10/10/2011

Tableaux berlinois (2) : sainteté et bestiaire


 Escargot de l'Oberbaumbrücke



 Crocodile de Kreuzberg



 Moineau des bords de la Spree



Seul de son espèce

08/10/2011

Boutiques de souvenirs utopiques (1) : Le mug de Guise


Familistère de Guise, fronton du Pavillon Central


Cent-dix ans d'existence  ou presque (1859-1968), près de deux mille ouvriers et employés dans l'usine attenante, plus de mille huit cents habitants dans le complexe d'habitation ("Palais Social") à son plus haut.




Le logement à vie, une pièce par personne (1) ce qui était exceptionnel à l'époque pour des ouvriers. Prise en charge collective des nouveaux-nés et nourrissons. Ecole gratuite, laïque, obligatoire et mixte dès la fin des années 1860.  Caisses de retraite (à 60 ans) et de protection sociale. Théâtre, buvette, buanderie, bains et piscine, magasins collectifs, bibliothèque, orchestre, brigade de pompiers et, in fine, service de pompes funèbres intégré.



La cour intérieure du pavillon Central.



Quatre pavillons au total, à l'image du Pavillon Central aujourd'hui partiellement transformé en musée.



Maquette de pavillon
Musée du Familistère de Guise


Chaque appartement traversant, donnant à la fois sur l'extérieur et sur la cour centrale.


Maquette de deux appartements
Musée du Familistère de Guise


Les fenêtres moins hautes à l'étage supérieur, afin que la lumière ne soit pas inégalement distribuée. Au moins au début, ouvriers, employés et cadres logés à la même enseigne et dans les même conditions.






Un patron qui a été fouriériste (2), qui dépose des brevets et réussit dans la fabrication des poêles en fonte. Un hygiéniste, tenant de l'Association Capital-travail. Après avoir construit le Familistère, il promeut l'Association (intégrant le Familistère et l'usine) en deux temps : en 1878, première distribution de bénéfices sous forme de participation au capital...


 Statue de Godin devant le Familistère


...en 1880 constitution de la Société du Familistère, Association coopérative du capital et du travail. Il ne s'agit ni d'une coopérative traditionnelle - l'initiative et les statuts viennent du seul patron Godin, ni de paternalisme classique - il y a transfert réel du patrimoine, usine comprise, à l'Association (3) qui reste cependant présidée par Godin.

L'Association est hiérarchisée : au sommet, les Associés, puis les Sociétaires - associés et sociétaires sont obligatoirement résidents du Familistère. Ensuite viennent les Participants, suivis des Intéressés. Enfin les Auxiliaires, ouvriers ou employés de l'Association mais qui n'en font pas partie. Leur reviennent les travaux les plus pénibles et en même temps les rémunérations les plus faibles : ils sont ceux qui profitent le moins du partage des bénéfices.






Entre ces catégories, les écarts de rémunération se creusent - à la fin des années 1930 le salaire d'un Auxiliaire est le tiers de la rémunération d'un Associé. Et entre ces statuts, on progresse par concours et par élection - c'est-à-dire en fait par cooptation par les pairs, sous le contrôle du Conseil de Gérance, et sur des critères de moralité et de conformité aux règles et à l'esprit de l'Association.

Le Familistère connaît aussi des grèves. Ainsi en 1880 : "pour constituer l'Association, Godin, fidèle au principe de l'élection, n'avait nommé qu'un petit nombre d'associés, leur laissant le soin de désigner ceux qui, avec eux, constitueraient l'assemblée générale. Le mécontentement des autres entraîna un arrêt de travail. Face à cette grève - qui ne dura que quelques heures - Godin réagit vivement. Il considéra comme annulées les demandes d'admission (...) et exigea que de nouvelles demande soient présentées" (4).






Ainsi également en 1929 : les auxiliaires se mettent en grève pour protester contre les bas salaires. Et la direction - c'est-à-dire l'administrateur-gérant de l'Association, fait exclure du Familistère les associés qui ont rejoint les grévistes, et fait intervenir les gardes mobiles pour protéger la "liberté du travail" (5). C'est l'envers de l'utopie. 



Trois photos précédentes : 
Familistère de Guise, Pavillon Central, appartements ouvriers reconstitués


Car le Familistère est bien une utopie réalisée, héritée elle-même du Phalanstère fouriériste, dont elle reprend en partie le plan et le dessein - faire ici et maintenant le bonheur du genre humain. En partie seulement : ce qui est au cœur du dispositif fouriériste, l'attraction, le calcul et l'organisation des passions, les séries passionnées, l'accord des intérêts croisés, Godin l'abandonne - il ne retient pour l'essentiel que l'associationnisme et l'institution phalanstérienne, symboliquement refermée sur elle-même : la grande rue interne du bâtiment fouriériste...





Victor Considérant - Vue perspective du Phalanstère



...se replie en trois cours intérieures, celles des trois pavillons initiaux, suivis au sud-ouest du Pavillon Cambrai, isolé avec sa cour à ciel ouvert. Mais le but est de procurer aux ouvriers les équivalents de la richesse - pas moins, pas plus.



Plan-relief du Familistère de Guise



Godin n'était pas seulement un lecteur de Fourier, mais aussi de Swedenborg. On sait qu'il adhère au spiritisme - probablement vers 1854, au moment où il laisse une partie de sa fortune dans une première expérience de phalanstère impulsée par Considérant à dans le Texas, et où il commence à élaborer sa propre doctrine.


 
 Le buste de Godin dans son appartement de l'aile droite


En esprit pratique, il inventera même un appareil destiné à faciliter les dictées médiumniques. Anticlérical mais spiritualiste, Godin est un socialiste du genre religieux, grande différence aussi d'avec Fourier.




C'est d'ailleurs le sentiment diffus que l'on éprouve à visiter le Palais Social : qu'ici l'amélioration de la condition ouvrière n'avait pas tant pour but de parvenir au bonheur par le jeu des passions que de préparer l'homme nouveau à la transmigration des âmes (6).


Plaques scellées dans la cour du Pavillon Central


Car finalement c'est peut-être cela, habiter l'Utopie à contre-temps - quand partout ailleurs elle n'est pas de mise - pendant cent-dix ans se saluer dans la cour, organiser des fêtes, décerner des médailles le premier Mai, et tous les jours fondre le bronze, élever les enfants qui à leur tour feront de même - attendre cent-dix ans la transmigration des âmes ?  Une utopie en suspens c'est peut-être cela - l'isolat, le vase clos, le regard vers le ciel.





La verrière du pavillon Central


En 1968, cela fait déjà six ans que les affaires sont mauvaises. La Société se transforme en Godin SA pour se préparer à une fusion et, en 1970, elle est filiale de Le Creuset. Les écoles sont vendues à la Ville, et les pavillons d'habitation deviennent de simples copropriétés - ce qu'ils sont encore, classés monuments historique en 1990, partiellement muséifiés pour le pavillon Central et la buanderie-piscine. Dans les locaux de l'ancien économat, est installée une boutique de souvenirs.






A l'autre bout de Guise, une équipe de bénévoles restaure lentement les quinze hectares de fortifications du château des ducs. Entre les reliques des guerres de religion et le musée de l'Utopie, une petite ville de province se retourne dans son sommeil.





(1) 0,96 exactement en moyenne selon Jean-Luc Pinol, Le Palais Social, les projets de Godin et les pratiques familistériennes, in Thierry Paquot et Marc Bédarida, Habiter l'utopie, le Familistère Godin à Guise, Editions de La Villette, 2004.

(2) Plus exactement, partisan du fouriérisme "moralisé" par Victor Considérant.

(3) C'est une Société en commandite simple, dirigée par un administrateur-gérant désigné par l'Assemblée Générale, et révocable dans les seuls cas de malversation ou de pertes successives. Pour parer aux manœuvres possibles des héritiers Godin, la créance des héritiers réservataires était transformée en dette hypothécaire remboursable à long terme, prélevée sur les bénéfices de l'entreprise et donc de l'Association - sur les techniques comptables utilisées par l'Association pour alléger le poids de cette dette voir René Rabaud, Causerie sur le centenaire de l'Association, 1980, in Paquot et Bédarida, op. cit. pp. 214-215.

(4) René Rabaud, ibid. p. 213.

(5) La politique de bas salaires que combattaient les auxiliaires n'était pas due prioritairement au remboursement de la dette hypothécaire ni au financement des charges de fonctionnement du Palais Social et de ses services, mais à la structure de rémunération duale : tout ce qui est affecté à la répartition des bénéfices aux porteurs de de part (associés, sociétaires, etc., chacun selon son statut ) est en fait déduit du salaire direct. C'est la conséquence directe de la doctrine familistérienne - aggravée par le fait que, les retraités continuant d'être logés dans le Palais Social, le manque de logements disponibles réduisait automatiquement, suivant les statuts, le nombre d'associés et de sociétaires et donc la possibilité de promotion.

(6) "C'est non seulement pour votre intérêt présent, mais aussi pour la plus grande satisfaction de votre vie après la mort du corps, que je vous convie à ces études. Car l'homme, je vous l'ai déjà dit, se prépare en ce monde même les conditions de l'existence qui suivra celle-ci; mais hélas vous manquez de foi et vous criez à l'impossible." Conférence de Godin au Théâtre du Familistère, transcrite par Jean-François Rey, Jean-Baptiste André Godin, in Paquot et Bédarida, op. cit. pp. 34-35.

24/09/2011

La forme d'une ville : Berlin


Mentalgassi - Installation de rue à Berlin 
Source



Les chats partent pour Berlin, avec la camionnette. Retour vers le 8 septembre.

Voir le blog de Mentalgassi.

23/09/2011

Précoce automne : Inness


George Inness - Early autumn, Montclair, 1891
Delaware art museum
Via Daily artist

22/09/2011

L'art de la fenêtre : Carus


Carl Gustav Carus - Pièce avec balcon et vue sur la baie de Naples, 1829-30  
Alte Nationalgalerie, Berlin
Via amare-habeo

20/09/2011

Ciel... Needell


Philip Needell - In the doldrums, 1928
Via Modern Printmakers

19/09/2011

Ronde de nuit : Warren Criswell


Adventure most unto itself
The Soul condemned to be;
Attended by a Single Hound --
Its own Identity.

(Emily Dickinson)

Warren Criswell - The Crossing

Mis en ligne par Warren Criswell


Voir le site de Warren Criswell

16/09/2011

Le greffe : Traylor


Bill Traylor - Blue cat, 1939-1942
Source (via or whatever)



William Traylor naît esclave en 1854 en Alabama, dans la plantation de George Hartwell Traylor. Une fois libérée, sa famille reste sur la plantation, comme tant d'autres sharecroppers (métayers). A partir de 1939, William Traylor s'installe à Montgomery où il travaille d'abord sans une fabrique de chaussures - puis, atteint de rhumatismes, il doit se contenter de l'aide sociale, dormant dans l'arrière-boutique d'un entrepreneur de pompes funèbres. Il a quatre-vingt-six ans. Et là, durant la journée, assis sur le trottoir de Monroe street...




...il dessine ses souvenirs de la ferme et tout ce qu'il voit, animaux et scènes de la rue. Sur des bouts de carton.




En quatre ans, il produit 1200 à 1500 dessins qui seront recueillis par Charles Shannon, un peintre blanc qui le remarque, le soutient financièrement et organise quelques expositions. 


Bill Traylor - Talking couple, ca 1940


Vers 1946 Traylor est atteint de gangrène à une jambe et amputé, il meurt en 1949. On peut lire une biographie plus complète ici et voir quelques dessins ou , ou encore .



 Source : Pour la Gloire



Charlie Patton - Some These Days I'll Be Gone
Mis en ligne par TheBluesfan12

14/09/2011

L'art du balai : à la personne




Tous les matins sur le coup de huit heures
Largo do Chiado à Lisbonne
elle  balaie, elle fait place nette
pour les touristes.
Juste après ils viendront s'asseoir
où le guide leur dit que venait le poète
café A Brasileira, sur la chaise de bronze
pour lui tenir la main 
et la photographie.




Não me preguem no braço !
Ne me prenez pas le bras !
Não gosto que me preguem no braço. Quero ser sòsinho.
Je n'aime pas qu'on me prenne le bras. Je veux être seul.
Já disse que sou só sòsinho !
Je l'ai déjà dit, je suis seul !
Ah, que maçada quererem que eu seja de companhia !
Ah, la barbe, que l'on me veuille de bonne compagnie !

Fernando Pessoa, Lisbon revisited, 1923.
Poésies et proses de Álvaro de Campos publiées du vivant de Fernando Pessoa, trad. Dominique Touati, La Différence éd. 1989.

Et ce soir il y aura fête
on boira de la bière
toute la nuit 
dans les petites rues qui vont à Bairro Alto.
Le lendemain
elle balaiera.




Comme on sait, Pessoa veut dire en portugais Personne. En un sens, la balayeuse de Pessoa effectue un service à la personne - sur ce sujet, une lecture intéressante :




(et une critique ici).




13/09/2011

Brillez lanternes de papier : Fukushima



Lâcher de ballons en papier à Soma, préfecture de Fukushima, le 11 septembre 2011
Mis en ligne par sekinegg


Le 11 septembre était aussi un anniversaire au Japon : six mois après Fukushima. La dernière carte de contamination publiée par le MEXT date à ce jour du 11 août, mais les données de relevé plus récentes peuvent être consultées ici

Petite coïncidence, la Nuclear Regulatory Commission (NRC) états-unienne a récemment communiqué au public un état des mesures de sécurité demandées à l'industrie nucléaire après les événements du 11/09/2001 (via All Things Nuclear). 

On y apprend que la mise en conformité, initialement prévue au 31 août 2002, a attendu quelque six ans de plus suite aux atermoiements des opérateurs...


28/08/2011

Les chats font leurs bagages...

...ils s'en vont ici...








...et .

Retour vers le 15 septembre.



27/08/2011

The cat's meow : un peu plus à l'ouest



- J'aime bien ce qu'on entend, dit Mme Chat
- C'est à Saint-Cloud, c'est Rock en Seine, répond M. Chat

Les chats ont l'ouïe fine, et l'oreille pointée vers l'ouest.


Interpol - Success
Mis en ligne par MomoQotSa

26/08/2011

Chambre d'enfant : ...du pays de sous la terre, là-bas, dans les ravins du Pourcassés



Joan Bodon - L'enfant polit/L'enfant joli
Contes del Drac, 1975
Mis en ligne par AnPrionsaBeag


Texte français ici. Sur et de Joan Bodon, également et . Et des œuvres .

24/08/2011

Vautournesols


 Les tournesols de la Cité des Fleurs...


 ...et les vautours du Square des Batignolles
Louis de Monard, Les Vautours, 1930


Devant nous, la dame qui téléphonait : "connaissais-tu la Cité des fleurs ?... c'est très joli, pourtant c'est dans le mauvais dix-septième..."


Il y a du Bon et du Mauvais
Il faut de tout pour faire un monde :
Nounous noires pour enfants blondes -
Aux cuisines, les sans-papiers.

Les cafés chics se multiplient
Les kebab n'ont pas une chance
Quand le bail vient à échéance
Tu suis les enchères, ou tu plies.

On évalue, on fait son tour
Dans la Cité des tournesols -
Le Bon jette un œil de vautour
Sur le Mauvais, aux Batignolles.




21/08/2011

L'art de la lecture : Stott


William Stott of Oldham - CMS Readin by Gaslight, 1884
Via Дневник LNora

18/08/2011

Les histoires de M. Chat : la marche à l'autruche




- Quel est ce bruit soudain ?  dit M. Chat, interrompant sa lecture

- La Diane du matin sonnait dans les casernes, soupire Mme Chat, il est six heures...




- Toujours dans Robert Pinget ? interroge Mme Chat

- Bien sûr, tu sais que j'ai décidé de le relire dans l'ordre chronologique, car





- Et tu en es où ? bâille-t-elle

- en 1952 - année où, juste après Entre Fantoine et Agapa, Pinget publie




Dans Mahu, on sent que Pinget a lu Beckett - Molloy est de 1951. Alors que dans son premier livre, Entre Fantoine et Agapa, on pense plutôt  à Michaux et à Max Jacob.

- Max Jacob, ronronne Mme Chat... on retournera à Saint-Benoît-sur-Loire ?

- Je ne sais pas... (M. Chat se renfrogne) depuis que leurs chants grégoriens sont en français...

- (elle persifle) Mon pauvre minou... tu sais que si tu continues, la prochaine fois tu te réincarneras en Philippe Muray ?

- (Il la griffe) Plutôt me réincarner en escalope ! En fait je me souviens de cette petite mélodie du dimanche de Pâques (il chantonne)
Dic nobis Maria
Quid vidisti in via...



Wipon de Bourgogne (attr.) - Séquence grégorienne Victimae paschali laudes
du dimanche de Pâques
Mis en ligne par pervisibilia

...tu sais que c'est aussi chez Cendrars, Les Pâques à New-York ?

- Très joli en effet, mon minou, mais tout ça c'est ta prime jeunesse catholico-trotskyste, c'est du réchauffé plus de saison...Et à propos d'in via, si nous allions marcher un peu ?

Il se dirigent vers le métro - Mais, juste comme ils y parviennent...

...Ciel ! s'écrie M. Chat Comment ai-je pu oublier que le mois d'Août... 




...est le mois des héros - et des pires, les héros à bon marché, ceux qui ne sont de sortie que pour les plus longs congés scolaires...




Tous deux se blotissent contre le mur tandis que les premiers salariés matinaux descendent l'escalier, bombant le torse dès qu'ils ont vu l'affiche, rentrant le ventre, les maxillaires saillants et le poignet crispé sur un désintégrateur heureusement inexistant - on les sent prêts à rugir, aujourd'hui la concurrence n'aura qu'à bien se tenir...

- Ces images ont un incroyable pouvoir de suggestion, murmure M. Chat, elle font appel aux couches les plus archaïques du cerveau reptilien, et justement le salarié mal réveillé...

Il n'a pas le temps de terminer, trois guerriers bottés de cuir noir le piétinent au passage - prudent, il ne moufte pas.




Mme Chat le déplie, le relève et l'époussète, puis le traîne jusqu'au quai. Là, ils lèvent les yeux... et se figent, tétanisés jusqu'au dernier poil.

Enfer ! éructe M. Chat, comment avons-nous pu nous laisser surprendre ainsi, tu sais bien que le mois d'août est le mois...





...des bonnes causes, et des plus menaçantes, les causes à bas prix, celles qui profitent des tarifs de l'affichage ? Ferme les yeux ! Les paralogismes de ces slogans sont encore plus destructeurs pour l'équilibre mental que le leveraged buy-out pour l'économie réelle... (il la secoue mais elle ne réagit pas - les yeux fixes et vitreux elle répète sans cesse je veux donner... je veux être bénévole...)

M. Chat (tout en criant il cherche désespérément des yeux un défibrillateur) : Réfléchis ! Quand on te dit nous sommes tous la solution c'est uniquement pour t'inculquer que c'est toi le problème - et, pareillement...




...au nom de quoi un sport, fût-il le plus médiatisé au monde, qui n'a jamais amélioré d'un iota les conditions de vie de ceux qui ont déjà un toit, pourrait-il résoudre le problème des sans-abri ? Il s'agit tout bonnement de la énième propagande pour l'esprit de compétition, et de plus, là où il a le moins à faire...

Madame Chat, faiblement : Tu ne crois plus en Lilian Thuram ?

Monsieur Chat : Je mets plutôt mon peu de foi dans les sponsors : Telmex, SFR, Sodexo et la Française des jeux ...

Madame Chat : Mmmm... (elle se relève).

Ils prennent le métro.

entracte

Ligne 10 du métro de Paris : Boulogne-Pont de St-Cloud - Javel-André Citroën
Mis en ligne par 46arthurdu

Pendant le trajet, M. Chat cherche à distraire Mme Chat de ses récentes émotions - il imagine diverses Coupes du Monde propres à mobiliser les sponsors afin de ne pas laisser vierges les affichages du mois d'Août  :

  • La Coupe du monde de football des lecteurs inconditionnels de Claude Allègre - le prix serait un exemplaire de luxe, hors commerce et numéroté, de Faut-il avoir peur du nucléaire (2011), ouvrage présenté sous une superbe couverture amiantée destinée à le protéger de l'imposture du changement climatique
  • La Coupe du monde de football des dégustateurs inquiets de sanglier breton
  • La Coupe du monde de football  des auditeurs infatigables d'Alain Finkielkraut - le prix serait un exemplaire de luxe, hors commerce et numéroté, du Nouveau désordre amoureux (1977) sous une couverture pleine peau de sanglier breton
  • La Coupe du monde de football des consultants en gestion du stress des salariés
  • La Coupe du monde de football des gérants de Hedge Funds investissant dans les cabinets de conseil en gestion du stress des salariés
  • La Coupe du monde de football des psychanalystes du Quatrième Groupe en recherche d'emploi de coach pour France Télécom-Orange
  • La Coupe du monde de football des héritiers spirituels de Charles Pasqua
  • La Coupe du monde de football des gardes du corps de Bernard-Henri Lévy
  • La Coupe du monde de football des ex-lieutenants de Bob Denard
  • La Coupe du monde de football des ex-sherpas de Bernard Kouchner
  • La Coupe du monde de football "spéciale droits de l'homme et pays en développement" réunissant les vainqueurs des quatre précédentes
  • La Coupe du monde de football des conseillers en communication potentiels de Nicolas Sarkozy
  • La Coupe du monde de football des personnes éventuellement intéressées par le processus de nomination du Procureur de la République de Nanterre (cette dernière se jouera sur invitation et dans la plus stricte intimité)
  • La coupe du monde de football des Blocs Identitaires Mâles Blancs Chrétiens Occidentaux (sous réserve, dans l'attente d'un généreux financement par l'émir du Qatar)
  • La coupe du monde de football des chargés de communication stagiaires de la Ville de Paris payés au lance-pierre pour trouver la moindre idée de ce qu'on pourrait bien foutre dans cette ville au mois d'août quand il pleut sur Paris-plage

Mme Chat : Ce n'est pas du tout drôle.

M. Chat : écoute...



...les musiciens de Lviv
Mis en ligne par PeeGii



Ils émergent du métro au milieu d'un paysage dévasté.






Mme Chat : Que s'est-il donc passé ?




M. Chat : Est-il possible que le Boulevard St-Michel ait été sauvé, comme récemment la Grèce, le Portugal, l'Espagne ou le Royaume-Uni ?




Ils se dirigent vers la place de la Sorbonne - M. Chat tombe en arrêt devant la vitrine de la librairie philosophique...

Mme Chat : Je te préviens,  je n'entre pas chez Vrin,  je m'y ennuie à en sécher sur place...

M. Chat : c'est que... (il abandonne piteusement son plan qui était de rechercher pour la trente-et-unième fois un exemplaire d'occasion de 




qu'il a perdu et qu'il recherche désespérément depuis douze ans) (1)... Habilement (pense-t-il) il change de sujet

- Tu as vu ? On écrit de plus en plus de ces trucs-là :




Tu te souviens d'Henri Lefebvre et de la Critique de la Vie Quotidienne ? Là c'est exactement l'inverse, une espèce de réenchantement en solde, Philippe Delerm déguisé en Walter Benjamin...

-Tss Tss, dit Mme Chat, ta prochaine réincarnation...

- Je t'assure, tiens justement, écoute (il sort Mahu de sa poche) à propos de la marche...




...n'est-ce-pas tout autre chose que faire corps, prendre corps... et tout ce baratin déclinable en magazine ?

- Peut-être... Allons donc jouer sur le velours au Luxembourg, tiens, ça te rappellera tes premières amours - allons mater les faunes.






Bronze pour bronze, dit M. Chat, j'aime autant le monument kitsch à l'autruche inconnue...



Auguste Cain - Le lion de Nubie et sa proie, 1870


Mme Chat : Pauvre bête...

M. Chat, rêveur : C'est là que je donnais rendez-vous, du temps de ma prime jeunesse précitée.

Mme Chat, émue : Mon minou, ce sera notre rendez-vous ? 

M. Chat : Mmm... 

Ils reprennent le métro.



Une violoniste dans le métro parisien
Mis en ligne par UnStevie




(1) Entre autres, ce livre comprend un intéressant chapitre sur Hegel lecteur de Louis-Sébastien Mercier, et de sa pièce Montesquieu à Marseille. Les sponsors seraient certainement intéressés par les réflexions de Hegel sur les tourments des Belles Âmes bienfaitrices qui refusent obstinément d'accepter les remerciements : "c'est la générosité qui se cache... un sentiment de honte devant une situation qui déçoit par son insuffisance." (Hegel, Première esquisse de l'Esprit du christianisme et son destin, éd. Nohl p. 389, citée par d'Hondt pp.156-157). La pièce de Mercier a pour thème un bienfaiteur qui cherche avec obstination à rester caché et anonyme.