22/04/2011

Le bar du coin : Grant Wood, encore

Grant Wood - Sentimental ballad, 1940
New Britain Museum of American Art
Via yourFAVORITEmartian, licence CC



En 1940, Walter Wanger, coproducteur du film The long voyage home (Les hommes de la mer en français) eut l'idée de faire venir sur le tournage neuf peintres américains  reconnus, en majorité de l'école dite régionaliste  - Thomas Hart Benton, Grant Wood, George Biddle, Luis Quintanilla, James Chapin, Robert Philipp, Raphael Soyer, George Schreiber et Edward Fiene. Chacun peignit une scène plus ou moins tirée du film. Ici donc, celle de Grant Wood (1).

Le film est de John Ford, inspiré d'une quadrilogie d'Eugene O'Neill qui avait situé son histoire au cours de la première guerre mondiale. Ford l'a transposée dans la seconde, le film se place dans le courant hollywoodien de mobilisation anti-nazie. L'équipage d'un cargo fait le voyage depuis les Antilles jusqu'à l'Angleterre, en passant par Baltimore, emportant une cargaison de TNT en pleine guerre, tempêtes, hantise des sous-marins et des attaques aériennes, trahisons, engagements forcés. Thème récurrent chez  l'auteur, l'errance ou la fuite à plusieurs se combinent avec la recherche d'un foyer perdu - chaque film de Ford, ou presque, peut se voir comme une Odyssée.

Ford lui-même était coproducteur, à travers sa société Argosy Pictures,  ce qui lui permit d'avoir une grande liberté artistique. La photographie expressionniste de Gregg Toland, l'utilisation de la profondeur de champ, le pessimisme du scénario annoncent le Film Noir un an avant le Faucon Maltais. Ajouté au propos interventionniste alors minoritaire dans l'opinion, cela suffisait pour classer le film comme highbrow (intello). Il est possible que le battage publicitaire mené par Wanger autour de ses peintres ait eu pour but d'y remédier en rendant le film plus populaire (2).

Vers la fin se situe la scène de bar assez librement interprétée par Grant Wood. Il a portraituré les sept acteurs qui incarnent les marins du SS Glencairn. Le grand type en bleu avec la cravate rouge, c'est John Wayne.




John Ford - The long voyage home, 1940 : au bar de Fat Joe / un engagement forcé (Shangaiing)
Mis en ligne par cmlloyd1969


Wayne joue un matelot suédois et n'a pas beaucoup de texte, mais il remplit tout le film. Un jour, Robert Parrish demanda comment un cinéaste avait pu tirer de Wayne des prestations d'acteur comme celles de Stagecoach et The long voyage home. Ford répondit "compte les fois où Wayne parle. C'est la réponse. Ne le laisse pas parler à moins qu'il ait quelque chose d'absolument nécessaire à dire" (3).




John Ford - The long voyage home, 1940 : une façon de quitter Baltimore
Mis en ligne par marciamarciamar



Il existe une photo (4) de Ford avec cinq des artistes rameutés par Wanger sur le tournage. Cliché d'un croisement de trajectoires, rencontre sans lendemain de la Peinture Réaliste Américaine et du Grand Cinéma Epique, en cette climatérique année 40. Moins de deux ans plus tard Grant Wood mourra dans l'Iowa et au même moment un élève de Hart Benton nommé Jackson Pollock va s'intéresser à la façon de peindre des Indiens Navajos - ce qui, entre autres circonstances, va amener la peinture américaine assez loin du Grand Réalisme. 

Quant à John Ford, il va persévérer dans l'épique, jusqu'à  devoir retourner comme un gant le mythe américain, et retrouver la veine noire de The long voyage home sur le chemin qui va de The Searchers à Cheyenne Autumn. Les Indiens, encore eux.


John Ford - The Searchers/La prisonnière du désert, 1956
John Wayne dans le rôle d'Ethan Edwards


La légende dorée du cinéaste veut que les Navajos lui aient donné le nom personnel de Natani Nez, Grand Chef ou Grand Soldat. Par un hasard objectif, c'est au moment de finir les extérieurs de Cheyenne Autumn, son dernier grand film, qu'il apprend l'assassinat de Jack Kennedy. C'est un Ford épuisé, dépressif et shooté au stéroïdes qui revêt un treillis militaire, fait donner la sonnerie aux morts et mettre en berne le drapeau avant de plier bagage et repartir pour Hollywood (5). Il meurt neuf ans plus tard.

Le tableau de Grant Wood n'a pas de mal à se détacher des autres toiles de la série commandée par Wanger, assez moyennes dans l'ensemble. Wood a su capter la profonde mélancolie du film de Ford. Et cette mélancolie est double. 

D'abord, le destin de ces marins qui n'arriveront jamais à mettre définitivement pied à terre. Remarquez qu'on peut y lire, en élargissant un peu, une métaphore du salariat : un bateau c'est une usine, comme le notait C.L.R. James à propos du Pequod et de Melville. 

Ensuite la période, lugubre : les années 38-40, tournant final du New Deal/Popular Front aux Etats-Unis - la seconde récession de 38, la préparation de l'économie de guerre, les espérances déçues. Et, en perspective, la construction de la pyramide capitaliste d'état, dans sa version occidentale et corporate - ce que nous avons pris l'habitude d'appeler, probablement par antiphrase, les Trente Glorieuses. Comparez The Grapes of Wrath et The long voyage home, deux films tournés par Ford à quelques mois d'écart. Le final optimiste des Raisins de la colère, probablement imposé par Zanuck :  le discours de Ma Joad, "nous irons toujours de l'avant, Pa, parce que nous sommes le peuple". Et la clôture des Hommes de la mer : un homme...




John Ford - The long voyage home, 1940 : séquence de fin
Mis en ligne par marciamarciamar



...est embarqué de force sur un bateau pourri dont on apprend immédiatement après qu'il a sombré corps et biens, torpillé. Le naufrage est en première page d'un journal que lit un marin sur un navire qui quitte lui aussi le port - on assiste à l'arrivée de l'équipage, les compagnons du disparu - là aussi l'un d'entre eux est amené de force. Pour que ses camarades n'apprennent pas la nouvelle, le marin jette le journal à la mer - il flotte un moment à la surface - une ombre s'étend sur le navire et fait tout disparaître - Fin. 

Grant Wood est un peintre mal compris, victime du succès d'American Gothic. La part méconnue de son œuvre, plutôt ironique, se trouve dans des scènes de genre comme The Appraisal, (précédemment), Shrine quartet, Sultry night, Good influence, Honorary Degree, Study for adolescence ou, bien plus célèbre, les Daughters of Revolution, portrait satirique des Vertueuses Dames de sa ville de Cedar Rapids.




The Long voyage home n'est pas disponible sur support DVD en France. En revanche on peut le trouver ici (zone 1 à ma connaissance).

(1) On peut voir les productions de certains des autres peintres sur cette page  chez Ned Scott.

(2) C'est la thèse d'Erika Doss dans son livre Benton, Pollock and the politics of modernism, University of Chicago, 1991, pp. 240-252. Mais comme elle le note, tous ces efforts ne font que souligner le hiatus entre la peinture optimiste de l'American Scene et la noirceur radicale du scénario comme de la réalisation. De toute façon, le film n'obtint un succès qu'auprès de la critique (huit fois nominé aux Oscars, aucune récompense).

(3) Cité par Joseph McBride, A la recherche de John Ford, éd. Institut Lumière-Actes Sud, 2007 p. 434, trad. Jean-Pierre Coursodon.

(4) Sur le site que le fils de Luis Quintanilla a consacré à son père. Quatre autres peintres sont absents de la photographie.

(5) Joseph McBride, op. cit. p. 882.

21/04/2011

Chambre d'enfant : les trois ours de Puech Mignon




Boucles d'or et les trois ours 
"en occitan de Puech Mignon dans le Tarn-et-Garonne"
Mis en ligne par elospc



La transcription en oxytan (1) n'est pas puristement correcte mais c'est vrai, qu'est-ce qu'elles y peuvent (2) nos grands-mères, elles ne l'écriv(ai)ent pas, l'oxytan. La faute à qui ?



(1) Car l'occitan est un oxymore : des trois langues du Oui selon Dante, c'est celle qui précisément a fait de ce Oui son nom propre, et qu'en même temps on a niée.

(2) pouvaient, pour les miennes. 


Bonus : quand grand-mère était jeune, elle causait anglais...


Seymour Joseph Guy - Story of Golden Locks/Histoire de Boucles d'or, ca 1870 
Metropolitan Museum of Art, New-York - via Gandalf's Gallery


...et après tout, dans le grand voyage historico-linguistique qui va de l'oxytan de mes grands-parents au probable globish de nos arrière-descendants, ne peut-on pas imaginer des raccourcis ? Merci, Odeta et Laetitia.

19/04/2011

L'art de l'achat et de la vente : Grant Wood

Grant Wood - The Appraisal/L'évaluation, 1931
Dubuque Museum of Arts
Source : Kraftgenie Via Old Paint

18/04/2011

Les occupations solitaires : le Nouveau Roman


Mark Tansey - Robbe-Grillet Cleansing Every Object in Sight/Robbe-Grillet nettoyant tous les objets en vue, 1981
Via Thunderstruck



Une brève et bonne présentation du travail de Tansey, chez Weimar. Egalement chez Amy Scott. Et ici un exemplaire des très Oulipiennes Roues de langage utilisées par Tansey pour trouver des idées de tableaux, c'est chez MadInkBeard.

Comme souvent chez Tansey une partie du jeu consiste à identifier des formes : ici les objets que l'écrivain s'acharne à nettoyer de toute relation métaphorique - le Cervin, un  Sphinx, un bout de Stonehenge, des fragments de Monument Valley...  Et le jeu, bien sûr, est interminable comme le travail du nettoyeur.

16/04/2011

Le bar du coin : une Karcher, pour la route

Eugène Véder - La porte de Bagnolet, 1927


Depuis quatre ans déjà Neil Philip documente au fil de ses entrées de blog  les gravures qu'il vend dans sa boutique (Idbury Prints). On pourrait dire qu'il a inventé un genre, la conversation en ligne sur un cahier d'estampes, et comme bien d'autres je guette régulièrement les quasi-hebdomadaires Adventures in the print trade. A titre d'exemple, voyez les billets consacrés à l'Estampe Moderne et à la collaboration entre Grosz et Mac Orlan.

Pour revenir à Eugène Véder (1876-1936), on peut également voir de lui ici, des illustrations pour Francis Carco et là d'autres vues de Paris. Avec un peu de patience, on peut même aller fouiller à la Chalcographie.

Ici, remarquer sur l'auvent du bistro la marque de la Brasserie Karcher,  qui se trouvait non loin de là, rue de Bagnolet.



Dos de programme de café-concert avec publicité pour la Brasserie Karcher, 1897



Et oui, le quartier a changé.




Les Tours Mercuriales, Porte de Bagnolet, 2010...




...construites en 1975 dans le grand style pompidolo-bureaucratique, inspirées du World Trade Center. L'inspiration, papa, ça ne se commande pas...

15/04/2011

Duos : Vallotton

Félix Vallotton, La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909
Via Iconic Image



Et pendant ce temps-là...
...on va d'une zone à l'autre 

14/04/2011

Maison des feuilles





Maurice Ravel - Sonate pour violon et piano,
2ème mouvement : Blues
Schlomo Mintz (violon) Yefim Bronfman (piano)
Mis en ligne par KAPEHIHA







(blues pour fantômes d'arbres locataires - une petite musique pour Friedensreich Hundertwasser)

13/04/2011

Maniérisme cornique et bar du coin : Dod Procter


Dod Procter - In a strange land, 1919
National Gallery of Victoria, Melbourne

Dod Procter vécut la plus grande partie de sa vie à Newlyn, non loin de Penzance en Cornouailles, où la lumière attirait les peintres. Là elle fut l'élève de Stanhope Forbes puis elle étudia, à Paris, à l'Académie Colarossi qui admettait les femmes. Morning, exposé à la Tate (via Shep), est le tableau qui la rendit célèbre, pour un temps.  

Parmi cinq toiles de Procter à la Penlee House de Penzance, cette scène de bar :



Dod Procter - Tolcarne Inn, collection privée
 


Et, précédemment

12/04/2011

L'art de la chute : coup de main




Star Spangled Rhythm, 1943 (dir. George Marshall & autres)
Betty Hutton essaie d'entrer discrètement aux studios Paramount, avec l'aide de Walter Darewahl et Johnnie Trama
Mis en ligne par SIMPFANN, Via All Fall Down



Et pendant ce temps-là...

11/04/2011

Portrait craché : le modèle et son peintre

Edward Biberman - Samuel Dashiell Hammett, 1937
National Portrait Gallery, Smithsonian Institution



Edward Biberman - Self-portrait


Edward Biberman naît en 1904 dans une famille juive de Philadelphie. Etudes d'art dans cette ville, séjours à Paris, puis à Berlin où il peut observer de près le développement du nazisme. Dans la première partie de sa carrière à New York il est proche des grands muralistes mexicains. A partir de 1936, vit à Los Angeles où il continue de peindre dans le style du réalisme social; cependant, dans ses paysages urbains, il évolue vers une forme de précisionnisme. Son frère, Herbert Biberman, réalisateur du Sel de la Terre et l'un des Hollywood Ten, prend six mois ferme lors du procès McCarthyste de 1950.  Edward Biberman et sa femme Sonja Dahl sont également inquiétés, essentiellement en raison de leur participation à l'Anti-Nazi League avant la guerre.

Biberman a réalisé une série de grands portraits stylisés d'artistes amis, eux aussi souvent victimes du McCarthysme : outre ce Dashiell Hammett de 1937, il peint ainsi dix ans plus tard Lena Horne et Paul Robeson (via Art for a change).

On peut voir le site du documentaire "Brush with life" qui lui est consacré, et quelques oeuvres sur le site de la Gallery Z. On peut également lire ici la transcription complète d'un entretien de huit heures où il raconte sa vie à Emily Corey, de l'UCLA.

10/04/2011

Transports en commun : tournées




Michèle Bernard - Sur ces routes grises
Mis en ligne par MrOvationAcoustic


Voir le site de la chanteuse.

09/04/2011

Brillez lanternes de papier : Nevinson

C. R. W. Nevinson - Affiche publicitaire pour le métro londonien

06/04/2011

Ciel... des amoureux

Charles Demuth - Aucassin and Nicolette, 1921
Columbus Museum of Art, Ohio


La douce ironie des titres de Demuth fournit aux critiques d'art suffisamment d'énigmes pour les préserver du chômage, longtemps encore après sa mort en 1935. D'un côté, les deux héros aux amours contrariées d'un chantefable picard (1)...


 Aucassin et Nicolette, roman de chevalerie provençal-picard, trad. Alfred Delvau, 
Bachelin-Deflorenne éd. Paris, 1866, p. 39
Source : Gallica


...de l'autre, l'accolade d'un réservoir d'incendie et d'une cheminée d'usine. Sont-ils là pour rappeler la chambre voûtée et la tour dans lesquelles les amoureux sont respectivement emprisonnés par le sinistre comte Garin de Beaucaire ? N'est-il pas évident que le symbolisme est bien plus directement physique et sexuel ? Mais  après tout, de ces deux excroissances architecturales, laquelle est Nicolette, ou Aucassin ? N'oublions pas que l'histoire des deux amoureux se termine par un travestissement, et que pour un artiste gay états-unien des années 20, le double entendre était une figure obligée et féconde...



Fritz Kreisler - Aucassin et Nicolette, Medieval Canzonetta
Mis en ligne par VictrolaCredenza


(1) Il est possible que Demuth ait pris connaissance d'Aucassin et Nicolette grâce à son ami le poète William Carlos Williams.

04/04/2011

L'art de la fenêtre : cassons la vitre, pour voir

Marie-Denise Villers - Jeune femme dessinant, 1801
Metropolitan Museum of Art, New York
Source : Frekkken-snork via amare-habeo


Young woman drawing, 1801

                     Attribution changed from Jacques Louis David
                     to Constance Charpentier, and, most recently,
                     to Marie-Denise Villers, 1774-1821

Subject and maker shed their names, and here
the Met displays that multinominal picture
on a brochure: self-portrait of the artist,
perhaps, ageless. She is not setting out,

pale in an empire dress, nor packing shawls
in a carrriage trunk. As she sits forward, still,
she hopes only to gaze into a mirror
in shadow, sunlight falling on blank paper,

until her penstrokes dance, and ever after,
to slough off names and be one-who-has-seen-
glass-shine. How did it bloom in her, this  hidden
boldness? Peering out from under wisps of amber

hair strayed from a chignon, taking pencil
to outsize sketchpad, she keeps a dark vigil,
while behind her, outside a shattered pane,
proud lovers laugh on a terrace in bright sun.

Grace Schulman - The paintings of our lives, 2001


Marie-Denise (Nisa) Villers, née Lemoine (1774-1821) était une élève de Girodet, et elle a exposé à plusieurs salons de 1799 à 1814, avant d'être oubliée au point que ce tableau  fut attribué à d'autres, dont David, comme le note le Met cité par Schulman.

The paintings of our lives est le quatrième recueil de Grace Schulman. Amie et spécialiste de Marianne Moore, elle a traduit, ici, en anglais La fileuse de Valéry, ce qui n'est pas une mince affaire. Dans le même recueil que le poème ci-dessus elle a publié American solitude, à propos d'un tableau qu'Edward Hopper n'a jamais peint.

03/04/2011

Bang, trois fois : it's in the air, for you and me




Kraftwerk - Radioaktivität, 1ère version, 1975
Mis en ligne par scatmanjohn3001




Kraftwerk - Radioactivity, nouvelle version, live Bucarest 2009
Mis en ligne par oanaromania





Kraftwerk - Radioaktivität / Systaime - Japan Remix, 2011
Mis en ligne par systaime

02/04/2011

Éric, Claude et Yusuf sont en bateau



Deux affiches, dos à dos, de chaque côté d'un kioskajournaux


- Maman, j'ai peur...

- De quoi, mon petit chat ?

- Les deux messieurs de l'affiche, y sont méchants - ça veut dire quoi, flirt et scabreux ?

- C'est deux choses qu'il ne faut pas faire en même temps, mon chéri.

- Comme développement durable le sexe, en-dessous ?

- (...)

- et FrontNational, c'est la dame qu'on voit à la télé avec la poule et les deux drapeaux pareils ?

- Oui mon chat, tu es observateur, mais la poule c'est un coq.

- Dis maman, il a l'air gentil le monsieur barbu, c'est quoi la voiture en haut à droite ?

- C'est un combi Volkswagen, Papi et Mamie en avaient un il y a longtemps...


 Julio Cortazar dans son combi, sur la cosmoroute.


...et Papi et Mamie étaient des fans de Yusuf Islam, enfin, je veux dire de Cat Stevens. C'était, je veux dire c'est, un chanteur.

- Et il chantait quoi, Yusuf ?

- Je me souviens de Hard-headed woman, Papi mettait tout le temps cette chanson.


Cat Stevens - Hard-headed woman, Majikat Tour, 1976
Mis en ligne par geofront88

- Elle disait quoi, la chanson ?

- Que Yusuf, enfin je veux dire Cat, cherchait une femme à la tête dure.

- Et il l'a trouvée ?

- Non, il a trouvé Dieu en se baignant à Malibu.

- Moi aussi, je trouverai une femme à la tête dure ?

- Tu as déjà ta maman, mon petit chat, viens, on va se payer une glace.

- Maman regarde, sur l'autre kiosque il y a la dame avec les deux drapeaux pareils et la poule !

- Oui, eh bien on va changer de trottoir, bismillah pour éloigner les djinns, comme dirait Cat, je veux dire Yusuf.

Ils traversent le boulevard, qui s'écoule tranquillement vers la Seine.

De la rive, on entend deux plouf à la suite, c'est Éric et Claude qui ont sauté du bateau, pour pêcher les voixduFront. Ils se noient. Les enfants se rassemblent au bord de l'eau, et Steven, pardon, Cat, je veux dire Yusuf, accoste pour leur chanter une de mes chansons préférées.



Steven Demetre Georgiou, dit Cat Stevens, dit Yusuf Islam
- Where do the children play (Yusuf's café session, 2007)
Mis en ligne par terminal2020

Well I think it's fine, building jumbo planes.
Or taking a ride in the cyberspace
(1).
Switch on summer from a slot machine.
Yes, get what you want to if you want, 'cause you can get anything.

I know we've come a long way,
We're changing day to day,
so tell me, where do the children play?

Well you roll on roads over fresh green grass.
For your lorry loads pumping petrol gas.
And you make them long, and you make them tough.
But they just go on and on, and it seems that you can't get off.

Oh, I know we've come a long way,
We're changing day to day,
so tell me, where do the children play?

Well you've cracked the sky, scrapers fill the air.
But will you keep on building higher
'til there's no more room up there?
Will you make us laugh, will you make us cry?
Will you tell us when to live, will you tell us when to die?

I know we've come a long way,
We're changing day to day,
But tell me, where do the children play? 





(1) Version de 1970 : (taking a ride) on a cosmic train.

01/04/2011

L'oeil des poissons

Walter Schnackenberg - Titre inconnu


Schnackenberg (1880-1961) étudie à Munich chez Franz von Stück et publie dans Jugend et Simplizissimus. Dessinateur de costumes et décors de théâtre, affichiste émule de Toulouse-Lautrec  et en son temps un des grands artistes de la chromolithographie. Illustrateur emblématique de la bohême dorée du Munich des années 20, il disparaît des murs et des cimaises pendant les années 33-45. Après la guerre son style évolue vers le surréalisme, et la frivolité légèrement cruelle cède la place à l'angoisse. Animaux fabuleux et petits monstres se glissent dans des cauchemars aux teintes assourdies. Ici l'animal symbolise l'obscur objet du désir, ce qu'on pourrait appeler, à condition de détourner quelque peu  le jargon psychanalytique, un représentant pulsionnel.

La solide barre d'appui structure le dessin, invoquant une sorte de principe de réalité, en vain : le personnage masculin l'a déjà franchie, fasciné par son poisson-fantasme. La vitre de l'aquarium est un miroir pour Narcisse, et il va s'y engloutir. On ne voit pas ses yeux, on ne voit pas non plus vraiment ceux du poisson - le premier est un œil très féminin mais sans pupille, le second se confond avec une bulle d'air. Cet échange de regards n'en est pas vraiment un, l'important ce sont les bouches qui s'ouvrent, pour un baiser, une fusion ou une dévoration mutuelle. La femme agrippe son compagnon pour l'arracher à un sort qu'on devine funeste. En même temps, son regard terrorisé indique peut-être qu'elle a aperçu quelque chose d'encore plus menaçant : l'artiste ? Le spectateur ? Le second poisson et le petit monstre sont à l'affût, comme souvent chez Schnackenberg les personnages secondaires. Ils attendent quelque chose qui devrait se produire d'un moment à l'autre : tout ça va mal finir.


Mabel Dwight - Queer Fish/Drôle d'animal, 1936


"Un jour je vis un énorme mérou et un gros homme - chacun essayant de faire baisser les yeux à l'autre; c'était un moment-clé psychologique. Le mérou avait la bouche ouverte et ses yeux télescopiques  étaient intensément fixés sur l'homme ébranlé par cette soudaine apparition et qui cachait son chapeau derrière lui, mâchoire pendante lui aussi. Pendant un certain temps ils restèrent ainsi, à s'hypnotiser l'un l'autre - puis ils partirent nager ailleurs.
Mabel Dwight, Autobiographie manuscrite, non publiée
citée par Susan Barnes Robinson & John Pirog,
Mabel Dwight, a Catalogue Raisonné of the Lithographs,
#80 p.117, Smithsonian Institution Press, 1997.


Queer fish, qui se traduit mot-à-mot "poisson bizarre" et que j'essaie de rendre par "drôle d'animal" est une expression anglaise un peu datée désignant un individu étrange ou original - rien à voir, dans le sens utilisé par Dwight, avec les connotations homosexuelles du terme queer. Dwight n'était pas satisfaite de sa technique sur Queer fish - pourtant sa litho la plus connue. Le sujet la sauve, écrivait-elle. 

Mabel Dwight, née Mabel Jacque Williamson en 1875, étudie au Mark Hopkins Institute de San Francisco, qui était alors l'école d'art de l'Université de Californie. Elle peint, s'installe en 1903 à New-York, Washington Square, où elle travaille probablement comme illustratrice. Épouse en 1906 le graveur Eugene Higgins et devient simple femme au foyer, ce qui lui pèse visiblement assez vite. Fait la connaissance de Carl Zigrosser (1) et, à travers lui, d'un cercle de jeunes artistes et intellectuels radicaux issus de Columbia University et regroupés  autour de Rockwell Kent. Parmi eux, Roderick Seidenberg dont elle partage la vie à partir de 1917. Zigrosser et Seidenberg seront objecteurs de conscience en 1918 (2), à cette date Dwight trouve un travail de secrétaire-réceptionniste du Whitney Studio Club de Gertrude Vanderbilt - à l'origine de l'actuel Whitney Museum.

En 1926 elle part pour Paris et décide de se tourner vers la lithographie; elle s'adresse à Edouard Duchatel (3) chez qui elle grave sa première pierre, Male pulchritude in Paris. Puis retour à New York où - à cinquante-deux ans - elle commence sa vraie carrière.

Première exposition (collective) en Juillet 28, à la Weyhe Gallery, celle de Zigrosser, puis un succcès rapide - dès la même année quatre de ses lithos sont sélectionnées et deux, Fish et The clinch, sont envoyées en France pour l'exposition des estampes américaines modernes à la B.N. Dessins dans Vanity Fair, et exposition personnelle à la fin de  l'année. Puis une série de catastrophes.

Seidenberg la quitte pour une femme plus jeune, son asthme s'aggrave, peu à peu elle devient sourde. Et, surtout, la crise de 29 entraîne un effondrement du marché de l'art, notamment dans le domaine de l'estampe ou de nombreux artistes s'étaient affirmés au cours des années 20. Cette crise redouble avec la seconde dépression de 33. Dwight réalise 19 lithos en 1928, 18 en 1929, seulement 2 en 1933. 

Comme beaucoup d'autres artistes, ce sont les programmes publics qui lui permettront de survivre en continuant à créer : hospitalisée et sans le sou elle obtient une subvention du Public Works of Art Project, puis du Federal Arts Project-WPA, les projets publics d'action artistique du New Deal, de 1934 à 1939 (4). En même temps c'est la période où sa technique s'affine, et où elle produit des chefs-d'œuvres comme Night work ou General Seminary - ainsi que des lithos où résonne l'écho de la Grande Dépression (Banana Men, 1936) - et l'angoisse de la guerre (Danse Macabre, 1933); le petit groupe d'amis dont elle fait partie est proche du John Reed Club, et elle signe l'appel de l'A.A.C.

La fin du FAP-WPA, à partir de 39, ainsi que la maladie la contraignent à se faire héberger par les Seidenberg, de là  à l'hôpital, puis en maison de repos et enfin dans un village de Pennsylvanie où elle mourra en 1955. Après 1939 elle ne produira plus que trois lithographies, dont le poignant Winter, et un dernier chef-d'œuvre, Summer evening. Elle passera ses dernières années à écrire son autobiographie, un manuscrit de 102 pages avec pour titre Rigmarole (charabia), dont les extraits connus sont absolument délicieux - j'en traduis deux petits bouts ici - et qu'à ce jour personne n'a publié.

Dwight fait partie de ces artistes qui arrivent à tirer leur épingle du jeu entre la satire (sans amertume) et l'empathie (sans mièvrerie). Elle y parvient en privilégiant ces moments-clés et lieux communs de la quotidienne étrangeté, carrefours solitaires, conciliabules vespéraux, fenêtres tardivement éclairées, vieilles maisons s'obstinant à l'ombre des gazogènes.

C'est une spécialiste du retrait, de l'observation subreptice - elle cachait son carnet derrière son sac à main pour croquer sur le vif les personnages qu'elle reportait ensuite au crayon, avant de passer à la pierre. Son héros, c'est le passant esseulé, le plaisantin furtif d'un coin de rue nocturne, le spectateur des derniers rangs, celui qui en voit un peu plus que les autres, forcément.

Elle est à son meilleur sur les thèmes qui permettent de dédoubler le plan de la représentation : vitrines de magasin, écrans de cinéma, et le vieil aquarium de New-York, à Battery Park,  qui avait sa préférence et qu'elle a représenté quatre fois : voir ainsi Fish et Aquarium (Alligators) en 1928.

Dans Queer fish on retrouve une barre d'appui comme chez Shnackenberg; ici pourtant ce n'est pas une barrière, mais une invite, un marche-pied sur lequel s'appuie une femme - une silhouette que Dwight a replacée dans plusieurs de ses estampes - absorbée par le spectacle avec son compagnon. A sa gauche l'homme en chapeau fixe le groupe formé par le gros homme et le mérou, comme pour attirer l'attention sur leur interaction - en même temps il vient en rappel du regard de l'artiste, que Dwight aimait faire sentir dans ses estampes. Ici, ce regard est suggéré par le point de vue, légèrement de biais par rapport à l'axe de l'aquarium.

"Dans un aquarium, le visage des gens n'a pas la même expression que dans un zoo. Deux éléments profondément différents se côtoient, l'air et l'eau, séparés seulement par l'étrangeté d'une vitre. Dans un zoo les animaux peuvent être fabuleux, incroyables, mais après tout ils respirent tous le même air et foulent le même sol que nous - ce sont nos compagnons. Mais un poisson - il ne peut pas vivre dans notre élément et nous ne pouvons pas vivre dans le sien. Nous avons beau être des parents éloignés au regard de la biologie, nous ne ressentons guère d'affinité.

Les gens se tiennent devant les réservoirs vitrés avec un air d'émerveillement distant; l'eau grise, bleu-vert, n'est pas uniformément transparente, comme si elle recelait de mystérieuses profondeurs. Le pâle fantôme d'un poisson sort de l'ombre un instant, vire quand il rencontre l'obstacle de la vitre, puis disparaît dans les abîmes de son petit monde. Quand il se retourne ses écailles prennent la lumière, brillantes comme des joyaux. Des créatures spectrales qui se faufilent et s'échappent dans un mouvement futile et perpétuel. Quand ils s'arrêtent un moment et que leur yeux paraissent me fixer à travers la vitre, je me demande s'ils se demandent : pourquoi doivent-ils toujours s'arrêter là, pourquoi ne peuvent-ils pas atteindre ces terribles poissons sombres aux têtes pales ? Mais cette interrogation ne se prolonge pas, à en juger par la façon dont il disparaissent, dans un vigoureux battement de queue" (5).

Le poisson, c'est la bête au carré, non seulement dépourvue de langage, mais encore sans cri ni bruit. Le parfait étranger sur lequel se projeter, sans espoir de retour, jamais innocemment, et de mille façons différentes. Les petits monstres régressifs de Schnackenberg, on devine quel sommeil les a engendrés, au mitan du XXème siècle allemand. Quant au mérou de Mabel Dwight, c'est aussi une métaphore de l'individu dans la foule solitaire, qui se pose un instant devant son semblable, son frère, si proche et différent derrière la vitre, lui met les yeux dans les yeux et swims away - s'en va nager ailleurs : nous sommes tous des poissons bizarres.


(1) Carl Zigrosser, marchand d'art, fondateur et animateur de la Weyhe Gallery, avant de devenir Curator of prints du Philadelphia Museum of Art.

(2) Seidenberg restera emprisonné jusqu'en 1920.

(3) Imprimeur-lithographe d'Eugène Carrière et auteur d'un manuel de référence, le Traité de lithographie artistique, 1893.

(4) La WPA, ce n'était pas le paradis subventionné. Les artistes devaient subir des vérifications imprévues à domicile, et pointer tous les jours à neuf heures pile au bureau central de Manhattan.

(5) Mabel Dwight, Autobiographie manuscrite, non publiée, citée par Barnes Robinson & Pirog,  #30 p.77. Pour les traductions, seuls les chats sont à blâmer.


La seule référence disponible sur Dwight est le catalogue déjà cité :  Susan Barnes Robinson & John Pirog, Mabel Dwight, a Catalogue Raisonné of the Lithographs, Smithsonian Institution Press, 1997, auquel les chats doivent toutes les informations dont ils disposent sur la biographie de l'artiste. Et on peut toujours espérer qu'un jour on publie Rigmarole...

Et, puisque ce n'est pas sans rapport avec l'expérience de Mabel Dwight,  j'en profite pour signaler l'excellent livre de Gladys Engel Lang et Kurt Lang, Etched in Memory: The Building and Survival of Artistic Reputation. C'est de la sociologie de l'art, mais à l'anglo-saxonne, c'est-à-dire beaucoup d'information et peu de théorie, ce qui n'est pas plus mal. Sur un échantillon de plusieurs centaines d'artistes graveurs, anglais et américains, hommes et femmes, les auteurs étudient les liens entre contexte socio-économique, choix artistiques, stratégies personnelles et goût du public, pour déterminer ce qui fait la réussite, ou non, d'un(e) artiste. En particulier, la comparaison entre les chances respectives des femmes et des hommes est édifiante, et leur chapitre sur l'affaire de la disparition des femmes-graveurs mérite effectivement d'être gravé dans la mémoire.







Et pendant ce temps-là...