05/03/2026

La vie, portrait (une semaine Gluck #3)

 

Howard Coster - Portrait of Gluck, ca 1932

 

La famille était très riche. Le père, les oncles contrôlaient en tout ou partie Salmon & Gluckstein - le plus gros vendeur de tabac du Royaume-Uni - ainsi que J. Lyons & Co

 


puissante chaîne d'hôtels, restaurants et produits alimentaires. Mais pendant une bonne partie de sa vie Hannah Gluckstein, dite Gluck, devra compter avec les restrictions imposées par sa famille.

Certes, elle aura l'enfance des gosses de sa classe, avec gouvernante suisse puis collèges de jeunes filles où l'on apprend si peu - sinon à s'intéresser à la musique et au dessin... 

Mais elle deviendra très vite le vilain petit canard.

Serait-ce le fait de choisir une école d'art - plutôt que, disons, le mariage ou les œuvres de charité, les deux allant souvent ensemble ?

 

Douglas - Portrait of Gluck, ca 1924


Serait-ce encore le fait de fuir l'école d'art choisie par son père - où on n'apprenait, là encore, que si peu de choses ?  Et de s'en aller à Lamorna, en Cornouailes, chez les Knight, chez les bohèmes ?

Serait-ce encore que le mariage, eh bien... et que les femmes, oui, étaient tellement plus intéressantes que les hommes ? 

Serait-ce, surtout, cette habitude de s'habiller en homme

 

 
E.O. Hoppé - Gluck, 1924

 

C'était un ensemble, oui, et tout cet ensemble ne cadrait pas avec la famille - avec le reste non plus, d'ailleurs.

Certes, elle vend des toiles, expose à la Fine Arts Society. Mais cela suffit-il au train de vie auquel elle est habituée ? Tant que son père vit, catastrophé mais aimant, il lui ouvre un compte en banque, lui donne de l'argent, lui offre même Bolton House, une superbe maison Georgian Style, ou elle peut vivre un temps, confortablement, avec voiture et trois personnes à son service.

 

Gluck - Self-portrait with-cigarette, 1925
 

Puis son père meurt. Et les choses se gâtent. Pas d'héritage, on considère qu'elle doit être protégée contre elle-même, une fille seule et incontrôlable qui qui pourrait dilapider ses biens voire, qui sait, se faire plumer par les hommes...

 


Angus McBean - Portrait of Gluck, ca 1930
 

Les cordons de la bourse seront donc tenus par des trustees, sa mère, son cousin, surtout son frère, avec lequel les relations se sont tendues. 

 

 
Gluck à la Galerie de la Fine Arts Society
où elle a souvent exposé

 

Puis vient la guerre. l'Auxiliary Fire Service, d'autorité, s'installe à Bolton House, et Gluck déménage. Quand les pompiers quittent Bolton House en 1941 elle ne touche plus leur loyer et se retrouve à devoir entretenir trois maisons (un studio à Lamorna, Bolton House et la petite maison de Plumpton où elle vit) et des revenusinsufffisants. La peinture rapporte certes, mais elle a toujours du personnel à payer - du personnel qu'elle harasse, paye peu et décourage très vite, car son caractère empire (1).

Et les trustees serrent vraiment les cordons de la bourse. C'est la guerre n'est-ce-pas. Son frère, député Tory, sa mère dame de charité, s'y sont de nouveau engagés à fond, comme en 1914. Mais les guerres de Gluck sont ailleurs.

Sans compter les peines d'amour, car en même temps la grande affaire de sa vie - le mariage avec Nesta Obermer - est en train de s'effondrer.

 

Gluck - Self-portrait, 1942, National Portrait Gallery, London
 
 
Viennent ainsi les années les plus difficiles et les périodes de dépression. Elle s'est appauvrie, elle s'épuise en récriminations dans sa correspondance avec les trustees, qui finissent par lui faire vendre le studio de Larmorna, après Bolton House. Elle finira par habiter dans le Sussex à Chantry House, chez sa dernière compagne, Edith Heald.
 
Mais si on y réfléchit, quel était le problème ?
 
Si Gluck avait été un homme, le problème n'aurait pas existé. Cet homme aurait été trustee lui-même, il aurait travaillé dans les affaires paternelles et quand il aurait parlé ou écrit, on l'aurait écouté et lu avec attention.
 
Mais Gluck, tout habillée en homme qu'elle fût - et se vivant comme tel - n'était aux yeux de la famille et de bien d'autres gens qu'une femme, de plus non mariée, élément secondaire s'il en fut. 
 
 
Gluck travaillant à Chantry House dans les années 1960
 
 
 
C'était souvent la même choses avec les femmes aimées - derrière elles se profilait un mari, et souvent il gagnait, à la fin.
 
Pourtant, l'art était aussi une façon de se faire entendre. Mais l'art est à côté de la vie. Pas tout à fait, disons assez à côté de la vie, de ce côté qui dérange. Gluck était très dérangeante (2).
 
On pourrait le dire ainsi : l'art c'est le côté queer de la vie. 
  
 
 
Gluck au travail dans son studio à Hampstead, Londres,
4 novembre 1932
 

 

(1) Oui, les lesbiennes de l'époque, sorties du placard,  avaient mauvais caractère - eussent-elles été gentilles qu'elles n'auraient pas survécu.

(2) Pour compléter les blancs de ce récit, on peut se reporter pour la version courte à cinq articles de ce blog et pour la longue à la biographie par Diana Souhami.

 

 


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