12/02/2026

Tableaux parisiens : Stanley Anderson


Stanley Anderson - The Fallen Star, 1929 
Pointe sèche 

 

La scène est située à Paris, sur les quais. Un coiffeur de luxe tombé dans la dèche coupe les cheveux d'un autre vagabond sous les yeux d'un troisième, fasciné.

Exemple d'un artiste chez qui une technique traditionnelle (voire traditionaliste) n'exclut pas le commentaire social - on pourrait même dire qu'elle le souligne.

11/02/2026

Il y en a un tas de nouvelles, n'est-ce pas ?


Wilhelm Kranz - Vue de Jupiter à partir d'un point de vue idéal sur une de ses lunes 
de : Wilhelm Meyer - Das Weltgebäude, 1898
 
 

 

— Je suis allée au planétarium et j’ai vu le spectacle, dis-je à mon père. C’était passionnant, sur le système solaire.

« Passionnant » : quel mot ridicule j’avais utilisé, pensai-je. J’ajoutai :

— C’est comme un temple qui serait un peu de la frime.

Il était déjà lancé :

— Je me rappelle quand on a découvert Pluton. Exactement où on pensait qu’il devait être. Mercure, Vénus, la terre, Mars, récita-t-il. Jupiter, Saturne, Nept… non, Uranus, Neptune, Pluton. C’est ça ?

— Oui, dis-je. (Il valait autant qu’il n’eût pas entendu ma remarque sur le temple. J’avais dit cela pour être honnête, mais on aurait cru que je voulais briller, me montrer supérieure.) Dis-moi quelles sont les lunes de Jupiter.

— Tu sais, je ne connais pas les nouvelles. Il y en a un tas de nouvelles, n’est-ce pas ?

— Deux. Mais elles ne sont pas nouvelles.

— Nouvelles pour nous, dit mon père. Dis donc, tu as bien du toupet, maintenant que je vais me faire charcuter !

— Charcuter ! Quelle expression !

Il n’était pas couché, ce soir, son dernier soir. On l’avait détaché de son appareil et il était assis dans un fauteuil, près de la fenêtre. Il était jambes nues, dans une robe de chambre de l’hôpital, mais ne paraissait pas gêné ; il avait l’air d’être chez lui. On aurait dit un hôte affable, pensif mais jovial.

— Tu n’as pas nommé les anciennes, dis-je.

— Donne-moi le temps. Galilée leur avait donné des noms. Io…

— C’est un début.

— Les lunes de Jupiter furent les premiers corps célestes découverts par le télescope. (Il dit cela d’un ton grave, comme s’il lisait la phrase dans un vieux livre.) Et ce n’était d’ailleurs pas Galilée qui leur avait donné des noms ; c’était un Allemand. Io, Europe, Ganymède, Callisto. Voilà.

— Oui.

— Io et Europe, c’était des petites amies de Jupiter, pas vrai ? Ganymède était un garçon. Un berger ? Je ne sais pas qui était Callisto.

— Je crois que c’était une amie de Jupiter, elle aussi, dis-je. L’épouse de Jupiter – de Jupin – l’a changée en ourse et accrochée dans le ciel. La Grande Ourse et la Petite Ourse. La Petite Ourse était son bébé.

Le haut-parleur annonçait aux visiteurs qu’il était l’heure de partir.

— Je te verrai quand tu te réveilleras de l’anesthésie.

— Oui.

J’étais à la porte quand il me cria :

— Il n’était pas berger, Ganymède, c’était l’échanson de Jupin.

Alice Munro - Les lunes de Jupiter, 1982 
Trad. Colette Tonge 
 

 

10/02/2026

À la feuille


Victor-Gabriel Gilbert - Le marchand de chansons, 1903
Huile sur toile
Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris
 

09/02/2026

Société du spectacle : les Capitans


 
Il capitan Spavento

Diga usted ? Me connaissez-vous ? Non ! Vous ne me connaissez pas ? Ventre ! Tête ! Sangre y fuego ! io son chi son ! L'Italie tremble au nom du capitan Spavento ! L'Espagne me révère sous le nom de Matamoros, et je terrifie la France, quand je veux, sous le nom du capitaine Fracasse, car je suis homme fort redoutable, je vous assure.


« Tout m'aime ou tout me craint, soit en paix, soit en guerre, 

Je croquerais un prince aussi bien qu'un oignon. »



Dessins de Maurice Sand gravés par A. Manceau pour Maurice Sand - Masques et bouffons, la comédie italienne, 1862.

 

  

 

 
Il capitan Spezzafer
 
 
 
Dans le théâtre de Gherardi, le Capitan Spezzafer éprouve le besoin d'acheter du linge. C'est comme qui dirait une scène intime, car on ne voit guère agir les Capitans comme de simples mortels ; ils sont toujours montés à un diapason trop élevé pour descendre aux nécessités de l'existence.

« On prétend, lui dit Arlequin, que vous ne portez point de chemise ? — C'était autrefois ma coutume, lui répond le Capitan, parce qu'alors, comme j'étais extrêmement furieux, aussitôt que je me mettais en colère, le poil, que j'avais abondamment sur tout le corps, se dressait, perçait ma chemise de toutes parts et y faisait tant de trous, qu'on l'aurait prise pour une passoire ; mais depuis quelque temps, m'étant fort modéré, je porte du linge comme les autres. »
 
 
Textes de Maurice Sand 

08/02/2026

La forme d'une ville : et ses taudis


Gustave Doré - La cathédrale St Paul et les taudis, de London, a Pilgrimage, 1872
 

 

Et de Gustave Doré, entre autres, déjà

07/02/2026

I never found so true a democrat


Frederick Sandys (dessinateur), Joseph Swain (graveur) - The Old Chartist, Ill. pour le poème du même titre par George Meredith dans le magazine Once a Week, 8 février 1862
Gravure sur bois
 
 
Dans ce poème (qui n'a pas été traduit en français à ma connaissance) Meredith imagine le monologue d'un vieux militant chartiste après son retour de déportation (1). Il compare son sort avec celui d'un rat d'eau en train de se nettoyer.
 
Well, well! Not beaten—spite of them, I shout;
And my estate is suffering for the Cause. -
No,—what is yon brown water-rat about,
Who washes his old poll with busy paws?
What does he mean by't?
It's like defying all our natural laws,
For him to hope that he'll get clean by't. 

His seat is on a mud-bank, and his trade
Is dirt:- he's quite contemptible; and yet
The fellow's all as anxious as a maid
To show a decent dress, and dry the wet.
Now it's his whisker,
And now his nose, and ear: he seems to get
Each moment at the motion brisker! 

To see him squat like little chaps at school,
I could let fly a laugh with all my might.
He peers, hangs both his fore-paws:- bless that fool,
He's bobbing at his frill now!—what a sight!
Licking the dish up,
As if he thought to pass from black to white,
Like parson into lawny bishop. 
 
(...)
 
You teach me a fine lesson, my old boy!
I've looked on my superiors far too long,
And small has been my profit as my joy.
You've done the right while I've denounced the wrong.
Prosper me later!
Like you I will despise the sniggering throng,
And please myself and my Creator. 

I'll bring the linendraper and his wife
Some day to see you; taking off my hat.
Should they ask why, I'll answer: in my life
I never found so true a democrat.
Base occupation
Can't rob you of your own esteem, old rat!
I'll preach you to the British nation. 
 
 
 
 
George Meredith
 
 
 
(1) Après la tentative d'insurrection de 1839 et les mouvements de 1842-1848 plus d'une centaine de militants chartistes furent déportés en Tasmanie. Le cas le plus célèbre est celui de John Frost qui ne revint en Angleterre qu'en 1856 après une amnistie (pardon) conditionnelle. Il est possible que son cas ait inspiré le poète.

 

06/02/2026

Transports en commun : des millions de personnes


Dimitri Anatolevitch Boulanov - Lue par des millions de personnes : la publicité dans le tram ! 1927
Affiche
 

On pourra prendre ici connaissance des dernières nouvelles reçues de Dimitri Boulanov, arrêté en 1941 par le NKVD.
 

05/02/2026

Une semaine russe (7) : une chanson de voleurs (cf. note 1) et un hommage à Vitali Chentalinski

 
Hé oui, republication, une fois encore, d'un article du 16 novembre 2011 qui avait perdu sa musique (ah, ces comptes youtube qui vont et viennent) et ceci est donc un hommage, non seulement à Vitali Chentalinski, mais aussi a Tatiana Kabanova. Ce post faisait partie d'une série intitulée une semaine russe dont on peut, si on veut, retrouver le premier article par ici.



  
Tatiana Kabanova - Мама, я жулика люблю ! - Maman, j'aime un voleur ! (2)

 
Dans la nuit de Noël, 24 décembre 1918 ancien style (3), une Rolls-Royce Silver Ghost roule dans les rues de Moscou - elle vient de dépasser la gare de Nikolaïev et fonce sur la route de Sokolniki. Brusquement, trois hommes armés de pistolets Mauser bloquent la route. Le chauffeur ralentit puis brusquement accélère, les inconnus s'écartent pour éviter la voiture qui s'arrête un peu plus loin. Les assaillants la rejoignent, ouvrent les portières et ordonnent aux passagers de descendre. Un homme se penche au-dehors

 

- Qu'y a-t-il, camarades ?  

 
- Ferme-la, on te dit de descendre.
 
Par la manche, on le tire dehors. Deux hommes braquent leurs armes sur sa tête. Il fait le geste de sortir son laissez-passer...
 
 - Bouge pas !
 
 - Je suis Lénine, voici mes documents...
 
L'histoire a été plusieurs fois racontée, parfois enjolivée, mais elle est tout à fait véridique. Le compte-rendu le plus fiable est contenu dans le dossier n°215 des archives criminelles de la Sécurité d'Etat (4) conservées à la Loubianka, tel que l'a retranscrit Vitali Chentalinski (5).
 
Les voleurs étaient six : Ivan Volkov dit "petit cheval", Vassili Zaïtsev ("le lièvre"), Alexeï Kirillov ("le cordonnier"), Fiodor Alexeïev ("la grenouille"), Vassili Mikhalkov ("le noiraud") et leur chef Iakov Kochelkov dit kocheliok, "le porte-monnaie", alors le bandit le plus puissant de Moscou.
 
 
 Une photo officielle de Iakov Kochelkov
 
C'est lui qui fouilla le manteau de Lénine, lui prit son portefeuille et son browning après lui avoir ordonné une nouvelle fois de la fermer - et cela se passait devant une foule de badauds qui, selon le rapport, "observaient avec curiosité, sans bouger". Un indice, au passage, de la popularité des chefs bolcheviks un an après Octobre.

Et les bandits partirent dans la nuit de Noël au volant d'une Rolls-Royce Silver Ghost. Elle était trop voyante pour qu'ils la gardent, et on la retrouva dans la nuit même sur un quai de la Moskova. C'est probablement la même qu'on peut encore voir au Musée de Gorki Leninskie.

 

Rolls Royce Silver Ghost, années 1910 - cadeau à Lénine des ouvriers des usines Poutilov
Musée de Gorki Leninskie


Après sa nuit de Noël, Iakov Kochelkov devint évidemment l'ennemi public n°1 - entre autres humiliations, Lénine avait dû se réfugier à pied dans le local d'un obscur soviet de quartier où les factionnaires l'avaient d'abord pris pour un plaisantin... La Tchéka arrêta et interrogea quelque deux cents personnes et la traque dura plusieurs mois. Le porte-monnaie échappa plusieurs fois à ses poursuivants en jouant du pistolet. Il finit par leur livrer un petite guerre privée. De haute taille, imposant avec sa capote et son bonnet caucasien, il pouvait passer pour un Tchékiste. 
 
"Il se procura des papiers en accord avec ce rôle et passa à la contre-attaque. Doté d'un culot monstre (...)  son modus operandi était le suivant : il se présentait chez un tchékiste et exigeait les adresses de ses collègues avant de l'abattre froidement... il s'amusait énormément. Il effectuait également des perquisitions et prenait l'argent et l'or des entreprises en préservant toutes les formes légales :  il convoquait l'administration et le syndicat et procédait à la "saisie" en présence des ouvriers. Il arrêtait aussi les militaires et leur confisquait leurs armes. Plus tard, ceux-ci se présentaient à la Loubianka pour demander qu'on leur rendît leurs revolvers..." (6). 
 
Finalement, on l'abattit devant un immeuble où il se rendait et que la Tchéka avait transformé en souricière. Dans sa poche, il avait toujours le browning de Lénine. 

Lequel en garda un souvenir durable : dans un passage de la maladie infantile du communisme, le gauchisme il fait le parallèle entre son action et celle des bandits de Kochelkov pour justifier ainsi le traité de Brest-Litovsk avec l'Allemagne :
 
 
V. I. Lénine - Детская болезнь «левизны» в коммунизме / La maladie infantile du communisme, le "gauchisme", 1920
 
"Imaginez-vous que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto. Vous vous débarrassez ainsi de l'agréable voisinage des bandits. C'est là un compromis, à n'en pas douter. "Do ut des" (je te "donne" mon argent, mes armes, mon auto, "pour que tu me donnes" la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais on trouverait difficilement un homme, à moins qu'il n'ait perdu la raison, pour déclarer pareil compromis "inadmissible en principe", ou pour dénoncer celui qui l'a conclu comme complice des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l'auto, aient pu s'en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux brigandages). Notre compromis avec les bandits de l'impérialisme allemand a été analogue à celui-là"(7).

En un sens, la rencontre de Lénine et Kochelkov est une allégorie : le pouvoir bolchevik face au crime de droit commun - chacun revendiquant le droit exclusif de définir ses propres règles. Entre ces deux usages de la force il existe pourtant une différence, que Kochelkov avait notée dans le petit carnet qu'on retrouva sur son cadavre :
 "On me traque comme une bête : nul n'est épargné. J'ai laissé la vie à Lénine. Que veulent-ils donc de plus ?" (8)

Le voleur vous prend la pelisse, mais il vous laisse la vie sauve. Le parti-despote, lui, a tendance à fusiller d'emblée. 

Kochelkov n'était qu'un grain de sable : depuis août 1918 et la tentative d'assassinat attribuée à Fanny Kaplan, la machine de la Tchéka tournait à plein régime. Une des curiosités de ce dossier est que Martynov, le flic de la Tchéka qui retrouva Kochelkov, faisait rédiger ses souvenirs par deux écrivains connus - mais il ne réussit pas à se faire publier. C'est ainsi que Vitali Chentalinski retrouva dans le dossier n°215 (9) deux récits écrits pour Martynov, l'un par Mikhaïl Boulgakov - qui devait plus tard connaître lui-même les interrogatoires, la censure et le silence forcé - et l'autre par Isaac Babel, qui finit vingt ans après dans le hachoir de la Loubianka (10).



(1) Les blatnaya pesnya, qu'on traduit un peu improprement par "chansons criminelles" ou "chansons de voleurs" forment un répertoire qui plonge ses racines dans les chants de prisonniers et la romance urbaine (gorodskoï romans) du XIXème siècle, mais se renouvelle dans le milieu social de la mafia d'Odessa au moment de la NEP. Il y trouve des musiciens formés par le klezmer ashkenaze et le jazz. Le genre se diffuse ensuite dans le reste de l'URSS. Ce répertoire très populaire mêle tout au long du XXème siècle et jusqu'à nos jours chants de déportés, de voleurs et de contestation sociale. Il a été chanté par de grands artistes comme Arkadi Severnyi, ou, à ses débuts, Vladimir Vissotsky. Blatnaya vient du mot blat - la combine, le piston, ce qui se fait en marge de la loi.
 
(2) Мама, я жулика люблю fait partie du répertoire des blatnaya pesnya. Les auteurs, inconnus, l'ont probablement écrite dans les années 1920. Elle a notamment été chantée, en France, par Aliocha Dimitrievitch.

(3) Calendrier julien, soit le 6 janvier 1919 grégorien.

(4) KGB, ex-GPOu, ex-Tchéka.

(5) Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, Nouvelles découvertes dans les archives littéraires du KGB, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Laffont 1996, pp. 7-26.

(6) Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, p. 21.

(7) V.I. Lénine, La maladie infantile du communisme, le gauchisme, 1920, IV.

(8) Cité par Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, p. 23.

(9) Cf  Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, pp. 24-26.

(10) Et cela, c'est aussi Chentalinski qui l'a raconté le premier, cf. La parole ressuscitée, dans les archives littéraires du KGB, Laffont, 1993 pp. 36-101.














04/02/2026

Fantômes à la rencontre : Winterset


Quelques minutes de Winterset / Sous les ponts de New York (Alfred Santell, 1936, d'après la pièce de Maxwell Anderson, elle-même inspirée de l'affaire Sacco et Vanzetti)
Mis en ligne par Par si par la
 
 
 
C'est flou, ça date de près d'un siècle mais on joue Siboney et si ces fantômes ne vous serrent pas le cœur...  

03/02/2026

Le chat, la bobine et la fugue


Max Ernst - Où donner de la bobine, 1970-71, de l'album Lieux communs



Mme Chat - Il faut chercher le chat ?

M. Chat - Non, le chat a fugué. Il faut chercher le scolopendre.



 
Domenico Scarlatti - Sonate en sol mineur K30 dite "Fugue du chat", Racha Arodaky, piano
 
 
 
Republication améliorée d'un article du 10 février 2011 - tempus fugit - qui avait perdu, comme souvent, sa musique.

02/02/2026

La musique et ses pièges


Chansonnier de 1542, B f 036v, détail
Bibliothèque municipale de Cambrai,  0125

 


 

01/02/2026

Combien de curieux...


Pierre Aveline, graveur - La Folie d'après Cornelis Visscher, ca 1737
Eau-forte et pointe sèche 

 

31/01/2026

Americana : l'art de la rue


Bruce Springsteen - Streets of Minneapolis, 2026 
Mis en ligne par Bruce Springsteen

30/01/2026

Ronde de nuit : Paolo Ventura


Paolo Ventura, de la série War Souvenir, #26 - Noël 1944, 2005
Photographie, maquettes en technique mixte

 

 

De Paolo Ventura, déjà

29/01/2026

Qui eût dit que cette statue tomberait


Achille-Isidore Gilbert - Renversement de la statue de Louis XIV, Ill. pour Victor Hugo - Quatrevingt-treize, Ed. Hugues, 1876

 

À l’époque des colères contre les accapareurs, colères si fécondes en méprises, ce fut Cimourdain qui, d’un mot, empêcha le pillage d’un bateau chargé de savon sur le port Saint-Nicolas et qui dissipa les attroupements furieux arrêtant les voitures à la barrière Saint-Lazare.

Ce fut lui qui, deux jours après le 10 août, mena le peuple jeter bas les statues des rois. En tombant elles tuèrent ; place Vendôme, une femme, Reine Violet, fut écrasée par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde qu’elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait été cent ans debout ; elle avait été érigée le 12 août 1692, elle fut renversée le 12 août 1792. Place de la Concorde, un nommé Guinguerlot ayant appelé les démolisseurs : canailles ! fut assommé sur le piédestal de Louis XV. La statue fut mise en pièces. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul échappa ; c’était le bras droit que Louis XV étendait avec un geste d’empereur romain. Ce fut sur la demande de Cimourdain que le peuple donna et qu’une députation porta ce bras à Latude, l’homme enterré trente-sept ans à la Bastille. Quand Latude, le carcan au cou, la chaîne au ventre, pourrissait vivant au fond de cette prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui eût dit que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu’il sortirait du sépulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait le maître de cette main de bronze qui avait signé son écrou, et que de ce roi de boue il ne resterait que ce bras d’airain !

 

Jacques Bertaux - Destruction de la statue équestre de Louis XIV place Louis-le-grand (place Vendôme) le 12 août 1792
 

Cimourdain était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l’écoutent. Ces hommes-là semblent distraits ; point ; ils sont attentifs.

Victor Hugo - Quatrevingt-treize, IIème partie, chap. II

28/01/2026

Ouest-sud-ouest


Fin d'après-midi, 1er Octobre 2012, rue Georges Sorel, Boulogne-Billancourt
 

27/01/2026

Posez-moi toutes les questions que vous voudrez


"Lestrade and Holmes sprang upon him like so many staghounds."
George Hutchinson - Ill. pour Arthur Conan Doyle - A Study in Scarlet
Ward, Lock & Co Limited, Londres, date inconnue

 

 

Puis, avec un rugissement de colère, le cocher s’arracha à l’étreinte de Holmes et se rua par la fenêtre. Le bois et le verre volèrent en éclats ; mais, avant qu’il eût passé au travers, Gregson, Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens de chasse. Ils le ramenèrent de force. Une lutte terrible s’engagea. Il nous repoussa maintes et maintes fois tant il était fort. Il semblait avoir l’énergie convulsive d’un épileptique. Le verre avait affreusement tailladé son visage, mais il avait beau perdre du sang, il n’en résistait pas moins ! Lestrade réussit à empoigner la cravate ; il l’étrangla presque. Le cocher comprit enfin l’inutilité de ses efforts. Nous ne respirâmes cependant qu’après lui avoir lié les pieds et les mains.

« Sa voiture est en bas, dit Sherlock Holmes. Elle nous servira pour le conduire à Scotland Yard… Et maintenant, messieurs, continua-t-il avec un sourire aimable, nous voilà arrivés à la fin de ce petit mystère. Posez-moi toutes les questions que vous voudrez, j’y répondrai très volontiers ! »

 Arthur Conan Doyle - Étude en rouge, 1887

 

Et à propos (plus ou moins vaguement) de Conan Doyle par ici ou encore (très vaguement) de Sherlock Holmes, par là et aussi, bien sûr, de Baker Street, tout là-bas...

26/01/2026

Le bar du coin : Edmund Archer


Edmund Archer - Titre inconnu 
Gouache sur papier
 
 
Et déjà
 
 
Et pendant ce temps-là...

 

18/01/2026

Les intérieurs sont habités : Cayley Robinson


Frederick Cayley Robinson - Interior evening, 1915

 

 

Et déjà
 

17/01/2026

Le cheval et le néant



Guillaume IX d'Aquitaine - Farai un vers de dreyt nien
Brice Duisit - Las cansos del coms de Peitieus, Alpha éd.  
Mis en ligne par Musica Enchiriadis

 

 

Farai un vers de dreyt nien,
Non er de mi ni d'autra gen,
Non er d'amor ni de joven,
Ni de ren au,
Qu'enans fo trobatz en durmen
Sus un chivau.

Ferai un vers de pur néant,
Ni de moi, ni d'autres gens,
Ni de l'amour ni de jeunesse
Ni de rien d'autre,
Car il fut trouvé en dormant
Sur un cheval.

No sai en qual hora'm fui natz,
No sui alegres ni iratz,
No sui estrayns ni sui privatz,
Ni non pesc au,
Qu'enaisi fui de nuietz fadatz
Sobr'un pueg au.

Ne sais à quelle heure suis né,
Ne suis ni gai, ni enragé,
Ni sauvage, ni familier,
Je n'en puis mais si suis ainsi
Touché par les fées, une nuit 
En haut d'un mont.

No sai cora-m fui endurmitz,
Ni cora'm veill s'om no m'o ditz !
Per pauc no m'es lo cor partitz
D'un dol corau,
E no m'o pretz una fromitz,
Per Saint Marsau ! 

Ne sais plus si suis endormi,
Ou si je veille si on ne me le dit.
Peu s'en faut que mon cœur soit parti
De sa douleur
M'en soucie comme de fourmi,
Par Saint Martial !

Malautz soi e cremi morir,
E re non sai mas quan n'aug dir.
Metge querrai al mieu albir, 
E non sai cau :
Bon metges er si-m pot guerir,
Mas non, si m'mau.

Malade suis, crains de mourir,
Mais n'en sais rien que ce qu'on dit, 
Quant à chercher un médecin,
Je ne sais où
Bon médecin s'il me guérit,
Si j'ai mal il sera mauvais.

Amigu' ai ieu no sai qui s'es ,
C'anc no la vi si m'aiut fes,
N-im fes que-m plassa ni que-m pes, 
Ni no m'en cau
C'anc non ac Norman ni Franses
Dins mon ostau.

J'ai une amie, ne sais laquelle,
Jamais ne l'ai vue, si l'on veut m'en croire,
Elle ne m'a fait ni plaisir ni peine,
Et peu me chaut
Si n'ai ni Normand ni Français
En mon château.

Anc no la vi e am la fort,
Anc no-n aic drey ni no-m fes tort ;
Quan no la vei be m'en deport,
No-m prez un jau
Qu'ie-n sai gensor e belazor,
E que mai vau.

 Je l'aime fort, sans la connaître
Ne l'ai jamais vue, croyez-m'en
Elle ne m'a fait droit ni tort,
Si ne la vois m'en porte bien,
Je m'en soucie comme d'un coq, 
J'en sais une plus noble et belle
Et qui mieux vaut.

Fait ai lo vers, no sai de cui,
Et trametrai lo a celhuy
Que lo-m trameta per autrui
Enves Peitau,
Que-m tramezes del sieu estuy,
La contraclau.
 
Le vers est fait, ne sais sur qui,
Je le transmettrai à celui
Qui le transmettra à autrui 
Vers Poitiers ;
Qu'il me donne de son étui

La contre-clef.
 
 
 

  

Le comte de Poitiers (1) fut un des hommes les plus courtois du monde, et un des plus grands tricheurs de dames. C’était en armes un très bon chevalier, et aussi un grand séducteur. Et il sut bien trouver (2) et chanter. Il voyagea longtemps par le monde afin de tromper les dames. Guillem eut un fils dont la femme était duchesse de Normandie (3) dont il eut une fille qui fut mariée au roi Henri d’Angleterre, et fut mère du Jeune Roi, de Richard et du comte Jaufre de Bretagne.

Vies des troubadours, réunies et traduites par Margarita Egan,  UGE-10/18 1985

 

Il se maria deux fois, fut excommunié deux fois, dont une pour son obstination à entretenir une relation amoureuse avec la vicomtesse Dangereuse de Chatellerault, "la Maubergeonne" alors qu’il était marié à sa deuxième épouse, Philippa de Toulouse. Jusqu’à sa mort, il adoptera un comportement en lutte contre les autorités cléricales en refusant de mettre un terme à sa relation extra-conjugale. Sa détermination anticonformiste accentue son caractère de seigneur puissant et souligne du même coup son vif attachement à sa maîtresse. Pour appuyer l’idée qu’il avait un caractère en opposition avec les pratiques de son temps, ou plutôt qu’il usait des modes et des interdits avec ironie, on apprend par Guillaume de Malmesbury (1093-1143), un de ses chroniqueurs, qu’il avait voulu fonder une abbaye de femmes aux mœurs légères (abbaliam pelli-cum) pour répondre à la fondation de l’abbaye de Fontevrault par Robert d’Arbrissel, qui était par ailleurs son ami.

Delphine Lacombe - Guillaume IX d’Aquitaine : l’uns dels majors cortes del mon e dels majors trichadors de dompnas, Actes du Colloque Nouvelle recherche en domaine occitanPresses universitaires de la Méditerranée, Montpellier, 2003

 
  

Trad. Les chats
Le texte en Langue d'Oc est celui de trobar.org et peut différer de la chanson enregistrée

 

(1) Guillaume IX (1071-1126) était comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et de Gascogne. La tradition le considère comme le premier des troubadours.

(2) Trobar en langue d'oc, c'est-à-dire composer au sens poétique et musical.

(3) Le biographe se trompe ici. Le fils du poète, Guillem X, époux d’Aénor de Châtellerault, fut le père d’Eléonor d’Aquitaine. C’est elle qui devint duchesse de Normandie en épousant le roi Henri II d’Angleterre en 1152 (Note de Margarita Egan).

15/01/2026

Transports en commun : Walker Evans



Walker Evans -  Subway Portrait,  New York, 1938, de la série Many are called


 

 
 

14/01/2026

le facteur sonne trois fois


Les Edwards - Ill. de couverture pour Bently Little - The Mailman (1992), édition du 20ème anniversaire
Cemetery Dance Publications, 2012
 


 
Le facteur est un bon sujet pour l'angoisse. Il est là tous les jours, partout, il nous connaît tous, un peu - peut-être même beaucoup - il distribue l'information (et que pourrait-il en faire, si...). Oui, il est un peu dépassé par internet - mais après tout le livreur a pris sa place, et si lui aussi il s'avisait de détraquer votre vie...
 
Les chats aiment bien Bentley Little (1), c'est un de leurs polygraphes préférés, il a une régularité d'horloge : un bouquin par an, souvent sur le même thème : le dérangement fatal d'une institution, qu'il s'agisse d'une banque, d'une police d'assurance ou encore de ce rouage essentiel pour le bon mauvais fonctionnement du capitalisme tardif :
 
 


...le consultant (de ce roman a découlé une série assez divertissante). 
 
Mais revenons au facteur.
 
The mailman a été traduit en France (par Michel Pagel) sous le titre 
 
 
 
 Pocket éd. 1995
 
 
En V.O. ça commence ainsi :

It was the first day of summer, his first day of freedom, and Doug Albin stood on the porch staring out at the pine-covered ridge above town. It wasn’t technically the first day of summer — that was still three weeks away. It wasn’t even his real first day of freedom — that had been Saturday. But it was the first Monday after school ended, and as he stood at the railing, enjoying the view, he felt great. He took a deep breath, smelling pine and bacon, pollen and pancakes, the mingled odors of woods and breakfast. Morning smells.

It was cool out and there was a slight breeze, but he knew that that would not last long.

 
 
Et on sent bien que ça va se gâter. Au début, le facteur n'apporte que des bonnes nouvelles - mais elles sont à double fond et le fond du fond est comme d'habitude : noir.
 
Nous le savons bien : l'horreur est quotidienne. Ou, plus exactement, le quotidien est horrifique. Toute personne saine d'esprit sait, au moment de se lever pour aller travailler que des êtres maléfiques sont là, aux aguets, tapis dans son emploi du temps. Oui, la plupart du temps nous fermons les yeux, mais certains écrivains sont là pour nous les ouvrir.
 
Prenez Dolores Hitchens, par exemple
 
 

 
...autrice de quarante-huit romans, dont Fool's Gold/Pigeon vole, dont Godard a tiré Bande à part, et de
 
 
 
Putnam éd. 1971
 
 
The Baxter Letters, son avant-dernier roman où ce n'est pas le facteur qui distribue le courrier, mais une jeune sténodactylo naïve (au début, du moins) qui retransmet les lettres reçues d'un oncle qui la manipule. Ici, ce n'est pas le distributeur qui est maléfique, ce sont les lettres qui sont assassines. On passe du fantastique social au réalisme noir - mais le courrier fait peur, toujours.
 
The Baxter Letters a connu en France une destinée bizarre. Le roman est traduit à la Série Noire, par Marcel Frère, l'année même de sa parution aux États-Unis.
 
 

 
Mais, même si elle distribue des lettres, comment la sténodactylo est-elle devenue un facteur
 
En 1971 la Série Noire est toujours dirigée par Marcel Duhamel. Et là, il faut faire un détour par l'histoire du surréalisme et de ses environs.
 
Marcel Duhamel fait en 1920, la connaissance de Jacques Prévert - ils font tous deux leur service militaire à Istanbul, alors occupée par les alliés. Revenus à Paris avec Yves Tanguy ils s'installent tous trois à Montparnasse, 54 rue du Château, dans une maison que Duhamel a louée à la veuve d'un marchand de lapins. Ils y sont rejoints par Raymond Queneau - ainsi naît le "groupe de la rue du Château", d'abord annexe du surréalisme que fréquentait bien entendu un certain Robert Desnos, puis foyer d'opposition et enfin bande des exclus - dont Desnos, également - après les scissions de 1928-29. 
 
 
 
Marcel Duhamel, Jacques Prévert, Yves Tanguy et Pierre Prévert


 
Au cours des années 1926-27, la rue du Château se situe à la croisée du surréalisme et de la culture populaire. Comme le rappelle André Thirion :
 
On a joué, rue du Château, à tous les jeux surréalistes et peut-être y a-t-on fait plus de cadavres exquis qu’ailleurs ; mais l’intérêt véritable se déplacait vers des moyens d’expression plus populaires. Ainsi naquirent, un peu plus tard, la Série Noire, les films des Prévert, Paroles, les romans de Queneau. (2).
 
 
C'est précisément de 1926 (3), pleine époque de la rue du Château, que date le poème le plus connu de Robert Desnos, Gorges froides :
 
 
À Simone

À la poste d’hier tu télégraphieras
que nous sommes bien morts avec les hirondelles.

Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras
va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle.

La boussole est en os mon cœur tu t’y fieras.
Quelque tibia marque le pôle et les marelles
pour amputés ont un sinistre aspect d’opéras.
Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !

C’est ce soir que je meurs, ma chère Tombe-Issoire,
Ton regard le plus beau ne fut qu’un accessoire
de la machinerie étrange du bonjour.

Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,
ma Folie-Méricourt, ma silencieuse intruse.
Boussole à flèche torse annonce le retour.  
 
 
C'est donc de la longue complicité avec le poète que naît chez Duhamel l'étincelle qui fait ainsi titrer la traduction de The Baxter Letters. On distribue des lettres et ça se passe mal ? Va donc pour le triste facteur...
 
L'histoire ne s'arrête pas là. Duhamel quitte la direction de la SN en 1977. Suivent trois autres directeurs, avec des hauts et des bas et puis, pour la première fois en 2017, une directrice, Stéfanie Delestré. Parallèlement la SN revisite et dépoussière son fonds, notamment en republiant des titres devenus classiques en traduction révisée et, surtout, augmentée. On sait que la SN de Duhamel n'hésitait pas devant les coupes franches pour s'ajuster aux 256 pages maximum (le calibrage des tourniquets dans les gares).
 
C'est ainsi que paraît l'année dernière :
 
 
Traduction de Marcel Frère révisée par Estelle Jardon
 
 
Au passage, l'illustration de couverture est largement inspirée de
 
 
 
Mysterious Press, 2021


 

On aura une idée de l'évolution de la collection en comparant les textes de quatrième de couverture, d'abord chez Marcel Duhamel :

 

Jennifer, une petite pécore partie à la conquête de New York, se voit confier par son oncle Bax, qui séjourne en Amérique Centrale, la mission de remettre certaines lettres à différentes personnes. Quoi de plus facile, en effet. Mais bientôt, elle constate que ces missives abrègent de façon affolante l'existence de plusieurs destinataires. Plaies d'argent peuvent être mortelles, surtout quand on a un poignard planté entre les omoplates.

 

La petite pécore est maintenant fraîchement débarquée. Et on rappelle qu'il y a tout de même un peu de love story dans le bouquin - on sait le public de ce début de siècle friand de romance.

Quant aux coupes, voici comment débute la version Marcel Frère de 1971 : 

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

En ouvrant la boîte, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l’instant même où elle aperçut l’absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, j’attends d’être au coin de la rue pour m’en débarrasser.

L'oncle Bax... 

 

Et voici la version d'Estelle Jardon du passage correspondant, conforme à l'original :

 

À sept heures vingt, elle prenait l'ascenseur. Les étages mal éclairés, d'où s'échappaient des bouffées d'air rance, défilaient devant la cabine froide à l'odeur de métal. Le linoléum était éraflé à trois endroits où l'on pouvait se prendre le talon et se briser la nuque sous l'éclairage tremblotant et d'un rare bleu blafard du plafond. Dans la descente, elle essaya de se réveiller, de reprendre vie, pour affronter la journée en toute confiance parce que c'était un autre jour de cette nouvelle étape de son existence. Parce qu'elle avait Tom, qu'elle l'aimait et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre.

Tom était là-haut, endormi. Il devait être levé maintenant, en train de faire chauffer le café et de lire le mot qu'elle lui avait laissé. Il retournerait ensuite travailler à la seconde moitié du deuxième acte de sa pièce de théâtre, dont il n'arrivait pas – mais alors vraiment pas – à venir à bout comme il le voulait.

L'ascenseur s'arrêta en grinçant au rez-de-chaussée, rendit un dernier hoquet de vieil ivrogne à la recherche de son équilibre, puis les portes s'ouvrirent. Elle sortit. Le hall était immense, vieux, défraîchi, dallé de marbre, et alors qu'elle se dirigeait vers la sortie, elle croisa M. Keeley avec son balai à franges, qui l'interpella.

— Bonjour, madame Burch.

Elle lui jeta un regard noir. Elle ne savait plus faire que ça désormais. Une sale habitude inconsidérée. Une vilenie stupide et toxique qui lui semblait devenue incontrôlable, comme un soubresaut de la paupière. Un acte réflexe. Appelez-moi Mme Burch et croisez mon regard. Au diable ce nom !

Moins d'un an auparavant, elle n'aurait envoyé personne nulle part, pensa-t-elle fugacement. Saine (nourrie au grain de l'Iowa) et pleine de vie (élevée dans la prairie du Nebraska), c'était une fille de la campagne de l'Indiana. C'est là où elle avait vécu quand son père avait délaissé les graines de soja et les canards pour du blé et des cochons, puis pour des pommes de terre et des lapins.

Au diable tout ça, aussi ! Tu es une adulte et tu ne vis plus à la campagne, chérie, mais en ville. Dans la plus grande, la plus excitante ville du…

Il y avait une lettre dans la boîte.

Comment était-ce possible, à sept heures vingt-cinq du matin ? Les facteurs dorment comme tout le monde, non ?

Elle distinguait pourtant le bord de l'enveloppe par la fente. Alors le souvenir reflua, tandis qu'une sensation fantôme d'épuisement l'envahit. Elle avait été si pressée de rentrer chez elle, hier soir, et si lasse, qu'elle s'était dit que Tom avait relevé le courrier (si tant est qu'elle y eût vraiment pensé ; elle ne s'en souvenait même pas). Et, à coup sûr, Tom avait dû penser la même chose. Si bien qu'hier soir, quand il était parti chez Sean Collins discuter de la pièce, il n'avait pas non plus pris la peine de vérifier.

J'ai le temps si je me dépêche.

Si c'est pour Tom, je la laisserai là. Je l'appellerai du bureau pour lui dire qu'il y a du courrier. 

Elle farfouilla dans son sac à main parmi un fatras de factures et de produits de beauté, examina son portefeuille presque vide, replongea dans le sac à travers les boîtes de tranquillisants et d'aspirine, écartant la petite fiole qui donne la pêche tout en coupant l'appétit et les gommes à mâcher pour la nausée dans le métro. Elle finit par trouver la clé parce qu'elle était encore plus froide que le bout de ses doigts.

En ouvrant, elle sentit une vague odeur de poussière et de vieux papiers. La lettre était bien là. À l'instant même où elle aperçut l'absurde écriture penchée, son nom tracé en caractères énormes aux majuscules surchargées, elle eut envie de la flanquer à la poubelle. Non, attends d'être au coin de la rue pour t'en débarrasser.

L'oncle Bax… 

 

Dois-je l'avouer ? Mon coeur balance entre le respect du texte et la poésie en coup de couteau de ces vieilles traductions tailladées - qui étaient d'ailleurs souvent faites par des femmes (4).

 

Récapitulons : la sténodactylo n'est plus un facteur, maintenant c'est une factrice, entre-temps la profession s'est d'ailleurs féminisée. Mais what the fuck ? comme dirait le fantôme de Dolores Hitchens. Sans compter le fantôme de Desnos, qu'on a un peu perdu au passage...

Et re-récapitulons : ces histoires de lettres malintentionnées, prenez-les, voulez-vous, comme des métaphores pour ce qui reste vivant dans la littérature : roman noir, horror stories, invasions galactiques... Quelles sont les nouvelles, dites-vous ? Justement, on ne saurait les dire bonnes ou mauvaises, elles sont pires, elles sont bizarres. Il y a des anges du bizarre, ce sont les romanciers les plus intéressants, et si le facteur maléfique était une allégorie du véritable romancier ?

Sans compter que, pour une ultime re-re-récapitulation, ces aventures du texte, coupé, retaillé, retraduit - et l'auteur devenu ventriloque - doivent te rappeler, lecteur, que ce que tu lis te vient d'une foule de facteurs maléfiques, auteurs, éditeurs et rééditeurs, traducteurs et retraducteurs, agents, marketing men voire women, c'est une foule qui travaille à répondre à un besoin, à le créer peut-être - car tu as besoin, cher, hypocrite lecteur, de te sentir bizarre, mal dans ta peau, là, au coin du feu...

 

 

(1) Il a notamment écrit L'ignoré, dont je recommande la lecture aux amateurs d'anonymat.

(2)  André Thirion, Révolutionnaires sans révolution, Robert Laffont éd. 1972, p. 98.

(3) Le poème est publié cette année-là dans le recueil C'est le bottes de 7 lieues cette phrase "Je me vois".

(4) 58 femmes sur les 112 traducteurs de la Série Noire historique, lire à ce sujet Natacha Levet et Benoît Tadié, Les femmes de la Série Noire.