15/10/2011

Boutiques de souvenirs utopiques (3) - Un tabac à Paris


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22 (10ème état), 1861


C'est un carrefour disparu du Paris de la rive gauche, au coin de la rue de l'Ecole de médecine et de la rue Larrey (1)...




...dont on distingue la plaque au premier étage de la tourelle. A cet emplacement se trouvent aujourd'hui les bâtiments de la nouvelle école de médecine, suite à son agrandissement en 1879 : les travaux ont alors fait disparaître toutes les maisons situées du côté pair entre la rue Larrey (ancienne rue du Paon) et la rue Hautefeuille, dont la tourelle, qui faisait partie de l'ancien Hôtel de Cahors. On peut la voir...




...sur le plan de Turgot, par exemple. La rue de l'Ecole de médecine s'appelait alors rue des Cordeliers.




Il en existe une photographie, peut-être par Marville...




...et prise d'un peu plus loin.

Le projet d'agrandissement datait de 1855 et c'est probablement ce qui donna à Meryon l'idée de graver ce carrefour, qui prend donc place dans la série de ses sujets du Paris en voie de destruction par Haussmann : la Pompe Notre-Dame, le Bain-froid Chevrier, la Morgue du Marché-Neuf.  Et c'est une des images les plus cryptiques d'une œuvre qui ne manque pas de rébus, secrets et devinettes.


Jacques-Louis David - Tête de Marat mort, 1793
Musée National du Château de Versailles


Tourelle dite de Marat, précise la légende. Marat fut assassiné par Charlotte Corday à son domicile du 30 rue des Cordeliers, correspondant au 18, 20 ou 22, selon les avis, de la rue de l'Ecole de médecine. Marat habitait deux pièces sur cour au premier étage, et c'est donc là que se situait la fameuse baignoire - mais il semble que les habitants du quartier avaient l'habitude de désigner la tourelle quand on leur demandait où avait été tué le Conventionnel.

Au rez-de-chaussée sur la gravure, une épicerie fait face à la boulangerie de l'autre côté de la rue. Mais plus haut, à hauteur du premier étage...




...est fixée l'enseigne d'un bureau de tabac...




 ...que rappelle, sur un pan de la Tourelle octogone, une inscription inversée sur laquelle a coulé beaucoup d'encre. 

Une autre photo d'époque, celle-là prise certainement par Marville...


Charles Marville - Rue Larrey (anciennement rue du Paon) vue de la rue de l'Ecole-de-Médecine vers la rue du jardinet, 1865


...montre au-dessous de la Tourelle l'inscription "Tabac".

Mais avant de poursuivre sur ce sujet, il faut monter plus haut...




...tout en haut de la gravure, là où un petit personnage lève les bras dans un geste probablement désespéré, au moment où il perd ses ailes - au-dessus de sa tête, le monogramme de Meryon incite à penser que l'artiste s'identifie ainsi à un Icare.


Ambroise Slodtz - Icare mort, 1743
Musée du Louvre


De cette image, Philippe Junod (2) a proposé une lecture novatrice qu'il résume ainsi :

"Méryon, au cours de ses promenades dans le vieux Paris, est attiré par le pittoresque de la tourelle de la rue de l'Ecole-de-Médecine. Apprenant qu'elle est promise à une démolition prochaine, il décide de lui consacrer une eau-forte. La vue du tableau de Baudry au Salon de 1861...


Paul Jacques Aimé Baudry - L'assassinat de Marat ou Charlotte Corday, 1860


...contribue à orienter son imagination vers la figure de Marat, dont le souvenir hante les lieux. Pour rafraîchir sa mémoire, le graveur se plonge alors dans la lecture de l'Histoire populaire de la Révolution française de Cabet, qui lui rappelle qu'il a, peut-être dans sa jeunesse, cru à l'idéal de l'Icarie, et ce retour nostalgique sus ses illusions perdues lui inspire le motif à double sens de l'«Icare», dont l'homonymie mythologique a récemment réapparu dans la poésie romantique et dans la littérature aéronautique" (3).

Quand Etienne Cabet fit paraître en 1842 sous son nom la deuxième édition du Voyage en Icarie (la première édition se présentait comme une traduction de l'anglais), Meryon, cadet de marine âgé de 20 ans, faisait voile sur la corvette Le Rhin vers la Nouvelle-Zélande. En revanche il est tout à fait possible qu'à Paris, entre 1846 et 48, il ait eu vent des débats soulevés par le livre et par la préparation de l'expédition icarienne au Texas - mais il n'en existe aucune trace. 

Meryon sympathisa avec la révolution de février 1848, on sait aussi (4) que, comme membre de la XIème légion de la Garde Nationale, il participa à la lutte contre les insurgés lors des journées de Juin - probablement lors des combats acharnés du Pont St-Michel : rien là qui détone de l'attitude de milliers de jeunes gens de sa classe sociale, et rien qui annonce une sympathie particulière pour le communisme, même utopique.

On trouve dans ses gravures certains indices qui font penser que Meryon a pu être franc-maçon. On sait d'autre part que la première loge maçonnique de Nouvelle-Zélande fut fondée à Akaroa en 1843, probablement par des marins français,  sous le nom de Loge Française Primitive Antipodienne, et qu'elle fonctionnait donc à l'endroit même et au moment où se trouvait Meryon, sur l'Ile du Sud - pour autant, on ignore tout de son éventuelle participation. Enfin, la principale influence philosophico-politique que Meryon ait subie est sans aucun doute celle du Saint-Simonisme et du positivisme comtien, par le biais d'Antoine Edouard Foleÿ, polytechnicien et officier de marine qui fut son camarade, cadet sur le Rhin...


 Charles Meryon - Portrait en pied de A. E. Foleÿ
effectué à la mine de plomb,  à bord du Rhin, ca 1842


...en même temps que l'artiste. Foleÿ était un proche disciple d'Auguste Comte, et fut même son exécuteur testamentaire. C'est probablement à travers lui que Meryon connut le père Prosper Enfantin...


Auteur inconnu - Portrait de Barthélémy Prosper Enfantin dans son costume saint-simonien, ca 1830-40
Bibliothèque de l'Arsenal


...dont il fréquentait le salon (5). Enfin on connaît l'aversion de Meryon pour Napoléon III (6) mais elle ne fait pas pour autant de lui un cabétiste - à une époque, les années 1860, où l'Icarie était d'ailleurs largement passée de mode.

C'est à peu près tout ce qu'on peut dire des idées politiques de Meryon - et il ne reste donc, pour établir un lien entre Meryon et le "communisme" icarien, que l'hypothèse de Philippe Junod : la lecture de l'Histoire de la Révolution française de Cabet, la plus bienveillante à l'égard de Marat, et à partir de là une rêverie sur l'Icarie. Dans l'image de la Tourelle, c'est évidemment ce thème d'Icare, combiné à l'inscription CABAT, qui en est l'indice majeur. Dans ses Observations de 1863 sur le catalogue de Burty, Meryon donnait son interprétation de ce CABAT

"C'est le mot TABAC qu'il faudrait lire, enseigne de marchand sur la rue, dont l'attribut se profile visiblement dans l'estampe. Les lettres de ce mot, transposées comme dans une erreur du graveur, donnent donc Cabat. Or, j'ai profité de ce jeu de mots, pour exprimer d'abord cette préférence que je donne à nombre de substances d'utilité première (le pain d'abord) sur cette plante, dont on abuse, à n'en pas douter, dans nos ville civilisées, laquelle ne devrait être employée que comme dépuratif du sang et dont l'effet est au contraire, par l'usage immodéré que nous en faisons, d'épuiser l'économie chez bon nombre de sujets. En second lieu, dans un autre sens, dans ce mot Cabat, on peut voir l'intervention de la réalité, jouant ici son rôle, que j'évoque en bonne part, autant que faire se pourra." (7)

Selon Philippe Verdier l' "intervention de la réalité" qui vient en "second sens" fait référence aux préoccupations kabbalistiques de Meryon, confirmées par Baudelaire. Et pour Philippe Junod, l'antitabagisme de l'artiste fait ici écho à celui de Cabet.


Cabet, Voyage en Icarie, 5ème éd. 1848, p.120


A quoi on pourrait ajouter que ce CABAT se présente comme une condensation quasi-freudienne de ces deux noms : CAB(ET) + (MAR)AT = CABAT.

Tant dans sa correspondance que dans ses Observations, Meryon est un habitué des explications contournées et des demi-révélations ("j'en ai dit assez, les faits parlent d'eux-mêmes" est chez lui un leitmotiv). Certaines gravures avaient des "états réservés" qui sont le versant ésotérique de l'œuvre, c'est d'ailleurs le cas de cet état n°10 de la Tourelle. Enfin son délire de persécution peut très bien expliquer que Meryon ait gardé le silence sur des éléments-clés d'interprétation, notamment politiques.


C'est ainsi : nous fouillons dans les boutiques du souvenir et voilà tout ce que nous trouvons : des images dépareillées, des témoignages incertains, des repentirs, des omissions peut-être volontaires, des reliques, des livres poussiéreux, des bâtiments abandonnés.


 Le réfectoire, bâtiment subsistant  de la communauté icarienne de Corning (Iowa)


Ils prenaient le bateau au Havre pour la Nouvelle-Orléans. Puis le Mississippi, Saint-Louis, et l'Illinois.

Nauvoo, tout ce voyage. Pour quelques bâtiments laissés vides par une précédente colonie de Mormons. Le 1er mai 1849, ils y sont quatre cent dix-huit avec Cabet, le guide, le patriarche, Papa. Pour y établir la Communauté des Biens.

La première colonie - au Texas, comme les Fouriéristes français -  avait échoué : paludisme. Cabet avait dû venir à la Nouvelle-Orléans pour reprendre en main le troupeau, le mener vers la Terre Promise.

Puis au fil des années ils allaient arriver par petits groupes, par Le Havre, La Nouvelle-Orléans et le Mississippi, tout ce voyage. 


 On board an emigrant ship - The breakfast bell 
The Graphic, 1884


L'Icarie : Lever à six heures au son du clairon, un verre de whiskey, exception à l'anti-alcoolisme officiel, avant le travail du matin aux ateliers ou aux champs. Petit déjeuner en famille à huit heures au Réfectoire et reprise du travail à neuf heures, déjeuner à treize, re-travail de quatorze à dix-huit heures.

Un  orchestre, le théâtre, la plus grande bibliothèque de l'Illinois, l'école gratuite et obligatoire de quatre à quinze ans pour filles et garçons - séparés. 



Bâtiments de la colonie icarienne de Nauvoo (Illinois) : de gauche à droite, l'école, les ruines du temple mormon et le réfectoire.


Mais aussi le repli sur soi et le soupçon. Bientôt se distinguent une majorité - et une minorité de mécontents. Viennent les soupçons de favoritisme dans la répartition du travail et des logements, la lassitude née du contrôle bureaucratique des activités. En fait Cabet est meilleur propagandiste qu'administrateur - il a des caprices, assigne les tâches selon son bon vouloir, et parfois ses lubies. Surtout, il est inquiet : l'Icarie est déficitaire, ne subsistant en fait que grâce aux subsides de Paris et aux frais d'entrée (8). Un temps il parvient à maquiller les comptes, mais c'est probablement cette inquiétude qui se traduira par un autoritarisme croissant.


Plan des installations de la colonie icarienne de Nauvoo
Source : Elizabeth Rogers - The housing and family life of the Icarian colonies, University of Iowa, 1973


Initialement le régime de l'Icarie est une dictature exercée par Cabet puis, sous la pression de l'Etat d'Illinois, il accorde une Constitution pour obtenir son statut de legal corporation. Une Assemblée Générale a les pouvoirs législatif et judiciaire, une Gérance élue par moitiés pour six mois assure l'administration. Puis Cabet retourne à Paris en 1851. Un peu plus d'un an plus tard, il revient et constate que la discipline et les mœurs se relâchent.


Etienne Cabet


Il décide d'une réforme, fait la chasse au tabac et au whiskey, oblige à travailler en silence, interdit la chasse et la pêche, rend le mariage obligatoire, édicte que chacun doit manger sans protester ce qu'on met dans son assiette au Réfectoire. La minorité se révolte, commence une lutte sourde de trois ans pendant laquelle Cabet essaiera de modifier la Constitution pour s'instituer président, et mettra même sur pied un petit service d'espionnage interne. Le débat se terminera dans la violence en 1856 quand, la minorité devenue majorité, Icarie se scinde et Cabet doit quitter Nauvoo avec ses partisans pour mourir peu après à St Louis.

A lire les comptes-rendus de ces débats de 1856, on a parfois l'impression d'assister à une première, maintes fois répétée, des ces glauques scissions groupusculaires où les ésotériques motions d'ordre se mêlent aux sous-entendus invérifiables, aux basses insultes et aux règlements de comptes sentimentaux. Et pourtant...


Portrait d'émigrants :
Ford Madox Brown - The last of England, 1855
Birmingham Museums and Art Gallery


...avant de vous gausser des Icariens, posez-vous la question : l'auriez-vous fait, le voyage ?  Du Havre à la Nouvelle-Orléans, puis le Mississippi, tout ce voyage, vers la grande première historique de la communauté des biens ?

Dans le phalanstère fouriériste, il y a encore des riches et des pauvres - ce n'est pas un empêchement car, on peut y compter, l'harmonie règnera très bientôt. Par ce biais le fouriérisme, surtout la doctrine une fois revue par Considérant, reste une affaire de porteurs de part, de shareholders : la propriété individuelle n'est pas bannie, on peut comprendre qu'on investisse dans un phalanstère, et c'est bien ce que fait un Godin au Texas.

L'Icarie, c'est une autre paire de manche : à l'arrivée on abandonne tous ses biens personnels - et rien ne peut être acquis que ce soit par le travail, le don ou l'héritage. Les femmes qui arrivaient avec des bijoux, une robe de soie ou du maquillage devaient les laisser :  toutes ne pouvant en avoir, c'eût été un ferment d'inégalité. En Icarie point de patron philanthrope et généreux à la Godin ou à la Robert Owen - mais les cotisations des membres - et la houlette de Papa, bien sûr. Mais avant de sourire encore, posez-vous la question : l'auriez-vous fait, le Premier Grand Saut de 1848, sans un patriarche pour guide ? 

Quand à l'autre question - comment se débarrasser après cela du Patriarche, comme dirait Meryon "Je n'y reviendrai pas ici, pensant que ceux qui veulent bien l'examiner avec intérêt et attention doivent en comprendre, en en trouver le sens vrai et entier, auquel j'attribue, je le répète, une importance capitale" (9).


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22, (10ème état), 1861, détail.


Car c'est ainsi : nous fouillons dans les boutiques du souvenir et voilà tout ce que nous trouvons : des images dépareillées, des souvenirs incertains, des gloses divergentes, des repentirs, des rancœurs mal éteintes et des espoirs abandonnés, des omissions peut-être volontaires, des vérités que nous ne connaîtrons jamais.


"Cette pièce, quoique de petite dimension est, à mon sens (et j'ai de fortes raisons pour penser ainsi) mon œuvre capitale : je parle de l'état où est la composition du ciel : c'est-à-dire, d'une part, la Justice qui, à la vue de la Vérité resplendissante de lumière, défaille, ses balances, son glaive, s'échappant de ses mains..." (9).

La Tourelle date de 1861, donc après que Meryon soit sorti de Charenton. La période qui court de son premier internement (1858-59) au second et dernier (1866) compte quelques chefs-d'œuvres - Le collège Henri-IV, le Ministère de la Marine et cette Tourelle - et une particularité, les ciels.

Les ciels de Meryon ont toujours paru contenir quelque menace - ominous, le terme qu'emploient à leur propos les critiques anglophones entre bien en résonance avec ces nuées immobiles, ces traînées d'oiseaux noirs. Comme si Meryon captait la capacité de mauvais augure de ces étroites rues parisiennes surplombées de hautes façades rigides, sombres, scandées de fenêtres d'un noir d'encre. S'il est une ville pour la mélancolie...

Pourtant, à partir de 1860 et de la reprise du Pont-au-Change, les ciels de Meryon ne sont plus seulement menaçants, mais aussi singulièrement peuplés. D'oiseaux du Pacifique, de baleines, de barques mélanésiennes, de chars triomphaux, d'allégories...



Charles Meryon - Collège Henri IV (ou Lycée Napoléon), 1863-64, détail


Charles Meryon - Le Ministère de la Marine, 1865, détail


Charles Meryon - Le Pont-au-Change, état X, 1859-60 détail


A partir de l'état 10 du Pont-au-Change, précisément, où se dessine sur le ciel ce que Louise Herlin a appelé dans un poème

...l'envol numineux des oiseaux de Méryon (10).

Ominous/numineux, omen/numen : transition du présage à la manifestation de la volonté des dieux.

Selon Meryon dans la légende qu'il a gravée, l'aérienne allégorie de la Tourelle montre la  "Sainte, Inviolable vérité, divin flambeau de l'âme" qui, "quand le chaos est sur la Terre" descend "des cieux pour éclairer les hommes et régler les décrets de la stricte Justice". 

Il a précisé sa pensée, si l'on peut dire, dans une lettre à Burty : "pourquoi la Justice laisse-t-elle tomber ses attributs ? Question de la plus haute gravité cela se comprend (...) Mû par la volonté, quelque téméraire qu'elle fût, de dévoiler des fautes de la plus funeste influence qui soit au monde, j'ai fait effort sur moi-même et malgré les battements d'un cœur mal à l'aise dans on étroite cage, j'ai tracé d'une main tremblante ces lignes testatrices d'excès, d'erreurs à jamais regrettables qu'au nom du salut de tous il faut à jamais aussi prévenir (...) Oui les balances et le glaive se sont échappés des mains de cette Justice, bien forte cependant... Qui donc les relèvera (11) ?"

Dans la même lettre, il désigne la figure de l'Icare comme celle de "l'innocence lésée, violée" et souligne l'importance des "deux figures placées sur le toit, les couvreurs dans lesquels on peut voir une personnification de cette si nombreuse classe d'hommes qui ne trouvent l'existence que dans l'exercice de fonctions... 


 Les couvreurs

...pour un salaire trop modique sans doute" (11). Nous avons donc quatre figures, celle de l'Icare que l'on pourrait aussi bien interpréter, à la manière romantique, comme une image de l'artiste, celle des travailleurs, la Justice et la Vérité.

Ces allégories ont elles aussi fait couler beaucoup d'encre. Philippe Junod propose ses interprétations - vengeance de Marat, ou encore illustration de ses idées sur la relativité des lois. Mais si on accepte le parallèle de Marat et Cabet, pourquoi ne pas prendre aussi au mot ce Fiat Lux et l'idéalisme de Meryon ? Admettons que Meryon mette en parallèle la fin violente de Marat et les âpres dissensions qui secouèrent l'Icarie - elles étaient de notoriété publique. Qu'il en tire la leçon mélancolique (Oui les balances et le glaive se sont échappés des mains de cette Justice) mais que dans ce feu qui fait fondre les ailes d'Icare il trouve aussi la Vérité - car ce qui aveugle et éblouit peut aussi éclairer.

La lumière surprend toutes ces figures dans un moment de faiblesse - l'Icare-artiste perdant ses ailes, la Justice laissant choir ses attributs, les travailleurs forcés de suspendre leur ouvrage - c'est une manifestation de la Vérité dans un éclair, un arrêt, une panne, une immobilisation avant la chute, une sidération avant la catastrophe qui est peut-être aussi une possibilité de la conjurer ("Qui donc les relèvera ?"). Et dans cette hypothèse le Fiat Lux, gravé puis effacé, marquerait l'apparition, unique dans ses ciels et dans toute l'œuvre de Meryon peintre-graveur, de ce qu'il faut bien appeler une lumière messianique.


Charles Meryon - Tourelle, rue de l'école de médecine, 22 (13ème état après effacement des figures allégoriques), 1861-1863







Sur les Icaries américaines, on peut se reférer à Robert P. Sutton, Les Icariens, the utopian dream in Europe and America, 1994.

On trouvera ici les textes du débat entre minorité et majorité de Nauvoo.

On peut visiter le site de la colonie icarienne de Corning (Iowa).



(1) Après l'absorption de la rue Larrey par le boulevard St Germain et l'Ecole de médecine, son nom a été redonné en 1881 à la rue de la Pitié dans le Vème, près de la place du Puits de l'Ermite et de la Mosquée de Paris.

(2) Philippe Junod, Meryon en Icare ? Hypothèses pour une lecture de la Tourelle, rue de l'Ecole-de-médecine, in Chemins de traverse, Essais sur l'Histoire des Arts, infolio éd.  2007, pp. 53-82.

(3) Ibid. p. 79.

(4) Cf. Roger Collins, Charles Meryon, a life, p. 96.

(5) Jean Ducros, Charles Meryon officier de marin peintre-graveur, Musée de la Marine, 1968, n° 175, 176 et 183. 

(6) Elle donne lieu à quelques gravures hilarantes dans ses dernières années, comme Petit Prince dito et Rébus : Non non Morny n'est pas mort car il noce encore, n° 92 et 98 du catalogue de Schneiderman.

(7) Charles Meryon, Mes observations (1863), éd. par Philippe Verdier, Gazette des Beaux-Arts, décembre 1983, p. 226.

(8) Chaque Icarien devait payer six cents francs de droit d'entrée : pour un ouvrier parisien qualifié, cela pouvait représenter six à dix mois de salaire, mais avec réalisme Cabet abaissa ce droit à quatre cents puis trois cents francs. Les trois quarts de la somme étaient remboursés au candidat jugé inapte à la fin du stage d'admission.

(9)  Charles Meryon, Mes observations (1863), p. 226.

(10) Louise Herlin, Fleuve, in Les oiseaux de Méryon, poèmes, La Différence éd. 1993, p. 32.

(11) Lettre de Meryon à Philippe Burty du 12 juillet 1861, citée par Ph. Junod.



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