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01/09/2026

Jadis, en Angleterre



 Long ago in 1945 all the nice people in England were poor, allowing for exceptions. 

 Jadis, en 1945, en Angleterre, tous les gens bien étaient pauvres, à quelques exceptions près.

    

 

 



 The streets of the cities were lined with buildings in bad repair or in no repair at all, bomb-sites piled with stony rubble, houses like giant teeth in which decay had been drilled out, leaving only the cavity.

 Des immeubles mal remis en état ou pas remis en état du tout, des cratères de bombes où s’entassaient des gravats, des maisons pareilles à des dents géantes, dont la carie aurait été enlevée à la fraise pour ne laisser que la cavité, bordaient les rues des grandes villes.





 Some bombripped buildings looked like the ruins of ancient castles until, at a closer view, the wallpapers of various quite normal rooms would be visible, room above room, exposed, as on a stage, with one wall missing; sometimes a lavatory chain would dangle over nothing from a fourth- or fifth-floor ceiling; most of all the staircases survived, like a new art-form, leading up and up to an unspecified destination that made unusual demands on the mind’s eye.

 Certains immeubles, éventrés par une bombe, ressemblaient à des ruines de châteaux anciens jusqu’à ce qu’en y regardant de plus près, on pût distinguer les papiers muraux de différentes pièces tout à fait normales, l’une au-dessus de l’autre, exposées à la vue ainsi que sur une scène de théâtre, avec un mur manquant ; parfois, une chaîne de cabinets se balançait dans le vide, d’un plafond de quatrième ou cinquième étage ; presque tous les escaliers subsistaient, pareils à quelque nouvelle forme d’art ; ils montaient, montaient vers une imprécise destination qui sollicitait l’imagination de manière insolite.





  All the nice people were poor; at least, that was a general axiom, the best of the rich being poor in spirit.

 Tous les gens bien étaient pauvres ; il s’agissait là, du moins, d’un axiome d’ordre général, les meilleurs des riches étant pauvres en esprit.

(Incipit de) 
Muriel Spark - The Girls of Slender Means
MacMillan, Londres 1963
/ Demoiselles aux moyens modestes
trad. Léo Dilé, Librairie Arthème Fayard 1995






Couvertures : Penguin Books - par Leo Duff (n°1) Mike Wilcox (n°3), artiste inconnu (n°4) et Robert Croxford (n°5) - à l'exception de la seconde, par Lyndon Hayes pour Folio Society en 2013.

 

Et, à propos de Muriel Spark, déjà. 

09/02/2025

Ronde de nuit : Camberwell


David Hepher - Camberwell Flats by Night, 1983
Guildhall Art Gallery
 
 
 
Dans la vieille maison de droite, à la troisième fenêtre du dernier étage, quatre fantômes qui furent un jour résidents de Camberwell prennent un thé fuligineux. Karl Marx, Enid Blyton et Ida Lupino discutent à bâtons rompus des rapports entre le capitalisme, la littérature pour enfants et le cinéma. Karl et Enid s'engueulent, Ida tente de les réconcilier. Dans un coin de la pièce, Muriel Spark prend des notes qui s'effacent au fur et à mesure qu'elle les écrit. Les résidents des nouveaux flats, en face, ne se doutent de rien, bien sûr.
 
 
 
Muriel Spark a écrit
 
 
 
alors qu'elle vivait à Camberwell, en 1959. Karl Marx, en revanche, n'y a habité que deux mois en 1855, mais cela a dû lui laisser un souvenir impérissable, puisqu'il revient hanter l'endroit. Quant à Ida Lupino, elle est née à Camberwell, tout comme Enid Blyton - on sait à quel point les spectres sont marqués par leur prime enfance.
 
Laissons-les à leurs controverses, mais avant de nous éclipser, remarquons, voletant au-dessus de leurs ectoplasmes, le plus gracieux des habitants de ces lieux, Nymphalis Antiopa appelé

 
 
 
Camberwell Beauty par les Anglais, qui l'ont découvert ici même, en 1746.

22/04/2014

Votez Hopscotch


Nicolas Grollier de Servière - Recueil d’ouvrages curieux de mathématique et de mécanique, ou Description du cabinet de M. Grollier de Servière, avec des figures en taille-douce, 1719
Via Geisterseher



(Ceci est une nouvelle et modeste contribution à l'année Cortázar.)


En 1971, quand j'achetai mon exemplaire de Marelle (Rayuela, Hopscotch) à la défunte librairie La Joie de Lire, quelle ne fut pas ma surprise de constater, une fois assis dans le métro Austerlitz-Auteuil, en l'ouvrant au chapitre 1,  que j'étais au chapitre 155. Je me trouvais l'heureux propriétaire d'un collector, un véritable tirage pour Cronope, un Marelle relié à l'envers...





...ce qui rendait encore plus aventureuse l'exploration de cet ouvrage qui se lit, comme on sait, en zigzag ou pire, comme au chapitre 34.

On ne décrit pas Marelle, on ne peut pas faire de tirade pédante ou de fine allusion à propos de Marelle. On n'explique pas Marelle. On tombe dedans, et on rencontre plus tard des gens qui sont tombés dedans aussi, qui vous répètent un bout de Marelle ou qui vous disent 

- Et le chapitre 21 ("rentrez chez vous et lisez Spinoza...")

- Et quand Rocamadour...

et vous dites oui évidemment, bien sûr... et vous les laissez partir du pas légèrement hésitant de ceux qui n'ont pas pu dire exactement ce qu'ils ressentaient et puis le soir même vous rouvrez ce foutu bouquin plein de petits numéros qui ne se suivent pas et qui sont faits pour lire plusieurs livres l'un dans l'autre, dans un sens ou dans l'autre ou, encore mieux, comme au chapitre 34.

Marelle est une compagne d'insomnie, un Baedeker du surréel, un guide des égarés pour qu'ils s'égarent plus encore...

Paris est une énorme métaphore (26)

un mandala qu'il faut parcourir sans dialectique (93)

La vie, comme un commentaire de quelque chose d'autre que nous ne pouvons atteindre, qui est là, à portée du saut que nous ne faisons pas (104)


...et Marelle c'est la Maga (la Sibylle, dans la traduction de Laure Guille, les angles et saxons ont gardé la Maga) et il fut un temps où chez toutes les filles on cherchait subrepticement la Maga et ce qui compliquait tout c'était ces filles qui se prenaient elles aussi pour la Maga - puis comme nous avons été désorientés quand nous avons appris que la Maga avait peut-être aussi existé.

Il y a un monde particulier des lecteurs de Marelle, qui intersecte en quelques points le monde dit réel, quand par exemple vous passez rue de l'Estrapade (il ne faut pas trop chercher le n°4, mais je vous assure que j'y ai habité) ou que vous entendez



Germaine Montero - Les amoureux du Havre
Paroles et musique de Léo Ferré
Mis en ligne par Coline P.


ou encore



Louis Armstrong - Don't you play me cheap
Mis en ligne par Louis Armstrong



Aussi, comprenez que mon cœur a tressauté quand j'ai lu la liste des nominés des Daphne Awards 1963:


Fiction :
"Hopscotch" by Julio Cortázar
"Girls of Slender Means" by Muriel Spark
"The Bell Jar" by Sylvia Plath
"Cat's Cradle" by Kurt Vonnegut
"The Man Who Fell to Earth" by Walter Tevis
"V" by Thomas Pynchon


Ca, c'était la première liste - la dernière en date, la voici :

"Hopscotch" by Julio Cortázar
"The Bell Jar" by Sylvia Plath
"The Grifters" by Jim Thompson
"The Clown" by Heinrich Böll
"Ice Palace" by Tarjei Vesaas
"Dreambook for our time" by Tadeusz Konwicki
"The sailor who fell from grace with the sea" by Yukio Mishima

Vous aurez compris que les Daphne que décerne Bookslut récompensent le meilleur roman de l'année (il y a d'autres catégories) à cinquante ans d'écart - pour mémoire, le National Book Award de 1963 était Le centaure de John Updike, et le Goncourt de la même cuvée, hum, vous ne devinerez pas. Personnellement je pense la même chose que Dennis Abrams : un prix qui met sur la même ligne de départ Cortázar et Jim Thompson (1) est digne de durer. J'ai voté Hopscotch, vous pouvez voter aussi.




(1) The Grifters, lent, tordu, souple et vipérin, est sur ma propre liste des meilleurs romans noirs de tous les temps.