29/06/2015

Lectures d'été : chaleur sur la ville


Dan Georgakas & Marvin Surkin - Detroit, I do mind dying, a study in urban revolution
1st edition : St. Martin's Press, 1975
2nd edition : South End Press, 1998
Couverture : Beth Fortune, photographie extraite de : Stewart Bird, Rene Lichtman & Peter Gessner, produced in Association with the League of Revolutionary Black Workers - Finally got the news, 1970



Dans la série : lectures d'été. Avec une petite quarantaine d'années de retard, un éditeur français (Agone) publie la traduction de Detroit I do mind dying, devenu depuis un classique de l'histoire noire / ouvrière / urbaine états-unienne.

L'auteur : Dan Georgakas, poète, historien, critique cinématographique, spécialiste de la diaspora hellénique  aux Etats-Unis, fit partie des fondateurs de Black Mask / Up against the wall motherfucker (1) et des Creative Vandalists. C'est aussi un historien et mémorialiste de l'ancien Detroit : voir par exemple ici ou .

Le sujet noir : La League of Revolutionary Black Workers (LRBW) naît en juin 1969 et se sépare en juin 1971 (2). C'est, avec le BPP, une des grandes expériences de mouvement révolutionnaire noir états-unien.

Le sujet ouvrier : la spécificité de la LRBW, ce qui la différencie hautement du BPP par exemple, est d'être issue de comités de base noirs des usines automobiles de Detroit, les RUM (Revolutionary Union Movements). Le premier RUM, le Dodge Revolutionary Union Movement, DRUM, apparaît en Juin 1969 à l'usine Chrysler (anciennement Dodge) de Hamtrack. Il y déclenche une grève sauvage suivie par 4000 ouvriers et se présente comme une alternative au syndicat UAW dirigé par des ouvriers blancs polonais dans une usine à 70% noire. Les RUM font ensuite traînée de poudre dans les autres usines de Detroit : Ford de River Rouge (FRUM), Chrysler Eldon (ELRUM), Cadillac (CADRUM), Mount Road Engine (MERUM), Dodge Truck (DRUM II) etc... ainsi que dans d'autres professions : hospitaliers (HRUM), travailleurs de la presse du Detroit News (NEWRUM) et chauffeurs/livreurs d'UPS (UPRUM)... La LRBW apparaît ensuite comme coordination de ces différents comités de base, avec une équipe stable de quelque 80 militants. A partir de sa pratique, elle fait l'analyse de la condition du travailleur noir face à une triple domination - patronat de l'automobile, pouvoir politique (police, justice, municipalité), syndicalisme "majoritaire" de bureaucrates blancs.

Le sujet urbain : le développement de la LRBW est inséparable du mouvement de la ville-Detroit, la liste des RUM, en elle-même, en constitue la psychogéographie ouvrière. Les DRUM naissent deux ans à peine après la révolte (Great rebellion) de Juillet 67 - entre les deux dates se développe un journal indépendant, l'Inner City Voice, qui se veut une continuation par d'autres moyens de la Rebellion, et qui sera un des porte-voix de la LRBW. Au même moment, John Watson transforme pour un temps le South End, journal de l'Université Wayne, en feuille révolutionnaire distribuée aux ouvriers. Au même moment encore les ouvriers chantent Please Mr. Foreman, écrit par un bluesman en 1965 quand il travaillait à la chaîne à la Ford de River Rouge.


Joe L. Carter- Please Mr Foreman, 1965 
Mis en ligne par Madeline Burke



Please Mr. Foreman... Slow down your assembly line
Please Mr. Foreman... Slow down your assembly line
You know I don't mind workin'
But I do mind dyin'

S'il vous plaît, monsieur le contremaître... ralentissez votre chaîne de montage
Vous savez que je suis d'accord pour travailler 
Mais je  ne suis pas d'accord pour mourir

My wife is very sickly... you know she can't help me by taken on a job
My wife is very sickly... you know she can't help me by taken on a job
And we got five little children to feed
Lord why do you want to make my life so hard

Working 12 hours a day
Seven long days a week
I lay down and try to rest
But I'm too tired to sleep

Please Mr. Foreman... why don't you slow down your assembly line
Lord you can look at me and see I don't mind workin'
Lord knows I do mind dyin'

Mr. Foreman Mr. Foreman why don't you slow down your assembly line
Yes my wife is very sickly
Whoa I can't feed my five little children when I come home
Yes every week I bring my paycheck home
Lord you know I catch a bus every day I do



C'est aussi le moment où le blues est remplacé par le Motown Sound (3), et où Detroit devient pour des années le moteur musical du pays...



Martha Reeves and The Vandellas - Nowhere to run, 1965 
(Il se peut que vous ne puissiez pas visionner cette vidéo directement ou que, comme moi,  vous ne supportiez pas la pub indésirée - dans ce cas cliquer sur le lien ci-après en ouvrant une autre fenêtre : Mis en ligne par MyMotownTunes0815007)



...l'époque aussi où les cinéastes radicaux de newsreel viennent filmer la LRBW à Detroit...




Stewart Bird, Rene Lichtman & Peter Gessner, produced in Association with the League of Revolutionary Black Workers - Finally got the news, 1970
Mis en ligne par Radical Documentaries



...l'époque enfin où les échanges entre DPD (Detroit Police Department) et militants noirs (ou noirs tout court, la différence étant peu flagrante aux yeux d'un policier) deviennent de plus en plus violents - le fait le plus marquant étant le New Bethel Incident de 1969. Au point que le DPD décide en 1971 de constituer une unité secrète baptisée STRESS (Stop The Robberies, enjoy Safe Streets) et spécialisée dans les provocations : un policier venant jouer la "victime idéale" dans un quartier bien choisi et les autres attendant qu'il soit pris à partie : tactique propice à tous les dérapages, et qui propulsa immédiatement Detroit à la première place des villes états-uniennes pour le ratio civils tués / nombre de policiers : 7,17 pour 1000 en 71, loin devant Houston : 5, Baltimore : 2,93, Chicago, New York et Philadelphie - enjoy, comme ils disaient. Tout cela vous rappelle peut-être quelque chose de peu nouveau sous le soleil. 





Le reste, vous pourrez le lire dans le livre de Georgakas et Surkin, on le trouvera en français ici et en anglais  chez Haymarket - South End Press, l'éditeur de Zinn et Chomsky - rien que ça - ayant fermé ses portes, mon exemplaire va bientôt devenir un collector... Pour les fauchés de chez fauché, la première édition en anglais est ici.

On peut voir une présentation en français de l'ouvrage ici sur Youtube. Et lire un assez long extrait là chez Terrains de lutte.

Côté musique, je ne peux que recommander le bouquin de Suzanne E. Smith, Dancing in the street, Motown ant the cultural politics of Detroit, et évidemment celui de Pierre Evil, Detroit Sampler. Pourquoi le gars qui a écrit ça rédige en même temps les discours de François Hollande, ça reste un mystère pour moi...

Et quelques chansons pleines de sens ici. Ou .




(1) Une légende urbaine veut que cette charmante interpellation ait été reprise dans les paroles d'une chanson du Jefferson Airplane avec une bonne partie d'un tract des Motherfuckers. Mais les légendes urbaines disent parfois la vérité - sgdc (4).

(2) Suite à un violent débat interne opposant, en gros, sa composante "ouvrière" (ouvriériste, selon ses adversaires) et sa composante "politiste" (petite-bourgeoise et pro-blanche, vue de l'autre camp) initiatrice du Black Workers Congress, mouvement national mort-né. Après 71, une survivance de la LRBW est en fait prise en main par une organisation maoïste états-unienne, la Communist League, alors que la première LRBW était une organisation plus ouverte, coordination d'organisations de base (grass-root). Voir Detroit I do mind Dying,  2nd edition 1998, pp. 133-135 & pp. 147-150.

(3) Motown (Motor town) records est fondé à Detroit en 1959 par Berry Gordy, ancien boxeur et fils d'un ouvrier de l'automobile.

(4) Sans garantie des chats.

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