08/05/2011

Il lisote les auteurs à la mode

Pierre Subleyras - Portrait d'un homme, dit Portrait de Giuseppe Baretti, ou encore Portrait de Jacques-Antoine de Lironcourt, ca 1745
Musée du Louvre



Cela vous vient régulièrement, comme les phases de la lune - on se retourne tels les chats sur leur coussin - miaulant d'inconfort et d'insatisfaction : les bons auteurs se font rares. On choisit un livre au hasard - cela vous tombe des mains. On y passe une nuit d'insomnie - et d'ailleurs les meilleurs qui nous restent, ne vont-ils pas vivre ailleurs ?

C'est au petit matin, la diane chantant dans les cours des casernes, que se prennent des résolutions : Relisons les classiques ! 

- (Un soupir, dans le fond) lesquels encore ?

- Commençons par Robert Pinget ! Il faut former de grands projets ! Tout Pinget, et dans l'ordre chronologique !

Et de fouiller dans la bibliothèque. Ainsi commence l'aventure du jour, qui durera peut-être.

La bibliothéconomie des chats est, comment dire, toute féline... Pour lire Pinget dans l'ordre chronologique, il faut évidemment partir d'Entre Fantoine et Agapa (1951). Or, pas moyen de mettre la patte sur Fantoine, encore moins sur Agapa.

Qu'à cela ne tienne.

Trouvons une librairie. Prenons le métro. Courons tous les risques.





Emergeons à Odéon, à 8h45 du matin, largement en avance sur l'horaire d'ouverture. Badons le kioskajournaux. Voyons les questions que le monde se pose...













8h55, carrefour Saint-Michel-Saint-Germain, émouvant spectacle. De tous leurs yeux phosphorescents, les chats regardent un employé de Jean-Claude Decaux procéder au lever des couleurs...




...sur un panneau publicitaire.




Ingénieux dispositif : le filin est dissimulé dans une cavité ménagée au pied du panneau.




Collé sur le poteau d'à côté, Julien Gracq n'en croit pas ses yeux.





10h00  - la foule se rue chez Joseph Gibert, en quête de culture. Hélas, pas de Fantoine...

10h15 - Pas d'Agapa non plus à la Compagnie, pourtant librairie quasi-officielle des Editions de Minuit...

10h45 - Traversons tout Paris...

11h10 ...sa Préfecture en travaux... 




11h15 ...sa rue du Renard aux Monte-en-l'air...





11h30 ...son Bobourg en BD...




 11h45 ...ses alentours...


...et dans ces alentours, Colette. Merci Colette, providence des chercheurs de Fantoine...


 
 ...qui commence comme ça :



On peut en lire un peu plus (jusqu'à la page 11) ici à Minuit.

(Un autre soupir, dans le fond) - Et cela va durer, cette tocade ?

- Oui, tant que je trouverai des phrases comme celle-ci : "Je suis donc convaincu aujourd'hui qu'on ne cherche point, dans l'œuvre d'art, à faire surgir le beau ou le vrai. On n'y a recours - comme un subterfuge - que pour continuer de respirer".
Robert Pinget - Entre Fantoine et Agapa, Minuit éd., p.105. 


Cela dit, quand j'étais facteur, je préférais le petit blanc, sec.

Voir le site consacré à Robert Pinget.

06/05/2011

La forme d'une ville : petit hommage à Francis Masse

Francis Masse - La Maison de retraite "Le Lumbago Joyeux"
(extrait de l'album Les dessous de la Ville, 1985)



Quelques autres dessins de Francis Masse, ici. Et mon préféré, là. Et la vie de Francis Masse. L'art-attentat et les sculptures de Francis Masse. Et la maison de retraite en phase de sommeil paradoxal dans le livre de Francis Masse : Les deux du balcon (qui devrait être bientôt réédité). Et On m'appelle l'avalanche, de Francis Masse, qui a été déjà réédité à l'Association.

05/05/2011

Chambre d'enfant : les deux moitiés du génie

Louis-Maurice Boutet de Monvel - ill. pour Filles et garçons d'Anatole France, 1915
Source



Sur BibliOdyssey, les onze planches en couleur de Boutet de Monvel pour Filles et garçons. On peut consulter le livre dans son intégralité sur le site de l'Université de Caroline du sud. Le texte seul, par Anatole France, est à Lisieux.



Louis-Maurice Boutet de Monvel - ill. pour Nos enfants d'Anatole France, 1887


...où on trouve quelques scans de bonne qualité des illustrations de Boutet pour Nos enfants, également d'Anatole France - qu'on verra complet, mais en moindre définition, sur Wikimedia commons. Le texte se trouve également à Lisieux.

L'autre moitié, plus sadique, du génie de Boutet, c'est cette Civilité puérile et honnête par l'oncle Eugène...




...où des enfants riches et bien élevés...




...peuvent rêver d'être de vilains garnements... 




...et apprennent à plaindre ceux dont les parents sont empêchés par leur travail.



04/05/2011

Célébrations : Héros et tombes




Leopoldo Federico, Roberto Grela - A Ernesto Sábato
Mis en ligne par agujavier



"En sortant du bar, et après ma visite nocturne à la pension, j'ai contemplé, place Once, l'immense publicité des Vermicelles Sainte-Catherine et, bien que ne me rappelant pas exactement qui avait été sainte Catherine, il ne m'a guère été difficile de supposer qu'elle avait souffert le martyre, puisque le martyre a toujours été le but, presque professionnel, poursuivi par les saints, et je n'ai pu alors m'empêcher de méditer sur ce trait de l'âme humaine qui fait d'un crucifié ou d'un écorché vif une marque de vermicelles ou de conserves."

Ernesto Sábato (24 juin 1911 - 30 avril 2011) - Sobre Héroes y tumbas / Héros et tombes, 1961
IIIème partie : Rapport sur les aveugles, ch. X.
trad. Jean-Jacques Villard

03/05/2011

Le bar du coin : soldats de la fée verte

Paul Renouard - "Assis aux petites tables de marbre, buvant l'absinthe et immanquablement médaillés." 
Illustration pour Harper's New Monthly Magazine, Avril 1889


"De l'autre côté du boulevard, le Café du Helder est le rendez-vous des officiers de l'Armée et de la Marine, qui lors de leurs brefs passages à Paris sont sûrs d'y trouver quelque ami avec qui causer des plus récentes promotions et des dernières réformes concoctées par leur chef le Ministre de la Guerre; en cas de besoin ils peuvent s'informer auprès des habitués qui, même quand ils n'en font pas profession, ont une inclination particulière pour tout ce qui touche au métier des armes, et qui se tiennent assis aux petites tables de marbre, buvant l'absinthe et immanquablement médaillés. Celui-ci pourrait être un capitaine en retraite  avec son nez rubicond, ses longues moustaches tombantes et son bouc, à sa boutonnière la rosette de la Légion d'Honneur, peut-être méritée pour avoir bien servi en Afrique. Massif, les mains dans les poches, adossé à la banquette de velours qu'il écrase de son poids, jamais il n'ôtera le chapeau de son crâne dénudé. L'autre est peut-être un négociant en chevaux ou un fournisseur militaire qui, par sympathie ou intérêt, préfère absorber son poison vert dans un café pour officiers. Un troisième, corpulent, apoplectique, l'air maussade et l'œil éteint, fume impassiblement - la morosité qu'il affiche est la marque d'un caractère irrémédiablement aigri par de longues années d'ennui sédentaire dans les bureaux du Ministère de la Guerre."

Theodore Child, Caracteristic Parisian Cafes
Harper's New Monthly Magazine, Vol. 78 N°467, Avril 1889
trad. Les Chats


On trouvera un autre reproduction de la gravure de Renouard au Musée de l'Absinthe, mais ici un scanner facétieux ajoute - cela se produit parfois - une touche spectrale à ces buveurs depuis longtemps désarmés.

Renouard (1845-1924) fut l'élève d'Isidore Pils aux Arts Décoratifs, travailla aux fresques de l'Opéra de Paris qu'il continua de hanter par la suite. Dans la lignée de Daumier et Gavarni, c'est un dessinateur de types et d'expressions, et aussi un grand documentariste travaillant pour la presse illustrée, ici le Harper's mais évidemment L'Illustration et le Graphic de Londres.

Le Graphic pouvait se montrer socialement plus incisif que l'Illustration, et Renouard n'y a pas manqué :
 


Paul Renouard - Our homeless London Poor - St James's Park at mid-day, illustration pour The Graphic, 1887
Source




Paul Renouard - Le Monde à Monte-Carlo - La ruée vers les sièges à l'ouverture des portes du Casino, illustration pour The Graphic
Source



Sur l'affaire Dreyfus, il a produit un album de 150 dessins des Défenseurs de la justice, et aussi ce portrait-charge du véritable Traître de l'Affaire, lors de sa fuite en Angleterre :



Paul Renouard - Une visite au major Esterhazy à Londres, illustration pour The Graphic


Enfin, toujours pour le Graphic, une série de dessins sur les milieux libertaires - pour les journaux de l'époque, l'anarchisme était  quasiment un marronnier.



 "Imbéciles de bourgeois, mais l'Anarchie, c'est ciel !"
Paul Renouard  - Orateur anarchiste en France, 1894, illustration pour The Graphic

02/05/2011

Ciel... Vallotton, encore

Félix Vallotton - Orage venant, Les Andelys
Via Art Inconnu

01/05/2011

Célébrations : Kubarev

Philipp Kubarev - Первомаи / Premier Mai
Via vachagotsya

30/04/2011

L'art de la lecture : Méfiez-vous des clochers


Alexander Mark Rossi - Forbidden books/Livres défendus, 1897
Rehs Gallery Via Victorian / Edwardian Painting







Aux éditions de La Découverte (720 p., 27,50 €) l'intégrale pour la première fois des Cahiers Rouges, les souvenirs de Maxime Vuillaume sur la Commune.

Vuillaume était un des rédacteurs du Fils du Père Duchêne Illustré...



Le Fils du Père Duchêne Illustré, n°7, 14 mai 1871
Courbet renversant une colonne Morris


...dont dix numéros parurent sous la Commune, du 21 avril au 24 mai 1871 - on peut les lire ici à Heidelberg

C'est Péguy qui publia de 1908 à 1914 dans les Cahiers de la Quinzaine les souvenirs de Vuillaume, et qui leur trouva ce titre de Cahiers Rouges. En 1910 Vuillaume fit paraître chez Ollendorf  une version abrégée, reprise jusqu'ici par toutes les éditions ultérieures. Elle commence ainsi :

 




...la suite se trouve en passant par ici (merci à Espace contre ciment).

L'édition de Maxime Jourdan reproduit le texte des Cahiers de la Quinzaine, y inclus les cahiers VIII à X postérieurs à l'édition Ollendorf. Bonne lecture, sous une forme ou sous une autre, ces pages en valent la peine.

Après la Commune Vuillaume dut s'exiler plus de dix ans en Suisse et au Piémont. Ancien élève de l'Ecole des Mines, il se consacra professionnellement à la fabrication industrielle... de la dynamite. Ce qui me fournit une transition.




Michèle Bernard - La danse des Bombes
D'après un poème de Louise Michel
sur l'insurrection du 18 Mars 1871 à Montmartre
Mis en ligne par ccffpa




Et pendant ce temps-là...

29/04/2011

Gnossiennes/Entr'acte/Feu de cheminée

Santiago Rusiñol Prats - Erik Satie, 1890
Source
 


Erik Satie - Trois Gnossiennes - Aldo Ciccolini, piano
René Clair - Entr'acte, 1924
Mis en ligne par Oskar Stadtfeld

28/04/2011

La Fille des Hauts

John Everett Millais - A Highland Lassie, 1854
Via Pre Raphaelite Art


Et le poème, aussi. 



Et pendant ce temps-là...

27/04/2011

Le Dieu des fourmis, et la dernière relève

Leçons de choses, 1938
Source : Agence Eureka


Ce n'était pas en 1938 mais une quinzaine d'années plus tard, et c'était à Versailles. Pour les grands garçons il y avait le Grand Saint-Frusquin, et pour nous autres petizenfants, un peu plus près de chez moi le Petit Saint-Frusquin. Première entrée dans la Grande Machinerie Sociale, plume sergent-major, encriers de porcelaine fichés dans les petits pupitres noirs à panneau rabattant, dix bons points qui faisaient un gros bon point, dix gros bons points qui donnaient doit à une image (pieuse). Tout cela donc, férocement vintage.


Leçons de choses (1946) 
Source : Agence Eureka


Moi, et ma boîte à bons points. Et Dieu.


La Miche de pain, catéchisme catholique illustré pour les tout-petits, 1ère année, 5 ans


Les leçons de Dieu avaient lieu dans une grande salle à part, où on apprenait dans le Livre spécial, La Miche de pain, les définitions de Dieu. Et son plan.

Dieu était infiniment grand, infiniment aimable, invisible, probablement sans saveur, et omniprésent. Tout le contraire de nous qui étions tout petits, faisions plein de bêtises et ne pouvions nous cacher nulle part.


La Miche de pain
Source


On avait vite fait de comprendre qu'à la différence de Mademoiselle Olivier, plutôt coulante avec les bons points, Dieu était du genre à ne pas vous louper.


La Miche de pain
Source


Quand on est môme, on a tendance à se croire léger et immortel. Ces petits dessins nous ramenaient avec insistance à notre humaine condition : 



 La Miche de pain
Source


...on devrait d'abord se tuer au travail...



 La Miche de pain
Source


...ensuite on allait tous crever pour de bon...



La Miche de pain
Source


 ...avec le risque non nul d'en baver subséquemment et pour l'éternité.



La Miche de pain
Source


Bon, il y avait des rattrapages...



La Miche de pain
Source


...mais on se sentait, comment dire, découragé d'avance...



La Miche de pain
Source


...sans compter qu'elle n'était pas vraiment nette, la frontière entre le petit coup de trop et la gourmandise anodine.


 La Miche de pain
Source


Enfin venait cette image, dont je me souviens si bien que je peux la redessiner de mémoire :



La Miche de pain



Les yeux écarquillés, j'ai dû passer des heures devant cette page, à chercher la fourmi.

Car de deux choses l'une : soit elle était réellement représentée et je pouvais espérer la trouver, comme dans ces jeux dessinés où on cherche l'indice - soit elle ne l'était pas et c'était bien là le scandale : cette tartine de noir uniforme, c'était ma disqualification en tant que regard humain. La fourmi réelle au cœur de la nuit,  j'aurais accepté de ne pas la voir, mais son image absente était une tout autre affaire - un trou noir dans mon catéchisme. Je découvrais un  paradoxe graphique dans ce qui n'était qu'un tour de passe-passe de plus dans le sac à malice des prédicateurs. Et, le découvrant, je me mettais pour la première fois à douter. Car l'involontaire (1) profondeur de cette image, à elle seule faisait oublier tout le prêchi-prêcha qui l'entourait. 

Quinze années passèrent.



Casimir Malévitch - Квадрат/Quadrangle, dit Carré noir, dit aussi Carré noir sur fond blanc, 1915
Source : Wikimedia Commons


Evidemment, le Carré noir me rappelait quelque chose. Mais le Dieu de Malévitch - plus exactement ce que Malévitch appelle Dieu - n'a rien à voir avec le surveillant des fourmis - Il en est plutôt l'exact contraire. Le carré noir, accroché lors de l'exposition de 1915 au coin de plafond...


 Œuvres de Malévitch, Exposition futuriste "0, 10", 1915
Le Quadrangle, dans le coin en haut
Source : Numuscus


...ou l'on suspendait traditionnellement l'icône domestique, est le point d'entrée dans le Monde sans objet, et si théologie - ou plutôt ontologie - il y a, elle est ici totalement négative. L'artiste suprématiste s'inscrit dans un mouvement qui tend vers le sans-objet absolu, la liberté du Rien (2). L'ouverture à un Etre-abysse qui est en même temps un espace intersidéral (3)...

La définition Malévitchienne de Dieu, ou plutôt de l'Absolu, on la trouve dans Dieu n'est pas détrôné, au fameux paragraphe 23, celui de la dernière relève :


"En définissant Dieu comme l'absolu, on a défini la perfection, et malgré cela ce «tout» échappe tout de même, ses frontières sont insaisissables dans l'absolu et nous ne pouvons commander aux frontières. Et en effet, comme ils sont infinis les mondes de l'Univers, comme ils sont incalculables les brouillards des soleils qui filent avec leurs systèmes ! Quel taximètre mesurera leur vitesse et l'espace qu'ils ont parcouru ? Tout l'infinité des brouillards solaires file dans les ténèbres, et nous avec notre terre, comme un grain de poussière dans la poussière générale des mondes, nous filons dans un tourbillon insensé, et jusqu'à présent nous ne pouvons établir d'où et où nous volons, quel est le but et quel sens il y a dans cette rotation tourbillonnante infinie. Et l'homme veut calculer toute cette incalculabilité et en faire l'objet de son étude et des ses «argumentations scientifiques» par l'évidence des exemples à travers l'expérience; or sur quoi, sur quel objet effectuer l'expérience ? Que le dise donc l'homme quand arrivera le jour où pour la dernière fois retentira la sirène sur la fabrique du travail, quand le collège scientifique dira que tout est fini, que c'est la dernière relève, que «tout» est connu et quand l'homme criera sur la fabrique : assez, le travail est fini, tout est étudié à fond. Je suis au sommet des mondes ou bien les mondes sont engloutis par moi, j'ai maîtrisé toutes les perfections. «Je suis Dieu»."

De Cézanne au suprématisme: tous les traités parus de 1915 à 1922, L'Age d'Homme éd. 1974, p. 170,
trad. Jean-Claude et Valentine Marcadé.


A peu près au moment où il écrivait à Vitebsk Dieu n'est pas détrôné, Malévitch rédigeait d'un seul jet, le 15 février 1921, un court éloge de la paresse  : "Tout souverain ne fait que remuer la vie à coups de «J'ordonne» et de «Que cela soit». Nous en connaissons déjà quelques exemples, mais tout ce qui a été fait dans le passé ne l'a été que par l'homme; aujourd'hui l'homme n'est déjà plus seul : la machine l'accompagne; demain il ne restera que la machine ou quelque chose qui en tiendra lieu. Alors il n'y aura plus qu'une seule humanité, assise sur le trône de la sagesse préétablie, sans chefs, sans souverains et sans faiseurs de perfection; tout cela sera en elle; de la sorte, elle s'affranchira du travail, atteindra la paix, l'éternel repos de la paresse et entrera dans l'image de la Divinité" (4).

Je ne suis pas resté longtemps au Petit Saint-Frusquin - ensuite, j'ai longtemps vécu à l'ombre des cheminées d'usines. J'entendais sonner la sirène du soir, avant de voir passer ceux qu'on appelait encore des ouvriers, à l'époque. Mais merci, Casimir Sévérinovitch, maintenant je sais que quand retentira la sirène de la dernière relève, nous serons un Dieu paresseux. Et pas des foutues fourmis.



Casimir Malévitch - Travailleuse, 1933
Musée russe, Saint-Pétersbourg - Source : Wikimedia Commons



(1) La légende de l'image est en fait un proverbe arabe bien connu, lui-même dérivé d'un hadith. Le fait que cette non-image soit ainsi associée à un Islam notoirement réticent à la représentation de l'animal, et que de plus le hadith d'origine soit une condamnation du Shirk - l'associationnisme, le fait de révérer une autre divinité à l'égal du Dieu unique, ce péché capital des musulmans - ces courts-circuits entre image et idolâtrie qui mobilisent les trois religions du Livre, tout cela a-t-il été simplement entrevu par l'illustrateur catholique des années 30 ?

(2) La philosophie de Malévitch est moniste, la métaphore du retour à un Dieu créateur fait référence à un dévoilement de l'être au-delà des objets et des médiations techniques - artistiquement, par-delà la mimésis et hors tout symbolisme, par la manifestation de la couleur et de la forme pures. Pour les références philosophiques, il faut probablement se tourner du côté des des Chercheurs de Dieu et de la Lebensphilosophie russe des années 1900 (le premier Berdiaev, Mikhaïl Gershenzon à qui est dédié Dieu n'est pas détrôné) - et en même temps vers les Constructeurs de Dieu (Bogdanov, Lounatcharski... il faut rappeler que ces Constructeurs étaient aussi une tendance du parti bolchevik). Mais il faut aussi penser à l'anarchisme Bakouninien - Malévitch écrit plusieurs articles dans la revue Anarkhia en 1918 "le drapeau de l'anarchie est le drapeau de notre moi; et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l'âme" (cité par Jean-Claude Marcadé, Malévitch, 1990 p. 23). 

(3) Le critique Nikolaï Pounine décrivait ainsi les rapports entre les hérauts respectifs du constructivisme et du suprématisme : "aussi longtemps que je me les rappelle, (Tatline et Malévitch) se sont toujours répartis entre eux le monde : la Terre, le Ciel et l'espace interplanétaire, établissant partout la sphère de leur influence. Tatline se réservait habituellement la Terre, s'efforçant de pousser Malévitch dans le ciel au-delà de la non-figuration. Malévitch, tout en ne refusant pas les planètes, ne cédait pas la Terre, considérant à juste titre que la terre est, elle aussi, une planète et que par conséquent elle peut être elle aussi non-figurative" (cité par Jean-Claude Marcadé, Malévitch, p. 18).

(4) Casimir Malévitch, La paresse comme vérité effective de l'homme, Allia éd. 2010, trad. Régis Gayraud, pp. 30-31. Le texte, conservé aux archives Malévitch du Stedelijk Museum Amsterdam, n'a été publié en russe qu'en 1994 - et pour cause.


Dieu n'est pas détrôné (ou déchu, selon les versions) a été traduit trois fois en français, dans les recueils suivants d'œuvres de Malévitch :

- Ecrits, présentés par Andréi Nakov, traduction par Andrée Robel, Champ Libre éd. 1975, rééd. Ivrea, 1997, pp. 373-420.

- Ecrits sur l'art, tome 1 : De Cézanne au suprématisme, présentation par Jean-Claude Marcadé, traduction par Jean-Claude et Valentine Marcadé, L'Age d'Homme éd, 1993, pp. 145-179.

- Le suprématisme, le monde sans-objet ou le repos éternel, présentation et traduction par Gérard Conio, infolio éd. 2011, pp. 329-378.




L'occasion de signaler cette édition, pour la première fois complète, du grand œuvre de Malévitch. Dieu n'est pas détrôné n'en constitue qu'un chapitre, le seul publié en 1922. La version complète du manuscrit, laissé à Berlin en 1927, ne sera éditée en allemand qu'en 1962, et dans le russe original en 2000.

L'indispensable livre de référence sur Malévitch est celui de Jean-Claude Marcadé, Casimir Malévitch, Nouvelles éditions françaises, 1990 - hélas épuisé et à prix d'or en occasion.

A titre d'introduction à cette période de l'art russe, on peut lire, du même J.-C. Marcadé, L'avant-garde russe, Flammarion, 1995 rééd. 2007; pour l'arrière-plan philosophico-politique, les entretiens entre Gérard Conio et Philippe Sers pour la Radio Suisse Romande : Les Avant-Gardes entre métaphysique et histoire, L'Age d'Homme éd. 2002. On peut compléter avec le bon livre de François Champarnaud, Révolution et contre-révolution culturelles en URSS, Anthropos éd. 1975, qu'on trouve encore quelquefois chez les bouquinistes.

Je dois la plupart des images de La Miche de pain (édition en usage dans les années 50, probablement identique à la première de 1934) à Jean-Luc Tafforeau, qu'il en soit remercié - mon exemplaire, il est depuis longtemps parti dans une poubelle.

23/04/2011

Transports en commun : compartiment

Boris Ivanov - В купе поезда / Dans un compartiment


Et les chats aussi prennent le train - retour Mardi.