03/11/2026

Duos : Dürer (où l'on verra également que certains projets mettent cinq siècles à se réaliser)


Albrecht Dürer - Couple de paysans dansant, 1514 
Gravure au burin

 

Remarquez les chaussures... La gravure est contemporaine des révoltes paysannes du Bundschuh (littéralement la Ligue de la chaussure) qui avait pour emblème la chaussure à lacets, celle du peuple...

 

Le drapeau « Bundschuh » arboré par des paysans insurgés encerclant un chevalier
Gravure sur bois dite du Maître de Pétrarque, tirée du Trotspiegel in Glück und Unglück

 

On retrouve les chaussures, toujours chez Dürer, aux pieds de deux des Trois paysans en conversation.

Puis le Bundschuh déboucha sur la Guerre des paysans.

Mais c'est après la défaite de l'insurrection que Dürer dessine le Monument commémoratif à une victoire sur des paysans insurgés



 

...à titre d'exemple, dans son Traité des proportions publié en 1528...

 

Détail

 

...avec ces indications de l'artiste :

« Welicher ein victoria auf richten wolt darumb das er die aufruerischen bauren vberwunden het der moecht sich eins solichen gezeugs darzuo gebrauchen / wie jch hernach leren wil… » « Si quelqu’un veut dresser un monument de victoire parce qu’il a soumis les paysans rebelles, il devra utiliser les éléments que je vais enseigner… » 

 

Selon Panofsky, le dessin serait inspiré d'une esquisse de...

 

 
Léonard de Vinci - Dessin pour une fontaine
 Windsor Castle, Royal Collection
 

« Il décrit entre autres des monuments triomphaux qui se composeraient de mousquets, de barils de poudre, de boulets de canon et d'armures - tout cela véritable mais construit selon des proportions exactes, more geometrico. Pour célébrer une victoire sur une révolte paysanne, le monument se composera de coffres à grain, de bidons de lait, de bêches, de fourches et de cageots ; l'extension de ce principe le conduit, pour s'amuser et en guise de curiosité - von Abenteuer wegen - à imaginer, en l'honneur d'un ivrogne, une manière d'épitaphe comportant une barrique de bière, un échiquier, un panier de victuailles, etc. »

Erwin Panofsky - La vie & l'art d'Albrecht Dürer, 1943, trad. Dominique Le Bourg, Hazan éd. 1987, p. 376.

Et à le lire on pourrait presque prendre la Colonne des paysans (Bauernsaüle) pour une plaisanterie d'artiste.

On peut trouver analyse moins distanciée. Ainsi celle de Thomas Kaufman qui rapproche la posture du paysan de la  Bauernsaüle de la Formule de pathos (Pathos-formel, selon Aby Warburg) de la Melencolia I et du Christ homme de douleurs : 

 

L’interprétation christomorphique du paysan en deuil, mélancolique, ouvre également une perspective d’interprétation pour le petit poulailler, sur lequel reposent les pieds du paysan. On y trouve une petite poule et un coq. Serait-ce une allusion au rôle prépondérant du coq dans l’histoire de la Passion (Marc 14,27 & 31,66–72) et, par là même, au thème de la trahison ? Cela renforcerait l’interprétation de l’épée enfoncée dans le dos par derrière comme un indice d’embuscade et de trahison. Ni l’image ni le texte d’accompagnement ne précisent qui a trahi le paysan. Dans la presse de l’époque, cette accusation ne visait personne d’autre que Luther.

Il serait inapproprié d’interpréter la « colonne des paysans » de Dürer comme un parti pris en faveur des revendications des paysans. Il s’agit d’un acte artistique de compassion et d’une protestation silencieuse contre la manière dont les paysans ont été massacrés en masse par les armées des princes et soumis à une justice des vainqueurs. Elle était en effet conçue comme le monument que devaient ériger ceux qui avaient « vaincu » les paysans. Le paysan triste et finalement sans défense, dont les rêves ont pris fin, mais non ses motivations, ni sa violence, ni non plus le triomphe de ceux qui l’ont vaincu, de cela Dürer a laissé une empreinte mémorable. Le triste paysan est le commentaire mélancolique et pensif (melancholisch-nachdenklicher) de Dürer, dans un volumineux ouvrage didactique sur les proportions, contenant un commentaire presque dissimulé sur la Guerre des paysans (1).

 

Dürer dessine probablement sa colonne, datée de 1525, au moment où les dernières troupes de paysans se débandent. En juin de cette année-là les insurgés franconiens - la Bande des claires lumières, Hellen Lichten Haufen - ont été écrasés à Würzburg. Plus tôt en mai, l'armée révolutionnaire de Thomas Müntzer avait été défaite  à Frankenhausen par le margrave de Hesse. 

Plus précisément encore, le 27 mai 1525, à Mühlhausen devant une bonne partie de la noblesse d'Empire, Müntzer est décapité et sa tête empalée exposée sur les remparts. C'est une semaine plus tard - peut-être le temps que la nouvelle arrive à Nuremberg - dans la nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte, que Dürer fait un rêve qu'il reproduit dans un dessin rehaussé d'aquarelle, accompagné de sa description :


Albrecht Dürer - Traumgesicht / Vision en rêve
 Kunsthistorische Museum, Vienne
 

L’année 1525, dans la nuit du mercredi au jeudi après la Pentecôte, je vis en rêve ce que représente ce croquis ; une multitude de trombes d’eau tombant du ciel. La première frappa la terre à une distance de quatre lieues ; la secousse et le bruit furent terrifiants, et toute la région fut inondée. J’en fus si éprouvé que je m’éveillai. Puis, les autres trombes d’eau, effroyables par leur violence et leur nombre, frappèrent la terre, les unes plus loin, d’autres plus près. Et elles tombaient de si haut qu’elles semblaient toutes descendre avec lenteur. Mais, quand la première trombe fut tout près de terre, sa chute devint si rapide et accompagnée d’un tel bruit et d’un tel ouragan que je m’éveillai, tremblant de tous mes membres, et mis très longtemps à me remettre. De sorte qu’une fois levé, j’ai peint ce qu’on voit ci-dessus. Dieu tourne pour le mieux toutes choses (2).

On ne saura jamais quel est exactement le lien, et s'il existe, entre ce cauchemar et le dessin de la Bauernsaüle.

Pourtant il arrive que le temps du rêve, celui du dessin et celui de l'histoire se croisent à nouveau. Les habitants et la ville de Mühlhausen - ainsi que le Loto de Thuringe - conjuguant leurs efforts financiers, la colonne s'élève maintenant devant l'église du Kornmarkt, qui servit lors de la révolte de quartier général à Thomas Müntzer et aux paysans. On l'a érigée...


 
Dessin : Albrecht Dürer 
Sculpteur : Timm Kregel


...l'année dernière, pour le 500ème anniversaire de la défaite (100.000 morts) du mouvement populaire (3).




 

(1) Thomas Kaufman,  Der Bauernkrieg. Ein Medienereignis / La guerre des paysans. Un événement médiatique, Herder éd. 2024, pp. 308 à 317. Le livre, particulièrement intéressant en ce qui concerne la contribution des graveurs, analyse la Guerre des paysans comme la première grande révolte européenne à l'époque de l'imprimerie. Non traduit en français mais il existe une traduction anglaise, fort chère malheureusement. 

(2) Traduction de Marguerite Yourcenar, qui consacre un chapitre à ce rêve dans Le temps, ce grand sculpteur (Gallimard éd. 1983).

Sur les rapports entre Traumgesicht et Bauernsaüle, voir en français le blog de Bernard Umbrecht, Le Saute-Rhin, auquel je suis redevable. On peut aussi suivre à partir d'ici la suite de ses douze articles sur la Guerre des paysans.

(3) Qui ne comprenait pas que des paysans, mais aussi des mineurs et des citadins jusqu'à certains maîtres-artisans et bourgeois, avec un programme anti-féodal plus ou moins développé selon les régions et tendant parfois à l'égalitarisme strict (l'omnia sunt communia de Thomas Müntzer). 

Sur ce sujet, mis à part le classique d'Engels, La guerre des paysans en Allemagne et  le livre de Georges Bischoff, La guerre des paysans – L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493 – 1525, il n'existe pas de sources en français. En anglais on peut trouver, de Tom Scott & Bob Scribner, The German peasants' war - a history in documents.

L'ouvrage de référence en allemand est Der Bauernkrieg. Die Revolution des Gemeinen Mannes, de Peter Bickle, il en existe une traduction anglaise (mais il s'agit d'une ancienne édition de l'original, et il faut la dénicher chez des bouquinistes). Bickle écrit dans une perspective communaliste.

Et il existe une association française qui maintient un site sur le sujet.

 

 

 

 

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