03/05/2011

Le bar du coin : soldats de la fée verte

Paul Renouard - "Assis aux petites tables de marbre, buvant l'absinthe et immanquablement médaillés." 
Illustration pour Harper's New Monthly Magazine, Avril 1889


"De l'autre côté du boulevard, le Café du Helder est le rendez-vous des officiers de l'Armée et de la Marine, qui lors de leurs brefs passages à Paris sont sûrs d'y trouver quelque ami avec qui causer des plus récentes promotions et des dernières réformes concoctées par leur chef le Ministre de la Guerre; en cas de besoin ils peuvent s'informer auprès des habitués qui, même quand ils n'en font pas profession, ont une inclination particulière pour tout ce qui touche au métier des armes, et qui se tiennent assis aux petites tables de marbre, buvant l'absinthe et immanquablement médaillés. Celui-ci pourrait être un capitaine en retraite  avec son nez rubicond, ses longues moustaches tombantes et son bouc, à sa boutonnière la rosette de la Légion d'Honneur, peut-être méritée pour avoir bien servi en Afrique. Massif, les mains dans les poches, adossé à la banquette de velours qu'il écrase de son poids, jamais il n'ôtera le chapeau de son crâne dénudé. L'autre est peut-être un négociant en chevaux ou un fournisseur militaire qui, par sympathie ou intérêt, préfère absorber son poison vert dans un café pour officiers. Un troisième, corpulent, apoplectique, l'air maussade et l'œil éteint, fume impassiblement - la morosité qu'il affiche est la marque d'un caractère irrémédiablement aigri par de longues années d'ennui sédentaire dans les bureaux du Ministère de la Guerre."

Theodore Child, Caracteristic Parisian Cafes
Harper's New Monthly Magazine, Vol. 78 N°467, Avril 1889
trad. Les Chats


On trouvera un autre reproduction de la gravure de Renouard au Musée de l'Absinthe, mais ici un scanner facétieux ajoute - cela se produit parfois - une touche spectrale à ces buveurs depuis longtemps désarmés.

Renouard (1845-1924) fut l'élève d'Isidore Pils aux Arts Décoratifs, travailla aux fresques de l'Opéra de Paris qu'il continua de hanter par la suite. Dans la lignée de Daumier et Gavarni, c'est un dessinateur de types et d'expressions, et aussi un grand documentariste travaillant pour la presse illustrée, ici le Harper's mais évidemment L'Illustration et le Graphic de Londres.

Le Graphic pouvait se montrer socialement plus incisif que l'Illustration, et Renouard n'y a pas manqué :
 


Paul Renouard - Our homeless London Poor - St James's Park at mid-day, illustration pour The Graphic, 1887
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Paul Renouard - Le Monde à Monte-Carlo - La ruée vers les sièges à l'ouverture des portes du Casino, illustration pour The Graphic
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Sur l'affaire Dreyfus, il a produit un album de 150 dessins des Défenseurs de la justice, et aussi ce portrait-charge du véritable Traître de l'Affaire, lors de sa fuite en Angleterre :



Paul Renouard - Une visite au major Esterhazy à Londres, illustration pour The Graphic


Enfin, toujours pour le Graphic, une série de dessins sur les milieux libertaires - pour les journaux de l'époque, l'anarchisme était  quasiment un marronnier.



 "Imbéciles de bourgeois, mais l'Anarchie, c'est ciel !"
Paul Renouard  - Orateur anarchiste en France, 1894, illustration pour The Graphic