Dick Bruna - Illustration pour la couverture de Walging (1) - La Nausée
A.W Bruna & Zoon. Utrecht 1961, Black Bear pocket books
Via iconofgraphics
"Madeleine, jouez-moi un air au phono, vous serez gentille. Celui qui me plaît, vous savez : Some of these days.
-
Oui, mais ça va peut-être ennuyer ces messieurs; ces messieurs n'aiment
pas la musique, quand ils font leur partie. Ah! je vais leur demander."
Jean-Paul Sartre, La Nausée, 1938
Shelton Brooks - Some of these days, 1910
Sophie Tucker voc. - Ted Lewis orch. 1926
Mis en ligne par ASACurator
Et encore une republication pour retrouver la musique - pire, une re-republication d'un vieux billet de
2015 déjà repris en 2019. On ne pourra pas m'accuser de ne pas assez insister, mais il est vrai que La Nausée, c'est générationnel...
Et donc on re-redonne un coup de manivelle au phono, pour Antoine Roquentin sur sa
banquette au Rendez-vous des cheminots, Antoine qui est déçu...
Je venais pour baiser, mais j’avais à peine poussé la porte que Madeleine, la serveuse, m’a crié :
« La patronne n’est pas là, elle est en ville à faire des courses. »
...et qui a le mal de mer existentiel.
« Qu’est-ce
que vous prenez, monsieur Antoine ? »
Alors la Nausée m’a saisi, je me suis laissé tomber sur la banquette, je
ne savais même plus où j’étais ; je voyais tourner lentement les
couleurs autour de moi, j’avais envie de vomir. Et voilà : depuis, la
Nausée ne m’a pas quitté, elle me tient.
Antoine reluque le cousin et ses bretelles mauves (elles sont peut-être violettes ?)...
Quand la patronne fait des courses, c’est son cousin qui la remplace au comptoir. Il s’appelle Adolphe
...sur sa chemise bleue, et sur fond de mur chocolat, et ça le rend encore plus malade.
Ça
aussi ça donne la Nausée. Ou plutôt c’est la Nausée. La Nausée n’est
pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout
autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en
elle
Mais heureusement :
« Madeleine, jouez-moi un air, au phono...»
Madeleine
tourne la manivelle du phonographe. Pourvu qu’elle ne se soit pas
trompée, qu’elle n’ait pas mis, comme l’autre jour, le grand air de
Cavalleria Rusticana.
Big Maybelle - Some Of These Days, 1959
Pendant ce temps, à côté, on joue à la manille, pourtant :
...comme Bouville qui est Le Havre décadastré - nous sommes en la même année 38 que sur cet autre quai - une jetée au bord du grand rien, un terminal pour le néant, tu as de beaux yeux tu sais, et un de ces jours tu me manqueras, vraiment...
Ethel Waters - Some Of These Days
Big Maybelle - Some Of These Days, 1959
Mis en ligne par Metropolitan Soul
Mais
non, c’est bien ça, je reconnais l’air dès les premières mesures. C’est
un vieux ragtime avec refrain chanté. Je l’ai entendu siffler en 1917
par des soldats américains dans les rues de La Rochelle. Il doit dater
d’avant-guerre. Mais l’enregistrement est beaucoup plus récent. Tout de
même, c’est le plus vieux disque de la collection, un disque Pathé pour
aiguille à saphir.
Pendant ce temps, à côté, on joue à la manille, pourtant :
Quelques
secondes encore et la Négresse va chanter. Ça semble inévitable, si
forte est la nécessité de cette musique : rien ne peut l’interrompre,
rien qui vienne de ce temps où le monde est affalé ; elle cessera
d’elle-même, par ordre. Si j’aime cette belle voix, c’est surtout pour
ça : ce n’est ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, c’est qu’elle
est l’événement que tant de notes ont préparé, de si loin, en mourant
pour qu’il naisse. Et pourtant je suis inquiet ; il faudrait si peu de
chose pour que le disque s’arrête : qu’un ressort se brise, que le
cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est étrange, comme il est
émouvant que cette dureté soit si fragile. Rien ne peut l’interrompre et
tout peut la briser.
Le dernier accord s’est anéanti. Dans le bref silence qui suit, je sens fortement que ça y est, que quelque chose est arrivé.
Silence.
Some of these days
You’ll miss me honey !
Ce
qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est
élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée
s’est évanouie. D’un coup...
Billie Holiday - Some of these days
Mis en ligne par BillieHolidayOfficial
Moi,
j’ai eu de vraies aventures. Je n’en retrouve aucun détail, mais
j’aperçois l’enchaînement rigoureux des circonstances. J’ai traversé les
mers, j’ai laissé des villes derrière moi et j’ai remonté des fleuves
ou bien je me suis enfoncé dans des forêts, et j’allais toujours vers
d’autres villes. J’ai eu des femmes, je me suis battu avec des types ;
et jamais je ne pouvais revenir en arrière, pas plus qu’un disque ne
peut tourner à rebours. Et tout cela me menait où ? À cette minute-ci, à
cette banquette, dans cette bulle de clarté toute bourdonnante de
musique.
And when you leave me.
Oui, moi qui aimais tant, à Rome, m’asseoir au bord du Tibre, à
Barcelone, le soir, descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui
près d’Angkor, dans l’îlot du Baray de Prah-Kan vis un banian nouer ses
racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, je vis dans la
même seconde que ces joueurs de manille, j’écoute une Négresse qui
chante tandis qu’au-dehors rôde la faible nuit.
Le disque s’est arrêté.
Mais les disques ne s'arrêtent jamais vraiment, n'est-ce-pas, les seules choses qui s'arrêtent ce sont les ports de mer...
Je
vais rentrer à Bouville. La Végétation n’assiège Bouville que de trois
côtés. Sur le quatrième côté, il y a un grand trou, plein d’une eau
noire qui remue toute seule (2).
...comme Bouville qui est Le Havre décadastré - nous sommes en la même année 38 que sur cet autre quai - une jetée au bord du grand rien, un terminal pour le néant, tu as de beaux yeux tu sais, et un de ces jours tu me manqueras, vraiment...
Ethel Waters - Some Of These Days
Mis en ligne par prettyfunky
(1) Walging (néerlandais) - Dégoût, aversion, écœurement.
(2) Tous les passages cités en italique, ainsi que le titre de ce billet : Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938.

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