de son bureau.
(13) Walter Hasenclever, poète expressionniste, auteur dramatique et scénariste de cinéma, s'exile en France, est interné comme "étranger ennemi" au camp des Milles et se suicide au véronal le 21 juin 1940 pour ne pas tomber aux mains des nazis.
(14) Carl Einstein, juif, anarchiste, critique et historien de l'art, fut un des découvreurs de l'art africain et un proche collaborateur de Jean Renoir. Il s'engage de 36 à 38 pour la défense de la République espagnole, dans les rangs de la colonne Durruti. Retourné en France il est interné comme "étranger ennemi" en 1940 au camp de Bassens, près de Bordeaux. Il s'en évade mais, pris au piège à la frontière espagnole comme l'a été Walter Benjamin, il se suicide le 3 juillet 1940 par noyade dans le Gave de Pau, à côté de Notre-Dame de Bétharram. Il faut rappeler que par l'article 19 de la convention d'armistice du 22 juin 1940, la France acceptait de livrer aux nazis tout réfugié allemand qu'ils lui auraient signalé.
(15) Rudolf Olden, journaliste et avocat - il fut celui d'Ossietzky. En 1933 il se réfugie à Prague, puis à Paris et enfin en Angleterre, devient secrétaire du Pen Club allemand en exil. Il s'embarque pour le Canada sur un bateau qui est coulé par un U-Boot le 18 septembre 1940.
(16) Ödön von Horvath, l'auteur de Jeunesse sans Dieu, faisait partie à Vienne du petit groupe d'amis fréquenté par Mehring et Hertha Pauli. Réfugié à Paris, il est tué devant le théâtre Marigny par la chute d'un arbre.
Le populaire du 3 juin 1938
Et, de Walter Mehring, déjà - ou, à propos de Hertha Pauli, ici et là.
Il n'existe pas, à ma connaissance, d'édition française de poèmes de Walter Mehring, et la seule en langue anglaise est celle de la traduction par S. A. de Witt de Brief aus der Mitternacht et des poèmes d'exil, sous le titre No road back, New York, Samuel Curl Inc. 1er mars 1944.
Renate Sendler-Peters - Walter Mehring, ca 1940 Source
Walter Mehring (1896-1981), anarchiste, dadaïste de la première heure, poète et écrivain allemand, proche de George Grosz et de Kurt Tucholsky, fut un des grands paroliers pour chansons de cabaret berlinois. Dès la prise du pouvoir par les nazis un fonctionnaire le prévient qu'il doit quitter l'Allemagne - Goebbels avait écrit contre lui un article clairement intitulé "An den Galgen", "A la potence". Mehring veut donner une conférence avant de partir, est interpellé par des SA qui l'attendent, parvient in extremis à se faire passer pour un autre et saute dans le train pour Paris avant même l'incendie du Reichstag. Ses livres sont jetés au feu lors du Bücherverbrennung de mai 33. Mehring s'installe à Vienne. En mars 38 lors de l'Anschluss, la Gestapo le cherche pour l'arrêter, il gagne la frontière suisse, puis la France. C'est à Paris qu'il a cette fameuse conversation avec Joseph Roth : à Mehring qui lui demande pourquoi il se détruit à l'alcool, Roth répond que ce qui l'étonne c'est que lui, Mehring, ne boive pas... En 39 il est interné au camp de Saint Cyprien. Il s'en évade pour Marseille où "dans les cafés, faisant semblant de ne pas se reconnaître, on rencontre Ernst Busch, le légionnaire Arthur Koestler, Tristan Tzara et Walter Mehring" (1). Il peut prendre grâce à Varian Fry un bateau pour la Martinique et les Etats-Unis. Gagne la Californie et Los Angeles où Lubitsch, Billy Wilder et Marlène Dietrich aident les écrivains antinazis à obtenir des contrats plus ou moins fictifs de scénaristes à la MGM - contrats qui leur permettaient d'obtenir l'affidavit nécessaire pour immigrer. Ces contrats étaient payés une misère (100 $ la semaine, alors qu'un scénariste reconnu pouvait en gagner 3.500) (2).
Mehring ne retournera en Allemagne qu'en 1953.
1953, c'est l'année où Hans Globke, qui avait été le juriste en chef de la législation raciale nazie, devint directeur de la Chancellerie Fédérale sous Adenauer.
Globke, lui, était resté, tranquille, à la maison.
Les petits Hôtels est tiré du recueil Und Euch zum Trotz, 1934, republié en 1981 dans Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974. C'est le poème de l'exil, des être humains ballottés de meublés en chambres pourries, à leurs trousses les dictatures et devant eux un bateau sur lequel on espère sauter.
Deux des livres de Mehring ont été traduits en français : La bibliothèque perdue, son autobiographie, et Les Müller, une dynastie allemande - tous deux aux Belles-Lettres (version .epub disponible par les temps qui courent).
Je ne connais pas de traduction française des chansons et poésies de Mehring, à l'exception de "Hoppla, wir leben!" / "Hop là nous vivons !" et de la Cantate sur la guerre, la paix et l'inflation, traductions qu'on trouvera ici et là sur l'excellent site Chansons contre la guerre, et qui sont dues à Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.
Pour celle qui suit, seuls les chats sont à blâmer.
Note d'hôtel de Walter Mehring, 28 au 30 septembre 1940
Walter Mehring Die kleinen Hotels Les petits hôtels.
1. Vom Bahnhof angeschwemmt - im Strom der Massen Fiebernd von Schwinsucht Deines letzten Geld Treibst Du durch Reusen immer engrer Gassen Die abzeigen Zu den Absteigen Zu den kleinen Hotels.
La gare t'a vomi dans le flot de la foule
Tu recomptes fébrilement tes derniers sous
Pris au filet des rues qui rétrécissent
Qui se divisent
Qui aboutissent
Aux
petits hôtels.
Wenn Dich ein Blick taxiert, tu unverfänglich! Tritt ein! Bring Glück herein! Und: Gott vergelt's! Es keuchen hinterdrein treppauf die Jahre kränklich Du bist verdonnert nun auf lebenslänglich Zu kleinen Hotels Zu kleinen Hotels Zu kleinen Hotels.
Quand d'un coup d'œil on t'évalue, n'hésite pas !
Entre ! Bonne fortune ! Et Dieu vous le rendra !
Et puis le poids des ans s'essouffle aux escaliers
Car à vie maintenant te voilà condamné
Aux petits hôtels
Aux petits hôtels
Aux petits hôtels.
2. Dort Fällst Du mit der Tür in sieche Räume Zu Häupten dohrt im Sturz der Mauerfels - Pitschnass das Bett vom Angstschweiss fremder Träume Die aufquellen Aus den abfällen Der kleinen Hotels.
La porte s'ouvre sur des chambres faméliques
Où sur ta tête tout pourrait bien s'effondrer
Du lit où d'autres en rêve ont sué leur angoisse
Te remontent
Les déroutes
Des petits hôtels.
Du muss des Nebenzimmers Pein erdulden, Dass sie sich schlaflos auf Dein kissen wälz - Dass Dich des Nachbarn Wollist würgt - und alle Schulden Die prasseln Nacht aufs dach aus vollen Mulden Auf die kleinen Hotels Auf die kleinen Hotels Auf die kleinen Hotels.
Tu sais tout des malheurs de la chambre à côté
Que ton voisin se torde sur son oreiller
Ou qu'il t'inflige sa jouissance - cris et prières
Ruissellent dans la nuit du toit et des gouttières
Des petits hôtels
Des petits hôtels
Des petits hôtels.
3. Willst Du Dich frierend an der Liebsten wärmen Schmiegst Du Dich eng in ihres Atems Pelz - Die Neugiergnomen werden Dich umschwärmen Die nachts spuken In den Dachlunken Der kleinen Hotels.
Quand tu gèles, veux-tu, contre ta bien-aimée
Te réchauffer, blotti au creux de son haleine -
Mais tu vois s'agiter, guettant à la lucarne
Les fantômes
Et les gnomes
Des petits hôtels.
Versuch zu fliehen aus dem Wust von Gängen - Schon schrillt die Glocke wütenden Gebells... Tapetenranken fangen Dich in ihren Fängen Bis sich allmählich ganz zum Sarg verengen Die kleinen Hotels Die kleinen Hotels Die kleinen Hotels...
Veux-tu t'enfuir, les corridors sont un dédale -
Et l'alarme soudain te vrille les tympans...
Des lianes ont poussé du papier peint à fleurs
Elles t'enserrent peu à peu dans la terreur
Des petits hôtels
Des petits hôtels
Des petits hôtels...
Walter Mehring - Der Emigrantenchoral (du même recueil que Die kleinen Hotels, Und Euch zum Trotz, 1934)
"Nous manquons de cris primitifs pour appeler au secours et de vocables pour identifier nos meurtriers"
Walter Mehring - La bibliothèque perdue
Pour plus d'informations sur Walter Mehring, il existe un site (en allemand). En français, ceux qui veulent approfondir peuvent lire deux articles accessibles en ligne, l'un gratuit, de Dirk Weissmann, l'autre, hélas payant, de Pierre Giraud.
Les images qui illustrent ce poème ont toutes déjà été publiées ici. Profitez de votre confinement pour en retrouver les auteurs dans cette liste :
Edward Hopper
André Kertész
Frans Masereel
Paul Nash
...et le photographe inconnu de l'escalier Radziwill.
(1) Jean-Michel Palmier, Weimar en exil, Payot éd. 1990, p.661.