Vous n'avez pas de raison d'être inquiets. C'est Noël. Et vous êtes protégés. Mais s'il vous reste un soupçon, rien qu'un soupçon d'angoisse, les chats, n'écoutant que leur prodigalité, vous offrent une forteresse.
Solide, construite dans les règles de l'art à la fin du XVième siècle par des gens sérieux : la Sérénissime République de Venise, pour faire pièce aux Ottomans - et aux Habsbourg un peu envahissants.
Palmanova est à la fois une forteresse avant-gardiste (1) et une ville nouvelle géométrique - sur le patron renaissant des cités idéales. Tellement idéale en fait que personne ne voulut l'habiter, au point que la Sérénissime dut la peupler de prisonniers sortis des geôles vénitiennes.
Mais vous, vous pouvez : cliquez ici. Joyeux Noël frioulan.
Pier Paolo Pasolini - Suite Frioulane (3 & 4), 1944-49 Lue par Pierre Hancisse
Gregor Sailer - France, Complexe de Tir en Zone Urbaine CENZUB, village fictif de Beauséjour Source
Gregor Sailer photographie des villes fantômes. Parmi ces fantômes, il en est de guerriers : les centres d'entraînement de diverses armées au combat en zone urbaine. Ce sont des abstractions de Sarajevo, de Falloujah, d'Alep, des abstractions transportables n'importe où, là où vivent 50% de la population mondiale, dans les villes, près de chez vous.
Le CENZUB (Centre d'entraînement aux actions en zone urbaine) a été construit à l'emplacement de l'ancien hameau de Jeoffrécourt et fait partie du camp militaire de Sissonne. Le village fictif mais très opérationnel de Beauséjour comprend soixante-trois maisons plus un module de bidonville et une rue construite à partir de parois de conteneurs.
Bernard Buffet - Titre inconnu, 1951 Huile sur toile
Et les chats sont repartis à la campagne. Les chats montent une start-up éphémère de logistique événementielle. Les chats vont transporter des trucs et des machins. Les chats vont manipuler des trousseaux de clefs. Les chats vont patauger là-bas, au bout de nulle part à gauche. Les chats reviendront début décembre. Prenez soin de vous et des autres, essayez de vous faufiler entre les charges de CRS, les explosions de sites Seveso, les épicentres de tremblements de terre et les clôtures de centrales nucléaires, juste bien au milieu, là.
Albert Marquet - La Persienne verte, 1945-1946 Huile sur toile
Collection particulière
1945 : Marquet, antinazi déclaré, réfugié à Alger pendant la guerre, vient de revenir à Paris. On lui propose de rentrer à l'Académie, il refuse ("j'ai répondu par notre vieux cri de guerre, merde pour l'Institut !"). Il suggère la suppression de l'Académie et de l'école des Beaux-Arts ; refuse, une nouvelle fois, la Légion d'honneur ; adhère au PCF.
L'académie survivra, et les Beaux-Arts de même. Mais chez Marquet, qui peignait d'habitude le paysage depuis sa fenêtre ouverte, les intérieurs se font plus nombreux, et les persiennes de sa maison de La Frette se closent peu à peu. Il y a peut-être des choses qu'un peintre ne veut plus voir - par exemple, ce que son pays était devenu au fil de ces cinq ans.
Albert Marquet - La fenêtre aux plantes grimpantes, ca 1945-46
Huile sur toile
Collection particulière
Curieuses destinée que celles des Fauves. D'un côté, les vieux lions assagis, retournés (1) à l'ordre (et cela, pour Derain, dès 1911), convoyés nolens volens à Weimar par un beau matin (blafard) de 1941.
Départ des peintres et sculpteurs français pour un voyage en Allemagne organisé par Otto Abetz et Arno Brecker. De gauche à droite : Charles Despiau, Othon Friesz, André Dunoyer de Segonzac, Maurice Vlaminck, Kees Van Dongen, André Derain.
Paris, gare de l'Est, octobre 1941
L'histoire de l'art est officiellement myope - ce qu'elle ne veut pas voir de près se dissout dans un généreux brouillard. On oublie donc que l'Ecole de Paris de l'entre-deux guerres, la vraie, celle qui se vendait bien, s'accrochait avantageusement et se recommandait au grand public, se retrouvait majoritaire dans ce wagon.
Et, très minoritaire, chez les inquiétés - Marquet, réfugié de l'autre côté de la mer, Matisse silencieux à Vence - mais sanctifié par Aragon. Le discret, le silencieux Marquet tombera malade à la fin de 1946 et mourra en Juin 47. Matisse, cloué au lit dans un corset de fer, découpe des papiers ; rejoint l'ami Marquet en 54. Matisse, Marquet, tout au long de ces années sauvés par la couleur. Alors bien sûr Picasso, bien sûr Léger. Mais la césure est là, artistique et, nolens volens, politique - quand ces persiennes se referment, et quand l'école se déplace de Paris à New York.
Albert Marquet - Bateaux de guerre, Venise, 1936 Huile sur toile Collection Nahmad
1936 : l'armée italienne, qui a envahi l'Ethiopie, entre à Addis-abeba ; elle intervient en même temps en Espagne pour soutenir les nationalistes de Franco. A la fin de l'année, le Duce signera le pacte anti-Komintern qui scelle l'alliance avec l'Allemagne et le Japon.
De par la construction du tableau l'oeil suit d'abord paresseusement l'escalier du pont - probablement Ponte de la Veneta Marina, à l'embouchure du Rio de la Tana, là où devait se trouver l'hôtel d'où peignait Marquet, à sa fenêtre. Puis le regard est ramené, en touriste, par le quai des Schiavoni vers les deux vaisseaux de guerre amarrés à l'entrée du Grand Canal. L'insouciance du vaporetto, la gaieté de la voile jaune sont contredites par les proues menaçantes qu'un reflet verdâtre prolonge vers la pointe du quai des Sette Martiri où le lampadaire, quasi dans l'axe, clôt le parcours en nous redirigeant vers les cuirassés. Nous sommes à Venise sous un ciel clair - et la guerre nous a devancés.
Dans les années 1930, Marquet est proche des peintres de l'AEAR (1) et de la Maison de la culture (2). Jusqu'à la fin de sa vie il reste lié de ce courant - c'est ainsi qu'il devait participer (3) à l'album Vaincre, recueil de planches gravées politiques publié clandestinement en 1944 en soutien à la Résistance.
(1) Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, fondée en 1932 par des militants (et sous le regard attentif) du PCF.
(2) La Maison de la Culture, première du nom, est fondée à Paris, rue Navarin, Par Pierre Vaillant-Couturier dans le prolongement de l'AEAR. En 1935 se crée l'Association des peintres, sculpteurs, dessinateurs, graveurs de la Maison de la culture. Marquet figure parmi les quatre présidents d'honneur - les trois autres sont Othon Friesz, Marcel Gromaire et Henri Matisse.
(3) Mais
Marquet, réfugié à Alger, ne put transmettre sa réalisation, de même
que Gromaire et Lurçat, cf. Laurence Bertrand Dorléac, L'art de la Défaite, Seuil éd. 1993 et 2010, pp. 282 et 383.