11/09/2026

Une partie de pétanque et un canon de fusil

 

 


 

  Lanfranchi habite dans ce qu’on appelle ici la campagne. Ce qui reste de la campagne. Il faut contourner la Ville et un peu sortir, traverser la zone passe-partout, entrepôts, halls de vente, puis les maraîchages bouffés de villas néoprovençales préfabriquées, les tartines de débris de maçonnerie sur la vieille terre noire. Après, ça commence à craindre, la route devient chemin, on longe la petite rivière claire malgré les plastiques accrochés aux racines des berges. Derrière, on voit bien droites les falaises de ce putain d’aigle de Bonelli. L’humidité monte du sol style plaine du Pô. Il y a des peupliers. Chemin des Laurons, le bien nommé.

  On ne peut pas rater Lanfranchi vu qu’il n’y a qu’une maison, qu’on a dû démonter en Piémont pour la remonter ici : murs de briques fissurés, arcades, grenier-séchoir. À côté d’une haie de cyprès miteux, un foutoir de carcasses de bagnoles, bétonnières rouillées, bidons d’essence incinérateurs, plus un poulailler. 

  Laugier va jusqu’à la maison. La terrasse semble abandonnée, sous un tilleul fatigué. Mais on peut toujours l’imaginer sympa au printemps – lucioles, concert précoce de grenouilles – et fraîche en été. Les volets sont fermés. Pas de sonnette. 

— Monsieur Lanfranchi ? Un petit chien-bordille arrive en aboyant autant qu’il peut. Cette manie des chiens, mais au moins, là, on s’évite le doberman.

  Laugier fait le tour de la maison hantée. Surprise, au recto, retour à la civilisation : derrière une rangée de cannes, des containers pleins de cartons et d’emballages à bulle. Les aérateurs du Mammouth soufflent un boucan énorme sur les cannes et trois figuiers ruinés.

  Laugier est en train de contempler ce désastre quand d’un coup il sent dans ses reins quelque chose qui ressemble clairement à un canon de fusil.

René Merle - Treize reste raide (1) (2), Gallimard Série Noire n°2471, 1997

 

On rencontre cinq fois l'aigle de Bonelli dans Treize reste raide. Un petit hommage à cet oiseau qui revient de loin et à René Merle, historien de l'Occitan provençal et de la résistance au coup d'état du 2 décembre, dont les doigts viennent de se suspendre sur le clavier.

 

 

(1) "Treize reste raide !" est un terme de pétanque : c’est une formule conjuratoire, un sort qu’on jette à celui qui est en passe de gagner pour l’empêcher de gagner, mais dans " raide " il y a à la fois une idée de mort, une idée phallique, et " treize " c’est le nombre qui symbolise les Bouches-du-Rhône, Marseille (3).

(2) Treize reste raide est aussi, via le roman noir, une anamnèse historique du Sabianisme - soit un remède à une politique de l'oubli spécifiquement marseillaise.

(3) Là je cite René Merle, car la pétanque et les chats, ça fait trois. Et si j'ai bien compris  cela vient du fait que le chiffre 13 porte malheur : quand la mène (la manche) est en 15 points, le sort qu'on jette à celui qui atteint le score de 13, tout près de la victoire, fera qu'il n'ira pas plus loin et sera battu. Cela a évidemment un sens dans ce roman, il faut le lire jusqu'au bout.

 

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