06/03/2022

Critique de la critique critique

 

(Une présentation, ni pire ni meilleure que d'autres, de) Wes Anderson - The French Dispatch, 2021
Mis en ligne par The Discarded Image


J'ai visionné avec retard The French Dispatch. Comme d'habitude je vais fouiller dans ce qu'en a dit la critique française et je suis frappé par son unanimité hostile et par l'écart entre ce que j'en lis (1) et mon propre ressenti. Je m'interroge. Je fouille, je collecte quelques indices. Je prends des notes et finalement je me dis que je vais m'inspirer du titre d'un ouvrage célèbre de tonton Charles pour ce billet.

D'abord, une des dernières images du film : 

 


 

C'est une liste de lecture. On dirait presque un syllabus pour un cours de littérature états-unienne. Et donc :

1. The French Dispatch est un film sur un magazine bien connu qui s'appelle le New Yorker. Dont les piliers s'appelèrent James Thurber, Dorothy Parker, J.D. Salinger, etc... Dont Wes Anderson a, paraît-il,  systématiquement collectionné tous les numéros depuis sa prime jeunesse. Le New Yorker avait un directeur historique de la rédaction, un editor, qui s'appelait Harold Ross. Thurber a publié en 1957...



 

...ses souvenirs sur Ross. Bill Murray, dans le film, c'est Ross.

 

2. The French Dispatch est un film sur le New Yorker et la France. Sur leurs rapports. La liste de lecture est celle des correspondants en France ou des écrivains du New Yorker expatriés qui ont écrit, en France, spécialement, sur la France.  Et leurs textes - ceux qui sont à la base du scénario - ont été publiés en complément du film :

 

Édité par David Brendel, Pushkin Press, 2021.


3.  Il s'agit donc de la mise en scène cinématographique du point de vue d'expatriés états-uniens en France, sur la France. Dans le troisième épisode du film, par exemple, il s'agit du point de vue de James Baldwin sur la police française quand il se fait arrêter parce que les draps de son lit d'hôtel miteux avaient été en fait dérobés à un autre hôtel par un de ses amis.

Baldwin, accusé de recel desdits draps, passe une semaine en prison à Fresnes avant d'être libéré dans un éclat de rire. Et je ne peux pas faire mieux que de le citer quand il décrit son état d'esprit, en état d'arrestation dans un commissariat français (en anglais direct parce que je suis trop paresseux pour traduire la tartine) :

I discouraged the chatter of my New York friend and this left me alone with my thoughts. I was beginning to be frightened and I bent all my energies, therefore, to keeping my panic under control. I began to realize that I was in a country I knew nothing about, in the hands of a people I did not understand at all. In a similar situation in New York I would have had some idea of what to do because I would have had some idea 246of what to expect. I am not speaking now of legality which, like most of the poor, I had never for an instant trusted, but of the temperament of the people with whom I had to deal. I had become very accomplished in New York at guessing and, therefore, to a limited extent manipulating to my advantage the reactions of the white world. But this was not New York. None of my old weapons could serve me here. I did not know what they saw when they looked at me. I knew very well what Americans saw when they looked at me and this allowed me to play endless and sinister variations on the role which they had assigned me; since I knew that it was, for them, of the utmost importance that they never be confronted with what, in their own personalities, made this role so necessary and gratifying to them, I knew that they could never call my hand or, indeed, afford to know what I was doing; so that I moved into every crucial situation with the deadly and rather desperate advantages of bitterly accumulated perception, of pride and contempt. This is an awful sword and shield to carry through the world, and the discovery that, in the game I was playing, I did myself a violence of which the world, at its most ferocious, would scarcely have been capable, was what had driven me out of New York. It was a strange feeling, in this situation, after a year in Paris, to discover that my weapons would never again serve me as they had (2).

Double effet de miroir. Baldwin renvoie à son lectorat (très majoritairement blanc) du New Yorker le regard qu'un noir états-unien porte sur la façon dont il est vu par la police française. Triple effet de miroir maintenant : quand Jeffrey Wright Joue le rôle de Baldwin (3) dans The French Dispatch, il condense et projette sur un public international cette image diffractée de la France à travers un prisme états-unien, noir, gay et expatrié, de façon à faire apparaître encore plus vivement que si ce caractère (français) avait semblé, vu de loin, si libre et généreux, il fallait s'y être confronté pour pouvoir deviner que, s'il était généreux, il était aussi inflexible et qu'un étranger qui voulait y pénétrer le trouvait rempli de pièces si étranges, hautes de plafond et pleines de poussière qu'elles en étaient inhabitables (2).

Ce troisième effet, Anderson le réalise à travers un pastiche de film policier à la française, style années 50-60, où l'on parcourt les couloirs compliqués des services de police (cuisines incluses) (4).

Mais on peut aussi penser à la vaste prison du premier épisode (celui que les critiques français ont préféré), ou à la maison compliquée inspirée de celle qu'habite M. Hulot dans Mon oncle. Remarquons simplement que ce film parle beaucoup, à propos de la France, de prison, de violence policière (second épisode) et de police tout court (troisième épisode). Tout cela avec un humour et une retenue tout andersoniens, mais ne serait-ce pas pour pointer le côté inflexible de notre générosité, comme dirait Baldwin ?

4. Quand il évoque l'idée séminale de son film, Anderson dit (5) qu'il avait envie de faire en même temps (a) un film-anthologie (il évoque Le Plaisir d'Ophüls ou L'or de Naples de de Sica - oui, le gars ne se mouche pas du pied, ça fait partie de son charme), (b) un film sur le New-Yorker et (c) un film français (I want to do one of those - je vous dis, il ne recule devant rien). Avec ce qu'il aime bien, les faux raccords genre Nouvelle Vague. Et il ajoute qu'en guise de synthèse cela donne un film de d'émigration inversée (reverse emigration). Je trouve le terme intéressant. Voyons un peu.

Dans le second épisode du film, Revisions to a manifesto, Frances McDormand joue le rôle d'une correspondante du French Dispatch qui couvre les développements d'un Mai 68 angoumois (Le film est tourné à Angoulême, rebaptisée Ennui-sur-Blasé). Puis elle entreprend une brève love affair avec un Timothée Chalamet as Cohn-Bendit.

En fait, McDormand c'est Mavis Gallant (Montréal 1922 - Paris 2014)...




...qui a écrit les

 


 

précédemment publiées dans les numéros des 14 et 21 septembre 1968 du New Yorker. Ne lisez pas les souvenirs héroïques ou autocritiques (ce sont parfois les mêmes). Si vous voulez sentir l'odeur des rues vides et entendre le bruit des pas (6) à Paris en Mai 68, lisez Mavis Gallant. Elle sortait tous les jours pour noter l'atmosphère de la rue, la vie des gens, les conversations de rue, tout ce qui fait de ses deux articles le meilleur rapport sur ce mois-là. Ainsi, le 1er juin, ce portrait du fameux retour à la normale après la manifestation gaulliste du 30 mai :

 


 

Gros titre : ESSENCE CONTRE RÉVOLUTION, ce qui veut dire qu'ils ont ouvert les pompes à essence et noyé la révolution. Tout cela est irréel : chaque jour la police intervient pour briser les grèves. Ils sont obligés de traîner les grévistes dehors. Aucune protestation. Rien encore n'est redevenu normal, sauf l'essence magique (7) et le sucre magique. Rien ne fonctionne. Pendant cette période agitée j'ai vu moins de noirs et de nord-africains que d'habitude, ils se sont fait très discrets. À présent on les revoit, toujours aussi discrets, balayant les rues. Rien n'a changé.

 

 


 

Journée chaude et ensoleillée. Je me demande si de G. a des accointances particulières avec le Tout-Puissant ; en tout cas le temps n'a jamais été aussi beau que depuis qu'il s'est entendu avec l'armée. J'aimerais bien savoir ce qu'il leur a promis en échange. À sept heures dans ma rue ce matin, une folle s'est mise à tenir un discours politique. On l'entendait très distinctement. Elle égrenait à la suite tous les termes que nous avons entendu depuis le début du mois de mai : « La situation actuelle… Le pouvoir… L'ordre rétabli… L'ennemi commun… Certains secteurs de l'économie… » J'en ai bien noté une dizaine avant de renoncer.

 

 

 

Enfin ! Quelqu'un à la radio a rappelé le célèbre « les Français sont des veaux » (8). J'ai aussi entendu ce matin : « en dépit des difficultés, le Diners Club vous rend la vie plus facile… » La radio gouvernementale continue sur les trois chaînes FM à jouer une musique pour cadres surmenés ; et une musique rengaine sur France Culture. Il y a des drapeaux tricolores partout, mais les drapeau rouge flotte toujours sur l'Odéon, la Sorbonne, les usines.

Mavis Gallant - Chroniques de Mai 68, pp. 181-182 

Éd. Rivages, 1998, Trad. de Françoise Barret-Ducrocq

 

Gallant est un exemple fascinant d'émigration inversée. Elle naît Mavis de Stafford Young en 1922, d'un père canadien et d'une mère roumaine, tous deux protestants et parlant anglais, immergés dans le Montréal francophone et ultra-catholique de l'époque, qui l'envoient à 4 ans étudier en français dans un couvent québécois (« ma mère m'a assise sur une chaise et m'a dit "je reviens dans 10 minutes". Et elle n'est pas revenue »). Elle se parle anglais dans sa tête mais ce n'est qu'à partir de 10 ans, quand son père meurt et que sa mère l'abandonne dans des boarding schools, qu'elle a le droit d'étudier cette langue, la seule dans laquelle elle écrira. 

En 1950 le New Yorker accepte son premier texte - il y en aura 115 autres. La même année, elle s'installe à Paris, et y vivra, rue Saint-Romain, jusqu'à sa mort à quatre-vingt-onze ans.

Le personnage que joue McDormand (Gallant donc, sous le nom de Lucinda Kremetz) vit certaine situations décrites dans les Paris Notebooks. Mais à partir du Dîner chez les B. (9) Anderson introduit une élément totalement absent chez Gallant - la liaison avec un étudiant, en fait une métaphore de l'évolution réelle de Gallant, d'abord assez circonspecte sur ce qu'elle voit du mouvement, par exemple les scènes à la Sorbonne, avec une affiche de Staline dans la Cour

Impression d'un vaste bazar – la Chine, Cuba, les films de Godard. Notre époque est un bazar (10).

Attitude qui change progressivement jusqu'au moment où, pp. 69-70 des Chroniques...

Il bruine. J'emporte un parapluie. Rue de Rennes, ils défilent, les jeunes : cette fois-ci, il n'y a que des étudiants – pas d' "éléments" comme on dit. Tout d'abord, je ne comprends pas ce qu'ils disent Cela me semble si extraordinaire. Puis tout s'éclaire, comme après que l'on a frotté un petit moment le givre sur une fenêtre. Je les entends scander : « Nous sommes tous des juifs allemands. » C'est à cause de Cohn-Bendit, parce que c'est l'étiquette qu'on lui colle. Voilà la réponse qu'ils font à leurs parents. Nous sommes en France, ils sont français, je ne rêve pas. Nous sommes tous des juifs allemands. C'est un tel handicap ici d'être l'un ou l'autre – imaginez ce que cela peut signifier que de proclamer qu'on est l'un et l'autre ! C'est l'événement le plus important, je crois, depuis le début de ce fantastique mois de mai, parce que cela révèle que le caractère français est en train de changer, d'apprendre la générosité. Pour la première fois, j'entends une voix en France sortir des limites du chauvinisme.

Je remarque qu'on retrouve la générosité dont parlait Baldwin, cette fois en un peu moins inflexible.

Revenons au film. Donc on suit cette bluette Nouvelle Vague parsemée des citations des Chroniques entre une journaliste vieillissante et un pseudo Cohn-Bendit (et là je ne peux pas m'empêcher de sentir le critique français se tortiller nerveusement dans son fauteuil en grognant contre ce dandysme froid qui prétend lui apprendre quelque chose, non mais)...

Et puis, un peu avant de tuer le héros, on passe à travers le miroir.

Tout était en noir et blanc. Brusquement Anderson revient à la couleur. il a recruté un copain de Timothée Chalamet (oui, c'est un défilé de stars, c'est snob, chic et friqué et c'est pour ça que ça peut tout se permettre) pour jouer Mitch-Mitch, un étudiant dont le sursis est résilié et qui doit partir au service, dans le Mustard Country (on devine d'assez loin l'Algérie...), qui en bave...

 


...qui déserte un peu plus tard. Et là, quand l'écran affiche l'ordre d'appel reçu par le gars, je ne peux pas m'empêcher de partir d'un grand rire nerveux...



 

 ...parce que j'ai reçu à peu près le même, dans des circonstances assez proches (11).

 


je me reprends. Quelques secondes de film plus tard, c'est une séquence de théâtre en chambrée - des appelés au service qui discutent entre eux, la nuit, de ce qu'ils feront après, dans la vraie vie. Avec quelques tirades où on sent que l'auteur a bien vu et revu Le joli mai et Chronique d'un été. L'un d'entre eux dit que plus tard il veut être protestataire. Puis il se suicide. En sautant par la fenêtre.

Et mon rire nerveux s'étrangle.

Parce que j'ai vécu ça aussi, à peu près dans les mêmes conditions.

Pendant les classes. Un jeune de notre chambrée, pas de saut par la fenêtre, il s'est ouvert les veines en se cachant sous un lit dans une pièce inoccupée. On l'a sauvé de justesse, et réformé P4. L'encadrement a parlé de simulation. Sous le lit, vraiment ?

Ce rire nerveux étranglé devant un film, cela pourrait s'appeler, me dis-je, un effet de réel. Pas au bon vieux sens barthésien (le détail inutile à l'intrigue qui est là pour faire vrai) mais quasiment lacanien : l'impensable

Et ici, je me permets un excursus.

Anderson aussi, d'ailleurs. Parce que d'où vient l'inspiration de cette saynète antimilitariste ? Pas des articles du New Yorker cités précédemment. Quelques indices ?

De tous les souvenirs pieux de Mai 68, une chose est systématiquement (enfin, le plus souvent) expulsée. Le côté militaire de la chose. Les tanks rôdant autour de paris. Les mouvements divers chez les appelés, et leurs suites dans les années 70. Mais au cinéma ? C'est pire.

Depuis 1970, étrangement, le cinéma français s'est assagi, s'est endormi sur, a oublié la chose militaire, et ce d'autant plus depuis la fin du service obligatoire. Bien sûr, il y a la guerre d'Algérie, souvenir difficilement effaçable, et les rediffusions de Schoendoerffer. Mais sur le quotidien militaire contemporain, rien que de l'esthétisme creux ou de la propagande proprette. À une exception près qui confirme la règle...

 

Giovanni Aloi - La troisième guerre, 2019
Mis en ligne par Digital Ciné

 

 ...exception précisément due à des tensions récentes qui obligent à / permettent de parler des contradictions au sein même des corps physiques et institutionnels.

Qu'est ce qui fait donc revenir chez Anderson ce réel militaire oublié, forclos, depuis les années 60 ? Simplement la Nouvelle Vague, justement, dont il est obsédé.

La guerre d'Algérie, la menace du départ au service pour les jeunes hommes, tout cela est très présent dans les films qu'on associe à la NV : Varda (Cléo de 5 à 7), Resnais (Muriel, mais là c'est le retour, c'est pire), Rozier (Adieu Philippine), Demy (Les parapluies de Cherbourg), Enrico (La belle vie), Godard (Le petit soldat), Cavalier (L'insoumis) et d'autres encore (12). 

Car la NV est sur le plan politique un phénomène bifrons, un côté droite affirmée voire extrême (d'où parlent à l'origine bien des ténors du mouvement, dans Arts notamment) et un autre côté hanté par la guerre d'Algérie (12). Une contradiction qui finit par se résoudre dans les manifestations pour Henri Langlois. C'est donc à ce point qu'Anderson nous ramène doucement, avec distanciation et humour (qui est la politesse du désespoir) parce qu'il faut s'y prendre tendrement pour rouvrir des plaies quasiment forcloses. Pour parler, par exemple, du rapport étroit entre le militarisme français, la guerre d'Algérie, l'état de la jeunesse en 1962 et Mai 68 (13).

Fin de l'excursus, reprenons.

C'est donc ainsi que cela fonctionne. On réincarne une dame canadienne anglo qui a traîné contre son gré dans des couvents (et même des maisons de redressement) francophones, qui a une relation intime mais critique avec la culture française, pour une reprise ironique de son regard - sympathisant mais sans illusions - sur un événement unique en France au XXème siècle : un soulèvement anti-autoritaire (suivi d'un échec cuisant). 

Romance en deux parties, classique (rencontre-amour, séparation-mort) et entre les deux parties cet intermède sur les soldats déserteurs pendant la guerre d'Algérie (appelons un chat un chat, et essayez de faire un film grand public sur le sujet, pour voir).

Après, le héros contestataire meurt, on l'embaume et tout rentre dans l'ordre. Mais cette séquence désertrice est juste au milieu de l'épisode central du film. C'est son point d'inflexion. Avant, on a l'art en prison, après, ce sont les cuisines de la police (15) : la France, ce cher et vieux pays. Moralité : il faut un regard étranger pour aboutir à la conclusion sensée que ces jeunes ont raison d'abandonner leurs insignes et leurs uniformes et de crier 

« On s'en fout des frontières ». Quelques milliers seulement. Deux milliers ? Trois milliers ? Je ne saurais le dire. Mais quel retournement extraordinaire du caractères français ! C'est pour moi plus important que le vote d'aujourd'hui, dont je ne sais toujours pas le résultat. Personne de ma génération n'a dit cela, et pourtant dieu sait si il y avait de quoi. (16).

 

Voilà, j'arrête le commentaire. Mais je reste étonné. Pourquoi une critique qui jusqu'ici se pâmait unanimement devant les films de WA s'est mise à faire la fine bouche, à dire que décidément l'auteur vieillissait, s'essoufflait, se relâchait, croulait sous ses décors et ses mignardises, qu'on n'y comprenait rien et que de toute façon WA était trop riche et travaillait pour les riches (17). Certes, le gars est un pictorialiste maniéré. Mais pour une fois le film me paraissait avoir clairement du référent, tant littéraire qu'historico-géographique. Alors il me vient une méchante petite idée. Et si ce qui ne plaît pas à la critique française, c'était que le film dit des choses sur la France...

Car pour moi il dit très gentiment, avec humour et plein de courbettes élogieuses, que ce pays n'est peut-être pas, de caractère, si généreux que ça, un peu inflexible quand même, et prêt à taper sur sa jeunesse quand elle prétend tomber l'uniforme. On soupçonnerait presque que tout ce carton-pâte monté à Angoulême vous montre un pays moche, un peu rance et vieilli, prêt à voter Zemmour (quand il n'est pas près à voter Macron parce que c'est moins pire) et que ça vient de loin, tout ça, bien sûr on peut le dire en musique, en criant Aline, pour qu'elle revienne mais elle ne reviendra pas, et la Nouvelle Vague non plus (18).

 


(1) Le film a d'abord été mécaniquement ovationné à Cannes mais les articles ont très vite inversé la tendance. Ainsi, pour les Cahiers du cinéma, le film est «  une succession d’histoires tirées du sommaire (...) d’un magazine américain ». Pour Positif « l'intrigue se déroule dans une ville française fictive (...) où l'on imprime un journal en anglais ». Le bref compte-rendu de l'envoyé de la revue - par ailleurs honorable spécialiste du cinéma asiatique - se termine par une comparaison des films de W. A. avec « les boîtes de sablés danois. On ne devrait jamais commence par le torsadé recouvert de sucre ».

(2) James Baldwin, Equal in Paris, The New Yorker, 1955, repris dans An Editor's Burial.

(3) En fait un rôle composite d'après ce qu'en dit WA, mélange de Baldwin, Tennessee Williams et A.J. Liebling, le critique culinaire de New-Yorker, dont on trouve trois textes sur la cuisine française dans An Editor's Burial.

(4) Un parallèle intéressant serait à faire entre notre tradition policière et la discipline du repas à la française - comparé au dîner family style états-unien, par exemple.

(5) Dans son interview au New-Yorker.

(6) Il est rare qu'on puisse entendre le bruit des pas, en plein jour dans une grande ville moderne. C'est par exemple le cas à Venise. Ce l'était aussi pendant quelques jours en Mai 1968, dans des rues de Paris sans automobiles et sans transports en commun.

(7) Le lendemain de la manifestation gaulliste du 30 mai l'essence était revenue dans les stations-services, juste pour le vendredi veille de week-end.

(8) Citation de De Gaulle.

(9) P. 19 des Chroniques de Mai 68, édition Rivages poche.

(10) Ibid. p.45.

(11) Oui, c'est une vieille histoire que j'ai déjà racontée. Je radote, mais en même temps je ris nerveusement.

(12) Je me permets de renvoyer au spécialiste usual suspect : Antoine de Baecque, « Oh moi, rien ! » La Nouvelle Vague, la politique et l'histoire, in L'histoire-caméra, Gallimard 2002, pp. 182-197 pour la guerre d'Algérie et plus généralement l'ensemble du chapitre.

(13) Qu'on a tendance à considérer maintenant comme un vague truc Flower Power dont l'objectif était de nous permettre maintenant de lire Libé (celui - plus ou moins - de Patrick Drahi). Alors que l'objectif de base était de chasser De Gaulle (je sais, je blasphème) (14) et aurait pu être d'en finir avec la Constitution semi-dictatoriale héritée du coup d'état masqué du 13 mai 1958 (autre blasphème).

(14) Et non, pas la prise du palais d'hiver, ça c'était le fantasme. Mais peut-être un régime parlementaire avec, soyons fous, une dose de proportionnelle. Remarquez qu'un demi-siècle plus tard nous avons toujours la même Constitution, le même président omnipotent, omniscient, omnidirectionnel et insécable. Et que des gens se font éborgner par la police en demandant un référendum d'initiative populaire. Je dis ça, je ne dis rien. Le général De Gaulle disait, lui : les Français sont des veaux.

(15) Scènes où on peut vérifier qu'Amalric sera bientôt mûr pour jouer Maigret.

(16) P. 72 des Chroniques de Mai 68. Le vote était celui de la motion de censure du 22 mai 1968 au soir, rejetée.

(17) Ce qui ne manque pas de sel quand on le lit dans des pages qui regorgent de semi-publireportages pour des restaurants branchés parisiens ou des hôtels de luxe.

(18) Vous trouvez que j'exagère ? Lisez Libération en date du 26 octobre 2021 : « On craint de comprendre où Wes Anderson veut en venir avec cet hommage au plus chic des hebdos, gorgé derrière ses si belles couvertures de matière à penser très dense. Mais on a plus de mal à le prendre au mot quant à l’univocité de sa dédicace, puisque l’exercice d’admiration fuit de partout d’une ironie tragique qui tient à ce que tous les combats de ses protagonistes, artistes, journalistes engagés ou guérilleros urbains de Mai 68 ont depuis longtemps été perdus. Wes Anderson n’est pas un cinéaste passéiste, il est un mémorialiste désespéré de tout ce que nous aspirions à devenir, mais ne serons jamais. Dur. » 

Si je comprends bien, ce gars reproche à WA son propre désespoir à lui, critique. Dur en effet.

04/03/2022

L'art de la rue : Bonnard


Pierre Bonnard - Rue à Paris, 1894-95

Huile sur toile

 

 

Détail

 

 

 

Et pendant ce temps-là...

...citez un pays européen où la mortalité infantile augmente (et où ce n'est visiblement pas un sujet de débat électoral)

 

25/02/2022

Il grêle sur ce pays

 

Jean Boudou

Ont existís aquel pais que se ditz Ucraina ?

Tanplan benlèu non existís,  mas degun s'en maina...

Cisampa, front del paradís, granissa tintaina

Crica la nèu coma lo ris, la filha se desgaina

E ieu la man sus un eriç. Coneissi pas Ucraina.

 

Où peut bien être ce pays qu'on appelle Ukraine ?

peut-être qu'il n'existe pas, nul ne s'en soucie...

Vent du Nord, front du paradis, grêle tintante,

Crisse la neige comme riz, la fille se met nue,

Et j'ai ma main sur des piquants. Je ne connais pas l'Ukraine.

 

Quora cantava lo Grand Duc ? Del temps dels Polhaires : 

Un regiment pas fregeluc, et los tambornaires...

Mas qué podiá tan d'abeluc contra los reis laires ?

Pargues d'aran de truc en truc, quantes de pesolhaires ?

Copèron lo còl del Grand Duc. Oblidi los Polhaires.

 

Quand donc chantait-il le Grand-duc ? Au temps des Poulacres :

Régiment qui a le coeur au ventre, avec ses tambours...

Mais que pouvait tant d'ardeur contre les rois malfaiteurs ?

Camps barbelés sur les hauteurs, combien d'hommes en haillons ?

On a tranché le cou du Grand-Duc. J'oublie les Poulacres.


Virasolelh, vira la flor sus la tiá camisa.

Una prison per mon amor, la flaçada grisa.

Rastolhs sens fin del camp d'onor sens crotz ni devisa.

Per cada pèl la siá prusor : l'espasa nos avisa.

Vira lo solelh sus la flor, garda la tiá camisa.

 

Tournesol, tourne la fleur, la fleur sur ta chemise.

Une prison pour mon amour, une couverture grise.

Chaumes sans fin sur des champs d'honneur sans croix ni devise.

Chacun gratte où ça le démange : l'épée est sur nos têtes.

Le soleil tourne sur la fleur, garde donc ta chemise.

 

Per arrestar l'aiga del riu cal una paissièira,

per la pregària del Bon Dieu manca la frairièira.

Se me vòls pas, dormís un brieu sus la coissinièira.

Darrièira nuèch del meu estiu, torna lusir l'aubièira.

Caminarai lo long del riu, vau cercar la paissièira.

 

Pour arrêter l'eau des ruisseaux, il faut un barrage,

Et pour prier le bon Dieu, il faudrait vivre en frères.

Si tu te refuses à moi, dors un instant sur mon coussin.

Dernière nuit de mon été, brille la gelée blanche.

J'irai le long de la rivière, chercher le barrage.

 

Granissa sus aquel país que se ditz Ucraina :

Es a la broa del paradís, cisampa tintaina.

L'infèrn benlèu non existís, ma degun s'en maina...

Posca de nèu coma de ris, una filha sens gaina,

Picons de mòrt, barba d'eriç, cementèris d'Ucraina.

Joan Bodon

Sant Laurenç d'Òlt, estiu de 1968

 

Il grêle sur ce pays qu'on appelle Ukraine :

C'est au bord du paradis, vent du nord tintant.

Peut-être l'enfer n'existe pas, nul ne s'en soucie...

Neige comme poudre de riz, une fille toute nue,

Barbes et barbelés de mort, cimetières d'Ukraine.

Jean Boudou

Saint-Laurent d'Olt, été 1968

Trad. de Roland Pécout

Du recueil Sus la mar de la galèras / Sur la mer de nos galères, 1975


Joan Bodon (1920 - 1975), alors qu'il venait d'être nommé instituteur à Durenque (Aveyron), fut envoyé au STO (Service du Travail Obligatoire) à Breslau, en Silésie. Il y resta de 1943 à 45, et son groupe de travailleurs/prisonniers, après avoir été évacué et avoir erré entre Silésie et Bohême-Moravie, fut libéré par les troupes soviétiques. C'est la Silésie, et non l'Ukraine, qui représente donc l'extrême-est de Boudou.

Mais le nom Ukraine prend un autre sens pour le poète si on considère son étymologie, qui le dérive de la racine slave *kraj-, bord, frontière. Et après tout l'Ukraine a bien été un bord, une marche, selon les temps, que ce soit de la Pologne-Lituanie, de la Russie ou de l'Autriche-Hongrie.

Boudou fait suivre le titre du poème d'un appel de note ainsi développé : * Ucraina : Talvera. La talvera, la lisière, c'est le bord du champ où l'on fait tourner les boeufs pour reprendre le labour. Pour Boudou c'est un concept-clé, le bord, la marge. Le recueil Sus la mar de la galeras est divisé en deux parties, la seconde étant titrée, comme le poème qui l'ouvre, La Talvera, où l'on trouve les vers les plus connus de Boudou :

Es sus la talvera qu'es la libertat,

La mòrt que t'espèra garda la vertat.

Cal sègre l'orièira, lo cròs del valat,

Grana la misèria quand flori lo blat.

Es sus la talvera qu'es la libertat...

C'est sur la lisière qu'est la liberté,

La mort qui t'attend dit la vérité.

Tu suis la bordure, le creux du fossé,

Graine la misère quand fleurit le blé.

C'est sur la lisière qu'est la liberté.

 


Ucraina fait directement suite à ce poème. À partir de ses souvenirs de guerre et de ses errances de prisonnier, Boudou passe des grands-duc Jagellon, fondateurs du royaume de Pologne, au quatrième duc de Montmorency, celui qui fit faire au Languedoc sécession du royaume de France, et qui fut pour cela décapité, à huis clos, à Toulouse.

Montmorency avait semble-t-il des soldats slaves - polaires - mais pour Boudou les occitans d'aujourd'hui ne sont peut-être que des polhaires - des valets gardiens de poules de l'abbaye de Bonnecombe...

Pour cela comme pour le reste il faut évidemment se référer aux commentaires, par Boudou lui-même, de son poème, publiés en occitan par J. de Cantalausa dans  Boudou et son temps, Le Monastère, Cultura d'òc, 1995, p.31 et traduits par Philippe Carbonne dans son article Jean Boudou, la Silésie, l'Allemagne et l'Ukraine, revue Slavica Occitania, n°5

Les voici :

 « 1. Je crois que la poésie occitane doit être aussi classique qu'il est possible.

2. Dans chaque strophe du poème il y a une seule rime. Chaque vers est coupé par une autre rime. 

3. Ce poème fait suite à La talvera, paru dans l'Armanac Roergàs. - C'est sur la « talvera » qu'est la liberté. La talvera, c'est la frontière. Ukraine veut dire frontière, confins. Le pays d'Ukraine est l'Occitanie et la Russie. Ce poème est dédié à tous les pays et peuples niés : au Kurdistan, à la Laponie, à la Kabylie, à la Frise, au Pays Basque, à la Catalogne, à la Bretagne, et à tant d'autres. Ukraine se dit aussi « Graniza » (frontière). Mais en Rouergue la granissa vient avec le tonnerre. L'Ukraine s'appelle encore la Ruthénie. C'est de cette Ruthénie que vinrent autrefois les hommes qui firent le Rouergue, les Ruthènes. Et la jolie couleur qui leur plaisait le plus était le rouge. Ce rouge, ils le portaient dans le vêtement et c'était la couleur de leurs monuments. C'est une mode comme une autre de jeter du riz quand on se marie. Le vent de bise de la guerre poussa, il n'y a pas longtemps, les filles d'Ukraine en Allemagne. Mais la neige ne valait pas le riz. 

4. Le Grand Duc est celui de Montmorency. Il avait levé un régiment sur les limites de la Moscovie. Les Hommes l'appelaient les Polaires (quelque chose comme les Polonais; mais comment reconnaître souvent un Ukrainien d'un Polonais ?). Et Montmorency perdit la bataille de Castelnaudary. Les Polaires connurent la prison. Ceux d'aujourd'hui ont connu les parcs à moutons de toute sorte et autres camps de concentration. Là il y a des poux: Polaire = pesolhaire. Et le Grand Duc, tout le monde sait comment il a fini.

5. L'Ukraine est le pays du tournesol dont les filles mangent les graines. C'est le pays des corsages et des chemises fleuries. Sur les terres noires sans fin on moissonne le blé et il reste les chaumes. Mais en Ukraine aussi, sans fin, passent les guerres étrangères et civiles, gardes blanches et gardes rouges, aussi la garde noire de Makhno, et je ne parle pas de la dernière guerre. L'Ukraine est souvent divisée par les armes: en 1918 entre la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Russie. Et depuis... 

6. La dernière croix du métropolite de Kiev vint, il n'y a pas longtemps, en Rouergue, à l'abbaye de Bonnecombe. Des moines orthodoxes prenaient la place des cisterciens. J'eus l'occasion d'aller les voir et de leur parler devant une retenue sur le Viaur. Pour certaines raisons que je ne connais pas (je crois que c'était l'absence de fraternité entre nous et les orthodoxes) cette expérience fut un échec. La gelée blanche luit de nouveau et va luire pour moi, mais peut-être que je parlerai un jour de Bonnecombe.

7. C'est par les Slaves que l'hérésie albigeoise vint en Occitanie. C'est pour cela que les Albigeois étaient souvent appelés Bougres ou Bulgares. En 1210, Jean de Belmont, seigneur de Terrières, prit Mur de Barrés et Laguiole tenus par les Albigeois. Et le peuple du pays devait crier: "Vive Terrières qui nous a protégés et défendus des Albigeois et des Bulgares". 

Ces cathares ne croyaient pas à l'enfer. Mais l'enfer, où est-il et où n'est-il pas? L'orée est la bordure ou frontière du bois; l'Ukraine est la bordure du ciel. C'est sur la bordure qu'est la liberté; cette liberté payée de mille cimetières. Mais la chair est la mort... Sur ce poème cependant tout n'est pas dit ».

 

Tout n'est pas dit, en effet. Et sur l'Ukraine non plus, par les temps qui courent, l'Ukraine, cette marche, cette marge où se débat la liberté.

14/07/2021

Ayons congé : larguons les amarres


James Tissot - Les animaux entrent dans l'Arche, ca 1896-1902

 

 

Et les chats sont repartis, il s'embarquent, ils s'envolent, ils lâchent prise, ils lèvent l'ancre, ils décrochent, ils se défilent du défilé, ils allument l'hyperpopulsion spatiale, ils filent à travers champs, ils ne sont plus qu'un point à l'horizon, des coordonnées GPS introuvables, ils se tapissent dans un trou noir au fond  de la galaxie, voire sous un édredon... Mais ils reviendront, peut-être, en septembre...



Roméo Dumoulin - En ballon

 
 

13/07/2021

Le greffe : état sauvage


Agnes Miller Parker - The uncivilised cat, 1930

Tempéra sur carton
 

11/07/2021

Les vacances du bestiaire : confidence


Luc Petton & Cie Le Guetteur - Confidence des oiseaux, 2005 - teaser

10/07/2021

Ronde de nuit : Grand-rue par temps de guerre


Harald Engman - Strøget, Copenhague, 1941

 

 

Strøget, c'est la grande rue commerçante et festive de Copenhague. Mais on notera qu'ici la fête a un petit côté sinistre. Et oui, 1941, un an après l'invasion d'avril 1940, business as usual in unusual times. Il y a un sous-texte - ou des arrière-images -  ironique(s) à ce tableau : le reste de la production d'Harald Engman, le peintre interdit, dont l'exposition fut fermée pour antinazisme lors de la capitulation, et qui dut se réfugier au nord-Seeland puis en Suède.

Par ailleurs Engman a produit le seul portrait de Napoléon que les chats acceptent volontiers de reproduire en cette année de bicentenaire (1), celui d'un général putschiste et aventurier faisant sur le tard bénéficier de son expérience :

 

Harald Engman - Kurs stik Vest / Cap à l'Ouest, 1942
 
 
 
 
(1) Il y eut un cinquantenaire nettement plus festif.

09/07/2021

Les intérieurs sont habités : et quelquefois ils se promènent



 

M. Chat - L'as-tu remarqué ? À certains moments de la journée, la bibliothèque se promène dans le jardin, sans prévenir.

Mme Chat - Si elle pouvait y rester, de temps en temps, ça ferait de la place.

M. Chat - Oui, mais elle revient toujours à la nuit tombée.

Mme Chat - Ce n'est pas une aventurière...

M. Chat - Tu as peut-être raison. Tu crois qu'elle commence à faire son âge ?

Mme Chat -  On aura peut-être plus de chances avec les prochaines générations...


 


08/07/2021

Chambre d'enfant : Nostalgie


Loui Jover - Nostalgia

 

 

Loui Jover, artiste australien du Queensland, peint (entre autres) à l'encre de Chine sur des pages de vieux livres, des images plutôt feel good qui ne sont pas ma tasse de thé, d'habitude...

Mme Chat (levant la tête de son panier) - Faut pas mépriser le feel good, on a pas trop l'occasion, ces temps-ci...

M. Chat (levant le drapeau blanc) - ...mais là ça marche plutôt bien à cause du livre, Verity of Sydney Town, (1950) un classique oublié de la littérature jeunesse australienne...

 

 


 

...à l'argument imparable : une petite fille des années 1820 - les années Macquarie - dont le père marin est réputé disparu en mer, est confiée à des familles, à Sydney puis dans une ferme. Le genre de livre où on croise des bushrangers et d'anciens forçats, image d'une société coloniale jeune, violente et mobile.

Enfance, violence et, a posteriori, nostalgie. C'est ça.

 

Et, à propos de bushrangers, déjà sur Ned Kelly.

07/07/2021

06/07/2021

1984, c'est aussi du futur antérieur


Piotr Petrovitch Vassioukov - Утро моей страны / Un matin dans mon pays, 1984
 

05/07/2021

À quelques degrés près


L.S. Lowry - Firewatcher, 1943

Museums Sheffield

 

 


Incendie au-dessus de la Fraser River Valley, près de Lytton, Colombie britannique, 2 juillet 2021
 
 
Quelques jours à peine après la publication d’une ébauche du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le Canada mesure encore une fois les conséquences des bouleversements environnementaux. Une partie de la Colombie-Britannique est sous un dôme de chaleur qui lui donne les allures d’une « vallée de la mort », comme dans le désert du Mojave, en Californie.
 
Jour après jour, la Colombie-Britannique bat tous les records de chaleur. La température la plus élevée, 49,6 °C, a été enregistrée à Lytton, un village à trois heures de route au nord-ouest de Vancouver. Il s’agit d’un record absolu depuis que le Canada tient de telles statistiques. Cette vague de chaleur a accentué les risques d’incendie, et voilà que Lytton a été dévoré par les flammes, ses 1000 résidents fuyant pour leur vie.
 
Cette chaleur infernale qui englobe également l’Alberta et six États du nord-ouest des États-Unis est lourde de conséquences funestes. Les urgences débordent, le personnel de la santé et les premiers répondants ne savent plus où donner de la tête et près de 500 personnes sont déjà mortes subitement, tandis que d’autres manquent à l’appel dans le brasier de Lytton.
 
Loin de constituer des faits divers isolés, ces morts procurent une couche de vérité aux rapports alarmistes que le GIEC publie sur une base récurrente. La canicule en Colombie-Britannique tient de l’exception, diront les climatosceptiques. Gardons-nous de tirer des conclusions générales à partir d’un cas anecdotique, ajouteront-ils.
 
Au contraire, il s’agit d’une illustration patente des conséquences du réchauffement de la planète contre lesquelles les scientifiques nous mettent en garde, rehaussant l’intensité de leur cri d’alarme année après année. Dans le prélude à son rapport 2022, le GIEC prévient que la limite de 2 °C de réchauffement fixée dans l’Accord de Paris sera insuffisante. Un dépassement de 1,5 °C sera déjà dévastateur.
 
Envisagée sous cette lorgnette, la vague de chaleur qui afflige la Colombie-Britannique et qui se dirige lentement vers l’est nous offre une plongée vers un futur très rapproché. Les morts de la Colombie-Britannique, le sentiment de désespoir des ménages qui s’accrochent à leur air conditionné comme si leur vie en dépendait, les difficultés de la sécurité civile pour répondre à une crise dont l’ampleur n’a d’égale que la vélocité, l’impossibilité de dompter les forces de la nature déréglée : voici l’avenir que nous léguerons à nos enfants. (...)
 
Nous sommes tous à quelques degrés près d’entrer dans la vallée de la mort.
 
Brian Myles, Le Devoir, éditorial du 3 juillet 2021.


 

04/07/2021

Poésie illustrée : Scaramuzza

 

Francesco Scaramuzza - Géryon, Ill. pour Dante, l'Enfer, Chant XVII, ca 1836


Géryon, qui a la tête d'un homme honnête mais une queue de serpent armée d'un dard de scorpion, emmène le poète et son guide, en un vol descendant, vers le huitième cercle de l'Enfer, celui de la Fraude.

 

Ecco la fiera con la coda aguzza,
che passa i monti, e rompe i muri e l’armi!
Ecco colei che tutto ’l mondo appuzza!

Sì cominciò lo mio duca a parlarmi;
e accennolle che venisse a proda
vicino al fin d’i passeggiati marmi.

E quella sozza imagine di froda
sen venne, e arrivò la testa e ’l busto,
ma ’n su la riva non trasse la coda.

La faccia sua era faccia d’uom giusto,
tanto benigna avea di fuor la pelle,
e d’un serpente tutto l’altro fusto;

due branche avea pilose insin l’ascelle;
lo dosso e ’l petto e ambedue le coste
dipinti avea di nodi e di rotelle.
(...)


Nel vano tutta sua coda guizzava,
torcendo in sù la venenosa forca
ch’a guisa di scorpion la punta armava.


Voici qu'il vient, le monstre à la queue affilée,
Qui passe monts, qui brise armes, tour crénelée,
Et de son souffle impur pourrit le monde entier.

Mon maître, en même temps qu'il me tint ce langage,
A la bête du geste indiqua le rivage,
L'invitant à monter jusqu'au pierreux sentier.

Et de la Fourbe alors cette hideuse image
S'en vint ; elle avança le torse et le visage,
Laissant pendre sa queue en arrière des bords.

Ses traits semblaient d'abord les traits d'un homme honnête,
Tant douce était la peau qui recouvrait sa tête ;
En serpent s'allongeait le tronc et tout le corps.

Elle avait deux grands bras velus jusqu'aux aisselles,
Et des nœuds tachetés en forme de rondelles
Émaillaient sa poitrine et son dos et ses flancs.
(...)

Elle tordait sa queue énorme dans le vide
Et dressait une fourche au venin homicide.
Vrai dard de scorpion à sa queue attaché.
Dante, L'enfer, Chant XVII

Trad. française de Louis Ratisbonne, 1870

03/07/2021

02/07/2021

Alphabet : quand le У c'est le Ou


Alexandre Benois - У : Улица, ураганъ (Ou : oulitsa, ouragan') / Rue, ouragan

 
Comme hier, ce coup de vent vient de l'Alphabet en images de 1904.

01/07/2021

Alphabet : Ш


Alexandre Benois - Ш : Шуты, шаръ (Ch : Chouty, char') / Bouffons, boule

 

Ah, le Ш, le ch russe, tellement russe. Remarquez que, comme par hasard, Bouffon et Boule commencent aussi par la même lettre, en français.