23/08/2026

Regarde la route : Ночной пассажир


La Chevrolet-corvette c1 convertible à injection directe, 1961

 

Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l'eau du ciel comme les algues d'un grand fleuve.

 

On est en 1960, date de parution, et un homme conduit une voiture de sport. À son côté, un passager qu'il ne connaît pas, qu'une amie lui a demandé de transporter "vers Champagnole". Le passager est Algérien, ce que l'amie n'avait pas précisé, et il porte un petit sac de voyage dont on connaîtra le contenu vers la fin du roman.

 

 

C'est un roman parce que

C'est René Julliard qui m'avait suggéré d'étiqueter sous le titre de mon récit l'appellation contrôlée de « roman ». "Jusqu'à présent on n'a pas encore saisi de roman !" disait-il, habile et perspicace. De fait, le livre, quoique cité en exemple de la littérature « Anti-France » au sein même de l'Assemblée nationale, ne fut pas inquiété. Moi non plus. Et la presse dans son ensemble feignit de l'apparenter plutôt à Adolphe et à la princesse de Clèves qu'aux pamphlets de Vergès ou Jeanson (1). 

 

Le passager de la nuit est, outre une très belle relation de voyage nocturne, l'histoire d'une rencontre et d'un dialogue qui permettent de toucher, par le biais précisément du romanesque, ce point sensible de l'histoire de notre cher et vieux pays - les porteurs de valise. Ces citoyens du cher et vieux pays qui ont décidé à un moment donné d'aider ceux qui se battaient, au nom de la justice, contre le cher et vieux pays.

Et tout le monde sent bien (y compris justement les censeurs) que c'est par ce genre de point sensible qu'on apprend vraiment l'histoire de son pays. Mais comme le pensait René Julliard, la censure a de ces pudeurs quand il s'agit du roman, elle pense à la Princesse de Clèves.

Très peu de temps après, les soviétiques publièrent la traduction du Passager...


  

Maurice Pons - Ночной пассажир
Collection Bibliothèque Ogoniok 
 
 
dans la revue Ogoniok (2). Et l'auteur apprit par sa traductrice 
 
que, sur la place de Tallinn, capitale de l'Estonie, on était en train de dresser des terrasses de café avec parasols et des colonnes Morris en carton portant en bandoulière les fameux mots incantatoires Dubo... Dubon... Dubonnet symboles, dans l'imagerie soviétique, de la vie et du paysage français (1).

 

C'est à Moscou, aux studios Mosfilm, que Maurice Pons vint rencontrer 

  

Manos Zacharias
Photo Stephania Mizara pour l'Humanité
 

qui y terminait le film tiré du « roman ».

  


Ночной пассажир - Affiche du film

 

Zacharias lui-même est un peu un personnage de roman, résistant de l'EPON pendant l'occupation allemande de la Grèce et la guerre civile, réfugié en France en 1945 par le fameux voyage de Noël du Mataroa, formé à Paris à  l'IDHEC puis à Moscou à Mosfilm, réalisant sept films en URSS avant de retourner en Grèce à la chute des colonels pour rejoindre, chargé du cinéma, le ministère de la culture de Melina Mercouri. Mais...

un point me préoccupait encore : et la voiture ?  La puissante et élégante voiture décapotable de Georges Pradier (le héros français du livre) est, d'une certaine façon, le personnage principal de ce récit. Et je savais qu'on ne fabrique pas de cabriolet de sport en URSS .

Eh bien, venez voir, me dit en riant Anneka, la jeune assistante de  Manos.

Elle me conduisit vers un autre coin de l'immense plateau et là, cachée derrière des panneaux (1)...

 


 

À ma connaissance Manos Zacharias, né le 9 juillet 1922, est toujours en vie. Maurice Pons est parti voyager dans le grand ailleurs le 8 juin 2016.

Quant à ce film, qui avait bien peu de chances d'être projeté en France ces années-là, il reste la mémoire spectrale d'une guerre civile innommée, refoulée et bien présente encore aujourd'hui, où des policiers français parlent en russe sous nos yeux de spectateurs lointains de notre propre histoire, en regardant passer une Chevrolet-corvette c1 convertible, à injection directe.

 

 
Manos Zacharias - Ночной пассажир / Le passager de la nuit, 1961Mosfilm
Mis en ligne par Mosfilm Cinema Concern
 
 
 
 


 
 
 
 
(1) Maurice Pons - Souvenirs littéraires et quelques autres, éd. du Rocher, 2000, repris dans les préfaces des rééditions Rocher et Points/Seuil du Passager de la nuit, 1991 et 2017.
 
(2) La couverture présentée est celle de l'édition séparée sous forme de livre, en 1962. Compte tenu de la date de réalisation du film, le roman (ou ses extraits) a dû être publié en revue l'année précédente. 
 
 

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