De (et à propos de) Grosz, déjà.
De (et à propos de) Grosz, déjà.
Ne seraient ce portrait et une biographie pas trop ancienne mais déjà épuisée, Edouard Gazanion (1880-1956), natif de Chadrac monté à Paris flamber ses rentes dans le Montmartre des années 1910-20, serait tombé dans l'oubli le plus profond.
Mais quand on cherche on découvre un ami d'Apollinaire, familier de Max Jacob, Mac Orlan, Tristan Derème, André Salmon, Gaston Couté... et surtout de Francis Carco (1).
Carco qui s'échina semble-t-il à faire publier l'unique recueil poétique de Gazanion, Chansons pour celle qui n’est pas venue, Vers et Proses éd. 1910. Poèmes tout aussi oubliés où il trouve cette jolie métaphore potière pour parler...
...de son cœur.
(1) Les touristes qui engorgent Montmartre savent-ils vraiment que s'ils sont là ils le doivent aussi au succès de librairie que fut
Claire Lacombe (1765-1826), comédienne, fonda en 1793 la Société des Citoyennes Républicaines Révolutionnaires de Paris et s'associa au groupe des Enragés (1). Emprisonnée à ce titre en 1794 elle n'est libérée qu'après le Neuf Thermidor.
Sur l'authenticité disputée de ce portrait, on lira les remarques du regretté Claude Guillon.
(1) Pour une synthèse historique sur les Enragés, voir ce texte de Morris Slavin, toujours via Guillon. Si l'on dispose de temps pour se plonger dans 1000 et quelques pages on peut espérer dénicher dans quelque hangar à livres d'occasion ce classique :
La précédente édition, en 2006, avec une première de couverture de
...était la première à rassembler ces neuf nouvelles dont La Vallée, texte qui - bien qu'intemporel - reste d'une surprenante actualité et que son auteur développa pour en faire
Marcoussis a dessiné pour Le Rire, qui fut à partir de 1894 le modèle initial des hebdos humoristiques illustrés à destination du public masculin. Pour ces journaux, Le Rire et son concurrent Le Sourire, les artistes devaient évidemment s'adapter aux préjugés, à l'étroitesse d'esprit...
...et aux phobies de leur public, notamment à son nationalisme et à son antisémitisme lors de l'affaire Dreyfus. L'Assiette au beurre s'en démarquera à partir de 1901 dans le registre de la satire sociale.
On peut (1) donner une tonalité critique à ce dessin de Marcoussis (qui signait Markous dans Le Rire). Le journal est identifié à un produit de consommation courante (indication du prix, proximité avec la boisson vendue) et le travail du dessinateur (noter la plume et la bouteille d'encre) est intégré aux objets de la vie quotidienne. Pour beaucoup d'artistes et non des moindres, travailler pour Le Rire c'était gagner son pain, au jour le jour et, peut-être, en se bouchant un peu le nez.
(1) Puissance du cubisme synthétique : peu de signes picturaux, beaucoup de place à l'interprétation.
À quinze ans, son truc, c'était de dessiner des personnages de Fairy Tales. Il oublie tout, il perd les dessins. Trente-sept ans plus tard, devenu quelqu'un d'autre, il retrouve ça et il dit : "c'est tout moi..."
De (et à propos de) Stanley Spencer, déjà.
Les bains froids eux-mêmes sont à l'arrière-plan. Au premier plan à droite, la proue du bateau des Bains de la Samaritaine. On perçoit mieux la disposition des lieux sur cette photographie :
Le bateau-bains de la Samaritaine était installé à l'emplacement de la pompe du même nom, démolie en 1813 - et il coula...
...lors de la crue de l'hiver 1919-20.
Les bains froids d'à côté étaient certainement moins luxueux. Meryon les a fréquentés puisqu'il a dédicacé un exemplaire de l'estampe à leur directeur, Charles Gaudu, en ces termes :
À Monsieur Gaudu, Directeur-Gérant du Bain-Froid Chevrier ; Faible témoignage de reconnaissance, pour le bon accueil que j’ai trouvé dans cet Etablissement, où j’ai pu suivre un régime qui m’a en grande partie rendu la santé ; et la facilité qu’il m’a laissée de dessiner ce dit établissement, dont j’ai pris le titre pour celui de ce présent sujet. Paris, ce 18 Octobre 1864, son bien dévoué et très humble serviteur Méryon (Charles).
On sait qu'à ce moment de sa vie
...il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.
Et peut-être ces bains lui avaient-ils été prescrits. Meryon avait été admis quatorze mois à Charenton, en 1858-59, pour "mélancolie profonde, idées de persécution qu'il estime méritées, idées dépressives...". Il y retournera, définitivement, en 1866. Le Bain-froid Chevrier (n° 93 dans le catalogue de Schneiderman) fait partie de ses dernières eaux-fortes - il n'en fera que dix autres, la dernière étant la terrible Loi lunaire de 1866.
L'estampe du Bain-froid avait été commandée par...
familier de Meryon. Tous deux s'essayaient à capturer l'image périssable du Paris des années haussmanniennes, de ses monuments voués à la destruction. Le Secq par la photographie, ainsi de...
...et Meryon par l'eau-forte, la même année sur le même sujet :
Meryon a travaillé sur le Bain-froid Chevrier
45 jours entiers de 6 à 8 heures chacun
selon ses lettres à Le Secq (2). Il y explique qu'il a refait plusieurs fois son dessin et surtout il ajoute
Je me réserve de vous faire de vive voix d'autres communications plus intimes, ayant trait, toujours au procédé tout particulier que j'ai appliqué pour cette pièce.
On sait qu'il arrivait à Meryon d'assembler sur une estampe plusieurs points de vue distincts mais pas forcément cohérents, pour accentuer certains effets - c'est le cas dans
...estampe où les tours de Notre-Dame sont trop hautes pour être ainsi vues du quai, et qui a donné lieu à une controverse à ce sujet entre Philippe Burty et l'artiste (3). Il est donc possible (4) qu'un tel procédé tout particulier ait été employé pour le Bain-froid.
Ce n'est pas là qu'une question de pure technique. L'usage par Meryon de tels procédés, comme aussi les vues en plongée ou contre-plongée (da su / da giù) ou l'insertion de petits personnages qui nous évoquent Piranèse (et qui viennent en fait de Zeeman) a pour conséquence de déréaliser ses vues de Paris. D'un Paris onirique, où coïncident plusieurs âges, plusieurs possibilités de Paris. Que vient faire dans le Bain-froid, par exemple, ce personnage à la hampe, sur le toit, à côté du drapeau ?
Et si on allègue le délire, on peut y voir aussi bien la folie maîtrisée d'un parfait obsessionnel, ce qu'était bien Meryon. Le Paris qu'a connu Meryon, qu'a aussi bien connu Baudelaire, qui a tenté sans espoir de collaborer sur ce sujet avec le peintre-graveur, ce Paris est précisément un Paris délirant, perturbé, détruit et reconstruit sans ambage mais non sans cruauté par le Second Empire. Où le regard de Meryon annonce, avec un demi-siècle d'avance, celui, rétrospectif, de Walter Benjamin ou du Paysan de Paris.
Certaines épreuves du Bain-froid Chevrier sont accompagnées, comme souvent chez l'auteur, d'un de ces petits poèmes incongrus qui ne font que redoubler l'inquiétude qui sourd de ces images :
L'époque considérait que les bains froids avaient une vertu curative des atteintes psychiatriques. On sait par ailleurs que Meryon avait l'habitude de rayer ses plaques de cuivre, les rendant inutilisables après impression de la quantité d'épreuves voulue. La plaque des Bains froids, sur l'insistance de Le Secq à la récupérer, est une des rares qui ait subsisté, intacte. Rayure de la plaque, morsure de l'acide, rigueur du bain froid : autant de métaphores de l'obsession taraudante, acharnée à débusquer une vérité perdue dans la ville des secrets et des mensonges.
(1) La pompe Notre-Dame, accolée au pont du même nom, alimentait en eau de la Seine les fontaines de Paris, de 1671 à 1853, année de sa destruction.
(2) retranscrites par Richard S. Schneiderman, Charles Meryon, The Catalogue raisonné of the Prints, n°93. Je retraduis en français.
(3) cf. Schneiderman, n°20.
(4) Encore faudrait-il pour le prouver disposer d'une photographie du même sujet, ce qui n'est pas le cas, ou des dessins préparatoires qui sont semble-t-il aux mains de collectionneurs privés.
Et à propos de Meryon, déjà.
Même si j'étais alors jeune chaton, je n'ai pas oublié les tricornios (1) et ce que déclenchait leur passage - ils allaient toujours par deux - dans certaines rues et certains villages d'Espagne en cette fin des années 50 du siècle dernier. C'est si loin, si proche. Il passaient, lentement, avec un coup d'œil bref et aigu, de côté vers l'assistance, et le bruit des conversations baissait d'un ton, puis de deux, puis de trois. Et remontait au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient, avec parfois un autre coup d'œil, vers l'arrière, pour s'assurer qu'on avait bien eu peur.
Le bruit du fascisme, c'est ça. Pas the sound and the fury, non. C'est le silence, le silence peuplé de chuchotements, de têtes baissées et de regards obliques. Un silence si bruyant que même un tout jeune chaton pouvait l'entendre.
(1) La Guardia ne les porte plus en service, seulement dans les grandes occasions - celles qui font défiler les fantômes.
Et voici qu'empruntant sous les yeux d'une foule enthousiaste ce mode de transport révolutionnaire, le fameux dirigeable Lebaudy "Le jaune" à hydrogène avec son moteur Daimler de 40 chevaux, les chats sont repartis pour une destination aussi lointaine qu'inconnue d'où ils reviendront peut-être, qui sait, un jour... Oui, c'est reparti...
...comme en 1903 ! Vive l'année 1903 ! Vive l'hydrogène ! Vive la double enveloppe en coton et caoutchouc vulcanisé ! Vive le Trocadéro ! Vive le président Émile Loubet ! Que les vents nous soient favorables ! Mais prenez soin de vous par ces temps hérissés de points de basculement...