Renate Sendler-Peters - Walter Mehring, ca 1940 Source
Walter Mehring (1896-1981), anarchiste, dadaïste de la première heure, poète et écrivain allemand, proche de George Grosz et de Kurt Tucholsky, fut un des grands paroliers pour chansons de cabaret berlinois. Dès la prise du pouvoir par les nazis un fonctionnaire le prévient qu'il doit quitter l'Allemagne - Goebbels avait écrit contre lui un article clairement intitulé "An den Galgen", "A la potence". Mehring veut donner une conférence avant de partir, est interpellé par des SA qui l'attendent, parvient in extremis à se faire passer pour un autre et saute dans le train pour Paris avant même l'incendie du Reichstag. Ses livres sont jetés au feu lors du Bücherverbrennung de mai 33. Mehring s'installe à Vienne. En mars 38 lors de l'Anschluss, la Gestapo le cherche pour l'arrêter, il gagne la frontière suisse, puis la France. C'est à Paris qu'il a cette fameuse conversation avec Joseph Roth : à Mehring qui lui demande pourquoi il se détruit à l'alcool, Roth répond que ce qui l'étonne c'est que lui, Mehring, ne boive pas... En 39 il est interné au camp de Saint Cyprien. Il s'en évade pour Marseille où "dans les cafés, faisant semblant de ne pas se reconnaître, on rencontre Ernst Busch, le légionnaire Arthur Koestler, Tristan Tzara et Walter Mehring" (1). Il peut prendre grâce à Varian Fry un bateau pour la Martinique et les Etats-Unis. Gagne la Californie et Los Angeles où Lubitsch, Billy Wilder et Marlène Dietrich aident les écrivains antinazis à obtenir des contrats plus ou moins fictifs de scénaristes à la MGM - contrats qui leur permettaient d'obtenir l'affidavit nécessaire pour immigrer. Ces contrats étaient payés une misère (100 $ la semaine, alors qu'un scénariste reconnu pouvait en gagner 3.500) (2).
Mehring ne retournera en Allemagne qu'en 1953.
1953, c'est l'année où Hans Globke, qui avait été le juriste en chef de la législation raciale nazie, devint directeur de la Chancellerie Fédérale sous Adenauer.
Globke, lui, était resté, tranquille, à la maison.
Les petits Hôtels est tiré du recueil Und Euch zum Trotz, 1934, republié en 1981 dans Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974. C'est le poème de l'exil, des être humains ballottés de meublés en chambres pourries, à leurs trousses les dictatures et devant eux un bateau sur lequel on espère sauter.
Deux des livres de Mehring ont été traduits en français : La bibliothèque perdue, son autobiographie, et Les Müller, une dynastie allemande - tous deux aux Belles-Lettres (version .epub disponible par les temps qui courent).
Je ne connais pas de traduction française des chansons et poésies de Mehring, à l'exception de "Hoppla, wir leben!" / "Hop là nous vivons !" et de la Cantate sur la guerre, la paix et l'inflation, traductions qu'on trouvera ici et là sur l'excellent site Chansons contre la guerre, et qui sont dues à Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.
Pour celle qui suit, seuls les chats sont à blâmer.
Note d'hôtel de Walter Mehring, 28 au 30 septembre 1940
Walter Mehring Die kleinen Hotels Les petits hôtels.
1. Vom Bahnhof angeschwemmt - im Strom der Massen Fiebernd von Schwinsucht Deines letzten Geld Treibst Du durch Reusen immer engrer Gassen Die abzeigen Zu den Absteigen Zu den kleinen Hotels.
La gare t'a vomi dans le flot de la foule
Tu recomptes fébrilement tes derniers sous
Pris au filet des rues qui rétrécissent
Qui se divisent
Qui aboutissent
Aux
petits hôtels.
Wenn Dich ein Blick taxiert, tu unverfänglich! Tritt ein! Bring Glück herein! Und: Gott vergelt's! Es keuchen hinterdrein treppauf die Jahre kränklich Du bist verdonnert nun auf lebenslänglich Zu kleinen Hotels Zu kleinen Hotels Zu kleinen Hotels.
Quand d'un coup d'œil on t'évalue, n'hésite pas !
Entre ! Bonne fortune ! Et Dieu vous le rendra !
Et puis le poids des ans s'essouffle aux escaliers
Car à vie maintenant te voilà condamné
Aux petits hôtels
Aux petits hôtels
Aux petits hôtels.
2. Dort Fällst Du mit der Tür in sieche Räume Zu Häupten dohrt im Sturz der Mauerfels - Pitschnass das Bett vom Angstschweiss fremder Träume Die aufquellen Aus den abfällen Der kleinen Hotels.
La porte s'ouvre sur des chambres faméliques
Où sur ta tête tout pourrait bien s'effondrer
Du lit où d'autres en rêve ont sué leur angoisse
Te remontent
Les déroutes
Des petits hôtels.
Du muss des Nebenzimmers Pein erdulden, Dass sie sich schlaflos auf Dein kissen wälz - Dass Dich des Nachbarn Wollist würgt - und alle Schulden Die prasseln Nacht aufs dach aus vollen Mulden Auf die kleinen Hotels Auf die kleinen Hotels Auf die kleinen Hotels.
Tu sais tout des malheurs de la chambre à côté
Que ton voisin se torde sur son oreiller
Ou qu'il t'inflige sa jouissance - cris et prières
Ruissellent dans la nuit du toit et des gouttières
Des petits hôtels
Des petits hôtels
Des petits hôtels.
3. Willst Du Dich frierend an der Liebsten wärmen Schmiegst Du Dich eng in ihres Atems Pelz - Die Neugiergnomen werden Dich umschwärmen Die nachts spuken In den Dachlunken Der kleinen Hotels.
Quand tu gèles, veux-tu, contre ta bien-aimée
Te réchauffer, blotti au creux de son haleine -
Mais tu vois s'agiter, guettant à la lucarne
Les fantômes
Et les gnomes
Des petits hôtels.
Versuch zu fliehen aus dem Wust von Gängen - Schon schrillt die Glocke wütenden Gebells... Tapetenranken fangen Dich in ihren Fängen Bis sich allmählich ganz zum Sarg verengen Die kleinen Hotels Die kleinen Hotels Die kleinen Hotels...
Veux-tu t'enfuir, les corridors sont un dédale -
Et l'alarme soudain te vrille les tympans...
Des lianes ont poussé du papier peint à fleurs
Elles t'enserrent peu à peu dans la terreur
Des petits hôtels
Des petits hôtels
Des petits hôtels...
Walter Mehring - Der Emigrantenchoral (du même recueil que Die kleinen Hotels, Und Euch zum Trotz, 1934)
"Nous manquons de cris primitifs pour appeler au secours et de vocables pour identifier nos meurtriers"
Walter Mehring - La bibliothèque perdue
Pour plus d'informations sur Walter Mehring, il existe un site (en allemand). En français, ceux qui veulent approfondir peuvent lire deux articles accessibles en ligne, l'un gratuit, de Dirk Weissmann, l'autre, hélas payant, de Pierre Giraud.
Les images qui illustrent ce poème ont toutes déjà été publiées ici. Profitez de votre confinement pour en retrouver les auteurs dans cette liste :
Edward Hopper
André Kertész
Frans Masereel
Paul Nash
...et le photographe inconnu de l'escalier Radziwill.
(1) Jean-Michel Palmier, Weimar en exil, Payot éd. 1990, p.661.
Ceci est un exercice de traduction - le petit défi étant de transposer le tétramètre iambique allemand en octosyllabe français, évidemment plus lourd - et merci à toute personne qui me signalerait des erreurs, il y en a, forcément. C'est en même temps une évocation d'une partie de l'exillitteratur - la part des morts.
Les douze poèmes de Brief aus der Mitternacht - cette dixième lettre en est le sommet - ont été composés par Walter Mehring au long de son odyssée, de Vienne en novembre 1937 à Marseille en janvier 1941 - voyage qui se termina à New York, dans un "sous-sol d’une maison de Brownstone, Manhattan uptown, bonne pour la démolition" comme il le décrit dans La bibliothèque perdue.
Ces poèmes sont adressés et furent envoyés (1) à Hertha Pauli qu'il avait rencontrée à Vienne en 1937 et dont il était immédiatement tombé amoureux - d'un amour non partagé qui constitue, tout au long de ces lettres, une métaphore du non-réalisé - un état dans lequel bien des choses restèrent de 1940 à 44 et depuis. Mehring et Pauli restèrent amis et surtout vécurent, ensemble la plupart du temps, le parcours hasardeux des exilés anti-nazis jusqu'au bureau de Varian Fry à Marseille. Tous deux font partie (avec Ernst Weiss et Hans Natonek) des quatre signataires du télégramme d'appel à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee et de la mission de Varian Fry.
Enfin, il faut rappeler que Walter Mehring est l'un des deux grands poètes allemands de la période. Certes l'autre, Bertolt Brecht, bénéficie d'une plus grande notoriété. Mais Brecht avait le soutien de forces politiques puissantes et même d'États constitués. Mehring, lui, n'avait pour le suivre que le cortège des fantômes, lutins, gnomes et farfadets qui hantent ses poèmes. Mais Les fantômes survivent aux États constitués.
Voici donc la dixième lettre, et ses onze fantômes.
An meine Kammer, wo ich welk, Pocht zwölfmal an das Neue Jahr, Spricht zugig hohl: Es war... es war... Hängt seinen Jahrkranz ans Gebälk, Verblüht - von Lügenluft erstickt – Erschlagen - von der Not geknickt: Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Marseille, Saint-Sylvestre 1940 / 41. In Memoriam
À la chambre où je me flétris Douze fois frappe l’An Nouveau Et de sa voix creuse et glacée Il répète : C’était… c’était… Exténué, aussi fané Que la couronne de l’année Qu’il vient suspendre à ma charpente, Hagard, étouffant de mensonges : Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Hänse Herrmann - Erich Mühsam (avant 1911)
MUEHSAM: Poet und Promethid, Erdrosselt wie ein räudiger Hund – OSSIETZKY, den man so zerschund. Daß er, voltairisch lächelnd schied... Als man den Friedenspreis ihm bot. Schloß er grad Frieden mit dem Tod... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Carl von Ossietzky au camp de concentration d'Esterwegen, 1934
MUEHSAM: poète et Prométhide Étranglé comme un chien galeux (2) – OSSIETZKY, qu’ils ont massacré (3). A-t-il bien ri, en voltairien, Après le Nobel de la paix ? La paix… signée avec la mort ? (4) Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Timbre émis par la RFA à l'occasion du 50ème anniversaire de la mort de Kurt Tucholsky
Es weht ein Blatt - kaum leserlich: „Die Dummheit, die wir persifliert... Die macht Geschichte. Die regiert... Herzlichst TUCHOLSKY ... Ohne mich!...“ In Scliweden, krank, doch unbekehrt, Hat er den Schierlingstrank geleert... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Au vent vole un feuillet - à peine peut-on lire : « cette bêtise Que nous persiflons - elle règne… Et fait l’histoire maintenant. très sincèrement, TUCHOLSKY … Cela sera sans moi ! » – en Suède Malade mais impénitent Il but sa coupe de cigüe (5). Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Ernst Toller pendant son emprisonnement à la forteresse de Niederschönenfeld, 1919-24
ERNST TOLLER, Freund aus Jugendland, Bestimmt, um Bühnen, Meetings, Zelln Mit ernster Tollheit zu erhelln, Löschte sich aus mit eigner Hand... In Übersee, weitab der Schlacht – Warum hat er sich umgebracht...! - Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben…
TOLLER, l’ami de ma jeunesse Que sa très sérieuse folie Sur scène, en meetings, en prison Vouait à éclairer les âmes S’est éteint de sa propre main (6) Outre-mer et loin du combat – Pourquoi a-t-il choisi sa fin ? Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Lotte Altmann - Joseph Roth à la terrasse du restaurant Almondo à Ostende, été 1936
Wo in der Welt wächst nun die Art Von Stammtisch, nah dem Luxembourg Rechtspolitik und Linkskultur, Die JOSEPH ROTH um sich geschart…? Von dessen Bart Weissagung troff. Sich weise drum zu Tode soff... Welch edler Jahrgang reicher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Où croît encore ce cépage ? À la table des habitués, Là où Joseph Roth rassemblait Près du Luxembourg, politique De droite et culture de gauche… ? De sa moustache débordaient Les prophéties et sagement Il se saoula jusqu’à la mort (7). Ce noble cru de riches vignes Fut perdu avant les vendanges...
Ernst Weiss (s.d.)
Kurz vor dem Fall der Stadt Paris, Wo ich nach langer Haft Dich fand. Besucht uns oft der Emigrant ERNST WEISS, der dort sein Leben ließ.. Arzt, Dichter: mischt er Giftarznei, Nahm sie beim ersten Hunnenschrei... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Peu avant qu’ils aient pris Paris Où nous nous étions retrouvés Après mon long séjour en camp (8) ERNST WEISS qui avait émigré Vint souvent nous rendre visite C’est alors qu’il perdit la vie (9)… Médecin, poète, il mélangeait Les poisons pour les avaler À la première alerte aux Huns (10)… Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Theodor Lessing, s.d.
Hugo Erfurth - Walter Hasenclever, ca 1917
LESSING, der Denker, Fehm-gekillt… Und HASENCLEVER, einst vernarrt In den esprit - im Camp verscharrt Von Frankreich... Welch Komödienbild! CARL EINSTEIN: auf der Flucht erhenkt. OLDEN, vor Kanada versenkt... Ein edler Jahrgang deutscher Reben Nutzlos verschüttet, ließ sein Leben.
Anita Rée - Portrait de Carl Einstein, avant 1921
Photo d'identité de Rudolf Olden pour sa carte de presse,
ca 1927
LESSING, le penseur (11), que tua La Vehme (12)… Aussi HASENCLEVER (13), Qui fut amoureux de l’esprit – Enterré au camp par la France Quelle scène de comédie ! Et CARL EINSTEIN qui s’est pendu (14) En fuyant. OLDEN, qui coula En voguant vers le Canada (15)… Ce noble cru du sol allemand On l'a répandu et perdu Sans la plus petite raison.
Plaque en hommage à Ödön von Horvath sur la façade du théâtre Marigny
Doch HORVATH, den ein Baum erschlug. Damit solch Kleinod im Exil Den Säuen nicht zum Fräße fiel, Starb ganz er selbst: ein Satyr-Spuk... Die Türe knarrt... zwölfmal pocht’s an: Die tote Elf - der Sensenmann... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Et HORVATH, tué par un arbre (16). Pour qu'un tel joyau en exil Ne soit pas jeté aux pourceaux, Il s'en est mort tout seul : en spectre Satirique… La porte grince… Douze fois on vient y frapper : Les onze morts – puis la Faucheuse... Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
George Grosz - Der Schriftsteller Walter Mehring, 1926
In dieser Kammer, wo ich, welk, ich in Marseille, Du in New York - Wo ausgejätet und auf Borg Und fruchtlos in Erinnerung schwelg Drauf wartend, daß die Freundes-Elf Gelinde mir hinüberhelf... Der beste Jahrgang deutscher Reben Ließ vor der Ernte so sein Leben...
Cette chambre où je me flétris, - Moi à Marseille, toi à New York – J'y vis sans le sou, à crédit Plongé dans de vains souvenirs Et j’attends que les onze amis M’aident à passer gentiment… Ce millésime exceptionnel Des riches vignes allemandes Fut perdu avant les vendanges...
Eric Schaal - Walter Mehring, Ascona, 1960
... war mir ein Etwas noch vergönnt, Weil Neu-Jahr ist, so sei’s: ich könnt, Sturmläutend jeden Nervenstrang Dich hautdicht, duftnah herbeschwörn, Dich atmen, tasten, schauen, hörn Dank einem rauschhaft heilenden Trank.. Aber der Wein, daß ich genese, Reift nicht, zerstört längst vor der Lese…
Mais on m’a accordé un petit quelque chose Après tout c'est le Nouvel An, et je pouvais En faisant résonner chaque fibre nerveuse Invoquer ton parfum, le contact de ta peau, Te respirer, te toucher, te voir et t’entendre Grâce à une boisson qui enivre et soulage… Mais pour ce vin qui me guérit, Les raisins ne mûrissent pas, La vigne est ravagée bien avant les vendanges...
(1) "M’arriva
de la Martinique un courrier de Mehring. Je déchirai l’enveloppe,
bouillant d’impatience de savoir comment ça s’était passé pour lui. Il
en tomba un paquet de poèmes - Les Lettres de minuit en mille et un vers - qui m'étaient dédiés " Hertha Pauli - Der Riß der Zeit geht durch mein Herz /La déchirure du temps, 1970, trad. Elisabeth Landes 2024.
(2) Au camp d’Oranienburg dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934. Les S.S. somment Mühsam de se suicider. Il refuse. Il est battu et étranglé, traîné dans les latrines et pendu par les gardes pour simuler un suicide. J'en ai déjà parlé par là.
(3) Zerschund, de Zerschänden, profaner. J’ai choisi massacré plutôt que mutilé. Ossietzky est mort en 1938, de tuberculose et des conséquences des mauvais traitements subis en camp de concentration. Après une campagne internationale, le Nobel lui avait été accordé en 1936 (rétroactivement, au titre de 1935) alors qu’il était en camp depuis 33. Selon certaines sources le bacille de Koch lui aurait été injecté à l’infirmerie du camp d’Esterwegen. D’où, je pense, le profané écrit par Mehring, la nouvelle ayant peut-être circulé dans les milieux émigrés.
(4) Ossietzky est le principal représentant du pacifisme radical pendant la période de Weimar. Il est à l'initiative du mouvement Nie wieder Krieg et est condamné en 31 à la prison pour haute trahison après avoir diffusé des informations secrètes sur le réarmement clandestin de la Reichswehr.
(5) Tucholsky, réfugié en Suède et malade, prend des somnifères le 20 décembre 1935 et meurt le lendemain. Il était un des principaux contributeurs de la Weltbühne, l'hebdomadaire d'Ossietzky, notamment pour sa chronique antimilitariste.
(6) Réfugié à New York, Toller se pend le 22 mai 1939.
(8) Mehring est interné au camp de Falaise de l'automne 1939 à février 1940 comme "étranger ennemi", ainsi que le gouvernement français considérait les allemands restés en France, y compris les antinazis réfugiés. Le nous de nous nous étions retrouvés désigne Mehring et Hertha Pauli.
(9) Ernst Weiss s'empoisonne le 14 juin 1940, jour de l'entrée des troupes allemandes dans Paris déclarée ville ouverte. Il meurt à l'hôpital le lendemain. Il est l'auteur du Témoin oculaire, le premier roman biographique écrit sur Adolf Hitler.
(10) Ici les Huns désigne les nazis. Mehring reprend le qualificatif utilisé par les adversaires des Allemands pendant la première guerre mondiale.
(11) Theodor Lessing, professeur juif que les discriminations antisémites empêchèrent de trouver un poste universitaire, enseigna la philosophie dans l'enseignement technique dont il fut chassé par une campagne des nationalistes après avoir écrit un article où il se moquait de Hindenburg. En 1933 il fuit en Tchécoslovaquie mais une récompense est offerte pour sa capture dans les journaux Sudètes. Il est assassiné le 30 Août 1933 d'un coup de revolver tiré par la fenêtre de son bureau.
(13) Walter Hasenclever, poète expressionniste, auteur dramatique et scénariste de cinéma, s'exile en France, est interné comme "étranger ennemi" au camp des Milles et se suicide au véronal le 21 juin 1940 pour ne pas tomber aux mains des nazis.
(14) Carl Einstein, juif, anarchiste, critique et historien de l'art, fut un des découvreurs de l'art africain et un proche collaborateur de Jean Renoir. Il s'engage de 36 à 38 pour la défense de la République espagnole, dans les rangs de la colonne Durruti. Retourné en France il est interné comme "étranger ennemi" en 1940 au camp de Bassens, près de Bordeaux. Il s'en évade mais, pris au piège à la frontière espagnole comme l'a été Walter Benjamin, il se suicide le 3 juillet 1940 par noyade dans le Gave de Pau, à côté de Notre-Dame de Bétharram. Il faut rappeler que par l'article 19 de la convention d'armistice du 22 juin 1940, la France acceptait de livrer aux nazis tout réfugié allemand qu'ils lui auraient signalé.
(15) Rudolf Olden, journaliste et avocat - il fut celui d'Ossietzky. En 1933 il se réfugie à Prague, puis à Paris et enfin en Angleterre, devient secrétaire du Pen Club allemand en exil. Il s'embarque pour le Canada sur un bateau qui est coulé par un U-Boot le 18 septembre 1940.
(16) Ödön von Horvath, l'auteur de Jeunesse sans Dieu, faisait partie à Vienne du petit groupe d'amis fréquenté par Mehring et Hertha Pauli. Réfugié à Paris, il est tué devant le théâtre Marigny par la chute d'un arbre.
Le populaire du 3 juin 1938
Et, de Walter Mehring, déjà - ou, à propos de Hertha Pauli, ici et là.
Il n'existe pas, à ma connaissance, d'édition française de poèmes de Walter Mehring, et la seule en langue anglaise est celle de la traduction par S. A. de Witt de Brief aus der Mitternacht et des poèmes d'exil, sous le titre No road back, New York, Samuel Curl Inc. 1er mars 1944.
C'est à la première étape de son voyage d'exil que Walter Mehring écrit le Choral des émigrants - « notre nouvel hymne national » écrit Hertha Pauli (1) dans ses souvenirs, La déchirure du temps. Emigranten choral est publié en 1934, alors que Mehring est à Paris.
Ce voyage, celui des exilés, réfugiés, émigrés, émigrants, immigrés, migrants - et à chaque fois le terme en dit plus long sur celui qui l'emploie pour désigner que sur ceux qui sont ainsi pointés du doigt - ce voyage est comme une monnaie à deux faces : d'un côté l'exil, de l'autre l'émigration.
Mais ici on chante d'abord le moment de l'émigration.
Je reprends, plutôt mot à mot, le texte du recueil Um euch zum Trotz, 1934 (dans le volume II de l’édition des poèmes par Christoph Buchwald - Staatenlos im Nirgendwo, Die Gedichte, Lieder und Chansons 1933-1974, Ullstein éd. 1984).
Werft eure Herzen über alle Grenzen! Und wo ein Blick grüßt, werft die Anker aus! Zählt auf der Wandrung nicht nach Monden und nach Lenzen. Starb eine Welt, ihr sollt sie nicht bekränzen! Schärft das euch ein und sagt „wir sind zu Haus!“ Baut euch ein Nest! Vergeßt - Vergeßt Was man euch aberkannt und euch gestohlen! Kommt ihr von Isar, Spree und Waterkant : Was gibt’s da heut zu holn? Die ganze Heimat und Das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort An seinen Sohl’n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Choral des émigrants
Lancez vos cœurs par-delà les frontières ! Et là où un regard vous salue, jetez l'ancre ! Dans vos errances, ne comptez pas les lunes et les printemps. Si un monde est mort, ne le coiffez pas d’une couronne ! Comprenez bien ça et dites : « Nous sommes chez nous ! » Construisez-vous un nid ! Oubliez – oubliez Ce qui vous a été pris, volé ! Que vous veniez de l'Isar, de la Spree, de la côte du Nord (2) : Qu’y a-t-il à en tirer aujourd'hui ? Tout son pays Et son petit bout de patrie L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - ici et là Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Mémorial des livres brûlés à Bonn :
Lesezeichen (3) de Walter Mehring et de son livre Paris in brand(4)
Tarnt euch mit Scheuklappen - mit Mönchskapuzen: Den Schädel drunter wird man euch zerbeuln! Ihr werdt euch doch die Schädel drunter beuln! Ihr seid gewarnt: das Schicksal läßt sich da nicht uzen - Wir wolln uns lieber mit Hyänen duzen Als drüben mit dem Volksgenossen heuln! Wo ihr auch seid: Das gleiche leid Auf’ner Wildwestfarm - einem Nest in Poln Die Stadt, der Strand, von denen ihr verbannt: Was gibt da noch zu holn? Die ganze Heimat und das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - von Ort zu Ort An seinen Sohl'n, in seinem Sacktuch mit sich fort.
Vous aurez beau vous mettre des œillères - ou des capuches de moines : On vous cassera le crâne ! Vous vous fracasserez le crâne ! Vous êtes prévenus : on ne triche pas avec le destin - Mieux vaut tutoyer les hyènes que hurler là-bas avec les compatriotes (5) ! Où que vous soyez : C’est la même souffrance (6). Dans une ferme du Far West - un nid en Pologne la ville, la plage d'où vous avez été bannis Qu’est-ce qu’il y a-à en tirer aujourd'hui ? Tout son pays Et son petit bout de patrie L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - ici et là Collés à ses semelles et dans son baluchon.
Georg Salter - Ill. de couverture pour Walter Mehring, L'arche de Noé S.O.S., "nouveau recueil de chansons réconfortantes"
S. Fischer éd. Berlin 1931, première édition originale partiellement détruite par les nazis.
Werft eure Hoffnung über neue Grenzen - Reißt euch die alte aus wie'n hohlen Zahn! Es ist nicht alles Gold, wo Uniformen glänzen! Solln sie verleumden - sich vor Wut besprenzen - Sie spucken Haß in einen Ozean! Laßt sie allein Beim Rachespein Bis sie erbrechen, was sie euch gestohln Das Haus, den Acker - Berg und Waterkant. Der Teufel mag sie holn! Die ganze Heimat und das bißchen Vaterland Die trägt der Emigrant Von Mensch zu Mensch - landauf landab Und wenn sein Lebensvisum abläuft mit ins Grab.
Lance tes espoirs par-delà des frontières nouvelles – Arrache les anciennes comme une dent creuse ! Tout n'est pas or, là où brillent les uniformes !
Qu'ils calomnient – qu'ils s'aspergent de rage – Qu'ils déversent leur haine dans l'océan ! Laisse-les tout seuls Cracher leur vengeance Jusqu'à ce qu'ils vomissent ce qu'ils t'ont volé La maison, le champ - la montagne et la côte du Nord. Que le diable les emporte ! Tout son pays Et son petit bout de patrie
L’émigrant les emporte Chez l’un chez l’autre - par ci
par là Collés à ses semelles et dans son baluchon. Et quand son visa de vie expire il les emporte avec lui dans la tombe (7).
Ill. de couverture pour Walter Mehring - Westnordwestviertelwest / Ouest-Nord-Ouest quart Nord-Est, 1925
(2) Waterkant : la côte allemande de la mer du Nord.
(3) Le mémorial du brûlement des livres (Bücherverbrennung) du 10 mai 1933, place du marché à Bonn, comprend 60 dos de livres appelés Lezeseichen, marque-pages, insérés dans la chaussée à la manière des Stolpersteine. Il existe également un mémorial à Berlin, Bebelplatz, sous une autre forme : la bibliothèque engloutie.
(4) Thriller politico-humoristique qui, entre XVIIème et XXème siècle, sauvait d'un regrettable oubli la mystique et réformatrice Antoinette Bourignon.
(5) Volksgenossen - camarades du peuple, terme utilisé par les nazis pour désigner les personnes de "sang allemand", les seules à mériter de faire partie de la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple - la nation racialement définie.Cette notion était vouée à inclure, au-delà des frontières de 33, les Volksgenossen tels que les Autrichiens, Allemands des Sudètes, etc. et, à l'intérieur, à exclure les juifs, tziganes... (liste à compléter au bon vouloir du Guide) auxquels était réservé un statut inférieur voire, in fine, la chambre à gaz. Je traduis Volksgenossen par compatriotes faute de mieux (mais si le terme exactement équivalent existait en français, ce ne serait pas vraiment un "mieux").
« Plutôt tutoyer les hyènes que hurler avec les nazis », je m’exclame, en reprenant les vers du « Choral des Émigrants » de Mehring, notre nouvel hymne national :
Tout son pays et un p’tit bout de patrie L’émigrant l’emporte avec lui D’hôte en hôte – de porte en porte Sous ses semelles, dans son fourbi…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 2 "les petits hôtels", trad. Elisabeth Landes comme dans les notes à la suite.
(6) « Au nom de nous tous » – le 9 juin nous postons le télégramme à Thomas Mann. Il n’arrivera nulle part et ne servira à rien, pense Ernst Weiss. N’empêche qu’il signe tout de même l’appel au secours. L’action commune resserre nos liens, le cercle déchiré se ressoude. Je suis reconnaissante d’être admise dans cette « communauté de destin ». C’est une consolation, une sorte de patrie intérieure.
« Où que vous soyez, vous souffrez », dit le « Choral des émigrants » de Mehring. Nous sommes un tout.
Et même si notre appel devait demeurer sans réponse, nous aurons posé la question, et désormais nous avons quelque chose de concret à attendre…
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 7 "Au nom de nous tous", à propos de l'envoi du télégramme à Thomas Mann qui fut à l'origine de l'Emergency Rescue Committee.
(7) Le prêtre hongrois qu’a déniché la mère d’Ödön a, pour sa part, sur lui, une petite motte de sa terre natale qu’il veut déposer dans la tombe.
« Tout son pays et un p’tit bout de patrie, l’émigré l’emporte avec lui, d’hôte en hôte, par monts et par vaux, et au tombeau, quand expire son visa de vie », avait écrit Walter Mehring dans son « Choral d’émigrés ». Assis entre Wera et moi, Walter, à présent, se tait.
Hertha Pauli - La déchirure du temps, ch. 3 "Champs Élysées" - elle raconte l'enterrement d'Ödön von Orvath.