16/11/2011

Une semaine russe (7) : une chanson criminelle (1), et un hommage à Vitali Chentalinski



Tatiana Kabanova - Мама, я жулика люблю - Maman, j'aime un voleur
Mis en ligne par Fufel008i


Dans la nuit de Noël, 24 décembre 1918 ancien style (2), une Rolls-Royce Silver Ghost roule dans les rues de Moscou - elle vient de dépasser la gare de Nikolaïev et fonce sur la route de Sokolniki. Brusquement, trois hommes armés de pistolets Mauser bloquent la route. Le chauffeur ralentit puis brusquement accélère, les inconnus s'écartent pour éviter la voiture qui s'arrête un peu plus loin. Les assaillants la rejoignent, ouvrent les portières et ordonnent aux passagers de descendre. Un homme se penche au-dehors

- Qu'y a-t-il, camarades ?
- Ferme-la, on te dit de descendre.

Par la manche, on le tire dehors. Deux hommes braquent leurs armes sur sa tête. Il fait le geste de sortir son laissez-passer...

- Bouge pas !
- Je suis Lénine, voici mes documents...

L'histoire a été plusieurs fois racontée, parfois enjolivée, mais elle est tout à fait véridique. Le compte-rendu le plus fiable est contenu dans le dossier n°215 des archives criminelles de la Sécurité d'Etat (3) conservées à la Loubianka, tel que l'a retranscrit Vitali Chentalinski (4).

Les voleurs étaient six : Ivan Volkov dit "petit cheval", Vassili Zaïtsev ("le lièvre"), Alexeï Kirillov ("le cordonnier"), Fiodor Alexeïev ("la grenouille"), Vassili Mikhalkov ("le noiraud") et leur chef Iakov Kochelkov dit kocheliok, "le porte-monnaie", alors le bandit le plus puissant de Moscou.


Une photo officielle de Iakov Kochelkov

C'est lui qui fouilla le manteau de Lénine, lui prit son portefeuille et son browning après lui avoir ordonné une nouvelle fois de la fermer - et cela se passait devant une foule de badauds qui, selon le rapport, "observaient avec curiosité, sans bouger". Un indice, au passage, de la popularité des chefs bolcheviks un an après Octobre.

Et les bandits partirent dans la nuit de Noël au volant d'une Rolls-Royce Silver Ghost. Elle était trop voyante pour qu'ils la gardent, et on la retrouva dans la nuit même sur un quai de la Moskova. C'est probablement la même qu'on peut encore voir au Musée de Gorki Leninskie.


Rolls Royce Silver Ghost, années 1910 - cadeau à Lénine des ouvriers des usines Poutilov
Musée de Gorki Leninskie


Après sa nuit de Noël, Iakov Kochelkov devint évidemment l'ennemi public n°1 - entre autres humiliations, Lénine avait dû se réfugier à pied dans le local d'un obscur soviet de quartier où les factionnaires l'avaient d'abord pris pour un plaisantin... La Tchéka arrêta et interrogea quelque deux cents personnes et la traque dura plusieurs mois. Le porte-monnaie échappa plusieurs fois à ses poursuivants en jouant du pistolet. Il finit par leur livrer un petite guerre privée. De haute taille, imposant avec sa capote et son bonnet caucasien, il pouvait passer pour un Tchékiste. "Il se procura des papiers en accord avec ce rôle et passa à la contre-attaque. Doté d'un culot monstre (...)  son modus operandi était le suivant : il se présentait chez un tchékiste et exigeait les adresses de ses collègues avant de l'abattre froidement... il s'amusait énormément. Il effectuait également des perquisitions et prenait l'argent et l'or des entreprises en préservant toutes les formes légales :  il convoquait l'administration et le syndicat et procédait à la "saisie" en présence des ouvriers. Il arrêtait aussi les militaires et leur confisquait leurs armes. Plus tard, ceux-ci se présentaient à la Loubianka pour demander qu'on leur rendît leurs revolvers..." (5). Finalement, on l'abattit devant un immeuble où il se rendait et que la Tchéka avait transformé en souricière. Dans sa poche, il avait toujours le browning de Lénine. 

Lequel en garda un souvenir durable : dans un passage de la maladie infantile du communisme, le gauchisme il fait le parallèle entre son action et celle des bandits de Kochelkov pour justifier ainsi le traité de Brest-Litovsk avec l'Allemagne :
"Imaginez-vous que votre automobile soit arrêtée par des bandits armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre auto. Vous vous débarrassez ainsi de l'agréable voisinage des bandits. C'est là un compromis, à n'en pas douter. "Do ut des" (je te "donne" mon argent, mes armes, mon auto, "pour que tu me donnes" la possibilité de me retirer sain et sauf). Mais on trouverait difficilement un homme, à moins qu'il n'ait perdu la raison, pour déclarer pareil compromis "inadmissible en principe", ou pour dénoncer celui qui l'a conclu comme complice des bandits (encore que les bandits, une fois maîtres de l'auto, aient pu s'en servir, ainsi que des armes, pour de nouveaux brigandages). Notre compromis avec les bandits de l'impérialisme allemand a été analogue à celui-là"(6).

En un sens, la rencontre de Lénine et Kochelkov est une allégorie : le pouvoir bolchevik face au crime de droit commun - chacun revendiquant le droit exclusif de définir ses propres règles. Entre ces deux usages de la force il existe pourtant une différence, que Kochelkov avait notée dans le petit carnet qu'on retrouva sur son cadavre :
 "On me traque comme une bête : nul n'est épargné. J'ai laissé la vie à Lénine. Que veulent-ils donc de plus ?" (7)

Le voleur vous prend la pelisse, mais il vous laisse la vie sauve. Le parti-despote, lui, a tendance à fusiller d'emblée. 

Kochelkov n'était qu'un grain de sable : depuis août 1918 et la tentative d'assassinat attribuée à Fanny Kaplan, la machine de la Tchéka tournait à plein régime. Une des curiosités de ce dossier est que Martynov, le flic de la Tchéka qui retrouva Kochelkov, faisait rédiger ses souvenirs par deux écrivains connus - mais il ne réussit pas à se faire publier. C'est ainsi que Vitali Chentalinski retrouva dans le dossier n°215 (8) deux récits écrits pour Martynov, l'un par Mikhaïl Boulgakov - qui devait plus tard connaître lui-même les interrogatoires, la censure et le silence forcé - et l'autre par Isaac Babel, qui finit vingt ans après dans le hachoir de la Loubianka (9).



(1) Les blatnaya pesnya, qu'on traduit un peu improprement par "chansons criminelles" ou "chansons de criminels" forment un répertoire qui plonge ses racines dans les chants de prisonniers et la romance urbaine (gorodskoï romans) du XIXème siècle, mais se renouvelle dans le milieu social de la mafia d'Odessa au moment de la NEP. Il y trouve des musiciens formés par le klezmer ashkenaze et le jazz. Le genre se diffuse ensuite dans le reste de l'URSS. Ce répertoire très populaire mêle tout au long du XXème siècle et jusqu'à nos jours chants de déportés, de voleurs et de contestation sociale. Il a été chanté par de grands artistes comme Arkadi Severnyi, ou, à ses débuts, Vladimir Vissotsky. Blatnaya vient du mot blat - la combine, le piston, ce qui se fait en marge de la loi.

(2) Calendrier julien, soit le 6 janvier 1919 grégorien.

(3) KGB, ex-GPOu, ex-Tcheka.

(4) Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, Nouvelles découvertes dans les archives littéraires du KGB, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Laffont 1996, pp. 7-26.

(5) Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, p. 21.

(6) V.I. Lénine, La maladie infantile du communisme, le gauchisme, 1920, IV.

(7) Cité par Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, p. 23.

(8) Cf  Vitali Chentalinski, Les surprises de la Loubianka, pp. 24-26.

(9) Et cela, c'est aussi Chentalinski qui l'a raconté le premier, cf. La parole ressuscitée, dans les archives littéraires du KGB, Laffont, 1993 pp. 36-101.




Et pendant ce temps-là...

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