04/10/2012

La Zone (3) : Cellulairement




Efim Mikhaïlovitch Cheptsov - Séance de la Cellule rurale, 1923-1924

Galerie Tretyakov, Moscou
 

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Un des premiers lundis de Septembre 1969, Centre Albert Châtelet, 6 rue Jean Calvin, Paris 5ème. Il est vingt heures et quelque. Au dernier étage un couloir dessert une dizaine de salles de cours ou de réunion. Néon blême, tables en carré, garçons et fille entre 20 et 25, arrivant seuls ou par grappes - et on peut commencer.

A vingt heures dix, quelqu'un ouvrira un cahier, se râclera la gorge et se désignera ainsi implicitement comme le camarade responsable de l'ordre du jour. A partir de ce moment-là, les nouveaux arrivants seront des retardataires (d'ailleurs, ils s'en foutent.) 

Pour une bonne partie de ma génération (ou si vous voulez, pour restreindre un peu : pour la petite cohorte qui, dans un intervalle social, spatial et temporel déterminé représente tant bien que mal, pour chacun de nous, cet ectoplasme collectivement mélancolique qu'on appelle une génération) c'est là  -  quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen - comme une Madeleine, un clocher de Martinville, une ligne d'arbres à Balbec, un Septuor de Vinteuil, un pavé de l'hôtel de Guermantes : la réunion de cellule hebdomadaire de LaLigue. Madeleine et Pavé au même titre que, par exemple...

le Teppaz...



la pièce d'un demi-franc...




le café-calva...




ou les chanson de Jacques Bertin.




Jacques Bertin - Corentin, 1967
Mis en ligne par DominiqueHMG


Ainsi, bien rangées dans ce couloir, cinq ou six cellules - lettres, histoire, socio, psycho, philo : comme les précédents cercles de la Chkreuh, sur le modèle du Secteur Lettres de la vieille UEC, lui-même calqué sur les groupes de la FGEL. Une centaine de filles et garçons, le triple mobilisable en une journée, en comptant sympathisants et amoureux divers - et dix à vingt fois plus une fois par semaine, avec un peu de préparation - une petite mais vaillante demi-brigade. Le lundi sur les onze heures du soir, le camarade Ludo passait dans le couloir, chercher des troupes pour le coup du lendemain.

Je ferme les yeux, je laisse rire le wattman, et je les vois encore : sous le regard attentif d'un grand Guadeloupéen cérémonieux, notre secrétaire et arbitre, il y a là le fils d'un rabbin ashkénaze, le rejeton d'un sous-officier algérien de l'armée française, et celui qui allait bientôt devenir le porte-parole le plus remarqué du mouvement homosexuel révolutionnaire en France (1). Soit, Cellule Philosophie oblige, les porte-parole des trois tendances qui s'étaient affrontées en débat avant et pendant le congrès clandestin de Mannheim.

Débats que j'avais ratés, d'ailleurs - pendant ce temps-là j'étais occupé à tirer des coups de canon par-ci par-là en Champagne-Lorraine, si bien que sept mois plus tard je revenais comme Rip Van Winkle...


N.C. Wyeth - Rip Van Winkle returns home


... et je ne reconnaissais plus rien. J'avais quitté en février un mouvement flageolant mais unitaire, et je retrouvais des comités d'action à l'agonie et nos deux hydres tutélaires - la Chmeul devenue LaGéPé et la Chkreuh muée en LaLigue - se disputant leurs lambeaux pour monter leurs armées respectives. Comme Rip Van Winkle, j'essayais de comprendre - c'est pourquoi j'étais là ce lundi à vingt heures.

J'entends encore le rire du wattman.

Des trois tendances de la Chkreuh en fin 68, la troisième, ultra-minoritaire, s'était fait proprement éjecter en début de discussion (2). La seconde, simplement minoritaire, avait été expulsée des organes de direction. Mannheim s'était donc transformé en une sorte de Congrès des Vainqueurs (3) avec adhésion obligatoire à la Quatrième Internationale (Secrétariat Unifié) et intronisation du leader charismatique (4).

Maintenant, un petit excursus. 



En ce temps-là, feu Daniel Bensaïd - et/ou d'autres jeunes philosophes autour de lui - ayant potassé György Lukács comme nous le faisions tous, avait étendu jusqu'à d'extrêmes conséquences un des concepts favoris du cher vieux Naphta, la "conscience imputée" (5). La trouvaille lui permettait de sortir indemne du paradoxe de l'aliénation : pour faire vite, si on considère que le prolétariat est aliéné, réifié, intégré jusqu'à l'os -  comment se fait-il qu'il ait une conscience révolutionnaire et qu'il puisse miraculeusement conduire l'humanité vers des lendemains qui chantent ? Lukács s'en tire en distinguant la conscience psychologique, réifiée du prolétaire (conscience de ses intérêts "immédiats" ou "corporatistes", son bifteck syndical de court et moyen terme) et la conscience adjugée du prolétariat (conscience de sa mission historique, le grand saut hors du capitalisme). Evidemment, parvenir à cette conscience adjugée implique une autocritique permanente et un processus "si long, si douloureux" pour le prolétariat, mais "il s'agit seulement de savoir combien il doit encore souffrir avant de parvenir à la maturité idéologique" (Lukács, Histoire et Conscience de Classe, trad. Axelos, p. 83.)

Ce processus n'est évidemment pas continu, il implique des sauts brusques - défilent alors dans Histoire et Conscience de Classe, dans leur ordre canonique, les différents moments qui cristallisent ce processus : les conseils ouvriers, la dictature du prolétariat et, in fine, le rôle de l'Etat prolétarien (p. 247) introducing now la direction éclairée du parti bolchevik - on peut suivre la déduction (6) au long de la polémique contre Rosa Luxemburg (HCC pp. 238 à 257).

Les quarante dernières pages (Remarques méthodologiques sur la question de l'organisation) du bouquin nous ont servi pendant deux ans de moulin à prière. On y lisait que "l'organisation est la forme de la médiation entre la théorie et la pratique"  - la voie par laquelle ce Saint-Esprit, la conscience adjugée, descendait sur Terre - c'est-à-dire dans nos cervelles qui, circonstance aggravante, n'étaient même pas celles de prolétaires réifiés, mais d'étudiants petits-bourgeois soumis en tant que tels à toutes les tentations. Ad usum delphini, cela se traduisait, avec un zeste d'accent toulousain, par le slogan "l'histoire nous mord la nuque" - la classe ouvrière était en retard d'un train sur le vieux monde, il nous fallait courir, camarades, construire la petite organisation volontariste qui allait agiter ses drapeaux, là-haut sur la colline, pour indiquer la voie aux prolétaires égarés. Le pied bloqué à fond sur l'accélérateur historique, tout droit devant nous.

Et certes, nous avons couru (les wattmen en rient encore) vaillante demi-brigade, dans les rues de Paris, en chantant comme après la Commune...



Groupe 17 - La semaine sanglante
paroles : Jean-Baptiste Clément, sur l'air du Chant des Paysans de Pierre Dupont
Mis en ligne par ccffpa

Paris suinte la misère
Les heureux même sont tremblants...


attablés en terrasse devant leurs assiettes débordantes de boustifaille, les Parisiens de ces années pompidoliennes nous regardaient passer, ahuris. Nous avons attaqué, détalé, contre-attaqué, pris d'assaut le Sacré-Coeur, la caserne Beaujon (raclée mémorable) et tant d'autres lieux, couru encore et encore - et n'avons tant soit peu réfléchi que quatre ans plus tard, après avoir foncé droit dans le mur de l'histoire.



 
Romain Goupil - Mourir à 30 ans, 1982
Manifestation antifasciste du 21 juin 1973
Mis en ligne par misrintfilms


Ne croyez surtout pas que je me gausse - je n'oublie pas, et vous prie de ne pas oublier que certains sont morts sur la base de telles conclusions, quelquefois dans des pays éloignés et de façon peu confortable - et que d'autres se sont donné la même mort quand ils ont reconnu que, si les prémisses étaient justes, les conclusions étaient erronées.

Je nous revois ce lundi à vingt heures - ils défilent sous mes yeux, mes petits camarades, morts ou vivants - le Noir, le Juif, l'Arabe et le Pédé, sans compter nos copines qui commençaient à se douter qu'elles étaient un genre, et moi qui sortais de six mois dans la neige et la boue parce que Napoléon IV avait eu un mouvement d'humeur : j'oserais dire que nos prémisses étaient communes - de Vieux Comptes à régler avec le Vieux Pays. Même si nous étions plus ou moins d'accord avec lui, D.B. pensait pour nous (7), et à onze heures le camarade Ludo viendrait distribuer des tâches, pour traduire en praxis la théorie toute fraîche. Nous avions les prémisses, la conclusion viendrait - bientôt, mardi matin, le jour se lèverait sur Paris. 

Et le wattman rirait encore.




(1) A vrai dire, Guy Hocquenghem venait fort rarement à nos réunions, et quand il venait, c'était fort tard et assez fatigué. Mais je m'en voudrais de ne pas le faire figurer ici. Je signale qu'ici, comme précédemment et dans la suite, je ne cite et ne citerai nommément que les morts - ils sont assez nombreux, d'ailleurs. 

(2) Je mis deux à trois ans à me rendre compte qu'au final, c'étaient bien les frères Hocquenghem qui avaient eu raison. C'était trop tard.

(3) Dans l'historiographie bolchevik, l'expression se réfère au 17ème congrès du PCUS.

(4) A ne pas confondre avec le leader télévisuel et candidat récurrent aux élections présidentielles.

(5) C'est l'expression utilisée par Kostas Axelos, traducteur d'Histoire et Conscience de Classe, pour Zugerechnete Bewusstsein - les traducteurs anglais utilisent, pragmatiquement mais avec plus de bonheur, les termes imputed consciousness, conscience imputée

(6) Je cite : "La liberté (pas plus que par exemple la socialisation) ne peut représenter une valeur en soi. Elle doit servir le règne du prolétariat, et non l'inverse. Seul un parti révolutionnaire, comme celui des bolchéviks, est capable d'exécuter ces modifications, souvent très brusques, du front de la lutte ; lui seul possède assez de souplesse, de capacité de manœuvre et d'absence de parti-pris dans l'appréciation des forces réellement agissantes, pour progresser, en passant par Brest-Litvosk, par le communisme de guerre et la plus sauvage guerre civile, jusqu'à la Nouvelle Politique Économique et de là (la situation du pouvoir se modifiant à nouveau) à de nouveaux regroupements des forces, en conservant en même temps toujours intact l'essentiel : le règne du prolétariat" HCC p. 256).

(7) Excursus supplémentaire : à propos de Lukács et de feu D.B., merci de ne pas me faire dire ce que je ne dis pas. S'il est une question toujours d'actualité dans Histoire et Conscience de Classe, c'est bien cette idée d'un saut dans l'inconcevable - autrement dit, du fait que c'est précisément au point où le système existant (disons, le capitalisme pour faire bref) va nous ensevelir sous ses contradictions, c'est à ce point même qu'il est le plus difficile - quoique le plus urgent - d'en sortir. Et si vous en voulez une illustration, demandez aux ingénieurs japonais comment ils vont vider le réservoir du réacteur de Fukushima IV, ou aux ouvriers de Foxconn comment ils font pour ne pas se jeter par la fenêtre - par exemple. 
De même, s'il faut savoir gré de quelque chose à feu D.B., c'est bien d'avoir maintenu contre vents et marées un simple principe de stratégie qui découle de l'idée précédente - à savoir qu'à ce point de rupture se dérouleront des processus décisifs, très probablement violents, nécessitant une disponibilité intellectuelle et une certaine préparation.
Ce qui est caduc en revanche dans cet enseignement, c'est ce qui ressort d'une (méta)physique du léninisme - à savoir de l'adjudication de la Zugerechnete Bewusstsein par un Grand Adjudicateur - le Parti et son concentré, le Leader. (Méta)physique et mécanique inséparables d'une conception caduque de l'histoire - hégéliano-marxiste, linéaire, téléologique, flux unique monomoteur avec comme seule variable l'accélération politique imprimée par la conscience imputée et ses délégués.
De cette conception, D.B. avait d'ailleurs commencé à s'éloigner : après avoir percuté le mur de l'événement en juin 1973, et après bien des zigzags réflexifs entre Jeanne d'Arc, Péguy et Walter Benjamin il avait envisagé qu'il pût y avoir, même en termes marxistes, une discordance des temps -  un temps non homogène, non uniforme. Après l'accélérateur, D.B. avait découvert la boîte de vitesse - ce n'est pas moi qui ironise, c'est D.B. lui-même qui utilisait l'image dans un texte de 2002 : "les révolutions ont leur propre tempo, scandé d’accélérations et de ralentissements. Elles ont aussi leur géométrie propre, où la ligne droite se brise dans les bifurcations et les tournants brusques. Le parti apparaît ainsi sous un jour nouveau. Il n’est plus, chez Lénine, le résultat d’une expérience cumulative, ni le modeste pédagogue chargé d’élever les prolétaires de l’obscure ignorance aux lumières de la raison. Il devient un opérateur stratégique, une sorte de boîte à vitesse et d’aiguilleur de la lutte des classes."
Pourtant, même avec une boîte de vitesse, on ne sort pas du schéma linéaire et partitiste - peut-être est-ce une des raisons des échecs successifs des entreprises ultérieures de D.B. (Le Brésil, le NPA et autres) - il n'y a pas que l'accélérateur et la boîte, c'est tout le tableau de bord qu'il faut changer, et le moteur en prime - sans compter la carte routière et le rajout de bien des conducteurs supplémentaires. Il y a belle lurette que les sciences dites dures ont dépassé le référentiel galiléen - pourquoi la réflexion/action critique sur la société devrait-elle s'enfermer dans le modèle historique de la ligne droite, de la parabole ou de l'asymptote ? Et pourquoi ne pas figurer le processus historique comme un réseau neuronal, un théâtre de mémoire, un espace Riemannien, un orchestre d'attracteurs étranges ? On y perdrait à coup sûr nos chefs charismatiques et infaillibles - on y gagnerait peut-être en efficacité.

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