13/11/2012

Bout du monde (Le voyage de Meryon, #9)

Herbert Barnard John Everett - The 'Iquique', ca 1930
National Maritime Museum, Greenwich




Cent cinquante jours, c'est le temps qu'il faut, en 1842, pour aller le plus loin possible. Partie de Toulon le 15 Août de cette année-là à six heures du soir, la corvette de charge Le Rhin est en vue de Majorque le 20, passe Gibraltar le 1er Septembre, Ténérife le 7 et salue le Père Tropique le 2 Octobre.



 Le Pamir, 20 Décembre 1947
Source 


Cent cinquante jours pour le plus long voyage, celui des antipodes. C'est le temps où la planète devient une, où amiraux, baleiniers, colons et bagnards bouclent autour d'elle les cercles du commerce, de la chasse et de l'exil. Mais le voyage dure toujours quatre mois et vingt-huit jours.


Charles Meryon - Voilier dans la tempête, ca 1857 
Pastel et crayon noir, Musée d'Orsay


Cent cinquante jours pour aller au bout du monde. Escale à Bahia du 12 au 23 Octobre, Bonne-Espérance doublé le 19 Novembre, puis droit vers...



 Antoine Furetière - Dictionnaire universel 
contenant généralement tous les mots françois,
 tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, 1690



...Hobart Town, en Terre de Van Diemen (notre Tasmanie), que l'on atteint trois jours après Noël.




 Artiste inconnu – (Hobart) Looking west from the Old Wharf, ca 1845, watercolour 

 
Hobart Town est à cette époque encore un des bagnes australiens de l'empire britannique - le dernier convoi arrivera en 1853. Le capitaine Bérard y achète cinq brebis, six béliers, trois vaches laitières et un taureau de Hereford qui vont s'ajouter aux cent-quatre-vingt-deux marins, deux lieutenants, trois enseignes et huit élèves-officiers plus un commis, un chirurgien de 2ème classe, un naturaliste et un missionnaire pour peupler son arche, la corvette de charge Le Rhin et faire voile le 3 Janvier vers l'Ile du Sud, les Antipodes, le Bout du Monde...



Carte de la Nouvelle-Zélande de John Arrowsmith, 1841, détail : l'Ile du Sud
Au XIXème siècle les cartes la dénomment généralement Ile du Milieu (Middle Island), réservant le nom d'Ile du Sud à l'Ile Stewart ou New Leinster. L'actuelle Ile du Sud avait été renommée New Munster comme on le voit sur le document d'Arrowsmith, qui fait également mention du nom maori de l'Ile, Te Wai Pounamu, Les eaux des Pierres Vertes. C'est le nom qu'elle porte sur la carte du Capitaine Cook.



Huit élèves donc (1), âgés de vingt à vingt-trois ans - la génération de ceux qui auront 25 ans en 1848, celle de Baudelaire. Les voyage forment les compagnons, et Meryon choisira les siens parmi ceux de son âge.



  Augustus Earle - Life in the Ocean Representing the Usual Occupations of the Young Officers in the Steerage of a British Frigate at Sea 
 / Vie sur l'Océan, représentant les occupations habituelles des jeunes officiers dans l'entrepont d'une frégate britannique en mer, 1820-1837
National Maritime Museum, Greenwich, source : BBC



Les élèves s'acquittent des tâches de tout officier de marine - ils prennent leur quart, font leurs calculs, et s'il faut monter à la hune...



 Fenn - For the brave men that climb the mast… 
 Ill. pour William Cullen Bryant : The song of the sower, New York, 1871 


  
"... Le premier jour... je fis mon quart, comme de coutume, et bien plus je montai dans la hune de misaine à plusieurs reprises pour faire serrer le petit hunier déchiré par la force du vent, ainsi que notre misaine dont les morceaux claquaient comme des fouets... La grand'voile, le perroquet, le grand foc eurent le même sort. Mais nous ne cassâmes rien..." (2).



 Paul Gavarni - L'élève de marine 


C'est parmi ces élèves, à Navale dans la rade de Brest ou en route vers Akaroa, que Meryon trouvera ses quelques vrais amis. Et justement, à bord du Rhin, en voici deux qui vont devenir des personnages récurrents de cette histoire.



Thadée - Portrait de Gustave Adolphe Salicis
accompagnant sa nécrologie, pour La France Illustrée, Journal Universel, n°788, Samedi 4 Janvier 1890 


Deux polytechniciens (3) qui ont choisi Navale plus ou moins volontairement. 

Il semble que le père de Gustave Adolphe Salicis (1818-1889) ait eu le souci d'éloigner son fils "des jeunes gens qui, avec plus ou moins de succès, cultivent les lettres et l'y attirent" et donc de l'envoyer, si possible au bout du monde, à forces de lettres de recommandation (4). Transféré de l'artillerie à la Marine à sa sortie de l'X, Salicis embarque donc à l'âge de vingt-quatre ans sur le Rhin, avec toutefois la résolution de démissionner (4)... Pourtant, quand il quittera la mer en 1844, il restera officier de marine, mais ce sera pour être affecté à Paris, au Dépôt des Cartes et Plans, afin d'y traduire l'Atlas de Berghaus, suite à une recommandation de Humboldt en personne. 



 Heinrich Berghaus - Physikalischer Atlas (1837-1848)  
1.1. Système des courbes isothermes d'Alexander von Humboldt, Projection de Mercator, 1849


Après un retour à la mer de 1851 à 53 et un séjour à Brest comme instructeur, il reprendra aux Plans son travail de traducteur avant d'être nommé répétiteur à Polytechnique. Le jeune homme attiré par les lettres finira sa vie Inspecteur général de l'Instruction Publique et Commandeur de la Légion d'Honneur - bien plus précautionneux que Meryon dans la gestion de sa carrière, il gardera la nuque assez raide pour publier en janvier 1871 dans La Presse une lettre condamnant la reddition de Paris sur ordre du gouvernement (5).

A la différence de Salicis, Antoine Edouard Foleÿ (1820-1904)...



Charles Meryon - Portrait en pied d'A. E. Foleÿ 
Dessin à la mine de plomb effectué à bord du Rhin
reproduit dans Gustave Geffroy, Charles Meryon, 1926

 
...ne rêvait que de Navale - mais son rang à la sortie de polytechnique, 82ème sur 87 (conduite : un peu légère, tenue : négligée avait noté le commandant de l'Ecole) ne lui permettait pas de postuler. Il fit jouer toutes les relations familiales (probablement jusqu'à l'amiral Roussin) et réussit finalement à se faire transférer, à temps pour embarquer sur le Rhin comme élève-officier.

Pourtant, quel que fût son enthousiasme, il ne semble pas que Foleÿ ait été aussi bien noté par ses commandants successifs qu'un Salicis, par exemple. Si le capitaine Bérard, sur le Rhin, le reconnaît "très désireux d'acquérir des connaissances pratiques" et le félicite d'avoir "rendu un autre véritable service à l'équipage (...) en professant pendant tout le voyage un cours de mathématiques à la portée des marins" il ne manque pas d'ajouter qu' "il n'a pas encore tout l'aplomb qui convient à un bon officier" et que "comme tous les élèves de son école il traite d'un peu haut toute les questions pratiques du bord, mais aussi il arrive assez souvent à des désappointements". Le commandant de l'Agile, sur lequel il servit ensuite, se montre plus dur: "il possède un instruction théorique assez complète mais il n'a pas le talent de l'application..." (6). A ces premières difficultés s'ajoutera une mauvaise santé - suite probable d'affections contractées en Nouvelle-Zélande - qui l'amène à demander en décembre 1850 sa mise en non-activité pour infirmité temporaire.  Puis il fait des études de médecine à Paris où il obtient son doctorat en 1855 (7).



Dusautoy - L'enseigne Antoine Edouard Foley, 1842pastel Musée des Arts africains et océaniens, Paris
Foleÿ est représenté en uniforme d'élève de la Marine
Source


Foleÿ était positiviste - probablement déjà lors de son embarquement sur le Rhin - et même, comme je l'ai déjà dit ailleurs, un des proches disciples d'Auguste Comte. Il fut l'un de ses treize exécuteurs testamentaires et l'auteur, toujours dans la perspective positiviste, de La convention industrielle et libérale ou les états généraux du travail (1872). Je reviendrai dans les prochains chapitres sur deux autres de ses ouvrages, Quatre années en Océanie (1866) et Eki Toumata Ouengha, père et Dieu des cruels humains (1874).



H. Monnier - Officier sur son banc de quart

Mais que savent-ils de leur avenir ? Pour le moment ils tiennent leur quart comme les autres, celui qui voulait être marin et celui qui ne voulait pas, ils filent sur la mer cent cinquante jours durant...



 Herbert Barnard John Everett - The barque 'Birkdale', view aft from the bowsprit, 1922



ils filent...




 Akaroa et la péninsule de Banks
Ile du Sud, Nouvelle-Zélande


 ...vers le bout du monde.




(1) Jean Ducros, Charles Meryon officier de marine peintre-graveur, Musée de la marine, 1968. Introduction au n°109.

(2) Lettre de Meryon à son père (British Museum Ms Dept. AD 37015, fol 231 v°, citée par Jean Ducros, Charles Meryon officier de marine... n°342). Cette lettre concerne le retour de Meryon à Toulon sur le Montebello, venant du Levant, fin 1840. 

(3) Nous sommes au début du XIXème siècle, époque où la sortie de Polytechnique est souvent un gage de non-conformisme intellectuel et politique...

(4) Cf. Ducros, ibid. n°223-224; et n°225 concernant son intention de démissionner, connue de son père. 

(5) "Nous répudions en déposant les armes, toute solidarité avec le gouvernement et déclarons ne céder qu'à la surprise qui nous met dans l'impossibilité de nous défendre", cité par Ducros, ibid. n°237.

(6) Cité par Ducros, ibid. n°165.

(7) Concernant A. E. Foleÿ on trouvera des indications biographiques sur ce site.

1 commentaire:

lechantdupain a dit…

merci l’œil des chats !