03/06/2008

Too sexy for my cat




En langue des signes
Mis en ligne par chuckpoe

28/05/2008

Shanjih

Les photos qui illustrent ce billet viennent de la galerie Flicker sur Shanjih de cypherone@Taiwan's, sous licence CreativeCommons

Dans les année soixante des promoteurs taïwanais financés par le gouvernement eurent l'idée de construire un complexe résidentiel original à Shanjih - ou San-Zhr (三芝) selon les transcriptions - une ville de la côte nord de Taïwan. Des appartements de luxe en forme de coques, et un petit parc de loisirs.

On raconte que des accidents du travail, mortels pour certains, se multiplièrent dans les équipes de construction. Et que très vite plus personne ne voulut y venir.



Dans la culture chinoise les fantômes sont une affaire sérieuse. A partir du moment où le bruit se répandit que le site était hanté, il était évidemment hors de question que quelqu'un achète un de ces appartements - et il était encore moins envisageable de les détruire, sous peine de subir la colère des âmes en peine qui en ont fait leur domicile.

Outre les photos de CypherOne, on peut voir ici celles de Craig Ferguson, dont on peut lire aussi le petit compte-rendu de visite à Shanjih, station balnéaire pour fantômes chinois.

27/05/2008

Le Buffet (1) : Le soleil dans la bibliothèque


1967 - c'est l'année de La Chinoise.

Elle m'a toujours fait penser à un buffet, la vieille Sorbonne - un vieux buffet Louis-XIII rénové XIXème, avec ses moulures, ses corniches et ses clochetons décoratifs. Tout y sentait la cire et le vieux bois chauffé - un peu le moisi aussi, il faut bien dire. Entrer par le porche de la cour, tourner tout de suite à gauche, grimper l'escalier C au bout de la colonnade, s'arrêter au premier étage, là où même la poussière est pensive. C'était avant les vigiles, avant la découpe en Universités numérotées, avant les UER et les UFR, avant tout. C'était la philo du Buffet, pour un an encore.

On s'asseyait dans une salle, et dans un silence vaguement médusé on écoutait des voix qui semblaient déjà venir d'un autre siècle. Comme le dit Lindenberg (1) "la Sorbonne des sixties est encore telle qu'elle était dans les années 1930...les professeurs aussi sont d'époque"...

...Jean Wahl, révoqué en 1940 parce que juif, puis envoyé à Drancy pour le remercier d'avoir au cours des années 20 réintroduit Hegel et Kierkegaard (2) dans la philosophie française, évadé avant qu'on le fourre dans un convoi et redevenu via New-York professeur au Buffet, Jean Wahl que certains non-initiés prenaient pour un clochard égaré quand il s'asseyait sur un banc entre deux cours...

...Jean Grenier, qui était déjà trente ans plus tôt le prof d'Albert Camus, et qui monologuait comme dans un rêve éveillé, salle Cavaillès devant un public clairsemé - Grenier qui avait vécu, lui, en taoïste les années de guerre, les consacrant à recueillir ces confessions et ces murmures qui composent le sidérant Sous l'occupation (3)...


Edouard Toudouze - Etudiant du Moyen-âge, étude pour les décors de la Sorbonne


...Jankélévitch qui philosophait comme Charlie Parker jouait du saxophone, en sautant quelques accords, devant un public pour le coup pas clairsemé du tout - Janké pour les habitués, révoqué lui aussi en 40, résistant, de retour au Buffet dix ans plus tard, abritant autour de lui les quelques assistants gauchisants ou atypiques qui résistaient au conformisme ambiant...


...conformisme qui faisait les inépuisables fonds de tiroir du Buffet, Platon-Leibniz-et-Kant, chantournés et polis (4) puis, comme le bois des amphis, cirés, salis et recirés, détaillés au millimètre sous les fresques de Puvis de Chavanne qu'un soleil languissant peinait à éclairer à travers les carreaux voilés d'une poussière décennale. De temps en temps, sardonique, Raymond Aron poussait une porte, déboulant de l'étage supérieur, celui de la sociologie - il avait de super-beaux costards et une lueur dans l'oeil qui disait "je vous aurai tous, vous verrez, à la longue".

Mais foin des tentations, on persévérait dans la quête du Vrai, du Beau et du Bien - on cherchait la pépite, traquant au fond de sépulcraux cagibis le cours intéressant, celui où Claude Tresmontant prophétisait (5) devant trois pelés, ou celui de Heinz Wisman, le seul à l'époque à s'intéresser à Walter Benjamin et aux Francfortois. Wisman régulièrement ostracisé d'ailleurs, et qui vient encore ces mois-ci de perdre la précieuse collection qu'il éditait.

Surtout, une fois qu'on avait bien fureté et qu'on avait compris l'inanité de la chose - cette émouvante pile de vieux mouchoirs parfumés à la pensée pâlie - on allait à Sainte-Geneviève s'enfoncer comme des mules dans les textes eux-mêmes. Et ce fut une année solitaire et sudieuse, la seule que j'aie connue à ce point, délaissant peu à peu les amis et la politique. Sainte-Ginette était alors moins bondée qu'aujourd'hui et le soir, sous les lampes d'opaline, les paupières lourdes d'avoir foui dans Gueroult...




...ou dans Kierkegaard...


...on relevait la tête vers le ciel mauve, à travers les baies - avec cette vague angoisse : où menait ce chemin qu'on suivait dans les livres ?

Au bout de quelques mois je remontai l'escalier C et frappai à la seconde porte du 1er étage à gauche. Sur une table il y avait une dizaine de petits papiers pliés en quatre. J'en choisis un...


...et je sortis vingt minutes plus tard sans aucun souvenir de ce que j'avais bien pu dire, si ce n'est que j'avais réussi, mais quoi exactement ?




"Mais quoi ! ne mesurons-nous pas le silence ? Ne disons-nous pas : Ce silence a autant de durée que cette parole ? Et notre pensée ne se représente-t-elle pas alors la durée du son, comme s’il régnait encore ; et cet espace ne lui sert-il pas de mesure pour calculer l’étendue silencieuse ?..




...Ainsi, la voix et les lèvres muettes, nous récitons intérieurement des poèmes, des vers, des discours, quels qu’en soient le mouvement et les proportions ; et nous apprécions la durée, le rapport successif des mots, des syllabes, comme si notre bouche en articulait le son. Je veux soutenir le ton de ma voix, la durée préméditée de mes paroles est un espace, déjà franchi en silence, et confié à la garde de ma mémoire...




...Je commence, ma voix résonne jusqu’à ce qu’elle arrive au but déterminé. Que dis-je ? elle a résonné, et résonnera. Ce qui s’est écoulé d’elle, son évanoui ; le reste, son futur. Et la durée s’accomplit par l’action présente de l’esprit, poussant l’avenir au passé, qui grossit du déchet de l’avenir, jusqu’au moment où, l’avenir étant épuisé, tout n’est plus que passé." Saint Augustin, Confessions XI, XXVII-36, traduction de Moreau.

Les jours rallongeaient; le soir, le soleil s'attardait aux baies de la bibliothèque. Je n'avais jamais vécu d'année plus solitaire que celle-là, ni de solitude qui me fût moins pesante. En cette fin d'Avril, en ce début de Mai je vivais comme dans un rêve; l'étreinte des derniers examens se relâchait. Il se peut que Le temps ait été au programme, je m'hypnotisais dans le fameux chapitre XI des Confessions, celui qui se lit comme un long poème.

photographie d'origine par jimi yang sous CreativeCommons

"Ainsi, le présent est sans étendue. Où donc est le temps que nous puissions appeler long ? Est-ce l’avenir ! Non : car il ne peut être long sans être. Nous disons donc : Il sera long. Mais quand le sera-t-il ? Non sans doute tant qu’il sera avenir, n’étant pas encore, pour être long. Que s’il ne doit être long qu’au moment où, de futur, il commencera d’être ce qu’il n’est pas encore, c’est-à-dire présent, ayant un être, et de quoi être long, n’oublions pas que le présent nous a crié à haute voix : Non, je ne saurais être long." Saint Augustin, Confessions XI, XV-20.

C'était en vérité un bref moment, plus court que je ne le pensais même. Chaque jour en sortant de Sainte-Geneviève je rentrais chez moi par le même chemin, la rue Cujas vers le métro Odéon. Ce soir-là une rumeur allait et venait, enflant vers le boulevard, et puis des explosions. De la journée je n'étais pas passé à la Sorbonne et j'ignorais donc tout de ce qui se tramait. Je me sentais léger comme on l'est au sortir d'une longue journée de bibliothèque, je glissais,
poussant l'avenir au passé en traversant la rue Saint-Jacques. Arrivé boulevard Saint-Michel je vis trois garçons s'enfuir vers la Seine puis immédiatement, venant du côté que je ne regardais pas, il y eut une charge de police, et je basculai pour dix ans dans un présent perpétuel.



Léo Ferré chante Le buffet d'Arthur Rimbaud - mis en ligne par bisonravi1987




(1) Daniel Lindenberg, Choses vues, une éducation politique autour de Mai 68, Bartillat éd., pp. 33-34.

(2) A sa manière certes, voir ce qu'en dit Hélène Politis, Kierkegaard en France au XXème siècle : archéologie d'une réception, éd. Kimé, pp.114-123.

(3) Auparavant il avait publié en 1938 L'essai sur l'esprit d'orthodoxie, inventaire élégant de toutes les apories du marxisme dogmatique.

(4) par exemple par ces fabuleux techniciens, les Alquié et les Belaval aujourd'hui un peu oubliés sauf, comme ici, dans les notes de bas de page.

(5) Avec le même enthousiasme, au sens étymologique, qu'il a mis un peu plus tard à réécrire les Evangiles.

26/05/2008

24/05/2008

Ronde de nuit : Degouve de Nuncques

William Degouve de Nuncques (1857-1935)

23/05/2008

Le bar du coin : Café Momus


C'est vers 1833 que Thomas Shotter Boys, natif de Pentonville près d'Islington dans les faubourgs de Londres, et parisien d'adoption de 1823 à 1837, peignit à l'aquarelle La rue des prêtres-Saint-Germain l'Auxerrois. A gauche, l'église précédée de boutiques et de la petite chapelle extérieure, détruite en 1838, dont on voit les combles qui servirent de charniers pour le petit cimetière paroissial disparu. Au fond, la Petite rue Saint-Germain-l'Auxerrois menait jusqu'à la rue de la Monnaie. A droite le café Momus, au 17 de la rue.

L'immeuble servit à loger le clergé de la paroisse à la Révolution, quand le presbytère fut confisqué. Peu après
Le journal des débats s'y installe le 3 Pluviôse an VIII (23 Janvier 1800) et y restera jusqu'en 1940. Le café, au rez-de-chaussée, accueille ceux qui y écrivent et devient un des lieux littéraires de la Restauration : Chateaubriand, Benjamin Constant, Saint-Beuve, Balzac, Hugo viennent y boire puis, sous la Monarchie de Juillet, la jeune génération suit les aînés aux mêmes tables, généralement autour d'une seule consommation : Baudelaire, Nerval, Saint-Marc Girardin, Courbet, Wallon, Asselineau, Champfleury et Henry Murger qui fait se dérouler chez Momus une bonne partie des Scènes de la vie de Bohême.

Ce qui est aussi le cas, évidemment, de
La Bohême de Puccini.



Mis en ligne par gercha88
La valse de Musette (Quando m'en vo' soletta per la via...)
 Madelyn Renee (Musetta) Luciano Pavarotti, Fiamma Izzo d' Amico
 
Le café ferme en 1861, un marchand de couleurs reprenant le local...


...que le journal récupéra un peu plus tard. Et en 1875 on détruit l'hôtel qu'on voit au fond de l'aquarelle de Boys, avec sa tourelle d'angle du XVIème.

En 1942, un demi-siècle avant Aki Kaurismäki, Marcel L'Herbier adapte La vie de bohême au cinéma. Georges Wakhévitch, le "constructeur de songes", bâtit aux studios de la Victorine à Nice un décor...




...qui s'inspire largement de l'aquarelle de Boys. En 1925 la construction de la Samaritaine fait disparaître la Petite rue Saint-Germain-l'Auxerrois. L'immeuble du café est ensuite occupé par une clinique, puis de nouveau par un café-restaurant et aujourd'hui par un hôtel.


Certains soirs fort tard, on peut voir devant le n°17 le fantôme de Chateaubriand donner le bras à celui de Musette pour qu'elle ne reste pas soletta per la via - puis ils s'en vont, suivis d'un fantôme de chat noir, celui dont parle Champfleury - autre client régulier citant les Mémoires d'Outre-tombe dans son livre le plus célèbre (1) - ce chat qui hantait déjà le vicomte enfant - "les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, & qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle. Sa jambe de bois se promenait aussi seule avec un chat noir" (2).



(1) Jules Husson, dit Champleury, Les Chats : histoire, mœurs, observations, anecdotes, p. 39

(2) François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, 1ère partie, livre III, chap. 3. On peut lire ici l'histoire du marquis de Coëtquen et de sa jambe de bois, et on peut même y voir la momie du chat noir.

21/05/2008

Ayons congé : Forain

Jean-Louis Forain - Le pêcheur

19/05/2008

Société du spectacle : Evidence (Glass/Reggio)




Mis en ligne par blazenwo

Godfrey Reggio et Angela Melitopoulos, Evidence, 8'35
Musique : Façades, de Philip Glass

Des enfants regardent Dumbo à la télévision.

Voir la page du film sur le site de Koyaanisqatsi.

18/05/2008

Portrait craché : Rieuse


Santiago Rusiñol Prats - La Risueña (La rieuse, portrait de Suzanne Valadon, 1894)

15/05/2008

Le bar du coin : Bracquemond


Félix Bracquemond - Un buveur

11/05/2008

Ronde de nuit : Spilliaert

Léon Spilliaert - Nuit, 1908

23/04/2008

Grace Lee Boggs, au Bill Moyers Journal

cliquer sur le portrait, pour écouter la dame
(la transcription est sous la vidéo)


"I think we need to appropriate the idea that we are the leaders we've been looking for"

Présentation ici

20/04/2008

Hôtes choyés, hôtes indésirables









Amsterdam, 2008 - Les mangeoires à papillons des serres de l'Hortus botanicus, et les squats de Spuistraat

07/04/2008

The cat's meow : une soirée Yusef Lateef, avec une parenthèse Ray Charles



William Emmanuel Huddleston, né le 9 Octobre 1920 à Chattanooga, Tennessee, élevé et formé à Detroit, prend le nom de scène de William Evans avant de devenir Yusef Lateef en se convertissant à l'Islam de l'Ahmadiyya(.gb). Les Ahmadis(.fr) sont une branche très particulière de l'Islam, pacifique et eschatologique, rejetée et souvent persécutée par les officiels du sunnisme comme du chiisme. Si cela vous intéresse, vous pouvez suivre une petite conférence sur leur définition du Jihad majeur : un effort sur soi-même(.fr), interprétation qu'ils ont héritée du soufisme. On peut rêver d'un monde où tous les croyants seraient comme les Ahmadis, les Soufis, les Ba'haï ou les Quakers.

1940 : Lateef a vingt ans à Detroit et Detroit 1940 c'est Motor City, bientôt deux millions d'habitants, la quatrième ville et le coeur pulsant industriel des Etats-Unis c'est-à-dire, à cette date-là, du monde. La Great Migration amène chaque jour les noirs des états du sud là où ils peuvent trouver du travail non ségrégué. En 1930 déjà, 14% des travailleurs de l'automobile sont afro-américains. Bientôt les noirs gagnent leur premières batailles pour l'égal accès à l'emploi : en 1934 avec le Railway Labor Act imposé par les Pullman Sleeping Car Porters et leur leader A. Philip Randolph, qui organise en Juin 41 la Grande Marche des noirs sur Washington contre la discrimination raciale dans l'industrie. Avant même le jour de la marche Roosevelt signe le Fair Employment Act, qui leur ouvre les portes de toutes les industries travaillant pour la défense - les portes, entre autres, de Detroit.

Flash forward : En 1967, Lateef qui, après une période chez Impulse!, vient de signer chez Atlantic avec le producteur Joel Dorn, y enregistrera cet album


qui est une sorte de
psychogéographie musicale de Motor City, enregistrée avec de vieux routiers du groove... et même Ray Barretto aux congas sur certaines plages. Chaque morceau fait référence à un quartier de la ville, sauf le dernier - et le plus beau - That lucky old sun, une reprise du vieux hit chanté depuis 1949 par Frankie Laine, Louis Armstrong, Jerry Lee Lewis, Bob Dylan et bien d'autres... personnellement, ma version préférée est celle de Ray Charles




mis en ligne par OlEagleEye sur des images du solstice du 21 Juin dernier
That lucky old sun, Ray Charles - musique de Beasley Smith, paroles de Haven Gillespie

Up in the mornin', out on the job
Work like the devil for my pay.
But that lucky old sun has nothin' to do
But roll around heaven all day.
Had a fuss with my woman, an' I toil for my kids,
An' I sweat 'til I'm wrinkled and gray,
While that lucky old sun got nothin' to do
But roll around heaven all day.
Oh, Lord above, don't you hear me cryin';
Tears are rollin' down my eyes.
Send in a cloud with a silver linin',
Take me to paradise.
Show me that river,
Take me across, wash all my troubles away;
Like that lucky old sun give me nothing to do
But roll around heaven all day

En écoutant cette chanson il est utile de se souvenir que les pistes de Lateef's Detroit furent enregistrées les 4 et 5 Février 1967, à l'exception de That lucky old sun qui fut mis en boîte le 1er Juin. Cinquante-trois jours plus tard, quelques flics blancs réputés pour leur brutalité font une de leurs descentes habituelles dans un bar clandestin; ils ne s'attendent pas à y trouver quatre-vingt deux personnes qui fêtent le retour de deux vétérans du Viet-Nam. En cinq jours, Detroit explose, littéralement : 43 morts, 467 blessés, plus de 7.200 arrestations et de 2.000 immeubles brûlés; la garde nationale intervient, puis l'armée avec des tanks et 4.700 parachutistes de la 82nd Airborne; le siège de la police est protégé par des nids de mitrailleuses.

Un autre des morceaux de Lateef's Detroit, Belle Isle, fait référence à l'un des plus grands parcs de Detroit "Hot nights, Belle-Isle, pass the big stove, lemonade..." (1). Flash back : C'est précisément dans ce parc que débuta, par une belle journée de la fin du mois de Juin - la précédente rebellion (2) de Detroit, celle de 1943 - les jeunes noirs étaient fatigués de se faire chasser des parcs par une telle chaleur,
while that lucky old sun give me nothing to do
But roll around heaven all day.

Sur ce, un troisième morceau de Lateef's Detroit, Eastern market :



mis en ligne par obscuritee

Yusef lateef - tenor-sax flute, Danny Moore, Snooky Young, Jimmy Owens - trumpet, Eric Gale - electric guitar, Cecil McBee - bass, Chuck Rainey - electric bass, Norman Pride - conga, Albert "Tootie" Heath - percussion, Berbard Purdie - drums

Detroit, justement, années 40 : John Lee Hooker travaille à la chaîne chez Ford et chante le soir dans les bars de Hastings Street. Dans les rues des quartiers noirs courent des petits garçons qui s'appellent Paul Chambers...

Kenny Burrell...

Barry Harris...

Donald Byrd...

ou Tommy Flanagan;

tout près, à Ferndale et Pontiac, Ron Carter...


et Elvin Jones...

sont du même âge : fils de musiciens, d'ouvriers ou de contremaîtres de l'automobile, ce sont les futurs
héros du hard bop. Lateef a dix ans de plus qu'eux - il est de la classe d'âge de Hank et Thad Jones (les frères d'Elvin)...



...celle aussi de Milt Jackson.


C'est d'ailleurs en compagnie de ce dernier que Lateef entre en 1938 dans la classe de musique de son lycée, la Miller High School. "
Le premier jour, nous n’avions pas d’instrument. Notre professeur, John Cabrera, a dit à Milt Jackson de prendre le vibraphone et à moi, de jouer du hautbois. J’ai refusé, et j’ai obtenu un saxophone" (3). Plus tard, il se mettra au hautbois, au basson, au Shanai indien et à la flûte, toutes sortes de flûtes, y compris l’argol syrien.



mis en ligne par Astrotype
Brother John, 1963
Yusef Lateef - tenor sax, oboe, flute
Cannonball Adderley - alto sax
Nat Adderley - cornet
Joe Zawinul - piano
Sam Jones - bass
Louis Hayes - drums


A la fin des années 40 il joue à New-York et Chicago, dans des big bands de la fin de la Swing Era, avec Lucky Millinder, Ernie Fields, Hot Lips Page et Roy Eldridge, et aussi dans l'orchestre de Dizzy Gillespie. Mais en 1950 sa femme tombe malade et il doit retourner à Detroit, bosser chez Chrysler pour gagner l'argent du ménage. C'est à cette époque qu'il reprend des études musicales à la Wayne State University, et qu'il découvre l'Islam en même temps que la flûte et le hautbois. Il monte en 1956 son premier quintet (Curtis Fuller tb., Hugh Lawson p., Ernie Farrow b., Louis Hayes d.) qui joue six soirs par semaine au
Klein's Show bar, 8540 12th street. Lateef le musulman est "le saxo au turban". Dizzy Gillespie produit leurs premiers disques.

En 59 George Klein vend son bar - comme l'automobile, la scène jazz de Detroit connaît ses hauts et ses bas. Lateef s'installe à New-York. Mais il n'arrive pas à maintenir son propre ensemble, il joue un temps avec Charles Mingus, puis il entre dans le sextet de Cannonball Adderley, tout en enregistrant, dès qu'il le peut, avec ses propres formations, et en poursuivant ses études de musique - de philosophie aussi, avec un penchant, semble-t-il, pour les présocratiques et l'existentialisme.





mis en ligne par soedwards
I need you, 1960
Yusef Lateef (tenor sax)
Nat Adderley (cornet)
Barry Harris (piano)
Sam Jones (bass) Louis Hayes (drums)

On distingue en général trois périodes dans sa production, une période hard-bop classique (enregistrements Savoy, Prestige et Riverside) qui se termine en élargissant son répertoire à des thèmes orientaux (Eastern sounds, 1961). Puis une phase d'expérimentations tous azimuths (enregistrements Impulse! et Atlantic), avec une variété d'instuments, de la world music avant l'invention commerciale de la chose, de la flûte planante comme des percussions africaines, et une tendance funk/groove qui a l'art de déplaire souverainement aux puristes du Jazz, qui sont allés jusqu'à prononcer le terme maudit de "disco". Enfin, après son retour du Nigéria en 1986 (derniers enregistrements Atlantic puis sous sa propre marque YAL) sa musique se fait plus abstaite et épurée - on l'a alors parfois classé parmi les musiciens New Age. Dernièrement, dans cette même veine, son album Influence avec les frères Belmondo a connu un beau succès.

Et à partir de 1969 YL devient, parallèlement, un compositeur de musique "classique" produisant une symphonie et de nombreux concertos et suites orchestrales...

Il est certain que Lateef a beaucoup joué, beaucoup écrit et beaucoup enregistré. Les critiques de Jazz qui pour la plupart ne vivent pas, heureusement pour eux, de leur musique, ont tendance à dire que dans la production des musiciens prolifiques il y a beaucoup à jeter. Quand, de plus, on a changé plusieurs fois de style et beaucoup expérimenté comme YL, on est sûr de toujours mécontenter une partie des experts - Coltrane a eu, en un sens, la chance de mourir jeune. Dans le cas de Lateef la précaution d'usage est donc encore plus de rigueur : ne pas lire les critiques avant d'écouter.



mis en ligne par cronicjhonez
Love theme from Spartacus, 1961
Yusef Lateef (oboe)
Ernie Farrow (bass, rabat)
Lex Humphries (drums)

Dans un autre ordre d'idées, Lateef est LE passeur des musiques orientales dans le jazz de son temps, mais il a aussi été le premier jazzman noir à mener en parallèle une carrière universitaire de professeur de musique, l'auteur d'une méthode de flûte et de Répertoires qui sont devenus des classiques pour les amateurs de gammes pentatoniques et autres tierces diminuées, notamment chez les bassistes...



Et puis il y a cette rumeur tenace selon laquelle c'est Lateef qui accorda quelques années de vie supplémentaires à John Coltrane en lui faisant découvrir que la lecture de la Bhagavad Gita, de Khalil Gibran, du Coran ou de Krishnamurti pouvait être un substitut (et peut-être plus) à l'héroïne... Même si c'est encore une de ces légendes urbaines du Jazz - son décrochage, Coltrane le doit avant tout à Juanita Naima Grubbs, sa première femme, elle aussi Muslim comme tant d'autres (4) dans la musique noire de ce temps-là - elle en dit assez long sur Lateef, le saxo au turban, le Gentle Giant, le poète qui bossait chez Chrysler avant d'être professeur à Amherst University, le jazzman qui n'aime pas le mot Jazz (5), celui qui un beau jour partit au Nigéria étudier sérieusement "les flûtes sarewa des Fulani, un peuple de pasteurs nomades. Des flûtes à quatre trous qu’ils fabriquent avec des branches mais aussi, dans les villes, à partir de pompes à vélo." (3)




mis en ligne par PedroMendesVideos
Yusef Lateef Robot man, émission télévisée
Robot man est une composition enregistrée en 1977 sur l'album Autophysiopsychic

Le site de Yusef Lateef est
ici, et une page MySpaceMusic porte son nom (il faut être prudent, avec MySpace) .

(1) Texte des
Liner notes écrites par Saeeda Lateef pour l'album

(2) Tous les termes qui désignent les violences urbaines étant fortement connotés,
Race riot ne sonne pas comme Black rebellion. Celle de 1943 fit quand même 34 morts dont 25 noirs, sur lesquels 17 furent abattus par la police, qui ne tua aucun blanc. Il y eut 675 blessés graves et 1.893 arrestations.

(3)
Interview pour Musique française d'aujourd'hui.

(4) Inquiétant signe de nos temps de caricatures, qu''il soit tellement difficile aujourd'hui d'expliquer ce que signifiait l'Islam pour les Coltrane et consorts - ce mélange de mystique soufie, de
Black consciousness et de jam sessions inspirées.

(5) "C'est un mot ambigu, auquel le
Random House Dictionary donne le sens de "copuler". Ceci n'a rien à voir avec ma musique... Je sais quelle musique je joue, et si vous avez besoin d'un terme pour la désigner, c'est de la musique autophysiopsychique, ce qui se passe d'explications (which is self-explanatory)..." dit-il un jour à Leonard Feather.

05/04/2008

Poésie illustrée : Marizibill




Guillaume Apollinaire / Léo Ferré - Marizibill

 
Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C'était un juif il sentait l'ail
Et l'avait venant de Formose
Tirée d'un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes
Ils n'égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs coeurs bougent comme leurs portes


Marizibill est publié pour la première fois en Juillet 1912 dans la revue Soirées de Paris qu'Apollinaire vient de fonder avec André Salmon, André Billy, René Dalize et André Tudesq, et qui a pour siège le Café de Flore. Cette année-là Apollinaire va mieux, judiciairement parlant - il vient d'être relaxé pour l'affaire du buste hispanique volé au Louvre et qu'on avait retrouvé chez lui, affaire pour laquelle il a été incarcéré une semaine à la Santé en Juillet 1911 - mais sentimentalement ça se gâte, avec Marie Laurencin. C'est le moment où il décide de publier un volume de poésie qui devait s'appeler Eau-de-vie, qui sera Alcools, et en Novembre il va en supprimer sur épreuves toute la ponctuation - on discute encore pour savoir si l'idée première vient de lui, ou de Cendrars.


On peut visiter ici les lieux où Apollinaire a passé sa semaine à la Santé.

L'image du Café de Flore n'est pas l'image du Café de Flore, mais celle de l'oeuvre-boîte de Charles Matton, Petit matin du Flore.

30/03/2008

Le greffe : Vallotton

Félix Vallotton - Deux chats passent

25/03/2008

The cat's meow : Trane's Design




John Coltrane - Giant Steps
mis en ligne par madafonka2