23/02/2014

Paris, ville fantôme (8) : "C'est en soulevant le voile qui couvre ce sombre tableau..."


Transport de nuit au Gros-Caillou des cadavres non reconnus à la Morgue, après les journées de Juillet 1830
Musée Carnavalet



C'est un autre sens du verbe reconnaître - le 16ème selon Littré -  avoir de la reconnaissance pour, user de reconnaissance envers quelqu'un

Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins Molière - Dom Juan, ou le Festin de Pierre, III, 2

Car la Morgue est aussi le lieu de la reconnaissance publique...

"Les corps des victimes déposés à la Morgue ont été placés sur des bateaux et conduits sur la Seine à l'endroit où ils doivent être ensevelis; M. Chevallier, pharmacien, et M. Paul Boquet, élève en pharmacie, se sont chargés de surveiller cette triste opération."
Le Constitutionnel, 2 Août 1830


...Avant qu'on érige...


"Ce lugubre monument fut le témoin, dans la soirée du 30 juillet 1830, d'un triste et funèbre spectacle. Au bas de la Morgue, un grand bateau, sur lequel flottait un drapeau noir, reçut les cadavres de cent vingt-cinq victimes qui avaient succombé la veille : on les descendait sur des civières, quelques-uns étaient étendus dans des bières, les autres tout nus; on les rangeait par piles, on les couvrait de paille et on parsemait les bateaux de chaux vive pour ralentir les progrès de la putréfaction. On y voyait des enfants de dix à douze ans, des femmes, des vieillards. La foule qui bordait les parapets des deux côtés de la Seine, muette et silencieuse en contemplant cette funeste cargaison de cadavres, paraissait glacée d'horreur. Du milieu de ce silence de la mort partaient des cris de douleur et de violentes imprécations contre les exécrables auteurs de tant d'assassinats. C'est en soulevant le voile qui couvre ce sombre tableau que M. Bernard s'est écrié du haut de la tribune nationale, avec l'accent de la plus profonde indignation : " La légitimité est enterrée sous ces monceaux de cadavres. " Ce funèbre bateau fut conduit vers le Champ de Mars, où les restes de ces braves patriotes furent provisoirement inhumés. Sur la terre qui les a recouverts jusqu'à l'époque où ils furent transférés sous la colonne de Juillet, on avait placé une simple croix de bois portant l'inscription suivante :


A la mémoire des Français morts pour la liberté les 27, 28 et 29 Juillet 1830
 FRANCE, DIS-MOI LEURS NOMS, JE N'EN VOIS POINT PARAÎTRE
 SUR CE FUNÈBRE MONUMENT ? 
- ILS ONT VAINCU SI PROMPTEMENT 
QUE J'ÉTAIS LIBRE AVANT DE LES CONNAȊTRE !"


...d'autres cénotaphes.



Colonne de Juillet, Place de la Bastille, Paris, 1835-40
Paris révolutionnaire, 1834 : La Morgue après les journées de Juillet 1830



Les mêmes scènes se répètent tout au long du XIXème siècle, y compris quand la la reconnaissance populaire ne s'accompagne pas de la reconnaissance publique...

"Hier, Paris était complètement tranquille. les bruits de nombreuses fusillades que répandaient avant-hier au soir encore les gens les plus dignes de foi, étaient contredits de la manière la lus formelle par ceux qui tiennent de plus près au gouvernement. On avouait seulement un grand nombre d'arrestations. Chacun pouvait, d'ailleurs, s'en convaincre de ses propres yeux; hier, et plus encore avant-hier, on voyait partout des personnes arrêtées, conduites par des soldats ou des gardes municipaux. C'était parfois comme un procession, hommes jeunes et vieux, dans les costumes les plus pitoyables et accompagnés de parents éplorés. On disait que chacun d'eux paraissait tout de suite devant un conseil de guerre, et serait fusillé à Vincennes dans les vingt-quatre heures. Partout des groupes d'hommes devant les maisons où avaient lieu les perquisitions - surtout dans les rues qui avaient été le théâtre du combat, et où beaucoup de combattants, quand ils virent leur cause désespérée, se tenaient cachés jusqu'à ce qu'un traître les fît découvrir. Le long des quais surtout, le peuple se réunissait en foule,  regardant et causant, particulièrement dans le voisinage de la rue Saint-Martin,  qui est toujours remplie de curieux, et autour du Palais de Justice, où l'on conduisait beaucoup de prisonniers. On se pressait aussi à la Morgue pour voir les corps qui y étaient exposés; il se passait là les scènes les plus déchirantes. La ville offrait vraiment un aspect lugubre; partout des groupes de peuple, le malheur sur les visages, des patrouilles de soldats et des convois funèbres de gardes nationaux tombés dans le combat."
Heinrich Heine - De la France, Chroniques quotidiennes : 8 Juin 1832


...c'est-à-dire après les insurrections écrasées dans le sang, celles dont on se souvient moins que des autres : Juin 1832, pour les obsèques du général Lamarque - quelque 800 morts, et un chapitre des Misérables...




Jean-Paul Le Chanois - Les Misérables, d'après Victor Hugo, 1958
Mis en ligne par Consul de la République



"La Morgue offrait aujourd'hui un affreux spectacle : des familles éplorées venaient chercher à reconnaître dans trente cadavres entassés et presque tous horriblement défigurés par d'affreuses blessures, si les objets qui leur sont chers étaient au nombre des victimes des sanglantes journées des 5 et 6 juin, parmi les habits de ce smalheureux, on voyait quelques uniformes de la garde nationale.
Le Constitutionnel, 8 Juin 1832.







Rey-Dussueil - Le cloître Saint-Méry, 1832
La Morgue après les journées de Juin 32
Source : Gallica

...1834, la rue Transnonain...




...mai 1839, après la tentative d'insurrection de la Société des Saisons de Blanqui, Barbès et Bernard, 

"la Morgue était également encombrée de cadavres, et les gardes nationaux avaient quelque peine à contenir la foule qui s'y portait incessamment.
Le Constitutionnel, 14 Mai Août 1839. 

Et dans le même journal, du 15 Mai :
 "il y a eu toute la journée à la Morgue une certaine affluence de curieux. Huit cadavres éaient exposés, dont sept de jeunes gens, paraissant âgés de dix-huit à vingt ans. Les gardes municipaux étaient chargés de régler l'entrée et la sortie du visiteur.


La Morgue, journées de Juillet 1830


Parmi ces corps, celui de Jean Fournier, l'ouvrier couvreur qui, lors des journées de Juillet 1830, avait arboré  le drapeau tricolore qu'on voit flotter sur les tours de Notre-Dame dans la gravure ci-dessus...

...Jusqu'au journées de Juin 1848, qui obsédaient Flaubert accumulant sa documentation pour l'Éducation sentimentale, le grand roman de ces années-là - où l'image de la Morgue vient hanter Frédéric au beau milieu d'une soirée de fête chez la Présidente

Alors, il frissonna, pris d’une tristesse glaciale, comme s’il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d’un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d’eau froide qui coule sur leurs cheveux.
Gustave Flaubert - l'Éducation sentimentale



C'est la mélancolie de l'après-48, celle qui saisit Baudelaire dépolitiqué  Flaubert écœuré et bien d'autres de cette génération - telle que l'a décrite Dolf Oehler dans un livre devenu classique. Celle qui  fait le va-et-vient entre grande et petite histoire, comme on le verra...


(...à suivre, dans le 9ème et dernier épisode de cette série : où l'on trouve un hôtel près du centre, un dentiste pas cher et un cygne ambigu)

1 commentaire:

Patricia a dit…

On tue beaucoup à Paris dans ces périodes-là. La Seine c'est le Styx !