10/03/2009

La ville qui n'était pas New-York, mais...



cliquer pour agrandir (je ne le répèterai pas)

Sur Piazza San Carlo, le duc Emmanuel Philibert, dit Tête-de-fer...



...rengaine interminablement son épée. Comme il fait face à la Via Roma, vers Piazza Castello, on peut présumer qu'après avoir une nouvelle fois pourfendu les Français, récupéré son duché et transféré sa capitale de Chambéry à Turin, il rentre à la maison...




...et chacun des mascarons de la place semble lui hurler sa malédiction personnelle.


Turin est une des capitales du mystère, qu'on dit placée à l'intersection...




...des deux triangles que forment les villes de magie blanche (Lyon et Prague, avec Turin) et les villes de magie noire (Turin, avec Londres et San Francisco). La magie blanche aurait son centre Piazza Castello, précisément là ou Tête-de-fer avait élu domicile après en avoir chassé l'évêque, au Palazzo Reale dont les grilles, dans la géomancie turinoise...






...sont censées séparer le Bien et le Mal...




...sous l'oeil des cavaliers dioscures.
On raconte que sous le Palazzo Reale courent des souterrains qui communiqueraient avec le Palazzo Madama tout proche et avec les grotte alchemiche, les cavernes alchimiques où selon la même légende Emmanuel Philibert aurait eu son propre laboratoire, installé bien sûr par Nostradamus qu'il aurait mandé à Turin pour soigner la stérilité de la duchesse, Marguerite de France. Les mêmes souterrains dans lesquels, dit-on encore, la régente Marie-Christine, la première Madama, faisait perdre les amants dont elle se lassait, quand elle ne les faisait pas jeter dans le Pô. Certaines nuits son fantôme nostalgique revient visiter le palais, et peut-être qu'alors...




...s'animent les demi-déesses rococo de la salle d'apparat...





...et les chiens de porcelaine du dernier étage.
Quant aux fantômes qui parcourent la nuit les arcades de Turin, ce seraient les amants perdus ou noyés de la Régente.
Tout à côté, les mêmes nuits peut-être, la déesse Sekhmet se réveille et se promène dans les salles du musée égyptien...



Il vaut mieux ne pas la rencontrer, Sekhmet est un caractère.
Entre autres choses c'est la déesse de la guerre, du vent brûlant qui souffle du désert, du feu destructeur et des maladies épidémiques.



C'est elle que le dieu Râ, quand il n'est pas content, envoie décimer le genre humain.



Le problème avec Sekhmet, c'est qu'elle ne sait pas s'arrêter de tuer, aussi le seul moyen de sauver les derniers hommes c'est de lui faire boire la bière rouge comme le sang qui l'enivre et l'endort. Alors, on peut enfin danser.


Mais le musée égyptien, vous l'aurez compris, est situé du côté obscur de la force. Symétrique de celui de Piazza Castello, le sommet de la magie noire à Turin se situe, selon la tradition populaire, sur Piazza Statuto (1), ancienne nécropole romaine, ancien gibet de la ville, à l'emplacement du monument du tunnel ferroviaire du Fréjus...



...qui représente, pour les guides officiels,
le génie de la raison triomphant des titans de la montagne, pour les gens de Turin, les quarante-huit mineurs disparus dans les travaux, et pour les férus d'ésotérisme l'ange de la connaissance cachée symbolisée par la plume qu'il tient de la main droite tandis que de la gauche il repousse le commun des mortels. Tout près de la statue, un petit obélisque marque l'emplacement du 45ème parallèle, point précis où culminent les forces maléfiques. Sur la place s'ouvre l'accès principal aux égouts de la ville - on s'accorde généralement à Turin pour y situer la Porte de l'enfer.


Piazza Statuto en 1962
Dario Lanzardo - La rivolta di Piazza Statuto, Feltrinelli 1979, p. 16

C'est sur cette place que l'on retrouve l'histoire contemporaine de Turin, c'est-à-dire celle des usines Fiat. En Italie, comme aux Etats-Unis, c'étaient les échéances des grands contrats collectifs de travail du secteur automobile qui rythmaient la vie syndicale. A la fin juin - début juillet 1962, à Turin, entre Lancia, Michelin et Fiat il y a quelque 250.000 ouvriers de l'automobile en grève. Le syndicat UIL (un peu l'équivalent du FO de l'époque en France) signe avec le syndicat patronal SIDA un accord que des milliers de jeunes ouvriers méridionaux en grève considèrent comme une trahison.


Le trajet de la première manifestation
Dario Lanzardo - La rivolta di Piazza Statuto, Feltrinelli 1979, pp. 82-83


Les 7, 8 et 9 Juillet les ouvriers déclenchent une véritable révolte urbaine qui débouche sur l'attaque en masse des locaux de l'UIL, Piazza Statuto. La police ne peut reprendre la Piazza qu’après trois jours d’affrontements (douze heures de combats le 7, 14 heures le 9) et après avoir reçu des renforts en provenance d’autres villes - il y a 1000 arrestations, et des procès suivront. Les syndicats, y compris la CGIL, et le PC italien traitent les insurgés de «voyous» et de « provocateurs fascistes ». Piazza Statuto est un point de départ historique : celui du long Mai, plus précisément du mouvement des années 60-70, à la fois ouvrier et étudiant (2).

Bien sûr, comme toute période celle-ci a une fin, qui se joue précisément aussi à Turin, en 1980 lors de la longue grève - et grande défaite - de la Fiat Mirafiori. Entre-temps et surtout à partir de 1978, la ville avait été aussi celle des tirs à balle et des règlements de compte aveugles, la Torino violenta de cette vidéo qui détourne (ou contourne ?) une vieille chanson d'Enzo Maolucci, Torino che non è New-York...



Enzo Maolucci - Torino che non è New-York - Mis en ligne par taumi977



Turin qui n'est pas New-York, mais pourtant... On peut trouver ici les paroles et la valise de références (en italien). Bien sûr pour Maolucci en 1978 New-York est une città violenta, la ville de Taxi Driver, pas la cité sécurisée et gentrifiée des années post-Rudy Giuliani. Maolucci a fait au moins un vraiment bon disque, Barbari e bar, où on trouve cette autre chanson, Al bar Elena.

Il faut aller de l'autre côté de la ville, par la via Pô vers le fleuve, et à travers le fleuve vers la Gran Madre di Dio, cette église au nom bizarre qui rappelle que la Madonna c'est aussi la copie conforme de la grande mère, Isis-Artémis, la déesse majeure de l'antiquité, et c'est ici que se trouve, promis juré, caché et bien caché, le Saint-Graal, complément indispensable de la Sindone, le Saint-Suaire de Turin conservé sur l'autre rive.

La statue allégorique de la foi devant la Gran Madre, qui est censée indiquer du regard l'emplacement où se trouve le Graal.
Le fait que faute de pupilles ce regard soit aveugle ne fait évidemment qu'ajouter au mystère
.Mis en ligne par AngeloBellotti sous CreativeCommons

Après une pensée pour Joseph d'Arimathie et le roi pêcheur on grimpe au Monte dei Cappuccini, d'où on peut jeter un nouveau coup d'oeil sur la Gran Madre...





...admirer le panorama des Alpes...






...et au passage...





...la Casa Scott, chef d'oeuvre du stile floreale...





...avec dans sa cour ce pélican pensif qui a sûrement un sens ésotérique. Et puis il faut retraverser le fleuve pour s'arrêter Piazza Vittorio dans ce bar où vous attendrez longtemps vos tramezzini, mais le temps ne compte pas...



Enzo Maolucci - Al bar elena - Mis en ligne par john58paul


...vous penserez à Nietzsche qui prenait son café ici avant de devenir fou, à Turin, fou de pitié en voyant un homme battre un cheval à bout de forces...



et à Cesare Pavese qui aimait venir ici, au
Caffè Elena...



avant de se tuer, à Turin, en laissant sur sa table de nuit, magie noire et magie blanche, son dernier poème :
la mort viendra et elle aura tes yeux - ce poème qui depuis rend jaloux tous les jeunes italiens parce qu' "il fait pleurer toutes les filles de l'école" comme le dit Maolucci dans la première chanson...



Cesare Pavese - Verrà la morte e avrà i tuoi occhi - Lu par Vittorio Gassman - Mis en ligne par dagherottipo


Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Cosi li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

La mort viendra et elle aura tes yeux -
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu'au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.



(1) Pour les romains de l'antiquité la porte occidentale d'une ville était un lieu plutôt néfaste, associé à la mort provisoire du soleil. La Piazza Statuto est située sur l'emplacement de la Porta Segusina, entrée ouest de l'enceinte romaine. La Piazza Castello est à l'endroit de la porte orientale.

(2) C'est à ce moment que le groupe des Quaderni Rossi se radicalise et donne naissance à Classe Operaia et Potere Operaio puis, par contagion ou scissiparité, à une grande partie du mouvement italien : "l'émeute de Piazza Statuto fut notre congrès fondateur" Potere Operaio, 1973. A la même époque aux Etats-unis seul le mouvement des droits civiques a émergé, le Free Speech Movement de Berkeley date de 1964. Le seul à précéder le mouvement italien est au Japon - autre laboratoire socio-politique du monde moderne avec l'Italie - celui du Zengakuren-Bund de 1960 contre le traité américano-japonais. Pour les cinéphiles, c'est ce mouvement qui est décrit dans le détail dans le film de Nagisa Oshima, Nuit et brouillard au Japon. Encore est-il très différent du mouvement japonais proprement "soixante-huitard", celui qui débute en 1965. Cette antériorité explique pourquoi, après Piazza Statuto, les membres de la fraction de gauche des Quaderni Rossi étaient surnommés les "Zengakuren".

28/02/2009

Ayons congé : Turin

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Bernardo Bellotto -
Vue de Turin près du palais royal, 1745




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Giorgio de Chirico - Torino printanière, 1914

26/02/2009

Si miagola nel buio : Noirs tambours




Image : Roberto Rossellini - Paisà (1946)
Musique : Nuova compagnia di canto popolare - Tammuriata Nera
Mis en ligne par bl4d3runner


La Tammuriata est une forme de Tarentelle qui se joue - et se danse - dans le nord de la Campanie, de Caserte à la côte amalfitaine en passant par Naples et la région du Vésuve, sur le rythme implacablement binaire de la Tammorra, grand tambourin à cadre de bois peint et orné de rubans dans lequel sont insérées des plaques de fer-blanc en guise de sonnailles...

Tammorra vue de l'intérieur
Photo de Mariù Russo mise en ligne par acquaraggia sous creativecommons


...instrument qui est devenu le symbole de la musique populaire de la région, au point de se voir élever des monuments.

La Tammuriata nera a été écrite en 1945 par Edoardo Nicolardi sur une musique d'E.A. Mario (de son vrai nom Giovanni Ermete Gaeta). Nicolardi était administrateur d'un hôpital. C'était l'époque où bien des jeune filles pauvres n'avaient d'autre ressource que de se prostituer, entre autres à des soldats américains, dont certains étaient noirs. Rien d'étonnant donc à ce qu'on vît de jeunes napolitaines accoucher d'enfants noirs...



...ce qui fut d'ailleurs un phénomène assez commun dans les ports de l'époque, où les marins et soldats, même noirs, pouvaient au moins dépenser leur solde dans la misère ambiante. Je me souviens d'avoir entendu la même histoire sur les quais de Sète quand j'étais petit, et la guerre était déjà finie depuis dix ans.

Io nun capisco 'e vvote che succere
e chello ca se vere nun se crere.
E' nato nu criaturo, è nato niro,
e 'a mamma 'o chiamma Ciro,
sissignore, 'o chiamma Ciro.

Je ne comprends pas ce qui se passe quelquefois
Et ce qu'on voit on ne le croit pas
Un enfant est né, il est né noir
Et la mère l'appelle Ciro
Oui monsieur, elle l'appelle Ciro

Seh, vota e gira, seh
seh, gira e vota, seh
ca tu 'o chiamme Ciccio o 'Ntuono,
ca tu 'o chiamme Peppe o Ciro,
chillo 'o fatto è niro niro, niro niro comm'a cche...

Séh tourne et retourne Séh
Séh tourne et retourne Séh
Que tu l'appelles Ciccio ou N'tuono (Francesco ou Gaetano)
Que tu l'appelles Peppe (Giuseppe) ou Ciro
Celui-ci le fait est qu'il est noir, noir, noir comme je ne sais pas quoi...

E.A. Mario avait, comme on dit, une large palette d'inspiration. Il a écrit quelques-uns des classiques de la chanson napolitaine, comme Santa Lucia Luntana, Funtana all'ombra, Canzona appassiunata, Presentimento...et dedans, quelques monuments de misogynie comme Vipera. Mais il a aussi écrit la Leggenda del Piave, hymne quasi officiel (1), patriotique et assez boursouflé des anciens combattants italiens de 15-18. Et il a commis, avec Nicolardi, des chansons à la gloire de Mussolini, de la colonisation de l'Ethiopie, etc...

S''o contano 'e cummare chist'affare
sti cose nun so' rare se ne vedono a migliare.
'E vvote basta sulo 'na 'uardata,
e 'a femmena è rimasta sott''a botta 'mpressiunata.

Les commères racontent comme ça
"Ces choses-là ne sont pas rares
On en voit des milliers
Quelquefois un seul regard suffit
Et la femme en reste du coup imprégénée..."

Seh, 'na 'uardata, seh
seh, 'na 'mprissione, seh
va truvanno mò chi è stato,
c'ha cugliuto buono 'o tiro
chillo 'o fatto è niro niro, niro niro comm'a cche...

Séh, d'un regard, séh
séh, imprégnée, séh
Va savoir qui c'est
qui a tiré ce coup dans le mille
Celui-là le fait est qu'il est noir, noir
Noir comme je ne sais pas quoi...

De façon récurrente, les folkloristes italiens discutent du racisme réel ou supposé de cette chanson, question aussi peu décidable que, par exemple, celle de savoir si Silvio Berlusconi croit vraiment à tout ce qu'il déclare. Elle n'est pas simple, cette chanson, tissée des doubles et des triples sens d'un napolitain carnavalesque, intraduisible même en italien (2).

E dice 'o parulano, Embè parlammo,
pecché si raggiunammo chistu fatto ce 'o spiegammo.
Addò pastin' 'o grano, 'o grano cresce
riesce o nun riesce, semp'è grano chello ch'esce.

Et le paysan (3) a dit : eh bien, parlons-en
parce que, si on réfléchit ce qui arrive là on peut se l'expliquer
Là où on sème le blé, le blé pousse
Qu'il pousse bien ou pas
Ce qui en sort c'est toujours du blé.

L'enfant noir est la marque ineffaçable. Le paysan joue le rôle du "vieux sage" face aux commères qui tiennent le langage de la sorcellerie (la fécondation par le regard). A un autre niveau c'est l'opposition du langage masculin porteur de la loi et du choeur des femmes plaidant pour atténuer la faute.

Meh, dillo a mamma, meh
meh, dillo pure a me
conta 'o fatto comm'è ghiuto
Ciccio, 'Ntuono, Peppe, Ciro
chillo 'o fatto è niro niro, niro niro comm'a che...

Méh, dis-le à maman, Méh
Méh, dis-le moi aussi
raconte comment c'est arrivé
Ciccio, 'Ntuono, Peppe, Ciro
Celui-ci le fait est qu'il est noir, noir, noir comme je ne sais pas quoi...

Seh 'na 'uardata seh
seh 'na 'mprissione seh
và truvanno mò chi è stato
c'ha cugliuto buono 'o tiro
chillo 'o fatto è niro niro, niro niro comm'a cche...

Séh, d'un regard, séh
séh, imprégnée, séh
Va savoir qui c'est
Qui a tiré ce coup dans le mille
Celui-là le fait est qu'il est noir, noir
Noir comme je ne sais pas quoi...

Le paysan, lui, ne s'en laisse pas conter : les petite Napolitaines n'accouchent pas d'un enfant noir par l'opération du Saint-Esprit. Noir c'est noir - mais c'est encore plus compliqué, les noirs sont aussi américains, et victorieux - quant à l'Italie...

'E signurine 'e Capodichino
fanno ammore cu 'e marrucchine,
'e marrucchine se vottano 'e lanze,
e 'e signurine cu 'e panze annanze.

Les demoiselles de Capodichino
Font l'amour avec les Marocains
Les Marocains mettent flamberge au vent
Et les demoiselles ont le ventre en avant.

American espresso,
ramme 'o dollaro ca vaco 'e pressa
sinò vene 'a pulisse,
mette 'e mmane addò vò isse.

American Express
Donne-moi les dollars je suis pressée
sinon la police va arriver
et elle mettra les mains où elle voudra.

Aieressera a piazza Dante
'o stommaco mio era vacante,
si nun era p''o contrabbando,
ì' mò già stevo 'o campusanto.

Hier soir Piazza Dante
j'avais l'estomac vide
et s'il n'y avait pas la contrebande
Je serais déjà au cimetière

E levate 'a pistuldà
uè e levate 'a pistuldà,
e pisti pakin mama
e levate 'a pistuldà.

Cette dernière strophe est une imitation napolitaine des paroles de Pistol packin' Mama, d'Al Dexter...

Lay that pistol down, babe,

Lay that pistol down.
Pistol packin’ mama,
Lay that pistol down




Bing Crosby et les Andrew Sisters - Pistol packin Mama
Mis en ligne par MisterCanning



...qui devait être un hit, chez les marins américains de l'époque.

'E signurine napulitane
fanno 'e figlie cu 'e 'mericane,
nce vedimme ogge o dimane
mmiezo Porta Capuana.

Et les demoiselles napolitaines
Font des enfants avec les Américains
Rendez-vous aujourd'hui ou demain
A Porta Capuana.

Sigarette papà
caramelle mammà,
biscuit bambino
dduie dollare 'e signurine.

Cigarettes pour papa
Bonbons pour maman
Biscuit pour le petit
Et deux dollars pour les demoiselles.

A Cuncetta e a Nanninella
'e piacevan'e caramelle,
mò se presentano pe' zitelle
e vann'a fernì 'ncopp'e burdelle.

Cuncetta et Nanninella
Elles aimaient les bonbons
Maintenant elles sont sans mari
Et elles vont finir au bordel.

E Ciurcillo 'o viecchio pazzo
s''è arrubbato 'e matarazze
e ll'America pe' dispietto
ce ha sceppato 'e pile 'a pietto.

Et Churchill le vieux fou
Il a volé tous les matelas
Et les Américains se sont moqués de lui
Ils lui ont piqué les poils de la poitrine.

Aieressera magnai pellecchie
'e capille 'ncopp''e recchie
e capille e capille
e 'o decotto 'e camumilla...
'O decotto,'o decotto
e 'a fresella cu 'a carna cotta,
'a fresella 'a fresella
e zì moneco ten''a zella.
tene ‘a zella ‘nnanze e arreto
uffa uffa e comme fete
e lle fete e cane muorto
uè pe ll’anema e chillemmuorto.

Hier soir je mangeais des épluchures
Et les cheveux sur mes oreilles
Et les cheveux et les cheveux
Et la tisane de camomille
la tisans la tisane
Et la tartine frite à la viande bouillie
Et le moine il a la gale
Il a la gale par devant et par derrière
Ouf ! Qu'est-ce qu'il pue
Il pue comme un chien mort
Par mon âme, il est déjà mort.

E levate 'a pistuldà
uè e levate 'a pistuldà,
e pisti pakin mama
e levate 'a pistuldà.

Le segment Napoli du Paisà de Rossellini, ci-dessus illustration vidéo de cette Tammuriata, fut tourné en 1946, sur les lieux et peu après le moment où Nicolardi et E.A. Mario composaient leur chanson. Les deux héros de l'épisode sont Joe (Dotts Johnson), un MP noir, et Pasquale (Alfonsino Bovino), un orphelin napolitain de neuf ans. Saoul en permission, Joe est acheté - les gamins se "vendaient" quelques milliers de lires le droit de dépouiller les soldats ivres - puis récupéré par Pasquale. Il lui décrit une Amérique de rêve, mais avoue ensuite qu'il ne veut pas retourner chez lui; quand il s'assoupit, Pasquale prend ses chaussures, non sans l'avoir averti "prends garde, si tu t'endors, je te vole tes souliers". Plus tard Joe, en service, rencontre Pasquale par hasard, le reconnaît, le ramène "chez ses parents" dans la caverne de Mergellina . Là, Pasquale lui rend une paire de souliers et lui dit qu'il n'a plus ni père ni mère. A la vue des sans-abri qui s'entassent dans la caverne Joe comprend que les Napolitains sont autant (ou plus) à plaindre que les noirs américains. Il laisse les chaussures et s'en va. A noter que le scénariste s'appelle Federico Fellini et qu'une partie des figurants de cette partie de Paisà sont des mafiosi locaux que Rossellini avait recrutés pour protéger le tournage.

C'est aussi la Tammuriata nera qu'on entend jouer par l'ochestre d'une trattoria dans un autre film célèbre de la même époque, Ladri di biciclette (le voleur de bicyclette).




Vittorio de Sica - Ladri di biciclette (1948)
Mis en ligne par Ucalcabari


Et la chanson était alors tellement célèbre qu'un Napolitain comme De Sica pouvait, même tournant à Rome, se permettre de lui donner dans son film une valeur symbolique : au lieu d'une pizzeria, Ricci père et fils, à la recherche de leur bicyclette volée, se retrouvent dans une trattoria plus huppée ("deux mozzarellas et comme dessert on se lève et on s'en va"). Le jeune Bruno (Enzo Staiola) apprend de son père Antonio (Lamberto Maggiorani) que pour manger comme le jeune bourgeois d'à côté il faut gagner un million par mois. Juste avant, le chanteur, en les regardant, a lancé le

chillo 'o fatto è niro niro, niro niro comm'a cche...
il est noir, noir, noir comme je ne sais pas quoi...

Le noir est aussi une couleur sociale, dure à effacer.

Quarante ans ont passé. C'est la Nuova Compagnia di canto popolare qui a repopularisé la Tammuriata Nera. Mais on peut aussi l'écouter chantée par Daniele Sepe ou encore par Peppe Barra.




(1) Le front du Piave vit se succéder la défaite italienne de Caporetto en 1917 et la victoire de Vittorio Veneto en octobre 1918. A Caporetto, du 24 octobre au 9 novembre 1917, les Austro-allemands écrasèrent l'armée italienne, avançant en un seul jour de 25 kilomètres, jusqu'à s'enfoncer ensuite de 100 km en direction de Venise. Il y eut 11.000 tués, 25.000 blessés et 265.000 prisonniers italiens. La responsabilité en revient, pour l'essentiel, aux erreurs répétées du commandant en chef italien, Cadorna, qui était de plus détesté de ses soldats pour sa dureté. Pourtant dès le second jour de la bataille, dans son fameux télégramme du 25 Octobre 1917, il attribuait la défaite à la "trahison" de plusieurs régiments italiens. Il s'avéra plus tard que la catastrophe avait été due, d'une part aux méthodes employées par les austro-allemands le premier jour (utilisation des lance-flammes et des gaz, emploi des mitrailleuses dans une tactique offensive) et d'autre part aux lacunes de l'état-major italien (mauvaise disposition des troupes, aucune préparation à la défensive, absence de coordination et lenteur de réaction du commandement). C'est la légende de la "trahison" (tradimento) de Caporetto. La seconde strophe de la Leggenda del Piave, écrite en fin 1918, y faisait allusion :

Ma in una notte trista si parlò di tradimento
e il Piave udiva l’ira e lo sgomento
Ahi quanta gente ho vista venir giù, lasciare il tetto
per l’onta consumata a Caporetto

Mais par une triste nuit on parla de trahison
et le Piave entendait la colère et la détresse
Ah, combien de gens ai-je vu perdre courage, abandonner leur toit
à cause de la honte de Caporetto.

Seulement, après la prise du pouvoir par Mussolini, il n'était plus possible d'évoquer ainsi la défaite de Caporetto dans un hymne quasi-officiel, même dans ces termes très patriotiquement corrects. Aussi en 1929 E.A. Mario, admirateur du Duce et bien discipliné, réécrivit cette strophe :

Ma in una notte trista si parlò di un fosco evento
e il Piave udiva l’ira e lo sgomento
Ahi quanta gente ha vista venir giù, lasciare il tetto
poiché il nemico irruppe a Caporetto!

Mais par une triste nuit on parla d'un événement sinistre
et le Piave entendait la colère et la détresse
Ah, combien de gens ai-je vu perdre courage, abandonner leur toit
quand l'ennemi fit irruption à Caporetto!

...ce pour quoi l'auteur fut félicité par le ministère de l'éducation publique, qui fit inscrire la chanson ainsi modifiée dans le Canzoniere nazionale - voir ici (en italien) pour plus de détails.

(2) Alors pensez si ma tentative de traduction française doit être approchée et même fautive, mais je n'en ai pas trouvé d'autre qui soit complète. La plupart des traductions existantes sont reproduites ici.


(3) "
Parulano" suggéré par Fabio Soriano à la place de "parularo" qu'on trouve dans la majorité des transcriptions napolitaines. Le parulano, paysan ou maraîcher, c'est l'originaire des Pparùle, une zone proche de Naples dont les cultivateurs vendent leurs primeurs à la ville. Voir la discussion sur ce terme dans la page indiquée ci-dessus en (2).


Si miagola nel buio : ça miaule dans le noir.

19/02/2009

Le greffe : cool



Squeeze - Cool for cats
Mis en ligne par thingsihaveseen3


The indians send signals
From the rocks above the pass
The cowboys take positions
In the bushes and the grass
The squaw is with the corporal
She is tied against the tree
She doesnt mind the language
Its the beating she dont need
She lets loose all the horses
When the corporal is asleep
And he wakes to find the fires dead
And arrows in his hats
And davy crockett rides around
And says its cool for cats

The sweeneys doing ninety

cos theyve got the word to go
They get a gang of villains
In a shed up at heathrow
Theyre counting out the fivers
When the handcuffs lock again
In and out of wandsworth
With the numbers on their names
Its funny how their missus
Always look the bleeding same
And meanwhile at the station
Theres a couple of likely lads
Who swear like hows your father
And theyre very cool for cats
Theyre cool for cats

To change the mood a little
Ive been posing down the pub
On seeing my reflection
Im looking slightly rough
I fancy this, I fancy that
I wanna be so flash
I give a little muscle
And I spend a little cash
But all I get is bitter and a nasty little rash
And by the time Im sober
Ive forgotten what Ive had
And evrybody tells me that its cool to be a cat
Cool for cats

Shake up at the disco
And I think Ive got a pull
I ask her lots of questions
And she hangs on to the wall
I kiss her for the first time
And then I take her home
Im invited in for coffee
And I give the dog a bone
She likes to go to discos
But shes never on her own
I said Ill see you later
And I give her some old chat
But its not like that on the tv
When its cool for cats
Its cool for cats

17/02/2009

L'art du petit déjeuner au début du vingtième siècle : Lozowick/Gilman/Petrov-Vodkine



Kouzma Petrov-Vodkine - Nature morte matinale, 1918


Kouzma Petrov-Vodkine (1878-1939), élève de Serov, est l'un des plus grands peintres du début du XXème siècle russe - à l'époque l'égal en notoriété d'un Malevitch - et le promoteur de la théorie des perspectives sphériques, selon laquelle l'oeuvre crée à partir d'elle même de multiples perspectives spatiales, un "espace vacillant" qui abolit les coordonnées classiques, verticales et horizontales, et crée ses propres lois d'attraction. Certains tableaux sont ainsi construits comme des emboîtements de miroirs concaves et convexes. A un moment de son évolution Petrov-Vodkine a aussi réintroduit le style des icônes dans la peinture de chevalet. Après la révolution, il s'orienta vers la nature morte.



Harold Gilman - Mrs. Mounter at the Breakfast Table, 1917


Harold Gilman (1876-1912), influencé par Walter Sickert, membre fondateur des groupes de Fitzroy Street et de Camden Town, fait partie des réalistes anglais post-impressionistes du début du XXème. Couleurs chaudes mais assourdies, froideur du regard, empathie profonde avec les personnages des intérieurs populaires qui constituent l'essentiel de ses sujets.



Louis Lozowick - Still life 2, 1929


Louis Lozowick (1892-1973) est une sorte de chaînon manquant entre le constructivisme russe et le renouveau de l'estampe aux USA dans les années 1920-30, via la WPA et cette école américaine très particulière qu'est le précisionnisme ...et via la IIIème Internationale dont il fut (au moins) l'un des compagnons de route les plus actifs sur le front de l'art aux Etats-Unis - il fut secrétaire exécutif du John Reed Club.

13/02/2009

Le Vendredi c'est Hasui

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Kawase Hasui -
Le temple Tennô à Osaka, 1927


Le temple Tennô - Shi-Tennô Ji - date de 593, il est le plus ancien du Japon, dédié aux quatre rois célestes, gardiens des horizons. Accessoirement, il sert de marché aux puces le 21 de chaque mois.

11/02/2009

Bang : Mandarin Oriental


Mis en ligne par
mueloid

Symbole de l'apocalypse immobilière en cette fin de boom, y compris à Pékin : le feu d'artifice du festival des lanternes, qui clôt traditionnellement les cérémonies du nouvel an lunaire, s'est conclu...


Photo source: Green67 Twitpic


...par l'embrasement probablement involontaire du Mandarin Oriental Hotel Beijing, partie du récent complexe de la CCTV.


Photo source : Leondellee Twitpic


L'hôtel (159 mètres de haut, 241 chambres) n'était pas encore ouvert et a été conçu par l'agence de Rem Koolhaas, dont on peut suivre le style orwellien...

L'ensemble de la CCTV - au milieu, devant le siège proprement dit de la télévision chinoise, le Mandarin Oriental avant sa sublimation pyrotechnique
Mis en ligne par o d b sous CreativeCommons

...de Pékin, donc...



Quartier EuraLille
Conception d'ensemble : agence OMA - Rem Koolhaas
Mis en ligne par Virgile3M sous CreativeCommons

...jusqu'à Lille.

Portrait craché : Leyster

Judith Leyster (28 Juillet 1609, Haarlem – 10 Février 1660, Heemstede) - Autoportrait

10/02/2009

Ayons congé : Blossom Dearie


Mis en ligne par gordoncamp


Samedi dernier, dans son sommeil, Blossom Dearie (28 avril 1926 - 7 février 2009) a définitivement quitté Greenwich Village.

How do you say AufWiedersehn
To things you'll never see again
The Wilhelmstrasse in the rain
The day we ran to catch the train
That puffed along the river Seine
Remember Paris
And best of all the Pyrénées
Who could forget such memories
That crazy trip how typical of us
To miss the bus the plane too
How do you say AufWiedersehn to these

The wild times the small things
The popular warmth of the day
It ended as all things
But when does the music go away
Say au revoir but not goodbye
I said it 'till I want to cry
Perhaps the French could tell us what to do
I wish I knew, Ah liebchen
How do I say AufWiedersehn to you

08/02/2009

Transports en commun : amour, carrosse et mystère


Mis en ligne par RioBravo


Ettore Scola - La nuit de Varennes, 1982
Hanna Schygulla (comtesse Sophie de la Borde) Laura Betti (Virginia Capacelli) Andréa Ferréol (Adélaïde Gagnon) Marcello Mastroianni (Giacomo Girolamo Casanova, chevalier de Seingalt) Jean-Louis Barrault (Edme-Nicolas Restif de la Bretonne) Daniel Gélin (M. de Wendel).