03/12/2011

Portrait craché : Grant Wood, la boutonnière et le tournevis


Grant Wood - The Perfectionist,1936-37
Via Art Contrarian


The Perfectionist (qu'on appelle aussi parfois Portrait of a woman ou Carol Kennicott) fait partie d'une série de neuf dessins au crayon, à la craie et à la gouache exécutés sur papier brun d'emballage pour illustrer une édition de luxe de Main Street, the story of Carol Kennicott de Sinclair Lewis. Sept de ces dessins représentent des personnages du roman, comme Booster ou Sentimental Yearner, et deux autres des lieux de l'action, comme Main Street Mansion.

Quand Grant Wood produit ces dessins il est déjà célèbre - American Gothic, un de ces tableaux dont le destin échappe totalement à leur créateur, est de 1930 et son chef-d'œuvre, Le dîner des moissonneurs, de 33-34. Wood vend cher ses toiles mais fait pourtant des dettes, obtient un poste à l'Université d'Iowa (1) en tant que directeur du PWAP (2) pour cet Etat, et travaille à sa légende de Plus Grand Peintre Régionaliste Américain.

On a vite fait de Wood un bucolique de l'Amérique profonde, mais c'est aussi un satiriste, un peintre de la controverse et du sous-entendu. Et dans le genre ses dessins pour Main Street comptent parmi ce qu'il a fait de mieux. Probablement parce qu'il jette sur les philistins du Middle West un autre regard que celui, intellectuel, de Lewis : le regard du farm boy qu'il a été (3), et qui ne se moque pas d'eux pour les mêmes raisons. Ici donc, comme dans American Gothic, la satire se fait aussi empathie : eh bien voilà ce que nous sommes.



Grant Wood  - Daughters of Revolution, 1932


Carol Kennicott, l'héroïne de Main Street, est une femme de médecin, bibliothécaire idéaliste qui ne supporte plus l'ennui et la mesquinerie de sa toute petite ville de Gopher Prairie, Minnesota. Elle est de la génération des années 20, de la seconde vague féministe, des idées socialisantes et des nouvelles pratiques pédagogiques... Elle voudrait  transformer sa ville mais ne trouve pas le courage d'agir, fuit à Washington, finit par revenir, vaincue mais seulement à-demi...




Elle : "Que Main Street ne puisse être rendue plus belle, je ne l'admets pas ! Que Gopher Prairie soit plus grande ou plus généreuse que l'Europe,  je ne l'admets pas ! Que laver la vaisselle suffise à satisfaire toutes les femmes, je ne l'admets pas ! Peut-être que je n'ai pas mené le bon combat, mais j'ai gardé l'espoir."

Lui : "Bien sûr que tu l'as gardé. Eh bien, bonne nuit. Quelque chose me dit qu'il pourrait neiger demain. Il faudra bientôt penser à fixer les contre-fenêtres. Dis, tu sais où la bonne a rangé le tournevis ?"
Sinclair Lewis
(les dernières phrases de) Main Street, 1920
 
La fenêtre est ouverte mais les rideaux brodés séparent nettement deux espaces - intérieur et extérieur, soulignant le retrait du modèle. La position des bras est toute en défense et défiance, le regard de côté, critique, interrogateur et même légèrement dégoûté. Pourtant ce n'est pas une de ces vieilles filles sèches que Wood a souvent peint : malgré la tresse, le col sage, le modèle ne manque pas de séduction - c'est peut-être Nan, la sœur tant aimée, que Wood a fait poser.

Le spectateur, comme l'artiste, regardent depuis la rue - le point de vue de Main Street. Ce pourrait être le regard moqueur des bouseux du coin sur une Bovary du Minnesota, mais c'est plus que cela. Car la Perfectionniste est imparfaite. Tout idéalisme a son point faible et ici, comme souvent chez les grands anxieux, un détail cloche : le deuxième bouton, qui n'est pas complètement passé. Tu prends tes grands airs mais regarde-toi... 

Mais cela retourne, justement, le sens du tableau : vous portez maintenant le regard intrusif des gens honnêtes, des habitants qui voudraient bien mettre cette Petite Dame au pas. Pour autant la Petite Dame, malgré les rideaux, ne se cache pas, et retourne le regard du spectateur. Suivez ce regard : il se porte d'abord sur les yeux du modèle puis, guidé par la double courbure des rideaux, descend découvrir le fameux bouton, puis plus bas jusqu'au point où les bras s'appuient l'un sur l'autre, remonte vers le poignet droit jusqu'aux lèvres closes par un index plus que dubitatif : et vous, vous voulez savoir ce que je pense de vous ?




On sait que Grant Wood avait eu du mal, et pris du temps pour percer dans sa petite ville de Cedar Rapids, Iowa. Onze ans dans un grenier à foin aménagé qu'il partageait avec sa mère, au-dessus du garage d'un entrepreneur de Pompes Funèbres qui exposait ses tableaux dans son Funeral Parlor. Un premier grand œuvre, le vitrail qu'on lui commande pour le Veteran's Memorial Building, qu'il dessine et fait réaliser à Munich. Cela déchaîne contre lui la furie des dames patronnesses des Daughters of American Revolution : faire faire en Allemagne le portrait de nos pauvres soldats... 


 Le vitrail de Grant Wood 


Et donc, quelques années plus tard, il peindra, tongue in cheek, les mêmes Filles de la Révolution posant fièrement devant une reproduction du tableau d'Emmanuel Leutze, Washington traversant la Delaware. Car Leutze, lui aussi, était allemand. Ce qui n'empêche pas une certaine forme d'empathie pour les Daughters, si vous regardez bien le tableau, voyez-vous. Car l'empathie, chèrement acquise, est le privilège de ceux qui ont eu des difficultés à être prophètes en leur pays.
 
Imaginez ce que c'était de soutenir les regards de Main Street quand on n'était pas riche, plutôt renfermé et d'élocution difficile, probablement gay (4) et que deux séjours à Paris, dont un à l'Académie Julian, ne vous étaient pas toujours d'un grand secours à Cedar Rapids, Iowa, 56.096 âmes. On connaît la phrase attribuée à Flaubert - Madame Bovary, c'est moi. Eh bien quelque chose me dit que mon portrait préféré, La Perfectionniste, c'est Grant Wood soi-même, en majesté.


Et sur Grant Wood, précédemment. Et encore.





(1) Malgré la résistance du corps professoral des Beaux-Arts locaux, pour lesquels Wood n'était pas assez "moderniste" et s'intéressait trop aux gens ordinaires. Certains de ses opposants qualifièrent son style de "communazi". Sur ce sujet voir R. Tripp Evans, Grant Wood : a life, Knopf, 2010 et, en ligne, Tom Snee, The ghost of Grant Wood, Iowa Alumni Magazine. 

(2) Public Works of Art Project - un programme du New Deal qui permit aux artistes de survivre à la Dépression en les salariant et en les faisant travailler pour les collectivités. 

(3) Peu de temps, certes : Wood n'a connu la campagne que dans sa prime jeunesse, jusqu'à la mort de son père fermier lorsqu'il avait dix ans.

(4) L'homosexualité de Wood a été évoquée, mais non prouvée, par certains témoins et son plus récent biographe. Elle est peut-être demeurée platonique, et en tout état de cause confinée au placard, ce qui relevait du simple bon sens dans l'Iowa des années 1930. En revanche il semble bien que ses adversaires au sein de l'Université aient utilisé la rumeur pour tenter de le faire exclure, et qu'ils y soient presque parvenus.

1 commentaire:

lechantdupain a dit…

Merci pour cet article en caustique à souhaits ! :)